Chapter 4 of 16 · 3951 words · ~20 min read

Part 4

--Ah! m'sieu Fauche, figurez-vous, dit-elle, j'ai rêvé qu'il m'arrivait un grand bonheur. J'étais ici avec mes petites... Mais oui, ma petite classe de la ville... Dieu! Quelle joie pour tout le monde! Pensez donc! Des enfants qui toujours ont vécu au fond des rues noires, dans des chambres mal aérées, de petites têtes pâles d'enfants avec des yeux pourtant si beaux! Ah! si vous les connaissiez, ces yeux, profonds comme des puits où, dans le noir de tout le reste, il tremble un peu de ciel!

Jean Fauche eut un battement de paupières et il tenait la bouche ouverte comme quand passe au cœur une onde de vie tumultueuse. Il parut considérer très loin quelque chose et il ne peignait plus.

--Les enfants, ah! oui! dit-il doucement.

Et une seconde encore s'écoulait, un temps plus ou moins long en dehors de la vie immédiate. Puis son regard glissait vers cette jeune fille qui, après tout, par la taille et la fraîcheur du visage, semblait, elle aussi, encore une enfant. Et il lui souriait avec une gravité pensive; il disait:

--Comme vous les aimez!

C'était une parole comme il en monte du fond même de la vie et après laquelle deux êtres se regardent avec l'étonnement de ne s'être pas compris plus tôt. Noémie eut confiance: il lui sembla que M. Fauche était un homme plus âgé et plus sérieux qu'elle avait cru d'abord, un homme qui peut-être avait souffert et gardait son secret.

--Je suis seule, répondit-elle simplement. Je n'ai qu'eux au monde.

Il se leva; il était agité; il eût voulu tirer une grosse bouffée de sa pipe; mais dans son trouble, il la cherchait et ne pouvait la trouver.

--Votre mère... dit-il.

Il s'arrêtait et encore une fois il la regardait en souriant.

--Je n'ai plus ma mère, répondit-elle en secouant lentement la tête et tenant un peu de temps les yeux fixés à terre. J'avais quinze ans quand elle est morte... Nous étions deux, ma sœur et moi. Elle s'est mariée, elle est heureuse; et comme cela, je suis restée seule. Il y a de cela cinq ans: vous voyez, je suis déjà vieille.

C'était ennuyeux pour lui de ne jamais trouver de mots quand il aurait fallu parler.

--Moi, j'en ai presque trente, fit-il en laissant tomber sa voix.

Il ne sut jamais pourquoi il avait dit cela.

Elle reprit, comme si elle eût craint qu'il ne la plaignît:

--J'ai eu de la chance. A dix-huit ans j'avais mes diplômes. Presque tout de suite après, j'ai trouvé une place. Oui, à «l'Œuvre de l'Enfance,» une chose très belle. Nous sommes trois maîtresses. Mademoiselle Dutoit tient l'école maternelle, une autre la classe au-dessus. A moi on m'a donné la classe des grandes de dix à quinze ans. Avec mes quelques années en plus qu'elles, je suis comme une maman qu'elles aiment bien, je vous jure. Je les garde avec moi le plus que je peux. Mais tout de même il arrive un jour où la vie les reprend. Alors il faut bien qu'elles me quittent.

Il fit un effort, lui dit d'un tremblement de voix:

--Mais vous en aurez à votre tour: ils remplaceront les autres.

Noémie ne répondit pas tout de suite. Le ruisseau encore une fois se mit à jaser. On comprenait qu'il bavardait avec l'aimable petit cœur des véroniques. Il faisait si grand silence dans les champs que le grincement d'une faux au bas de la vallée semblait monter derrière la haie, près d'eux.

Et puis elle disait:

--Je ne me marierai jamais, monsieur Fauche.

Elle n'était pas triste; il y avait une vaillance ferme et tendre dans la petite tête qu'elle agitait sur ses épaules.

Comme à la fin il avait trouvé sa pipe, il l'alluma, ferma sa boîte, la rouvrit, demeura perdu dans la contemplation du ruisseau.

--L'eau va où elle doit aller, dit-il, et cependant elle ne sait pas où elle va.

Noémie aussi alors considérait le ruisseau. Aucun des deux ensuite ne parlait plus.

Ils furent étonnés que quelque chose au fond de l'eau les regardait, avec une tête et des yeux. Et cela ne bougeait pas plus que les pierres de l'escalier.

--Spirou! cria-t-elle.

C'était bien le garçon aux Mangombrou qui à plat ventre, sans bruit, comme un gros lézard, s'était coulé dans les herbes jusqu'à la berge et de là, avec des yeux de petit animal sournois, les observait. Maintenant il suçait son doigt.

XV

Noémie eut une rude semaine. Une des mères du hameau, dans la montagne, en renversant son chaudron de lessive, s'était brûlé les pieds. Elle avait quatre enfants; les deux derniers étaient nés en même temps. Noémie avait appris l'événement en montant faire sa petite classe.

La femme, une grande sèche, d'une force de cheval, ses pieds ébouillantés à nu sur le carreau, voulait continuer sa lessive. Noémie l'avait forcée à se coucher; elle lui avait fait un pansement; et puis la fièvre était venue. L'aînée de la famille, une fille de huit ans, entretenait le feu de bois, sur la brique. Dessus pendait la marmite où, à l'étouffée, cuisait le chou. Il fallait avoir l'œil au chou, aux bessonnes, à la malade: jamais Noémie n'avait eu une vie plus occupée. Le bas de sa robe passé dans sa ceinture, ses manches troussées jusqu'au coude, elle renouvelait les langes, tenait la maison en ordre, reprisait les hardes. Le père, parti pour la carrière à pointe d'aube, ne rentrait qu'à la nuit.

La mère doucement se laissait soigner, petit à petit accoutumée à cette vie quiète, ses pieds bandés par-dessus la couverture du lit, ses lourds pieds las de pauvre ménagère qui, depuis qu'elle s'était mise en ménage, avaient fait le tour du monde rien qu'à aller de la maison au champ et des berceaux au lit où, l'un après l'autre, avaient trépassé les grands-parents. Il lui venait maintenant des yeux pâles et transparents à se sentir, elle aussi, une créature humaine dont une autre créature avait eu pitié et qui, après tant d'ans de peines et de misères, pouvait jouir enfin d'une courte trêve au chaud du lit, toute molle de chair reposée, avec son vieux cœur usé entre ses bras.

[Illustration: IL PRIT DANS SES GROS DOIGTS LES LACETS, LES NOUA D'UN DOUBLE NŒUD (P. 33).]

--Ah! ma fille, disait-elle, c'est-y possible qu'une belle mamzelle comme vous soit là à s' remuer les sangs pour moi! Vous êtes tant au-dessus de nous avec vot' éducation et vos belles manières! Pour sûr, c'est le bon Dieu qui vous a envoyée par ici! Mais to d' même c'est queque chose allez! Moi qu'a jamais dormi le jour depuis qu' j'ai un homme et des enfants, v'là que j' reste mes pleines journées dessus mon lit, à rien faire.

Elle la suivait des yeux avec une humilité canine, s'essayant à sourire avec la grande fissure mince de sa bouche dans son visage flétri. Puis une langueur passait:

--Quoi que j' vas devenir quand vous n' serez pu là, Sainte Vierge?

C'était bon, cette humanité un peu animale et qui n'avait que quelques mots pour exprimer ses mouvements intérieurs comme le chien jappe et comme miaule le chat. Noémie souriait, une petite fossette mobile au creux de ses joues.

--Allez, allez, disait-elle, à quoi servirait la vie si on n'aidait pas un peu les autres à vivre? De nous deux, c'est encore moi la plus heureuse.

Et puis, un matin, Noémie trouvait la mère debout, au travail, ses pieds dans des sabots. Elle reprit sa petite classe.

Là-haut, dans la maison du carrier, il lui était arrivé souvent de penser à M. Fauche. Quel mystère pouvait bien cacher cette vie d'un homme de trente ans qui, tous les quinze jours, éprouvait le besoin de s'en aller avec un panier de poissons à la ville? Elle ne doutait plus que ce ne fût pour une femme. Elle n'aurait pas voulu être aimée comme cela. Il y avait là plutôt pour elle quelque chose de ridicule.

Une après-midi qu'elle revenait de la montagne, elle désira revoir le ruisseau. Si elle avait aperçu tout à coup Jean Fauche peignant comme l'autre fois, sa boîte à couleurs à côté de lui, sur l'herbe, cela l'eût amusée. Elle haussa les épaules. Comme si dans la montagne un peintre qui a de bons yeux, n'avait pas le choix entre cent sites! Elle avança la tête, regarda: il n'y avait personne derrière les obiers. A petits flots l'eau passa; ses idées coururent. Elle trouvait moins naturel qu'il ne fût pas là.

--Mais c'est qu'il est venu! s'écria-t-elle soudain en apercevant à terre un chiffon taché de couleur fraîche.

Elle n'aurait pu dire pourquoi, elle en éprouvait du plaisir.

Elle crut le revoir assis sur son pliant, l'œil à la hauteur de l'effet. Elle se baissa et tâcha de regarder le sentier avec les yeux qu'il avait eus en le peignant. «Comment a-t-il pu voir cela comme ça?» se demanda-t-elle. Il lui sembla que M. Fauche décidément avait la vision un peu distraite d'un homme qui pense trop au poisson qu'il trouvera, au matin, dans ses verveux. Et elle riait.

Elle descendit jusqu'au ruisseau: des lumières d'or égratignaient le lit de pierres comme des pattes de lézards. Le soleil se tenait là au frais sous la forêt des stellaires, des bugles, des anthémis qui tapissaient la berge. Le rire du flot comme une flûte faisait danser les longues libellules bleues. Bon Dieu! qu'elle était bien là, comme au bout du monde!

Elle défit les lacets de ses bottines, enleva ses bas, et l'un après l'autre, avec le frisson délicieux du froid à ses chevilles, elle entra ses pieds dans l'eau.

--Comme va le ruisseau, songeait-elle.

Elle seule eût pu dire le sens qu'elle attachait à cette phrase. Peut-être cela se rapportait à la vie des êtres, à sa vie à elle. Et se rappelant le mot de Jean Fauche, elle répétait lentement.

--L'eau ne sait pas où elle va.

Des cercles s'élargissaient comme des bracelets. Elle s'amusait à faire jouer ses orteils. Il n'y avait que les yeux bleus des véroniques pour juger du plaisir qu'elle éprouvait à être ainsi déchaussée: ses pieds étaient comme des fleurs de chair qui rosissaient l'eau. Et le petit frisson au long de sa peau, montait comme la chatouille d'un doigt. Son cœur doucement se gonfla.

Quelquefois une argyronette, patinant du bout de ses longues pattes, s'arrêtait, puis d'une détente repartait. Maintenant Noémie ne pensait plus à M. Fauche. Pensait-elle à quelque chose?

XVI

Une ombre glissa. Elle leva les yeux et aperçut Jean Fauche qui, très haut dans le soleil, avec tout le ciel bleu autour de sa cloche de paille, en riant la regardait.

Elle eut des yeux méchants.

--C'est mal, monsieur Fauche! allez-vous-en.

Il était si honteux qu'il ne répliquait rien, comme pris en faute, et il faisait un pas en arrière.

--L'eau, je crois, est tiède, fit-il.

Comment admettre qu'un garçon aussi gauche pût être aimé d'une femme si ce n'est pour le poisson qu'il apportait? Pourtant sa gaucherie ne lui déplaisait pas. Elle lui indiqua du doigt les obiers. Elle l'aurait fait ainsi aux petites de l'école.

--Là, monsieur Fauche, cachez-vous là pendant que je remets mes bas.

Il s'en allait docilement. C'était curieux comme d'un signe de la main cette jeune fille avait raison d'un homme qui faisait une ombre si longue à terre.

Soudain elle le rappela:

--Non, non, revenez plutôt, monsieur Fauche... Donnez-moi la main pour remonter.

Mais avant qu'il fût près d'elle, déjà elle s'était relevée d'un bond: elle le considérait avec moquerie.

--Ah! vous n'êtes pas pressé... Enfin, puisque vous voilà, rattachez mes lacets.

Elle sembla décidée à lui faire payer cher sa timidité. «Comment va-t-il s'y prendre?» se demandait-elle. Je verrai bien s'il l'a déjà fait pour une autre.

Il ploya ses fortes épaules, se tint courbé devant elle, un genou dans l'herbe. Il prit dans ses gros doigts les lacets, les noua d'un double nœud, et il regardait un peu aussi, par-dessus le bord de la bottine, la rondeur du bas. Alors tout changea. «Qu'il est hardi!» se dit-elle. Et elle baissa les yeux: son bas faisait un pli.

Il releva la tête, ses yeux avaient une expression qui le faisait ressembler au grand Cortise. Il avait l'air de dire:

--Tant pis s'il y en a un autre que cela pourrait gêner.

Du moins c'est ainsi qu'elle le comprit. Deux roses fleurirent ses joues.

--Non, monsieur Fauche, dit-elle vivement, ce n'est pas du tout ce que vous croyez. Il n'y a jamais eu personne.

Jean Fauche ne s'était pas attendu à cette petite colère.

Dans son saisissement, il bégaya:

--Oh! mademoiselle Noémie, je vous respecte bien trop pour cela.

Et il ne se relevait pas tout de suite: elle le trouva si ridicule en cette posture qu'elle se mit à rire. Il n'osa pas la regarder: il lui dit presque humblement, très bas:

--Je suis venu tous les jours. Je croyais que vous seriez revenue aussi.

Il parlait comme un enfant. Elle fut étonnée qu'il eût désiré la revoir. De la part de Jean Fauche, cette idée lui paraissait tout à fait extraordinaire. Cependant elle était contente que quelqu'un eût fait cela pour elle.

--Vrai, monsieur Fauche?

--Oui, ça m'aurait fait plaisir.

--Moi aussi, mais voilà, je n'ai pas pu.

Elle ajouta, d'un sourire amusé:

--J'ai été sœur de charité, figurez-vous.

Et elle lui conta sa semaine au hameau des carriers, soignant une malade et donnant la becquée aux petits. Toute sa gaîté avait reparu. Lui aussi, la regardait avec une joie franche: il avait vraiment le regard d'un peintre qui étudie un ton fin. Il était content quand il pouvait voir, sous ses lèvres de fruit rose, ses dents claires comme des pépins. Il ne l'aurait pas observée autrement s'il avait pensé:

--Quelle délicieuse petite femme ce sera là pour celui qu'elle aimera!

Cependant, à mesure qu'elle parlait, ses prunelles commencèrent à se brouiller comme le ruisseau quand passait l'ombre d'un nuage. Son joli babil pareil à la musique de l'eau prit un sens qu'il n'avait pas soupçonné d'abord. Et il était soudain triste; il soupirait et secouait son front.

--A quoi pensez-vous? dit-elle.

--Je pense que vous avez dit vrai: vous êtes et serez toujours une sœur de charité pour ceux que vous aimez.

--Oui, voilà, fit-elle, toute sérieuse à son tour. Je suis une si singulière petite chose de vie. Je crois bien que je n'aimerai jamais que les malheureux: je sens qu'ils ont tant besoin de moi!

Le paysage fit silence: le glouglou du ruisseau s'étrangla comme un sanglot; la fauvette, ne les entendant plus parler, avançait sa petite tête ronde au bout de la branche pour voir s'ils étaient encore là. Toutes les petites véroniques regardaient curieusement par où ils avaient bien pu passer.

--C'est dommage, fit-il enfin en baissant la tête.

Et il ne disait pas pourquoi.

De la part de Noémie, ce fut comme s'il n'avait exprimé à cet égard aucune opinion. Elle sembla très loin; elle s'était mise à cueillir des seneçons en chantant sa petite chanson:

Va, va, petite chose de vie! Comme la graine sortie du van, Tourne au vent de folie.

--Autrefois, dit M. Fauche, j'aurais beaucoup ri de vous entendre chanter cela. Je ne sais pas pourquoi à présent je trouve cette chanson triste à pleurer.

--Je suis gaie, ma chanson est gaie. Elle pleurera peut-être demain. D'ici là...

Et elle faisait un geste de la main.

--Voilà, oui, c'est selon les jours, dit M. Fauche, comme résigné à regret.

Il bourra une pipe, fit craquer l'allumette et la fumée du tabac doucement le grisait. C'était une consolation pour Jean Fauche d'avoir toujours sa blague à tabac sur lui. Il tenait sa plante du curé, qui tenait la sienne d'un vieil oncle, chapelain chez un seigneur. Son jardin étant trop petit, il la réservait pour un champ qu'il avait dans la montagne, près de ses ruches. Le chapelain assurait que saint Pierre lui-même ne fumait pas un meilleur obourg en paradis.

--Au revoir, monsieur Fauche, dit Noémie. Je m'en vas travailler ma botanique.

Et, en effet, elle tenait un livre sous le bras. Maintenant qu'elle partait, il semblait à Jean Fauche qu'il aurait pu continuer à causer longtemps avec elle.

XVII

C'était encore une fois le samedi de quinzaine pour M. Fauche. Hollemechette, à l'heure du train, l'avait vu passer avec sa petite valise et sa bourriche à poissons. Elle était allée le dire aussitôt aux femmes qui, sur le pas des portes, faisaient sauter un vieux soulier éculé à la pointe de l'orteil. On savait par le pêcheur qu'il avait pris aux nasses plus de quinze livres de barbeau, de perche et de chevenne.

Tout de suite après son départ, la marine s'était mise à chômer. Tantin déposa ses arrosoirs et s'assit devant Fré D'siré qui, depuis la veille, avait repris son pot à couleur et donnait des coups de brosse à la peinture du bateau de Moya.

--Pour sûr, c'est de la belle couleur que tu mets là, criait-il en avançant le doigt.

--De la couleur, que tu dis? C'est-y qu'é n' serait point à ton goût?

--J' dis point ça, j' dis que pour de la couleur, c'est de la belle couleur. Faut s'entendre.

Finette, depuis qu'elle avait un maître, révélait une âme de bête à la fois hargneuse et singulièrement tendre. Elle était entrée en rampant dans la vie de Tantin et maintenant elle la dévastait d'émois continuels.

[Illustration: IL FIT CRAQUER L'ALLUMETTE.]

Elle huma tout à coup l'air, renifla une présence insolite au bout du port et se lança. Un chemineau, sa besace enfilée à un scion qu'il portait sur l'épaule, arrivait boitillant, traînant un pied enveloppé de bandes de toiles. Finette, en haine du pauvre et de l'étranger, écumait, les babines retroussées. L'homme, appuyé contre un mur, attendait que la bête le laissât passer. Il savait, celui-là, que le cœur des gens n'est pas toujours aussi difficile à prendre que celui des chiens.

Les abois de Finette à la fin attirèrent l'attention de Tantin; mais déjà le spitz de Hollemechette et le fox de Moya s'étaient mis de la partie. Ensemble ils entouraient le pauvre diable des fureurs d'une meute.

--Mâtin! v'là cor une fois ta chienne de chienne qu'est lâchée, disait Fré D'siré. T'arrivera malheur avec elle, que j' te dis. Si j'étais que du gouvernement, j' mettrais le triple de l'impôt sur ces sacrées sales bêtes-là.

--Finette! Hé! Finette! appelait Tantin en tournoyant sur place comme le gambrinus en zinc qui moulinait au vent sur le toit de la brasserie.

Il arriva que le spitz tout à coup fit une pirouette et s'en retourna du côté de la ruelle. Tantin, rassuré, se remit à contempler la peinture de Fré D'siré.

--Hé! Tantin! fit celui-ci.

--De quoi?

--V'là bientôt le temps de penser à prendre not' café. J' crois ben que j' vas fumer une pipe en attendant.

--T'es ton maître, y a personne pour t'en empêcher.

--Moi, d'abord, j' suis pour la liberté. On a fait des révolutions pour qu' chacun y fasse ce qu'y veut faire. Toé, tu vas z-à-droite, moi je vas-t-à gauche, qui qu'a à voir là-dedans? Personne. T'as ton tabac d'sus toi?

Tous deux, assis l'un près de l'autre sur un tas de gravier, maintenant fumaient à grosses bouffées en faisant claquer leurs lèvres juteusement. Ils avaient la conscience d'avoir bien mérité un moment de repos, depuis trois heures que la journée de travail avait commencé pour les autres. C'était un matin délicatement gris où le soleil n'était pas en train, comme s'il se réservait pour le dimanche. Les deux amis, en tirant sur leurs culots, faisaient un brouillard léger par-dessus la marine. Comme il n'y avait pas de vent, la fumée montait droit, très haut.

--Est parti, m'sieu Fauche? demandait à la fin le sourd, en poussant le coude à Tantin.

--Tu l'as vu? y reluisait dans ses habits comme un petit bon Dieu de procession. Y avait bien quinze livres de poisson dans sa bannette.

Un silence et puis Fré D'siré lâchait un jet de salive.

--Hé! Tantin!

--De quoi?

--T'as pour sûr ton idée là-dessus.

C'était pour la centième fois qu'ils en reparlaient.

--J' dis pas, mais pour dire ce qu'y en est, j' le dirai point.

--J' te crois, c'est tout profit pour toi, quand y s'en va, ton maître. T'as pu qu'à fumer ta pipe en tournant d'sus tes pieds comme le soleil qui te regarde.

Fré D'siré se dressa et secouant Tantin à bout de bras, avec le geste dont il eût ébranlé une montagne:

--Feignant! Tous feignants!

--Pour sûr, tout le monde te ressemble point, humblement disait Tantin.

XVIII

Noémie interpellait Tantin:

--Ah! monsieur Tantin! monsieur Tantin! Comment va M. Fauche?

--De dire ce qu'y a dit, j' pourrais point puisqu'il est là-bas, savez bien. C'est son jour.

Elle éprouva un saisissement.

--Ah! il est parti, monsieur Fauche?

--Oui-dà, à c' matin, avec sa bannette à poissons, comme à son ordinaire.

Elle ne riait plus; son cœur battait nerveusement et elle avait sa petite moue des mauvais jours. «Mais c'est ridicule, songea-t-elle, est-ce qu'il n'est pas libre de faire ce qu'il veut?» Elle haussa les épaules et, sa jupe sur le bras, partit devant elle en courant.

Elle eut, ce jour-là, de vraies crises de gaieté. Après le dîner, elle plaqua des accords sur le piano et puis dansa en rond autour de la table; sa robe derrière elle s'évasait, ses pieds glissaient sans bruit en tournant toujours plus vite. Moya, inquiet pour le mobilier, tirait les chaises contre le mur. Elle s'arrêta toute pâle, dans un vertige.

--Dieu! que j'ai mal à la tête! fit-elle en s'abattant dans le fauteuil de madame Moya.

Après le dîner, elle alla détacher une des barques; elle godilla jusqu'à l'îlot, une bande de terre qui divisait le courant. A droite, du côté des saules, l'eau semblait morte, tournée au marais, avec des osiers et des roseaux. En face, ancrée à la rive, une falaise croulait à pic.

Elle amarra, se coucha sous la saulaie, parmi les hautes graminées, la tête dans les poings. Elle ne pensait à rien, sa vie ne lui pesait pas. Doucement, le miroitement de l'eau l'endormit. Alors M. Fauche s'avançait et courbé vers elle, lui rattachait les lacets. «Ah! se dit-elle en se réveillant, il en fait peut-être autant pour l'autre à présent!» Cette idée plutôt l'amusait.

Elle reprit la barque et regagna la rive. L'après-midi s'achevait dans un ciel de fines soies grisaillées teintées d'hortensia infiniment doux. On sentait qu'il ferait le lendemain un vrai jour de dimanche. Les merles chantaient dans les vergers. Les vieilles gens n'avaient pas mal dans les reins.

Noémie, par-dessus le mur de la cure, aperçut le curé Jadot, qui, en bras de chemise, ramait ses pois dans son jardin. C'était un homme jeune encore, au visage cordial, et qui savait parler au pauvre monde.

--Vos pois ont bien levé, monsieur le curé, lui dit-elle comme elle disait aux autres.

--Dieu soit loué! Voilà qu'ils vont fleurir. C'est de la petite espèce, mais pur sucre!

--C'est mamzelle Gudule qui sera contente!

Et comme justement la vieille servante arrivait secouer sous la treille son panier à salade, Noémie la salua d'un cordial:

--Bonjour, mamzelle Gudule! Cela va-t-il à votre idée?

--Mais oui, grâce à Dieu. Vous êtes bien honnête.

Elle était à la cure, avec ses cinquante ans de loyaux offices et son bouquet de poil au menton, comme la sainte Vierge auprès du bon Dieu. Elle avait servi deux générations de curés: quand on leur demandait la bénédiction, c'était elle qui faisait le signe de la croix.

[Illustration: LES DEUX AMIS FAISAIENT UN BROUILLARD LÉGER PAR-DESSUS LA MARINE (P. 35).]