Part 12
On ne savait pas tout de suite à quoi rimait la mémoration de ce personnage, et si, dans sa pensée, à lui Jasper Joost, il y avait là comme une égalité de valeur avec l'homme que le parti des «Gueux» eût voulu avoir pour chef. D'ailleurs, à la minute même Liesje, dans l'envolée de ses basques de jaquette, s'irruait, criant, plus morte que vive:
--On entend le tambour! c'est la révolution!
Ils écoutèrent: le tambour, comme elle l'avait dit, battait dans une rue voisine. Aussitôt Jasper se leva, très pâle, un poing sur la table, dans l'attitude d'un homme qui va proclamer la république ou quelque chose d'approchant.
--Voilà, s'écria-t-il, le moment est venu!
Et il prenait sa grosse petite femme dans ses bras; à son tour celle-ci prenait Liesje dans les siens. La minute fut anxieuse, comme tout ce qui agit à contre-temps sur les estomacs. Là-haut, dans sa niche, l'homme du destin, le jaquemart, frappait du glaive son écu.
Maintenant le tambour tournait le coin de la rue et rapidement se rapprochait, scandant le bruit sourd d'une troupe en marche. Jasper ne pouvait plus trouver une parole et tout à coup une vision de drapeaux et de foule lui passait sur les yeux: il manqua tomber; il avait reconnu Flip et les camarades; en tête, porté à bras sur son fauteuil, Tone avait des mouvements de barque secouée par les flots. C'était la grève qui arrivait manifester sous ses fenêtres. Elle fit face à la maison et, à travers les roulements frénétiques du tambour, elle hurla:
--Vivat à notre Jasper Joost!
C'était vraiment là le cœur d'un peuple, qui éclatait dans un grand cri d'amour; tous tendaient leur chapeau au bout de leur poing et leurs bouches tremblaient d'espoir dans leurs maigres visages blêmes. Il aurait pu les nommer par leurs noms pour les avoir secourus isolément en tant de circonstances où ils s'étaient adressés à lui comme au bon Dieu de la ville.
--Longue vie à notre Jasper Joost! clamaient toujours les cent cinquante hommes qui étaient là.
Jasper avait de grosses larmes dans les yeux; ils les eût volontiers pressés l'un après l'autre sur sa poitrine. Mais Josina voyait autrement les choses: elle s'imagina qu'on venait lui prendre son mari pour le jeter à l'eau, et avec des larmes elle le suppliait de se cacher sous la table. Elle disait:
--Och! och! nous qui étions si heureux! Est-ce que j'aurai vécu jusqu'à présent pour voir une telle chose?
Ce fut bien pis quand ils se mirent à crier:
--Mort aux patrons! Que notre Jasper vienne à sa porte!
Toute la rue était là maintenant, regardant si les hommes de la police n'allaient pas arriver pour faire cesser ce scandale. Jamais, dans cette heureuse petite ville, la paix du dimanche n'avait été troublée par de pareilles vociférations. L'été il venait bien des villages çà et là une société de fanfares qui donnait un concert sur la place; seulement, cela, c'était pour l'agrément.
Encore une fois le peuple exigea que M. Jasper vînt sur le pas de la porte; mais sa bonne femme le tenait enlacé dans ses bras, et quand enfin il put lui échapper, non sans effort, elle garda entre les mains le pan droit de sa redingote. Enfin il était là devant eux, nu-tête, très ému; les deux drapeaux, l'un noir et l'autre rouge, pendaient loqueteusement dans la petite pluie continue. Une odeur de pauvre humanité resuait des hardes humides. Et maintenant Tone, le maçon, descendu de son fauteuil, se béquillait jusqu'à lui comme s'il venait prendre possession de la maison, lui qui déjà était maître en la sienne.
Il y eut un dernier roulement de tambour, puis Flip, montrant le maçon et ensuite la foule, parla:
--Notre ami, notre meilleur ami, au nom de celui-là et au nom de tous, nous venons vous demander de prendre en main nos intérêts. Il n'y a qu'un homme qui peut «leur» parler face à face et «leur» dire la vérité, et cet homme, c'est vous. Nous voulons du travail et du pain.
--Du travail et du pain! grondaient les cent quarante-neuf autres et ils ouvraient des bouches énormes qui avaient faim.
--Faites cela encore, Jasper, vous qui avez déjà tant fait pour nous, priait Tone.
Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux d'adoration humble, comme un chien à grosse tête.
Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres, appelassent si familièrement par son petit nom un homme de l'honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit en s'acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu'elle ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne se mouillât sous la petite pluie fine.
Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu'il voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce n'était plus qu'un brave homme qui aurait été heureux de s'employer à soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots venaient: il leur dit qu'il ne fallait pas troubler la paix dominicale, que c'était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais qu'il irait au port le lendemain et qu'ensemble avec eux il verrait ce qu'il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui toujours lui venait au bout du nez.
Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d'autant mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden» tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.
C'était après tout un grand honneur pour le petit rentier d'être considéré comme l'unique homme juste de la ville. Le mal, c'est que cet honneur-là était venu vers la fin d'un succulent petit dîner, avant d'avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait qu'elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la maison: elle avait compté jusqu'à trois chapeaux, deux paletots et six vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son côté, fit ce qu'une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner de ses sentiments à l'égard de la manifestation: elle alla flairer le seuil et s'oublia dans le vestibule.
La bonne Josina bouda jusqu'au soir; mais comme elle était incapable de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper. Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les remplacer. Partout les coups pleuvaient.
--Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s'interposer.
Une brique dévia et l'atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.
La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie: un matin, l'âme de l'été entra par la porte de la serre. Jamais il n'y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un mouchoir sur les yeux, dans l'odeur frangipanée du jardin, elle allait s'endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n'était pas parti avec le pauvre garçon puisqu'il lui était donné de goûter encore la douceur des biens de ce monde. Près d'elle, Poucke remuait son flanc à petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le bruit d'un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n'eût changé dans la maison.
[Illustration: TOUT LE MONDE ÉTAIT PARTI POUR LA MESSE (P. 100).]
AU BEAU PAYS DE FLANDRE
I
Dans le soir roux les deux étalons rentraient. Ils étaient en marche depuis la troisième heure de l'après-midi: ils arrivaient de la ville, la crinière tressée et nouée de cocardes, la queue en torsade, comme au matin ils étaient partis. Ainsi, ils avaient traversé les villages, superbes et primés, tous deux jeunes, de premier feu, soufflant des naseaux et parfois d'un cabrement enlevant par l'air leurs valets pendus aux brides de toute leur longueur.
C'était la grande race de Donder, le père glorieux du haras, trente fois médaillé et qui, sous ses poils de patriarche, battait encore du flanc, creusant le sol et rauquant comme un roi barbare des campagnes. Quand quelques années plus tôt, à une solennité agricole, on l'avait vu, celui-là, s'avancer dans l'arène, d'une masse brute et dandinée, sous ses dix-sept ans de services, avec la musique d'or et d'argent de son collier de victoires au garrot, il y avait eu une clameur emballée comme pour une idole sortie des âges et promenée avec le rituel déférent d'un culte.
Maintenant c'était au tour de sa dynastie, Donder II et Donder III, à propager l'énorme type blond et charnu qui, dans une harangue du gouverneur de la province, avait été proclamé la «fleur chevaline» du pays. Donder I, honoré mais solitaire, aux invalides dans son vaste box, eut le sort des rois dépossédés. Hugo Baesrode, le maître, n'avait pas voulu s'en défaire, comme on garde un serviteur qui inépuisablement voua sa force et sa sève au renom d'une famille. Malheureusement, la bête, au sang toujours furieux malgré les ans, parfois menaçait de tout casser, comme une force élémentaire déchaînée.
Les jeunes étalons, subodorant la paille et l'avoine à travers le vent, tiraient sur la longe et s'éparaient. Comme ils avaient quitté le pavé et s'engageaient sous la double rangée de châtaigniers bordant l'allée charretière, la retombée pesante des ferrures dans la terre élastique frappait des coups de tonnerre assourdi. Les hommes, en sueur, peau nue sous leurs chemises de toile moites, juraient, s'arc-boutaient, retenaient l'élan qui les eût foulés.
Le vieux Donder, depuis deux jours, demeurait inquiet, l'oreille en cornet, comme soupçonnant qu'on lui volait là-bas, aux comices, une part de gloire qui lui revenait. Par le vantail ouvert, il les avait vus partir pomponnés comme lui-même autrefois. Maintenant, il entendait les bonds triomphants du retour sur le chemin. Aussitôt, tout secoué d'amour et de fureur pour ces fils orgueilleux qu'on lui ramenait, il se mit à gronder, grattant le sol, fonçant de la croupe et du poitrail dans l'auge. Dans son crâne de cheval se jouait le drame des fins de règne; sa race était là, impatiente de le supplanter; mais il entendait demeurer jusqu'au bout le roi, celui qu'on enrubannait les jours de gala comme pour un sacre; il se fût lancé sur eux et les eût dévorés s'il avait pu s'échapper.
Il arriva alors que les jeunes étalons, à leur entrée dans les cours, encolérés eux-mêmes par les fureurs du père dans son box, commencèrent de se cabrer, leurs énormes fers en demi-lune projetés par-dessus la tête des valets. Toute la métairie en fut agitée: le vieux taureau, dans l'étable, meuglait du fond de ses fanons comme pour le combat; les grands chiens du chenil se jetèrent sur leurs grilles.
Ce gros vacarme envahit l'ancienne cuisine changée en réfectoire. Elle était spacieuse, carrelée de dalles bleues sous des nattes de paille venues de Hollande, avec un âtre vaste à y cuire un bœuf entier, des travées au plafond, les quatre murailles blanches et nues, un clair mobilier de chêne moderne, exécuté d'après le plan d'un jeune artisan d'art brugeois. C'était maintenant la primitive laverie, toute proche, qui servait de cuisine; un guichet, pratiqué dans le mur, permettait de passer les plats. La table, très grande, avait été rapprochée des fenêtres, du côté des jardins.
Ce samedi-là, la nappe, un gros canevas losangé blanc et bleu, étalait, parmi les faïences peintes et la vaisselle d'étain qui était l'une des richesses de la maison, les compotiers, les plats à tarte et les corbeilles de fruits d'une fin de repas: le jus pourpré des groseilles et des cerises éclaboussait les assiettes, comme le sang de la saison. C'était le soir d'un jour de gros travail: les ouvriers venaient de rentrer les dernières charretées de foin. Baesrode lui-même toute la journée avait tenu la campagne; on s'était retrouvé après l'angelus à table avec deux hôtes débarqués dans l'après-midi et qui arrivaient passer le dimanche. C'étaient le commissaire d'arrondissement Van Pède en tournée et son fils Adelin, un garçon de vingt-cinq ans, au teint de carrelet frais, petit avocat bavard et suffisant, la raie au milieu du front, des bagues aux doigts et que ses confrères du barreau appelaient «mademoiselle Adelin». Depuis quelques mois, Van Pède père et fils trouvaient toujours des occasions pour venir. On n'eût pas été fâché dans la famille du commissaire qu'il en fût résulté quelque chose entre la fille des Baesrode et l'avocat. Malheureusement c'était une fille qui, en toute chose, n'en faisait qu'à sa tête. Le clairvoyant Hugo Baesrode, dans sa malice et son orgueil de grand paysan, riait.
Comme une enclume, sous les sabots des deux étalons, sonna le pavé de la cour. Baesrode, qui de loin avait reconnu les foulées de ses bêtes, alors se levait, une chaleur au cœur, comme si celles-ci aussi étaient de son sang et de sa famille. La veille, lui-même était parti à la ville avec les deux Donder: il leur avait vu octroyer à tous deux la médaille d'honneur. C'était un petit triomphe auquel il était habitué, mais qui tout de même le réjouissait. Et il était là à présent, à la porte-fenêtre qui s'ouvrait en haut des trois marches du perron, respirant large et disant:
--Bien là... bien là, mes petits!
Les Van Pède aussi venaient, le père avec ses phrases administratives et le fils avec ce que peut dire un sot petit avocat de province qui, à l'âge qu'il avait, attendait encore le moment de donner une preuve vitale de son existence.
Il fallait vraiment des gens de la terre, vivant dans la grande animalité d'une ferme, comme les Baesrode, pour percevoir la beauté presque sacrée de ces deux monts de muscles et de viandes, destinés à perpétuer la race héroïque des Donder.
[Illustration: LA NAPPE ÉTALAIT LES FAIENCES PEINTES ET LA VAISSELLE D'ÉTAIN (P. 96).]
Les valets les amenèrent, fiers eux-mêmes comme des hérauts d'armes, avec leur face raide de soleil et d'orgueil; et ils essayaient de les maintenir pendant qu'ils disaient au maître les acclamations de tout un peuple sur leur passage. Mais le vent des crinières emportait les mots. D'ailleurs, le vieux, là-bas, dans son box, faisait un bruit de tous les diables comme un Napoléon exilé: «J'ai gagné cent batailles, rugissait-il, qu'ils en fassent autant!» Le joli Adelin stupidement riait; eux, les paysans, comprenant cela autrement, gardaient un visage grave. C'était bien la guerre, entre père et rejetons qui se disputent la possession d'un règne. Les deux Donder fils, dans leur force encore neuve, retroussaient leurs babines, comme prêts à donner le coup de dent. Leurs cornacs à peine pouvaient encore les maintenir. Mais voilà que d'un bond, en riant, joyeusement Roselei sautait à bas des marches et allait à tous deux leur tapoter le garrot, au gras chaud des gros plis comme des chaînes de boudins: c'était amusant comme tout de suite, avec de petits coups de tête qui en tous sens faisaient sauter les touffes qui leur pendaient entre les yeux, ils se tenaient tranquilles et semblaient charmés. On commençait à ne plus prendre attention au vieux roi, malgré ses ruades derrière la porte.
Et puis ce fut tout à coup autre chose; le panneau fracassé, ayant brisé la chaîne, l'ancêtre s'échappait. D'une fureur aveugle, avec ses lourds bourrelets de peaux roulant à ses cuisses et son poitrail, il se jetait en avant. Qu'est-ce qu'auraient bien pu faire les gens qui étaient là pour mater ce monstre velu et escarpé? Dans le tumulte de la cour, parmi les cris des deux autres Donder et les clameurs des valets accourus de partout, on le voyait foncer droit, l'œil en feu sous ses cils gris. Mais soudain il glissait des quatre fers, s'abattait, se relevait à demi, et de nouveau tombait, battant des pieds, sans trouver une saillie où s'accrocher et se remettre droit. Alors des hommes se précipitèrent qui l'aidèrent, renâclant, les jarrets secoués, de grosses rides au flanc; et il demeurait là, tout tremblant, dans son déclin humilié.
--Prenez garde, criait à Roselei le petit homme à la peau de poisson.
Mais Roselei n'avait peur de rien: elle se jetait à la tête de l'animal, et avec sa petite main de dix-huit ans, en le cajolant, elle faisait venir cette force brute jusqu'à son box. Le terrible étalon soufflait doucement.
Au fond, cela n'était pas du goût du joli Adelin: il n'eût pas aimé épouser une jeune fille qui avait plus de courage que lui. Un homme intelligent sait faire, il est vrai, les sacrifices nécessaires quand il s'agit d'une dot comme celle de la demoiselle aux Baesrode. Et il toussait faiblement dans sa main, indécis sur ce qu'il aurait dû dire. Il fut, du reste, visible que Hugo ne s'inquiétait nullement de connaître les sentiments des Van Pède à cette minute de leur existence. Ils étaient simplement pour lui une relation telle qu'il en peut exister entre un fonctionnaire soucieux des intérêts de son arrondissement et un député, grand éleveur. Il trouva naturel que Roselei, cette fois comme toutes les autres, eût agi spontanément, selon son sens intime.
Cette belle fille à la forte sève sanguine, s'était développée librement comme une essence de nature, comme un jeune animal au pré. Jamais Mme Zabeth Baesrode n'avait consenti à lui faire donner l'éducation de la pension: des maîtres étaient venus qui lui avaient enseigné tout ce qu'une fille de bonne maison doit savoir bien que sa meilleure science fût la terre et la vie des bêtes de la terre. Avec sa chair d'une couleur de froment mûr et le parfum de sa force, elle tenait ainsi à la fois d'une demoiselle de la ville et de la campagne.
Tout étant rentré dans l'ordre, on acheva de dîner. Le soir clair du solstice avivait la senteur des bouquets de syringas et de chèvrefeuilles trempés dans de larges terrines d'émail jaunes: leur empyreume gras se poivrait d'un évent chaud monté des jardins et des fumiers. C'était la puissante odeur des grandes demeures rurales, riches en bêtes et en fructifications du sol. La lourdeur d'une longue journée, la plus longue de l'année, pesait sur les convives. Baesrode parlait peu, selon son habitude. La vieille Thècle, penchée sous ses soixante ans de loyaux offices, aidait le cocher Baerens à faire le service de la table: lui-même, après tant de moissons et de charriages, n'était plus jeune non plus. Ils auraient pu se marier autrefois; ils en avaient eu l'idée pendant dix à quatorze ans; et puis l'âge était arrivé, ils n'y avaient plus songé. Tout de même, cela ne les faisait pas rire de les voir prudemment apporter les plats et enlever les assiettes, elle encore active et méthodique avec son grand bonnet à ruchés blancs, lui en petite veste de coutil ligné, comme les valets d'écurie.
Le jour pâlit doucement: on s'en alla faire le tour des vergers. Hugo Baesrode, très élevé de taille, touchait du front le dessous des branches, ayant à ses côtés le commissaire qui lui venait à la hauteur du coude et, selon son habitude, disait toujours «oui, oui», en hochant la tête. On marcha jusqu'à la grande prairie où paissait le gros bétail pour la boucherie; quelquefois un souffle arrivait sur eux, au bout des naseaux fumants. Le silence dans les cours n'était plus coupé que par le râclement des longes ou les barbotements des auges. On ne sait pas ce que l'avocat disait tout bas à Roselei; mais tout à coup elle haussait l'épaule et déclarait:
--Je ne suis pas une fille comme les autres, moi!
Quand sonna la demie après neuf, tous regagnèrent la maison: les Van Pède montèrent à leur chambre.
II
Le pachthof s'éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche. Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de bouches, l'air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son habitude, avait visité d'abord les écuries et les étables, puis était parti faire à cheval le tour du domaine. L'autre jour encore, il avait vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu'il eût surpris aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de faire sa police en s'armant d'une carabine.
Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l'aubaine qui mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui, pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social, strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives, il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d'or, il allongea pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu'il ponctuait d'un hochement de tête. L'avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé du long dimanche qu'il aurait à passer, probablement sans résultat, chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l'était, avec ses gestes nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s'était jamais senti à l'aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à d'autres jeux pour lesquels il manquait d'adresse. Mais Mme Van Pède, la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes à condition qu'il fît une fin; et faire une fin dans la famille, signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.
C'est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une tartine de beurre qu'on trempe dans le bol ou dont avec le couteau soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec d'autres tartines, trois, quatre, six, qu'on laisse glisser avec de pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre non plus n'est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la mort. Personne ne l'a dit aux petits enfants et cependant, les enfants en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C'est la raison pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles qu'ailleurs.
[Illustration: SES CAMARADES DU BARREAU L'APPELAIENT «MADEMOISELLE ADELINE» (P. 96).]