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Part 15

Alain maintenant quittait la grand'route et s'engageait dans l'un des chemins de traverse qui desservent l'intérieur des terres. Sous les grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures, leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu'il n'y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras, avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de fèves, de pois, d'oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode, que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu'il passait à noircir du papier quand il n'y avait jamais assez de bras pour retourner les sillons. L'ombre, là où il passait, duvetait tièdement le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches, ajourait d'un dessin de guipure l'échaudage des maisons. Il songeait: «Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment de Verriest n'a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu'il roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d'or. Et ensuite, tout doucement, sa pensée encore une fois s'en revenait vers Roselei.

Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il lui revenait là-dessus l'idée d'une petite chanson où les faucilles se mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.

A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou nourrissant d'une bouillie de son ses veaux à l'engrais. C'était une vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu'elle sentait dans les jambes, le temps qu'il ferait le lendemain. Elle avait été une des belles filles du pays; mais l'âge, les fatigues, le regret d'avoir perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle était restée la bonne ouvrière mêlée dès l'aube à la vie de la maison et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l'avait plus vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets clos où la joie du dehors n'entrait plus. Quand Alain était à la ferme, ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu'il fût pour elle un vrai fils et qu'elle l'aimât comme si elle continuait de le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres carrées s'encadrait du feuillage d'un poirier en espalier. Il trouvait toujours sur les planches de l'armoire son linge, ses camisoles et ses chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l'eau bénite dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.

[Illustration: C'ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT (P. 112).]

Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre trembloter sur ses draps de grosse toile; c'était le vol d'un ménage d'hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu'il faisait ses petits contes, il n'allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en l'air, regardant s'ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui arrivait d'aller boire des petits verres au local de la société, avec les amis. Tout cela lui avait passé: il n'aimait plus que ses ruches. Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses abeilles, dans l'odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient très haut par-dessus le toit de l'étable. Il les suivait longtemps des yeux, il s'imaginait qu'elles allaient là où allaient ses pensées. Et encore une fois, il lui venait le sujet d'une de ses petites histoires: il ne l'écrivait qu'après l'avoir longtemps roulée dans sa tête.

Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que le bruit et l'affairement d'une grande exploitation comme celle des Baesrode. Du moins il le disait: il s'y sentait plus près de soi-même, dans la petite ruche silencieuse de l'âme. Roselei riait de l'entendre parler ainsi, disant, de son côté, que c'était après tout une question d'habitude: l'escargot va avec sa maison sur le dos, mais l'écureuil a besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours sérieux.

--C'est vrai, disait-il, je suis l'escargot, moi.

Un jour qu'il était dans le charril, fixant avec des clous la bande d'une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour. Toute la poulaille apeurée battait de l'aile et fuyait devant le piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride, le cheval s'arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone sauvage qu'elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une camaraderie, une habitude, la chose vivante qu'elle sortait de l'écurie quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplement qu'il lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.

Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en train de peler des pommes de terre:

--Dag moederke (bonjour, petite mère).

C'était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!

A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter une des princesses de la cour dans la figuration d'un cortège où se voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d'armes qui se tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et elle lui demandait:

--N'est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?

Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu très rouge; il se sentait un peu honteux à l'idée de paraître en public sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils des _Six jeunes hommes_. Mais enfin, puisqu'elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi quelque assurance, c'est que rien ne pressait: la fête serait pour septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle, n'avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle passait les mains l'une sur l'autre avec un bruit de râpe.

--C'est que... fit-elle enfin.

Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:

--Est-ce qu'il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche costume?

Roselei ne riait pas comme l'eussent fait les autres filles riches. Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien tranquille à cet égard. Et elle les regardait l'un et l'autre de ses yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige de la galopée. Peut-être elle pensait qu'elle eût été aussi bien dans cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.

Elle conta qu'un marchand était venu le matin et avait acheté six pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait essayer une nouvelle baratteuse. On n'avait plus revu les Van Pède depuis l'autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils. Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d'Alain et elle ne disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l'armoire.

Moederke, pour ne point rester à rien faire, était allée prendre une paire de bas qu'elle reprisait à la boule, près de la fenêtre. Mais tout à coup Alain dit à Roselei qu'une des ruches était en humeur depuis que la nouvelle petite reine était partie. Ils se levèrent et entrèrent au jardin; au bout se trouvait le rucher sous son toit de tuiles. Toutes les abeilles étaient dehors et fluctuaient en longs remous, comme un fait civique vide à la rue les maisons d'une ville: l'odeur du miel fermentait plus fort; et elles échangeaient des nouvelles, d'un long bourdonnement comme le bruit du vent dans les peupliers. Il n'eut pas besoin de siffler sa chanson, cette fois, tant elles étaient occupées d'elles-mêmes. Il était content: depuis un peu de temps, les mâles consommaient tout le miel; la reine, en les entraînant dans son vol, en avait débarrassé la ruche.

--Oh! fit-elle, j'avais quelque chose à vous dire, Alain. Hier encore le baron est venu: son fils aîné l'accompagnait... Devinez un peu pourquoi.

Alain d'abord haussait les épaules et soudain devenait très pâle et ses lèvres tremblaient. Elle vit ainsi qu'il avait deviné.

--Oh! Alain! fit-elle, le fils Van Pède aussi aurait voulu... Est-ce croyable?

Et sans cause, elle avait envie de pleurer.

Alain, lui, était demeuré sans rien dire, et il regardait devant lui, très loin. Il ne pensait plus à ses abeilles.

--C'est mère qui me l'a dit, fit-elle, et elle m'a demandé ce que je pensais de ce jeune homme. «Rien», ai-je répondu. Et elle a ri en disant: «Il n'y a pas autre chose à en penser».

Encore une fois passait un petit silence et Alain disait faiblement:

--Il faudra bien que cela arrive une fois ou l'autre, Roselei.

Comment cette parole avait pu passer par ses lèvres, il s'en étonnait maintenant; et elle se mettait à effeuiller les pétales d'une rose à demi fanée, en disant:

--Jamais je ne me marierai, Alain.

Il sentait se gonfler son cœur et il était heureux.

X

[Illustration: QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT LES OREILLES COMME SI ELLES L'AVAIENT COMPRIS (P. 113).]

Baesrode commença d'abord: ses faucheurs étaient toujours les premiers à se mettre au travail. Comme il se servait d'engrais puissants, son blé était lourd et précoce: il avait les plus belles terres du pays. Elles s'étendaient à l'est de la ferme, alternées en seigles, en froments, en orges, en sarrasins et en avoines comme un torrent d'or, de vermillon et d'argent roulant jusqu'à l'horizon. Un matin les hommes, avec leurs pierres à battre le fer, les enclumettes et les faucilles, arrivèrent. L'énorme champ fumait sous la boule rouge du soleil, encore bas dans le ciel et aussitôt ils se mettaient à frapper devant eux. On était dans la grande chaleur d'août: la campagne brûlait; à midi de hautes flammes blanches pesaient, immobiles. Eux, à travers les blés, comme à travers le frissement des écumes d'une mer, poussaient droit, leur poitrine velue à nu sous les chemises, comme des nageurs. A chaque anhelée, tout l'espace en feu leur entrait dans les poumons: ils avalaient du soleil, de la braise et de la terre; leurs gorges étaient raclées par le chaume et la poussière du grain mûr. Cependant à peine ils relevaient la tête, maigres, secs, calcinés, tournoyant dans les remous vermeils toujours plus avant, avec le poids lourd de l'immense ciel sur leurs épaules. Comme du fond de grands trous de soleil, montait le crissement du fer battu et puis encore une fois les faucilles tapaient. Par avalanches, les torsades d'or et d'argent croulaient, jonchaient le sol partout où ils passaient. Ils marchaient, piétinaient la vie et la sève de l'été, éclaboussés à longs jets d'un sang de soleil, rouges des pieds à la tête comme des tueurs. Quand le soir arrivait, ils pouvaient enfin regarder: le sol sur un grand espace était mort derrière eux; et il semblait qu'une faible distance les séparait seulement de la grosse boule pourpre qui là-bas descendait. Encore une fois la terre fumait comme une chair immergée dans un bain; et alors, dans l'ombre claire où commençait à monter la lune, ils goûtaient la douceur de sentir le petit vent frais passer sur leurs peaux cuites. Ils comptaient qu'ils en auraient ainsi pour dix jours.

Maintenant la maison connaissait les grands jours et les courtes nuits. Maîtres et valets, levés à l'aube, se couchaient aux dernières clartés. Une odeur de blé et de sueur leur restait aux habits; il sentait bon le froment, le pain et la vie dans les chambres. L'âme chez tous était haute, légère, joyeuse: surtout aux premières heures, dans le matin frais, on était en paradis. La terre alors était encore humide, toute parfumée d'un arome de thym, de marjolaine, de lavande, comme à l'heure de l'angelus, quand le sacristain ouvre la porte pour tirer trois fois la petite cloche, il se répand au dehors une fraîche et sainte odeur de chasubles et de nappe communiale. Dans la campagne alors tintait le chant des faucilles comme la petite chanson d'or des grillons. D'un champ à l'autre tanguait, par-dessus les blés, le vaste chapeau de paille de Hugo Baesrode: son grand bai brun remuait ses pavillons d'oreille, aimant la musique claire du fer. A peine le jour était né; il sortait du même brouillard où il s'était en allé la veille et puis l'orient rosissait, on voyait tout à coup rouler la grosse boule rouge comme une tête coupée.

De plus en plus, sous la marche en avant des piqueurs, le champ diminuait: derrière eux les moyettes ressemblaient à de grosses poupées d'or et de rubis. On entendait chanter çà et là les filles embauchées pour la moisson. Baes Hugo arrêtait son cheval et du haut de sa selle disait une bonne parole; les gens en étaient contents. Il y avait aussi, pour les rafraîchir et les réconforter à mesure, les abondantes rations de café et de bière que des servantes apportaient de la maison. Chacun savait qu'une fois les derniers chars rentrés, on mangerait à la cuillère de pleines terrines de riz au lait. Tout allait donc pour le mieux et, par surcroît, on avait le bon Dieu avec soi.

C'était plaisir quand Roselei accourait sur sa jument et venait voir où ils en étaient: les piqueurs aimaient qu'une belle fille comme elle prêtât attention à leur travail. Les faucilles sonnaient joyeusement jusqu'au fond des champs; il arrivait aussi que l'un ou l'autre bottelait une touffe de coquelicots et de bleuets et s'en venait la lui offrir. Elle-même et eux se sentaient d'une humanité pareille, dans cette grande fête heureuse de la terre. Avec sa voix chaude, elle alors, comme son père, disait une chose qui leur allait au cœur: les plus jeunes un court moment s'arrêtaient de taper dans les blés pour la regarder, mouillée de sueur comme eux sous ses cheveux au vent. Du reste, une même ivresse de soleil et de sève la grisait, elle aussi. Elle ouvrait toutes larges ses narines et aspirait l'odeur du blé dans le vent. Elle pensait que peut-être, là-bas, Alain faisait comme elle.

Ils se mettaient à leur tour à la moisson chez les Rippers quand déjà le blé de Baesrode était coupé. Tous maintenant travaillaient ferme. Alain lui-même à côté de ses hommes donnait le coup de collier. S'il pensait encore à ses petites histoires, il n'était plus là pour le dire à Roselei. Depuis le jour où elle lui avait confié la chose qui l'avait bouleversé, il n'avait plus qu'une fois porté à Mme Baesrode ses œufs frais dans le petit panier. Une étrange réserve lui était venue: il n'aurait pu dire ce qui se passait en lui. Jamais il ne l'avait appelée dans sa pensée d'aucun autre nom fleuri de jeune fille, et loin de lui dire comme à Van Pède fils qu'elle n'était pas une jeune fille comme les autres, avec lui elle avait toujours été une vraie fille plutôt qu'une garçonne. C'était si doux autrefois quand ils étaient seuls et qu'ils se promenaient la main dans la main comme des enfants!

Alain, tout en faisant volter sa faucille, soupirait, s'efforçait de ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si tumultueuses qu'il ne pouvait plus travailler et qu'il laissait les hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement d'humeur survenue chez son fils. Une idée l'obsédait, toujours la même, et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se mariât. Qu'elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait bien peur de détester tous les hommes.

Chez les Baesrode, il n'y avait plus de polo, ni de tennis, ni de football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi retenus par les travaux de la moisson. C'était le temps de l'année où tous n'ont plus qu'une même pensée unique et où cette pensée est pour la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient, rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c'était au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait. Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.

[Illustration: LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT (P. 119).]

Et puis tout le monde s'y mettant à la fois, les meules une à une se dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites à la file. C'était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme des _Six jeunes hommes_ et ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils avaient pu boire et manger tant qu'ils avaient voulu, à la rentrée des dernières charrettes. On n'était pas fâché de pouvoir enfin se reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d'avoine tout le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison et ses dépendances n'avaient eu une vie plus heureuse qu'en ces jours d'abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés, après avoir, elle aussi, travaillé à l'œuvre commune, maintenant dormait là dans ses fructifications, jusqu'aux prochains labours. Si seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...

XI

La nouvelle s'était répandue; les gens des châteaux trouvaient que décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n'était pas l'avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir autrement. C'était l'avis de Hugo lui-même; il n'était pas fâché de leur montrer qu'un paysan n'avait de comptes à rendre à personne et qu'il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il disait une fois à la Chambre qu'avec une poignée de terre dans une main et une poignée de grains dans l'autre, un paysan était plus riche que toute la banque. Ce n'était pas toujours du goût de tout le monde, ce que disait Baesrode.

Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens à la peau d'ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les mouches arrivent à l'odeur d'une jarre de lait. L'un était un parent de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon cavalier, n'aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei, par la porte des écuries. Quant à l'autre, ce fut le fils d'un notaire de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire, lui, homme d'affaires, n'eut garde de montrer de la rancune, estimant que d'une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.

Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu'elle n'avait pas envie de se marier et qu'en tous cas, elle ne se marierait jamais qu'avec un homme qu'elle aimerait. La mère put croire que la place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi Roselei n'aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu'elle n'abandonnerait jamais ses frères ni Alain qu'elle aimait d'une affection égale. A peine elle eut parlé qu'elle, qui jamais n'avait rougi, s'empourpra jusqu'aux oreilles, comme si l'idée qu'elle venait d'exprimer en faisait naître une autre qu'elle n'aurait pas voulu dire; et maintenant Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison des Baesrode, un esprit un peu distant à l'égard des petites fermes; non, elle n'aimait pas cette idée de Roselei, bien qu'elle fût, à sa manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu'Alain pût être mis sur le même rang que ses fils.

--Non, répéta-t-elle, je n'aime pas cela.

Cette fois, Roselei répondait avec une assurance tranquille:

--Si je dois me marier un jour, je prendrai un mari qui leur ressemblera.

Il arriva que Mme Baesrode en parla à son mari et que celui-ci, net et personnel dans ses jugements, tout de suite répondit:

--Alain Rippers est un vrai cœur de Flamand. Si c'est le choix de notre fille, qu'il vienne, je l'accueillerai en fils.

Roselei fut bien étonnée d'apprendre ainsi qu'elle allait avoir un mari avant de savoir de quelle nuance d'attachement il lui serait donné de l'aimer. Elle passa la bride de sa jument, sauta en selle et d'un trait galopa jusqu'aux _Six jeunes hommes_. Du dehors elle appela:

--Moederke, moederke!

Elle la trouva, une banne entre les genoux, assise sur sa petite chaise et pelant ses pommes de terre comme l'autre fois. Elle ne savait pas tout de suite comment elle allait lui parler.

--C'est que, fit-elle, Alain aurait aussi son mot à dire dans cette affaire.

Le garçon qui avait reconnu l'ébrouement de la jument, très vite faisait retomber ses manches de chemise et passait sa veste.

--Roselei!

Aucune autre fille peut-être n'aurait dit avec aussi peu d'embarras cette chose que généralement les filles ne disent pas.

--Alain, voulez-vous être mon mari?