Chapter 16 of 16 · 793 words · ~4 min read

Part 16

Cette fois, elle n'avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle lui avait demandé simplement: «Alain, dites-moi, est-ce que je suis toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui demandait pas s'il l'aimait de l'amour qu'un jeune homme doit avoir pour une jeune fille qu'il va épouser. Il sembla même que l'amour avait été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu'elle jugeait inutile d'en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.

Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:

--Moi, un si pauvre garçon!

Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d'immense bonheur qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu'il ne songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.

--Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main sur ses genoux.

Et lui, disait:

--Est-ce possible, ma Roselei?

A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette chose était arrivée. Ah! c'était là une histoire comme jamais il n'en aurait jamais osé écrire, et cependant c'était la réalité.

Voilà comment il se fit que six mois plus tard, quand la fille des Baesrode eut ses dix-neuf ans, elle échangea l'anneau avec le fils des _Six jeunes hommes_; et il y eut de grandes réjouissances dans le village et les deux villages qui joignaient le domaine. La veille et le jour du mariage on tira jusqu'à la nuit des boîtes à feu, au nombre de cent cinquante. Mme Baesrode donna un manteau de velours et d'or à Notre-Dame des Dunes qui était la patronne vénérée de la région. Un cortège de soixante cavaliers, des chapelets de fleurs autour du cou, accompagna les mariés à l'église. Cela valait bien la cavalcade en l'honneur du duc de Bourgogne d'où la rancune de la petite baronne les avait tenus écartés. Comme il n'y avait pas de pauvres dans le pays, il ne fut pas nécessaire de faire des largesses d'argent, de pain, de charbon, de vêtements. Mais il y eut un carrousel auquel tous les jeunes hommes des petites et des grandes fermes, rouges et goguelus, montés sur de puissants chevaux aux crinières entrelacées de rubans, prirent part et dont les vainqueurs obtinrent pour trophées des médailles frappées en commémoration du grand événement. Hugo Baesrode gratifia aussi les petits cultivateurs de machines agricoles qui leur allégèrent à l'avenir le prix de la main-d'œuvre. Il ouvrit, en outre, des concours entre archers, abatteurs de quilles et joueurs aux jeux de force et d'adresse. Enfin, il institua, sous forme de livrets de caisse d'épargne, cinq dots pour les cinq plus vieux serviteurs de la contrée, valets et servantes de fermes. Ce fut Thècle elle-même, avec ses quarante ans de service et ses soixante-douze années d'âge, qui, de ses antiques mains nouées par le rhumatisme, aux accents nourris d'une Brabançonne exécutée par la fanfare du village sur la place pavoisée de drapeaux et de feuillages, remit les livrets. Et puis, publiquement, devant les bourgmestres et échevins des alentours réunis et applaudissant de leurs gros battoirs, lui, le maître du pachthof, il avait embrassé ce type de la vieille humanité fidèle, donnant à entendre par là qu'il faisait d'elle l'égale des autres membres de la famille.

Là-dessus, il prononça quelques paroles brèves et saisissantes comme il en savait trouver à la Chambre. Naturellement, il n'oublia pas d'adresser son salut à la terre maternelle.

Cela sonna comme une musique de gloire et d'amour dans le vent qui la porta au large par la terre et le ciel. Sa voix ensuite baissait un peu comme pour être plus près de son cœur et il disait:

--Terre des heureux époux et des vieux serviteurs fidèles!

C'est comme s'il avait dit: «Terre d'une race unique au monde...» On voyait alors les gens des fermes doucement pleurer dans leurs mouchoirs.

[Illustration]