Part 7
Un silence tomba, le ruisseau en profita pour faire trois petits sauts sur lui-même, en bouillonnant contre une grosse pierre. Et puis bravement M. Fauche reprenait:
--Ecoutez, je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis. Moi aussi, autrefois, j'aurais été capable de faire ce que faisait Cortise, bien qu'entre lui et moi, c'était généralement de toute autre chose qu'il s'agissait quand nous étions ensemble. Voilà, je vais vous dire, mademoiselle Noémie, c'était surtout affaire de vider ensemble des bouteilles en nous contant des histoires de pêche ou de chasse. Souvent je buvais un coup de trop au point d'en avoir la tête montée. Oui, de nous deux, c'était moi qui étais le plus vite dedans, comme on dit. Mais voilà, quand je rentrais, il n'y avait personne pour me dire qu'un homme qui boit à en perdre la raison est bien près de n'être plus un homme. J'avais besoin de vous faire cet aveu avant de vous...
Sa voix baissa d'un ton.
--De vous parler de quelque chose de plus sérieux.
«Qu'il est terrible!» pensa-t-elle.
Elle regardait sur l'autre rive les véroniques lui sourire avec leurs prunelles bleues.
XXV
M. Fauche éprouva soudainement une démangeaison à la nuque. Il passa un doigt dans le col de sa chemise; il aspirait fortement l'air. Les épaules basses, il parut implorer des yeux Noémie.
Comme allait le ruisseau, leur âme aussi allait vers une chose qu'ils ne savaient pas.
--S'il passe une abeille, se dit-il, c'est que je dois parler.
Et une abeille passait.
--Je voulais vous dire ceci, mademoiselle Noémie... C'est que si vous vouliez être ma femme, vous pourriez prolonger votre séjour ici autant que vous le voudriez. Il n'y aurait plus de raison pour retourner à la ville. Voilà la chose que je voulais vous dire depuis un peu de temps.
Elle se leva, retomba assise et, à son tour, elle devenait toute pâle, à côté de lui qui s'était empourpré comme une pêche mûre.
--Oh! monsieur Fauche, qu'est-ce que vous avez dit là?
[Illustration: ELLE SE LAISSA TOMBER DANS LES FOINS, IVRE D'AIR ET D'ESPACE (P. 48).]
Ce fut une minute de douceur infinie: sa vie s'arrêta; elle ferma les yeux. Elle avait éprouvé cela une fois dans sa petite vie d'enfance, le jour où elle avait fait sa première communion: elle aurait voulu mourir avec la sainte hostie sur la langue. Ensuite ses larmes coulèrent: jamais elle n'aurait pu croire que M. Fauche serait allé jusque-là. Désormais ils ne pourraient plus penser à autre chose.
Il lui avait pris la main et il disait d'une voix profonde:
--Je ne valais pas grand'chose, comme tous les hommes qui ont eu une vie trop facile. Je n'ai eu que la peine de naître pour être ce que je suis, un garçon riche qui passe son temps à pêcher et à chasser. Je sens seulement aujourd'hui qu'un homme a mieux à faire que cela. C'est vous, si courageuse, si bonne qui m'avez ramené à la vérité. Jamais avant vous je n'aurais eu cette pensée. Vous avez passé dans ma vie comme une bonne action; et à peine je vous connais: c'est comme si je vous avais aimée toujours. Je crois bien que je deviendrais tout à fait un homme si vous vouliez m'aimer un peu aussi.
Elle sourit à travers ses larmes.
--Qu'est-ce que nous allons devenir à présent, monsieur Jean?
--Appelez-moi Jean, s'il vous plaît, fit-il humblement.
--Jean, dit-elle.
Et toute remuée, elle le regardait dans les yeux.
Tous deux alors restèrent un long temps à s'écouter se parler en dedans, la bouche ouverte, sans paroles. Une fauvette dans le buisson gazouillait comme à la messe la petite flûte de l'orgue pendant l'élévation. Le bon Dieu doucement soufflait un peu de vent dans les arbres.
Et puis, comme il vient une fleur à la la branche quand naît le printemps, leur silence s'épanouit dans la musique lente, profonde, des voix.
--Cela m'est venu une fois que vous étiez chez les Mangombrou à soigner le garçon, dit-il. Je passais, on m'a dit que vous étiez là. Je vous ai vue par la fenêtre, vous teniez la main de l'enfant ainsi.
--Moi, fit-elle, ce fut la première fois que je vous parlai par-dessus votre haie. Vous ôtiez vos petits pots. Et je croyais vous détester... Comme c'est ridicule!
Elle ne lui aurait pas dit autrement que déjà elle l'aimait en ce temps.
--Noémie, ma chère femme...
Tout d'une fois, elle repensa à ses petites de la ville. Comment avait-elle pu les oublier? C'était comme si déjà ils étaient morts pour elle, ces cœurs tendres d'enfants où cependant elle n'avait jamais cessé de vivre. Ses fibres se crispèrent.
--Ah! dit-elle, il vaudrait mieux que vous ne m'eussiez jamais parlé de cela! Qu'est-ce qu'elles deviendraient là-bas sans moi? Est-ce que moi-même je pourrais vivre sans elles? Je vous en prie, monsieur Jean, laissez-moi libre de retourner auprès de mes enfants... Ne me reparlez plus de cela.
--C'est que, dit-il, moi aussi...
Sa voix trembla, il passait la main sur son front, son souffle était rapide et court; et il n'osait plus regarder Noémie.
--Peut-être j'aurais dû vous dire cette chose avant l'autre, fit-il enfin. Oui alors, il me semble que c'eût été toute ma vie que je vous livrais. Mais voilà, cela, je le retardais toujours: il y a des choses si difficiles à dire!
Noémie eut la perception nette qu'il allait lui confesser pourquoi, tous les quinze jours, il s'en allait à la ville, avec son petit panier à poissons. Le renard n'était plus là pour lui dire avec ses yeux de verre: «Fais comme moi qui suis le renard, sois malin.»
Et c'était elle maintenant qui tremblait. Elle aurait voulu lui mettre la main sur la bouche en disant:
--Je ne veux rien savoir.
--Oh! fit-il après un instant, c'est une triste histoire. Une histoire comme il en arrive à un jeune homme abandonné très jeune à lui-même. Supposez qu'un jeune homme ait un enfant... Oui, un petit enfant... Est-ce qu'on peut abandonner un enfant qui n'a personne au monde? Dites, Noémie, est-ce qu'une pareille chose est possible?
Et alors il lui racontait sa vie, la venue au monde d'un petit être, la mère mourant de l'existence qu'elle lui donnait.
Il levait franchement le front, heureux de n'avoir plus rien à lui cacher. Son visage était loyal et tendre: c'était le visage d'un autre homme qui avait conformé sa vie à sa conscience.
[Illustration: PUIS ILS S'ASSIRENT SOUS LE POMMIER (P. 50).]
--Il me semble que je ne vous connaissais pas encore, dit-elle. Maintenant seulement je commence à voir dans votre âme.
--J'avais si peur de vous! Vous étiez si au-dessus de nous, si au-dessus de moi, avec votre âme comme un petit oiseau dans les nuages...
Il ajouta avec une caresse dans la voix:
--Comme une alouette qui file sa chanson tout en haut dans le ciel. Ah! vous devez me trouver bien enfant moi-même... Un homme comme moi, avec de larges épaules comme les miennes, vous parler ainsi... Et pourtant ce serait si bon, n'être toute la vie qu'un cœur de grand enfant entre vos mains, Noémie!
Elle secoua la tête.
--Dites plutôt: un vrai cœur d'homme, fit-elle gravement.
Il chercha sa main, la tint, toute fraîche de brins de serpolets arrachés, dans la sienne. Un peu de la vie de la terre ainsi leur passait dans les doigts.
--Voyez un peu comme j'étais sotte! dit-elle: les gens d'ici ne savaient pas ce que vous alliez faire à la ville; je souffrais de leur entendre raconter des histoires.
Alors elle battait des mains.
--Oh! cela me rend si heureuse!
Est-ce qu'elle aurait seulement pu dire pourquoi?
--Maintenant voilà, j'ai tout dit, reprit-il, j'ai mis ma vie entre vos mains. J'étais un si pauvre homme avant que vous ne soyez venue! Noémie, m'aimerez-vous assez pour vivre un jour de ma vie?
Elle était près de lui comme une petite chose de vie charmée, comme une couleuvre qui a bu du lait.
--Devenir votre femme? C'est là quelque chose de si nouveau pour moi que j'ai besoin d'être un peu de temps seule avec moi-même pour me rendre compte de cela.
Les buissons soudain craquèrent et puis le bruit se reculait; Noémie vit distinctement une tête d'enfant qui fuyait derrière les haies. Elle ne disait pas à Jean Fauche que c'était le Spirou. Mais lui se levait, ennuyé que quelqu'un eût pu les surprendre. Il allait voir et revenait, pensant qu'après tout, ce pouvait être un lapin à cause des carrés de choux qui n'étaient pas loin. Le soleil tombait par delà la ferme derrière les noyers. De petits nuages roses frisaient, pareils aux cheveux des anges de la procession, après qu'on a enlevé les papillotes. Et tout en bas, dans le pré, les grillons comme l'autre jour, dansaient en jouant du tambourin.
--Déjà l'angelus? fit-elle.
Des tintements cristallins, comme de légers coups de marteau sur des vitres, encore une fois annonçaient aux trépassés sous leurs tertres que c'était la fin de la journée. Le boulanger qui avait cuit ses pains, l'âne qui avait rentré la dernière charrette de foin, les fiancés qui avaient échangé des paroles d'éternité pouvaient bien dire qu'ils étaient égaux devant le Dieu de la vie.
Un petit rouge-gorge alors venait à la pointe d'une branche et les véroniques fermaient leur œil bleu.
XXVI
Elle monta dans le matin de la roche: les résédas, les seneçons, les vipérines, les petits lychnis roses étaient en fleurs. Le sentier grimpait, courait en lacets, et toujours un peu plus les toits, les noyers, la touffe ronde des vergers s'enfonçaient. Elle entendit Fré D'siré qui criait dans l'oreille de Tantin:
--J' crois bien que j' vas commencer mon mât à t' à l'heure.
Et Tantin répondait:
--Pour sûr qu'a sera un fameux travail.
Leurs voix semblaient venir du fond d'un puits.
Elle vit comme une coulée d'étain se dérouler le fleuve. Des meules, dans un pré, finissaient en poire autour d'une perche. Le petit pêcheur, depuis l'aube, était là quelque part dans sa barque, en boule comme un hérisson. Il faisait déjà grand soleil, avec des coins d'ombre bleue qui fumaient. C'était un vrai temps pour les lézards: ils sortaient leur tête plate aux yeux d'or de derrière les pierres et se gonflaient à la chaleur.
--Plus haut! toujours plus haut! pensait-elle.
Quelquefois, pour aller plus vite, elle se lançait, escaladait les sentes qui coupaient droit à travers les blocs. C'était une folie d'échapper au reste du monde et d'être seule avec elle-même à la source de sa vie.
Les taillis à la cime s'ouvrirent, elle fut sous les chênes, dans une solitude. Des geais garrulaient; la queue bleue des pies sautait dans les hautes branches. On était là chez le bon Dieu.
Elle alla un peu de temps dans le bois à pas de silence, comme dans une église. Le soleil descendait par les trous des ramures et fleurissait de trèfles d'or le sol devant elle. Elle avait joint les mains, sa jeunesse se fondit dans un cantique de grâces muettes à la joie du monde. Elle entendait très loin en sa vie battre son cœur: c'était encore une fois une sensation qu'elle n'avait pas connue jusqu'alors. Elle était comme la petite âme religieuse du mystère du bois. Un encens léger de vapeur floconnait dans les fonds. Les ronces étaient humides et noires. Les feuilles crépitaient sous l'ondée fine des lumières.
Un sentier ensuite la ramena au bord de la haute falaise; des moires lumineuses tremblaient dans l'éclaircie des feuillages. Elle s'assit devant le matin lilas de la vallée. Les toits maintenant étaient tout petits sous leurs ardoises, bleues comme des pigeons boulant au soleil. Elle ne voyait pas la maison de Jean Fauche et cependant elle croyait respirer l'odeur de son espalier de roses au midi. Là tout près, dormait le bon vieux cimetière avec ses tertres étoilés de pissenlits.
Elle s'écouta vivre dans le rêve, dans la haute vie de l'espoir. Elle tenait sa poitrine à deux mains, toute lourde de sève jeune. L'odeur du bois la grisait. Un sourire charmé et grave lui demeurant au visage, elle avait l'air de se sourire à elle-même, comme à une inconnue. Elle ne se reconnaissait plus dans la créature heureuse, nouvelle qu'elle était devenue.
--Non, ce n'est plus moi, se disait-elle.
Et c'était toujours le même étonnement. Quoi! la sage Noémie si tranquille, avec son cœur muet dans les mains, en arriver là comme tous les autres!
Il lui semblait entendre, là où elle passait, un pas qui n'était plus le sien.
[Illustration: IL CHERCHA SA MAIN, LA TINT TOUTE FRAICHE DANS LA SIENNE (P. 55).]
Elle dit longtemps:
--Jean! Jean! Jean!
Elle écouta le nom profondément descendre comme une vie dans sa vie. Elle n'aurait pas cru qu'il pût tenir une destinée dans un nom d'homme, celui-là surtout, si simple et si cordial. Comme il y a encore un peu de bruit jaseur de la source dans la gorgée qu'on boit au creux de la main, les heures repassèrent, son arrivée au village, les tranquilles paysages, le jeune homme qui toujours fumait sa pipe en descendant au matin dans son jardin. Et un jour ce même jeune homme lui disait:
--Noémie, voulez-vous être ma femme?
Jouer à la dame dans la petite maison treillissée de roses où il y avait une cigogne et un renard empaillé avec des yeux de verre!
Elle se mettait tout à coup à tourner en battant des mains, et puis elle s'arrêtait dans le tourbillon de ses jupes.
--Mes petites!
Une ombre passa, elle n'était plus aussi heureuse. Après tout, est-ce que celles-là ne se marieraient pas aussi un jour? Elle fit un geste volontaire qui écartait la mélancolique image. Et de nouveau la vie remontait.
--Moi! c'est bien moi pourtant!
Elle palpait ses bras, comme si elle s'éveillait d'un songe et n'avait pas tout à fait conscience de la réalité.
Une souffrance délicieuse l'accabla. «Comme c'est terrible le bonheur!» pensait-elle. Ses sensations étaient lentes, molles, infinies.
A la fin son cœur éclatait; ses pleurs un à un gouttèrent, les pleurs tièdes et mélodieux d'une pluie de mai au soleil. A peine ses lèvres remuaient, elle disait comme quand elle était toute petite:
--Maman! Maman!
Dans le bois le coucou faisait sonner son horloge.
Au fond du taillis quelqu'un sournoisement sifflotait.
--Toi, petit Spirou!
Elle passa la main sur ses yeux très vite, riant et disant:
--Non, non, ce n'est pas ce que tu pourrais croire, Spirou! Personne ne m'a fait de mal, je te jure. Vois quelle folle je suis! Je pleure d'être trop heureuse. Ne cherche pas! Tu ne comprendrais pas.
Ah! ce Spirou! Elle avait beau le combler de sucreries et de petits sous: rien n'avait prise sur ce cœur farouche: il n'était bon qu'à marauder, à grimper aux nids, rusé déjà comme un vrai braconnier.
--Danse avec moi, fit-elle.
Elle l'attira par les épaules et l'entraîna, serré dans la chaleur de sa vie.
Mais le garçon poussait un cri et lui mordait la main. Elle eut peur comme si un homme tout à coup apparaissait derrière l'enfant.
--C'est mal. Qu'est-ce que je t'ai fait, Spirou? Pourquoi m'as-tu mordue?
Avec son souffle court, il avait l'air d'un chat sauvage.
Il haussa les épaules, sans répondre, les yeux bas. Elle, avec ses lèvres, tirait sur le mal léger de la morsure.
--D'abord, tu entends, Spirou, je te défends de me suivre. Tu me guettes, tu es toujours à m'épier derrière les haies. J'en ai assez.
Il secouait son front court et têtu par défi; et maintenant aussi il riait, en passant son pied droit sur sa jambe gauche.
Cette fois, elle s'emporta.
--Méchant gamin, va-t'en, je te déteste.
Et elle lui jetait une motte de terre.
Spirou alors docilement s'en allait, tapant ses talons nus dans la mousse et quelquefois se retournant pour la regarder avec ses yeux haineux. Comme tout à l'heure il sifflait une chanson triste entre ses dents, la chanson des carriers cassant les blocs de schiste tout là-haut, dans les silences brûlants de la montagne.
--Pauvre petiot tout de même! se dit-elle en le voyant s'enfoncer dans le matin bleu, avec ses trous de chair aux habits.
Celui-là aussi, avec sa petite âme animale, jalousement l'aimait.
De loin Spirou criait:
--C'est mon idée, dà.
XXVII
M. Fauche encore une fois était parti pour la ville, avec sa bourriche de poissons. Depuis deux jours il pêchait en plein courant, levé à l'aube. Noémie avait tiré son rideau quand elle avait entendu grincer la grille. Il lui avait fait un signe de la main et ensuite il avait disparu dans la ruelle. La petite plume dansait à son chapeau, dans le vent frais du matin.
Un petit enfant là-bas, avec ses bras ouverts, attendait ce garçon tendre et fort. Encore une fois elle repensa à ses enfants de la ville, à cette jeune humanité qui, à travers la distance, l'appelait, elle aussi. Si tout de même, c'était là sa vraie vie! Si, comme elle l'avait dit à Jean, la nature avait fait d'elle la sœur de charité des petites pauvres!
Un air laiteux et lourd embrumait le bas du coteau quand elle quitta la _Truite d'Or_. Elle s'engagea dans le chemin en lacets qui serpentait au flanc de la montagne. La vallée s'enfonça, le ciel au-dessus d'elle bleuissait dans une lumière tendre. Plus haut encore! Plus haut! par delà la région des brumes! songeait-elle.
C'était comme le symbole de sa vie nouvelle. Elle était venue dans ce village au bord du fleuve: son âme était encore obscure pour elle-même. Et, un jour, elle avait monté jusqu'au buisson d'obiers: Jean Fauche peignait près du ruisseau. Mais là encore on était trop près du brouillard de la vallée. Une fois, par la suite, il s'était mis à lui parler de son plant de tabac et de ses ruches dans la montagne. Il avait levé la main en disant: «Là-haut»; ses yeux brillaient. Il parut exprimer le vœu des créatures d'échapper au brouillard et de se rapprocher toujours plus de la divine lumière. Elle aussi maintenant disait: «Là-haut;» son âme enfin avait dépassé la région des brumes.
[Illustration: ELLE NE VOYAIT PAS LA MAISON DE JEAN FAUCHE (P. 56).]
Elle toucha à la cime; elle ne voyait plus les maisons; toute la vallée fumait. Plus haut! Plus haut! Elle entra dans la lumière. Un silence pesait sur le bois; aucune feuille ne bougeait; le coucou ne chantait pas. Elle eût voulu danser comme l'autre fois ou bien se rouler sur l'herbe, la tête dans les mains, et puis sangloter de bonheur.
Mais maintenant il lui semblait qu'elle voyait trop clair dans ses idées. La petite folie était passée: ce n'était plus l'autre Noémie, celle qui marchait voilée, inconnue d'elle-même, et qui portait son cœur devant elle comme un vase d'aromates. Celle-là avait été la petite faunesse grisée de printemps, l'éclat de rire mouillé d'un matin de nature dans l'oubli du monde. Elle n'aurait eu qu'à descendre la montagne pour entrer en reine dans la maison des roses. Si le renard, avec ses terribles poils de moustache, l'avait regardée trop fixement de ses yeux de verre, elle l'eût simplement retourné du côté du mur.
Qu'il y avait déjà du temps de cela! La vraie Noémie, la petite créature sage et raisonnable, se demandait si elle n'avait pas rêvé, si c'était bien elle qui avait pu dire: «Plus haut! plus haut!» comme si elle acceptait que chaque pas qu'elle faisait l'écartât un peu plus de la vie qui avait toujours été la sienne. Il lui paraissait bien plus naturel d'en revenir à «la notion juste des choses,» comme disait l'inspecteur quand il faisait sa tournée d'écoles.
Elle tira de sa poche un paquet de lettres qu'elle se mit à lire, bien qu'elle les eût relues cent fois. De petites mains y avaient laissé des empreintes grasses; le papier était maculé de pochons d'encre; mais tout de même les bons cœurs naïfs qui avaient écrit cela! Presque chaque jour le piéton avait passé lui apporter la petite correspondance fidèle. Elle l'emportait dans ses courses à travers la montagne, avec la sensation d'être près de celles qui la lui envoyaient. Et ce qu'elle avait fait si souvent, elle le faisait cette fois encore, marchant à petits pas sous les arbres et, à mesure qu'elle dépliait les feuillets, quelquefois décorés d'emblèmes, disant:
--Celle-ci c'est de Delphine... celle-là de Juliette... ou de Léonie, ou de Jeanne... de Constance.
Et elle les nommait toutes. Comme, par habitude, elle avait pris son crayon, elle soulignait les fautes de grammaire ou marquait: «Bien, passable,» pour la rédaction.
Ah! oui, les bons cœurs! les tendres effusions qui déjà avaient quelque chose de l'amour! Léonie lui écrivait qu'elle ne passait pas un jour sans pleurer. Juliette disait: «A vous, mademoiselle, mon cœur pour la vie!» Et sur une des lettres de Constance il y avait une petite tache de sang avec cette ligne: «Votre petite amie et élève qui ne peut plus vivre sans sa chère maîtresse.»
--Quel enfantillage! pensait Noémie en souriant.
Elle se sentait si bien leur maman à toutes, à celles surtout qui n'avaient plus la leur comme la petite Constance, la petite Adèle, la petite Chichi. Un drame avait passé dans leur existence, à celles-là, un drame qui avait laissé un grand trou vide.
Elle en vint ainsi à repenser à Jean Fauche. Son cœur se gonfla: elle pleura longtemps.
--Jean! ah! Jean!
Est-ce qu'elle pourrait jamais se résigner à ne plus voir ce doux Jean Fauche qui était entré dans sa vie à petits pas mystérieux et un jour si tendrement lui avait dit:
--Noémie, voulez-vous être ma femme?
Ses larmes redoublèrent au souvenir de cette voix humble, suppliante: aucun homme au monde n'aurait pu parler ainsi. C'était bien sa vie, toute sa vie qu'elle lui avait donnée.
Encore une fois elle était heureuse, toute rafraîchie comme après une crise salutaire. Elle entendit la cloche qui à l'église sonnait midi. Le brouillard se dispersait en flocons légers; la vallée apparut, le fleuve, les petits toits, parmi les vergers. Il lui sembla qu'elle renaissait à la vie comme le paysage, comme la nature. Le coucou chantait au loin, dans le bois. Encore deux jours et Jean Fauche serait rentré de la ville. Il lui avait promis un portrait de l'enfant.
--J'écrirai demain pour la prolongation de mon congé, pensait-elle.
La petite chanson de folie monta frémissante, à travers les feuillages.
XXVIII
Et c'était dimanche. Les cloches, comme des béguines à la danse, brimballaient sous leurs jupes de bronze. Il y en avait deux, très vieilles: elles avaient sonné pour ceux qui étaient venus et pour ceux qui dormaient de l'autre côté de la tour. Et l'une disait: «Toujours», l'autre disait: «Jamais.» A chaque coup des battants, le Christ mangé de mousse du bois du Calvaire, jetait sa tête à droite puis à gauche. Personne ne l'avait vu, mais tout le monde l'affirmait. Le curé Jadot ne disait pas non.
[Illustration: ELLE L'ATTIRA PAR LES ÉPAULES ET L'ENTRAINA SERRÉ DANS LA CHALEUR DE SA VIE (P. 58).]
Noémie avait pris par les ruelles. Il sentait bon le pain nouveau et le linge frais à la porte des maisons. Les fillettes, avec leurs cheveux en copeaux frisés, de petits tabliers blancs sur leurs robes bleues, avaient des têtes de procession. Tantin fumait sa pipe sur son seuil en caressant le ventre de Finette. Quelquefois, le dimanche, avec Fré D'siré, il lui arrivait, après la grand'messe, de faire des stations un peu trop prolongées dans les cafés. Fré tapait du poing sur les tables en parlant du gouvernement et lui, Tantin, de grosses larmes au bord des yeux, le regardait avec attendrissement. Ceux-là avaient prémédité de partir ensemble le jour où il plairait au Seigneur de les rappeler, comme l'ombre s'en va avec le soleil.