Part 6
--Je vous en prie, fit-il, ne vous attardez pas: il y a ici un désordre.
--Mais non...
Elle pensait qu'en multipliant un peu les coups de plumeau, elle aurait très bien passé sa vie dans cette maison. Devant la fenêtre, battaient les sabots du vieux Tantin. Il était grand comme une grosse araignée sur le fond de la montagne. Le sourd, lui, de ses énormes gestes dans le ciel, semblait jouer à la boule avec le soleil. Quelle sensation nouvelle c'était là pour elle! La marine, les bateaux qui filaient sur le fleuve, les nues dans l'air bleu avaient un aspect inhabituel, bien plus plaisant, à travers les petits carreaux des vitres. Et surtout la rive opposée, dans la buée lilas, se reculait si lointainement qu'on ne savait pas comment on aurait pu y aborder. Elle ne cherchait pas à s'expliquer ce mystère. Elle avait bien assez à faire de sourire, de remuer doucement la tête, de pousser des oh! et des ah! à ce que lui disait Jean Fauche.
Il lui montra ses lignes, les petites et les grandes, les lignes de fond et les autres. Il lui apprenait comment on met les amorces. Les verveux se déployaient en forme de chausse: il les descendait avec des pierres dans un courant, du pain de chènevis pendant à une corde; et comme cela remuait, le poisson suivait le courant et venait mordre au chènevis. Elle vit les crins de cheval, les plombs, les petites plumes, les poissons en étain, les petits sacs d'avoine. Le grand épervier, avec ses six mètres de filet de plomb, l'émerveilla: il le jetait dans une eau un peu agitée, près du barrage, après la pluie.
--Si vous venez un jour...
[Illustration: LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L'ÉGLISE DE SES MURS BAS (P. 42).]
Certainement elle viendrait, il n'avait qu'à lui faire signe. Et à toucher tous ces engins qui étaient la mort pour le peuple des eaux, il lui naissait une petite âme de guet et de ruse comme si déjà elle était dans la barque aux côtés de M. Fauche, comme le Chinois. Il aurait pu dire d'elle à son tour que la cloche n'a pas toujours le même son.
Elle aperçut tout à coup dans un coin la bourriche avec laquelle Fauche s'en allait à la ville quand le temps était venu. Elle eut un saisissement: c'était comme si l'ombre d'un nuage était entrée dans la chambre.
Il vit qu'elle regardait la bourriche et ensuite, lui aussi, elle le regardait comme pour lui demander quelle était la personne qui pouvait bien manger tant de poisson. Il se troubla, ses paupières battirent; et il demeurait là, les mains larges ouvertes le long du pantalon, comme les garçons du village devant le conseil de milice. Le petit nuage aussitôt remonta: une malice passa dans l'œil de Noémie. Elle le trouvait vraiment dans ce moment, malgré sa grande taille et ses larges épaules, si au-dessous de ce que doit être un homme! Il aurait voulu lui dire:
--Non, ce n'est pas ce que vous croyez.
Et il baissait la tête avec tristesse.
--Ah! Dieu! pensa-t-elle pour la première fois, serait-il malheureux!
Tout fut changé: elle n'eut plus que sa bonne petite âme de sœur de charité; elle le regarda avec une sympathie sincère. Si elle avait osé, elle lui aurait pris les mains. M. Fauche parut deviner sa pensée: son attitude accablée lui donna raison. Il fut malheureux d'en être réduit, lui, un homme de sa force, à inspirer à une jeune femme comme elle, un sentiment de pitié qui était presque une déchéance. Comme ils repassaient par la salle à manger, Jean Fauche vit que le renard dardait sur lui ses yeux de verre étincelants; et ces yeux disaient:
--Sois malin comme moi, le renard. Ne lui livre pas ton secret, ou c'est toi qui seras mangé.
C'est ainsi qu'encore une fois coula la minute confiante. On entendait dans la cuisine les oignons grésiller à la casserole, dans le beurre. La vieille servante avait laissé sa porte entr'ouverte et tâchait de surprendre les paroles qu'ils se disaient.
M. Fauche pensait: «Qu'elle me déteste plutôt!» Il la regardait avec l'œil du renard, en riant. Il lui avait posé la main sur le bras et la poussait vers le vestibule. Mais maintenant qu'elle était dans la maison, elle ne paraissait plus pressée d'en sortir. Elle eut l'air de le défier, une bribe de sa chanson aux dents. «Moi qui le plaignais! songeait-elle. Il ne mérite que mon indifférence ou mon dédain.» Son regard en tous sens tournait, épiant un indice de ce qui tenait une si grande place dans la vie de M. Fauche. C'étaient la cigogne, la sarcelle et toutes les autres bêtes empaillées qui étaient étonnées de sa hardiesse.
Une des vitres, du côté de la marine, soudain vola en éclats; un caillou roula sur la natte d'osier tressé qui recouvrait le carreau. Les yeux du renard semblaient rire derrière ses poils roux. Le bris avait étoilé la vitre; du grésil fin s'émiettait sous la fenêtre.
M. Fauche courut vers la porte. Tantin, Fré D'siré et le passeur avaient entendu le bruit; mais personne n'avait vu lancer le caillou. A la file, en discutant, ils entrèrent dans la chambre. Les mains aux genoux, ils se courbaient, ramassaient le caillou, le remettaient à la place où il était tombé. Moya parla d'aller quérir le garde champêtre, mais Jean Fauche s'y refusa. Il était ennuyé que Noémie fût encore là: la vieille Hollemechette n'aurait eu qu'à sortir de sa maison; le village pendant des jours eût épilogué. Heureusement cette méchante femme graissait son piège à rats.
A force de tourner sur la marine, ils découvrirent au bas de la berge le Spirou pêchant tranquillement avec une ligne faite d'un scion. Quand Tantin l'interrogea, il le regarda de ses yeux en dessous et haussa les épaules. Celui-là non plus n'avait rien vu.
--C'est toi qui as jeté le caillou, lui dit Noémie en le menaçant du doigt.
Il ne répondait pas et sifflait entre ses dents.
XXII
Tout là-haut, Chantrain, le fermier des Hayons, avait commencé le premier. Son verger ayant mûri à la chaleur de la montagne plus vite que les autres, on l'avait aperçu un matin fauchant avec ses hommes. Le fermier au-dessous s'était dit: «V'là Chantrain qui fait ses foins. Dans une semaine ce sera le temps pour moi.» Et, en effet, le lundi venu, il était allé avec ses tâcherons à l'herbage. Celui qui était plus bas, le voyant marcher à larges endains dans son pré, à son tour avait fait sortir les faux. L'un après l'autre, tout le monde s'y était mis. Derrière les haies des petites maisons, comme dans les grandes fermes, partout tintait l'enclumette et sonnait haut la trempe souple de l'acier. C'était un bon moment dans l'année: on était content. Le faucheur d'abord arrivait; il entrait dans le champ roux, ayant de l'herbe jusqu'à la ceinture. Sa faux entre ses poings tournait en rond comme fauche la langue du bœuf. Et ensuite les femmes fanaient: il y en avait qui s'arrêtaient pour donner à téter à leurs nourrissons.
Avec leurs grands fauchets de bois, elles semblaient peigner les cheveux d'or de la terre. Au soir on ameulonnait; les moyettes flambaient rouges dans le couchant: alors, sous la lune claire, les grillons sautaient en jouant des cymbales jusqu'au lendemain. Le bon Dieu de l'église, par les carreaux cassés du vitrail, sentant venir à lui l'odeur des foins coupés, souriait. Il était là-dessus de l'avis de l'âne et de la vache et trouvait que c'était bon.
[Illustration: --«C'EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?» (P. 43).]
Noémie, comme les autres, était montée faire les foins: les Moya avaient un verger à mi-pente de la montagne. Le faucheur allait devant; les faneuses suivaient, râtelant, étendant la fauchée blonde. A midi, l'hôtelier avait envoyé le café, les tartines et une terrine de riz au lait. Elles s'étaient assises en rond sous un pommier. Noémie avait pendu sa robe à une des branches, vive et souple dans son jupon de paysanne. C'était comme au temps de la jeunesse du monde: la lumière était tendre, haute, vitale; l'ombre sur la terre rose balançait une résille lilas. Les champs fumaient au soleil. Un léger vent agitait des cassolettes d'odeurs tièdes qui sentaient la vanille et le merisier. Le coucou, dans le bois, très loin, jetait trois fois ses deux notes graves comme une horloge. Et maintenant un grand silence planait dans la campagne. Dans les fermes le chien dormait: tous les hommes étaient couchés derrière les haies.
Noémie, la bouche ouverte, de chaleur et de lassitude soufflait à petites haleines. Sa gorge se gonflait comme le pain au four. Elle tenait ses mains à plat contre la terre, là où roulait un palet d'ombre. La brise lui courait en caresses fraîches dans le cou.
Les yeux plissés, toute molle et grisée, elle regarda au bas de la pente, par delà les touffes rondes des pommiers, les toits des maisons, des ruelles. Le clocher de l'église effilait sa pointe d'ardoise sous son coq d'or. Elle voyait distinctement la maison du curé, toute blanche comme une terrine de lait, une vraie maison pascale au temps des cerisiers en fleurs. Puis les toits s'abaissaient vers la marine et elle reconnaissait la maison de Jean Fauche. Tout cela si doux dans le brouillard de soleil que c'était comme l'image peinte du bonheur.
Une vie chaude battait à ses tempes; son cœur faisait un bruit d'eau vive, comme le ruisseau qui, à bouillons légers, descendait de la montagne.
C'était une joie vierge, extasiée d'être, dans le tourbillon du monde, l'humble petite chose où passe le grand courant éternel. Elle appuyait sa main sur sa gorge, les yeux fermés, immobile, toute concentrée dans le sentiment profond de sa vitalité. Il lui semblait qu'il n'y avait pas une papille de sa chair qui, à elle seule, ne vécût autant que toute la vie entière de son corps.
Un frisson religieux l'agita. Si c'était cela Dieu tout de même, pensa-t-elle, si Dieu était le vent, la lumière, le petit brin d'herbe, l'insecte et toute la vie en moi et en dehors de moi! Si le monde même était Dieu!
Un pinson tirelira dans un prunier, à la limite du pré. Oui, voilà, si celui-là, avec sa gaîté de vie, était Dieu aussi! Autrefois elle eût tremblé de la hardiesse d'une telle idée et maintenant cette idée lui faisait du bien. Elle se sentait elle-même une parcelle utile, indispensable, dans l'énorme circulation de la vie. Une créature humaine, quand une fois cette chose auguste lui est entrée dans l'âme, ne peut être inférieure à ce que l'a faite la nature. L'oiseau encore une fois chantait: il avait donné un petit coup d'aile et maintenant se tenait dans le pommier au-dessus de sa tête.
Elle rouvrit les yeux, s'étonna de ne plus voir les faneuses sous le pommier: elles avaient gagné l'ombre d'or d'une meule de l'autre année; couchées à plat sur le ventre, elles dormaient la tête dans les bras. Noémie songea qu'après tout ces rudes filles de la terre, avec leur instinct puissant et borné qui faisait d'elles les sœurs des génisses et des brebis, étaient peut-être plus près du sens vrai de la vie que celles qui sont enclines à toujours raisonner. Son esprit fit un saut: elle se demanda ce que Jean Fauche, lui, dans sa tête d'homme, pouvait bien penser de tout cela.
Elle l'avait aperçu tout à l'heure, montant à ses ruches dans la montagne. Ils avaient échangé un bonjour par-dessus la haie qui les séparait. Et il lui avait annoncé aussi que son plant de tabac promettait une bonne pousse.
Ils n'avaient parlé que de cela: cependant Jean Fauche souriait, une lumière dans les yeux. Il ne lui eût point parlé autrement d'une chose qu'il se fût promis de lui dire depuis longtemps. Et ensuite il avait continué à monter.
Ah! oui, M. Fauche!... Mais avait-il jamais eu le temps de penser sérieusement à la vie?...
Elle songea que bientôt il descendrait.
Elle avait attiré une poignée de foin, et par jeu, s'en couronnait la tête. L'herbe faisait un nuage blond à ses cheveux. Mon Dieu! elle était vraiment, elle aussi, sous cette toison d'or et d'émeraude, une petite chose de la terre comme les faneuses.
Elle prit toute une gerbe, l'épandit sur ses épaules; et follement, les narines battantes, elle aspirait l'âme expirée des seneçons, des marguerites et des centaurées. En cascades d'aromes et de soleil ruissela l'herbage. Elle ressembla à une tendre faunesse ingénue au giron de la vie verte. Quelquefois il tombait une petite plume d'oiseau.
L'air était nuptial, tout chargé d'arômes. Elle eut aux lèvres le baiser chaud du vent; de la pointe de sa langue elle mouillait les coins de sa bouche. Et un peu plus sa gorge palpitait. C'était bon comme de manger de la glace à petites cuillerées, dans la chaleur du plein été. Oui, cela, et encore autre chose qui parfois la faisait toute froide délicieusement.
Elle regarda courir sa vie humide sous le tissu fin de ses mains comme le jus d'un fruit, le sang fluide et pourpré d'une grosse rose. Douceur de se sentir vivre dans l'heure divine, avec le poids léger du ciel, de l'éternité bleue sur soi, comme une eau qui monte et submerge! Ses doigts jouaient au soleil, ils avaient la grâce et la beauté des fleurs animées. L'ombre leur passait aux phalanges des bagues vives comme de souples et glissants lézards.
Elle remonta, lui enlaça tout le corps de l'enroulement d'une liane, d'une guirlande de mains autour du frisson de sa peau. Sur cette Noémie si sage soufflait maintenant un petit vent de folie, le vrai petit vent qu'il faisait dans sa chanson. Elle se laissa tomber dans les foins, ivre d'air, d'odeurs et d'espace. Sous sa vie frémissante, la terre aussi d'une longue palpitation s'émouvait.
--Eh bien... eh bien, mademoiselle...
Et c'était comme à l'école quand, pour une faute vénielle, elle reprenait, d'une voix sévère, une des élèves de sa petite classe. Elle fut droite sous le pommier, dans la clarté haute, et à pleines mains elle secouait son jupon comme si du même mouvement elle en faisait tomber la petite défaillance. Des roses de sang lui brûlaient la joue.
XXIII
Une voix, dans le chemin qui venait d'en haut, appela:
--Mademoiselle Noémie!
Elle vit que c'était M. Fauche qui descendait.
Il arrivait à larges pas, les pierres grinçaient et roulaient sous ses semelles à gros clous. Et il était très rouge, les yeux petits et vagues comme si le sommeil l'avait surpris près de sa ruche et qu'il vînt seulement de s'éveiller. Encore une fois la haie du champ les séparait.
--Je puis vous donner de bonnes nouvelles de mon tabac, dit-il. Il va falloir bientôt pincer les tiges. Et puis, ce sera le temps d'enlever une feuille sur deux.
Noémie en parut aussi enchantée que lui-même, bien qu'au fond elle eût préféré qu'il lui parlât d'autre chose. Mais elle comprenait qu'il y avait là un sens caché comme dans tout ce qu'on se dit. Il eût pu tout aussi bien s'exprimer ainsi:
--Je suis monté à mon champ pour être plus seul avec moi-même et mieux penser à vous. J'en suis redescendu avec l'espoir de vous retrouver ici. Le tabac aurait pu attendre jusqu'à l'autre semaine ma visite.
Elle s'aperçut qu'il regardait les foins qui lui pendaient aux cheveux comme des fils. C'était comme s'il avait pensé: «Elle s'est endormie sous le pommier tandis que, de mon côté, je dormais près des abeilles.»
--Oui, dit-il, j'en aurai bien cette année deux cents livres.
Il ne se doutait pas lui-même qu'il parlait maintenant du miel de ses ruches.
[Illustration: LE SOURD, DE SES ÉNORMES GESTES, SEMBLAIT JOUER A LA BOULE AVEC LE SOLEIL (P. 44).]
Ils demeurèrent un instant sans rien se dire, avec leur secret entre eux, comme la haie. Et Jean Fauche clignait légèrement de l'œil droit, ainsi qu'à la chasse, quand au bout de son fusil il tenait un lapin. Il venait de voir, se balançant aux branches basses du pommier, comme une personne vivante à l'escarpolette, la robe de Noémie.
--Voilà, dit-elle en riant, il faisait vraiment trop chaud.
Lui aussi franchement riait.
Comme il fumait, il tira une grosse bouffée qui, en montant, ressembla à la chevelure d'un petit ange dans le ciel; et on ne savait pas pourquoi il disait deux fois de suite:
--Voilà, oui, c'est comme ça.
Ils firent quelques pas, chacun derrière la haie, lui, très grand, dépassant les pousses vertes de tout son buste. Elle avait ramassé une marguerite et en suçait la tige entre ses dents. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à l'échalier qui fermait le champ. Et là il s'arrêtait.
--Voyez un peu si j'avais été auprès de vous: nous aurions fané chacun notre part du champ. Cela m'aurait rendu content.
Il fixait sur elle des yeux ronds, éblouis. Et c'était drôle, voilà que tout à coup elle pensait aux boules de verre du renard.
--Eh bien! dit-elle, il y a là un râteau. Nous nous y mettrons à deux quand le jour sera un peu moins chaud.
M. Fauche fit jouer la barrière et ensemble ils allaient à petites fois très doucement, comme s'ils avaient peur de marcher sur leur ombre à leurs pieds. Et puis ils s'assirent sous le pommier. Jean Fauche était bien heureux d'avoir été visiter son tabac, ce jour-là.
Il avait laissé éteindre sa pipe, il ne songeait plus à en rallumer une autre. Son cœur comme un gros pois levait dans sa poitrine: on voyait trembler un bouton qui ne tenait plus que par un fil à son gilet.
Enfin il dit:
--Je resterais comme cela des jours à vous regarder, c'est une si bonne chose!
Jamais il n'en avait dit autant. Et Noémie un peu de temps ferma les yeux.
XXIV
Quand Noémie était ici ou là, on pouvait être sûr que Jean Fauche n'était jamais loin. Personne ne l'avait averti et cependant, au bout de quelques instants, elle le voyait arriver avec son air un peu gauche de bon géant. Il avait une singulière manière ensuite d'être étonné, levait haut les sourcils, disait:
--Comment, c'est vous, mademoiselle Noémie!
Et elle paraissait aussi étonnée que lui. Son cœur très vite comme un rouet tournait. Deux petites roses vives lui tremblaient aux joues. On ne pouvait admettre que le vent l'eût dit aux petits jardins derrière les murs et que les jardins l'eussent répété aux abeilles de M. Fauche. Pourtant tout s'arrangeait comme si de proche en proche une rumeur était venue jusqu'à celui-ci, une rumeur de petites voix disant:
--Nous avons très bien vu sa robe qui enfilait les ruelles, et à chaque pas qu'elle faisait, la robe se soulevait et, dessous, une bottine et puis l'autre, chacune à son tour, arrivaient regarder curieusement si on n'allait pas bientôt s'asseoir dans un joli petit site vert où M. Fauche ne tarderait pas à apparaître.
Après tout, c'était là une simple conjecture: il n'y avait que le coucou du bois qui en savait là-dessus plus long que tout le monde. Noémie arrivait toujours par le même chemin et à la même heure. Le coucou alors faisait sonner son horloge; c'était comme s'il eût dit:
--Voilà l'heure, monsieur Fauche... Le petit sentier à droite...
Et Jean Fauche était debout devant elle.
Depuis qu'on faisait les foins, la petite classe, là-haut, chômait. Les enfants râtelant la fauchée, il n'y avait plus que çà et là une fillette qui, dans la maison vide berçait le dernier né et trempait la sucette dans le lait.
Noémie eut un peu plus de loisir pour visiter ses malades. Un vieux toussait, traînant un ancien catarrhe comme un colimaçon sa maison. Une aïeule, dans sa cahière, à l'ombre d'un noyer, s'en allait d'usure, toute cassée et, les deux mains sur les genoux, regardait toujours du côté de la barrière, comme si quelqu'un qu'elle savait allait bientôt entrer. Ceux-là n'étaient pas guérissables, ils étaient malades de la vie: Noémie leur donnait le seul remède qui déride les vieilles gens, sa gaîté de petite grive qui a picoré les raisins de la vigne. En outre, il y avait toujours quelqu'un qui enfournait son pain, tournait la baratte ou herbait du linge frais sur la haie. Et naturellement Noémie prenait sa part de la corvée. Tout le monde avait oublié qu'elle quitterait le village un jour. Jean Fauche s'asseyait sur le banc, devant la maison, et fumait une pipe, en l'attendant. Ensuite ils longeaient les vergers, honnêtement.
Or, une fois qu'ils étaient allés ensemble au ruisseau, elle vit que le verger avait été fauché: un âne sur la pente remontait la dernière charretée.
[Illustration: LA VIEILLE SERVANTE AVAIT LAISSÉ LA PORTE ENTR'OUVERTE (P. 46).]
Elle fut prise d'une tristesse comme si une chose de sa vie partait avec le grison. Elle avait rêvé là, elle avait eu là sa première joie d'abandon avec M. Fauche et pourtant elle n'était pas encore entrée dans la maison fleurie où le renard si étrangement l'avait regardée avec son œil de verre. Le champ sous les pommiers sentait bon le miel et la vanille comme chez le pâtissier. Les petites araignées qui font de la dentelle arrivaient voir au bout de leur toile comment la fléole, l'éthuse et la renoncule s'y prenaient pour tisser un si merveilleux tapis. Maintenant il n'y avait plus, sous les tiges coupées à ras de la terre nue, que le cri saccadé du grillon comme un léger sanglot de soleil. C'était la fin d'un rêve et avec l'âne tirant la dernière charrette, s'en allait l'âme jeune de l'année.
M. Fauche eût voulu savoir pourquoi tout à coup elle se taisait: c'était comme si une boîte à musique jouant une valse de Schulhoff s'était cassée entre eux. Les arbres faisaient silence: il semblait que le vent aussi était mort.
--Sûrement, mademoiselle Noémie, dit-il à la fin, vous pensez à quelque chose qui n'est pas gai.
Il la regardait, inquiet, le dos en boule, comme quand il était dans sa barque, au petit jour froid, avec le Chinois, attendant que le barbeau mordît.
--C'est vrai, répondit-elle, je pense que mademoiselle Larciel va bientôt tirer sa révérence à la montagne... Encore quinze jours et mon congé aura pris fin.
Elle se mit à rire:
--Adieu, paniers, vendanges sont faites!
Jean Fauche avait pâli.
--Si nous nous asseyions un peu ici, dit-il.
Il soufflait fortement comme un homme qui nage contre le courant. C'était cette petite Noémie tout de même qui, dans ce moment difficile, avait encore le plus de courage.
Elle s'assit au bord du ruisseau, symétrisa d'une tape de la main les plis de sa jupe. Ses bottines dépassaient l'ourlet de la robe et avaient l'air de se dire l'une à l'autre:
--Nous savions bien que cela arriverait.
Le ruisseau seul l'entendit.
M. Fauche s'était laissé tomber à côté d'elle et il arrachait machinalement des touffes d'herbe. Il pensait:
«Mon Dieu! qu'il est donc difficile de parler! Ce n'est pas Cortise qui serait embarrassé! Celui-là sait toujours dire aux filles le mot qu'il faut...»
Dans son trouble, Jean Fauche s'écria:
--Je les ai vus passer tout à l'heure: ils allaient vers le bois. C'est Annette du Rond-Chêne qui sera furieuse!
Elle était étonnée, ne sachant de qui il voulait parler.
--Qui, il?
--Le grand Cortise, tiens!
Aussitôt elle se fâcha.
--Non, voyez-vous, monsieur Jean, ne me parlez plus jamais de Cortise. Je le déteste. C'est un homme qu'il vaudrait mieux pour vous n'avoir jamais connu. Il est fourbe et suffisant. Il se fait un jeu d'un cœur de fille. Je n'ai pas oublié qu'une fois, en vous poussant le bras, il a cligné de l'œil comme nous nous croisions sur le chemin. Et qui sait si vous aussi, monsieur Fauche, vous n'avez pas eu les mêmes pensées dans ce moment!
Une colère moussait à sa narine.
Il répondit simplement:
--Je ne suis pas un homme comme Cortise.