Chapter 9 of 16 · 3817 words · ~19 min read

Part 9

«Encore une fois parti!» gémit-elle. C'était après tout une petite âme sans méchanceté, une âme fondante, comme un bonbon mou dans de la ouate. Un ennui tiède l'occupa un instant; elle se rappela le bon temps où, à ses côtés, il aimait prolonger les chaudes paresses sous l'édredon. Ah! oui, ils avaient eu longtemps ensemble un ménage, un ménage où c'était tous les jours la gaieté et le rayon de soleil des dimanches. La maison pourtant avait toujours son air de nid dans le duvet; rien ne semblait changé: il n'était survenu que cela... Mais cela, c'était justement le grain de sable dans un mécanisme, la petite poussière qui arrête les aiguilles sur un cadran de montre, l'atome logé entre les ressorts et qui en suspend le rythme.

Ainsi pensait Mme Joost, son clair regard de faïence bleue tourné vers la fenêtre, comme si elle eût tenté de percer les soyeux rideaux pour suivre là-bas, au cœur du dur hiver, un pauvre homme égaré qui peut-être un jour ne reviendrait plus. De légers soupirs dégonflèrent à la surface des draps comme des bulles d'eau sur un étang. Se pouvait-il que Jasper encore une fois eût cédé à ses tristes entraînements? Mais presque aussitôt, comme rentrés d'un long voyage, ses yeux pâles, mal essuyés de sommeil, s'en allaient effleurer la commode ventrue aux cuivres torsés en lianes et où elle serrait ses bijoux, pour revenir mourir ensuite aux capitons des deux grands fauteuils de velours d'Utrecht, dans les retours de la cheminée. Une si tendre paix conjugale traînait aux pénombres mousses, comme de la vie stagnante et blottie! Tout y apparaissait si rond, si heureux, si bienveillant, si en correspondance avec son aimable petite personne beurrée et dodue, d'une chair de très jeune volaille nourrie au grain!

Une senteur de petits pains chauffant au four s'insinua par la porte; ses narines battirent: elle vit en pensée la table mise, la fumée blonde spiralant de la bouilloire, les tasses, la soucoupe aux anis et un spasme léger lui mourut à la bouche. Voilà qu'elle dépendait en hâte, dans la grande armoire à vantaux, la toilette du lever, un jupon de soie citron, le caraco mandarine et la petite capeline en vair fourrée, ainsi qu'il se voit chez les dames de Terburg et de Metzu. Les pieds vite glissés dans ses mules, elle trottait ensuite à petits claquements de talons le long des tapis de l'escalier. La Minerve, dans l'escalier, avait quitté sa tunique d'ombre; elle régnait toute blanche, à présent, jouant le marbre antique. Et d'en bas, avec la douce chaleur du calorifère, monta la chanson joyeuse de Fifi, le canari, qui, pour la saluer, se mettait à filigraner ses sons les plus longs et les plus ténus. Le bonheur et la vie s'éveillèrent devant Josina, comme devant la princesse d'un conte d'Andersen. Elle sourit à ses deux servantes qui arrivaient lui faire cortège. Poucke sur ses pas descendait en sautillant et agitant la queue.

Sur la nappe, quand elle entre, les deux tasses, l'une en face de l'autre, ont un air de bonne confiance mutuelle; elles se regardent presque avec des visages humains, comme deux êtres habitués à se rencontrer à la même heure pour un tranquille et grave devoir. Cependant ce n'est là qu'une apparence: personne, cette fois, ne viendra s'installer de l'autre côté de la table, devant l'autre tasse. Alors le frêle édifice de sa joie s'émiette; la bonne petite femme se sent un pincement au cœur pour l'illusion de ce tête-à-tête d'où l'un des deux si souvent déjà resta absent.

--Ach! fait-elle en exhalant le vent léger d'un soupir de Hollande.

Liesje, en jaquette à basque longue d'une claire nuance fleur de pêcher, a monté le plateau de métal estampé aux dessins de givre. La théière contourne son col de cygne minuscule, le pot au lait s'arrondit à côté, d'une courbe de gros fruit. Il y a aussi le joli sucrier en Chine, une porcelaine azuline où vermillonnent des œillets aux pistils d'or. Et la bouilloire commence à glousser sur le réchaud tandis que mevrouw Joost s'assied aux plis de sa jolie jupe de soie citron, sans qu'on puisse dire à quoi elle rêve. L'accorte «meisje» alors met sa tête sur le côté et la regarde doucement, et les yeux de la dame remontent jusqu'aux belles joues peintes de la petite servante: ils s'emperlent de clarté humide, à moins que ce ne soit le reflet des argenteries qui se joue sur leurs orbes pareils à des boules de verre. Toutes deux à présent se dévisagent avec sympathie; la petite servante a un petit mouvement discret, la nuance d'un peu de pitié respectueuse, comme si entre sa maîtresse et elle existait un secret partagé, et Josina à son tour incline plusieurs fois la tête, d'un air de lui dire:

--Voilà, oui, après huit ans de mariage!

[Illustration: IL S'ASSIED AU BORD D'UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE (P. 73).]

Cependant Fifi, avec le frétillement de sa queue en éventail, file sa musique de verre. Il habite une cage en cuivre dont les minces treillis s'ajourent sur les vitres de la serre qui encadrent le jardin tout blanc comme un petit paradis artificiel. L'aimable hiver, avec ses ramures d'arbres filigranés, ses délicats guillochages orfévrant les tamarix et les lauriers d'un air de petite forêt d'archal, s'avive au charme des jacinthes rose-clair et gris-perle; grâce à leur parfum frangipané, il règne un leurre doux de Floride et comme le riant mensonge d'un paradis de fleurs et d'oiseaux. Et le poêle de faïence blanche ronfle, fait une base aux ramages du canari; une vapeur s'effume du thé versé: le cristal des cloches à fromage se prismatise d'un arc-en-ciel de reflets où se brise, au gré des facettes, la perspective des verrières et du jardin.

Tout à présent s'anime d'un égoïsme subtil de moite vie au chaud. De fluides aériennes, consolantes images s'interposent dans la vision de la petite dame triste de tout à l'heure; elle n'a plus les mêmes yeux humides, ses yeux de fleurs du bord de l'eau, et les yeux de la «meisje» aussi ont changé, un rien de malice se joue en leur cristallin. C'est que quelque chose a passé qui les prédispose l'une et l'autre à l'oubli et à la mansuétude. Josina agite avec la cuiller les petits ronds de sucre dans sa tasse, souffle en enflant les joues sur la fumée blonde, puis de nouveau regarde Liesje et sourit en haussant légèrement les épaules. Aucune des deux n'a rien dit.

Elle lève ensuite une des cloches et se sert une mince découpure de gouda, transparente comme une feuille de mica.

--Un peu trop jeune, Liesje... fait-elle.

Encore un silence, un long silence ouaté où ne s'entend que le bruit léger de la déglutition. Et puis, d'une voix doucement morte, elle dit:

--Après tout, qui n'a rien à se reprocher?

IV

L'indéfinissable nuance d'aveu qui perce en cette voix, dont Josina a l'air de se parler à elle-même, sans doute la lénifie, car, après l'ombre d'un pli entre ses sourcils, son front presque aussitôt se sérénise, uni et brillant comme le cristal du beurrier devant elle. Elle découvre maintenant le fromage au cumin, prend aussi une fine tranche de filet de bœuf fumé. Et Liesje, un sourire heureux sur les lèvres, un sourire où s'épanouit tout le bonheur de cette chambre musicale et parfumée, la regarde manger avec une tendre joie émerveillée.

Autour d'elles, des nattes de paille blonde tapissent le mur, comme un paysage d'été; l'hiver n'est suggéré que par les plaques de faïence qui quadrillent l'âtre, froides, luisantes, bleues d'un bleu de neige au soleil. Ce sont généralement des vaches au bord d'un canal, un pont où un pêcheur laisse sa ligne couler à l'eau, des patineurs sur une rivière gelée. Ces images rendent plus appréciables l'atmosphère balsamique et mollement torpide de la pièce. Et afin que l'œil soit partout amusé, il y a encore çà et là des miroirs, des étagères chargées de figurines en Delft, des valves roses de coquillages, des meubles en laque poudroyés d'or. Mevrouw Josina, en jupe citron et caraco mandarine, ses quatre papillotes tortillées aux tempes, la chair laiteuse et potelée sous ses cheveux de beurre frais, a vraiment l'air de fleurir dans un tableau de maître hollandais, comme une tulipe animée. Elle finit par étaler sur de la biscotte une couche d'anis pareils à du grésil teint et grignote ces dragées minuscules qui craquent sous sa dent. Elle n'a presque plus faim d'ailleurs et, à présent que Liesje est repartie pour sa cuisine, elle regarde, mi-assoupie, un filet de sueur à la nuque, la neige qui s'est remise à papillonner à gros flocons dans le jardin.

«Il serait si bien là, de l'autre côté de la table, se dit-elle. Et puis nous aurions refait ensemble, après le déjeuner, un petit somme...»

C'est un dernier regret; ses yeux ont de petits battements d'oiseaux blessés. Mais Poucke aboie, le timbre de la rue sonne. Quelqu'un essuie ses pieds longuement aux fibres de paillasson. Et une voix semble chuchoter, discrète et ecclésiastique, de l'autre côté de la rue. Les pas ensuite se rapprochent, en effleurant les dalles. Un petit vieux au visage gris, couleur de craie mouillée, un gros nez piqué de trous noirs sur une bouche en estafilade, le crâne oblong entre deux grandes oreilles velues, une calotte noire à l'occiput, s'aperçoit dans la porte qu'ouvre Liesje.

--Oncle Faas! dit Josina avec ennui.

Mais il ne souffre pas que personne se dérange, le dos en boule, humble et doucereux, avec le geste de se défendre contre un accueil trop empressé. Il s'assied sur le bord d'une chaise, dépose à terre un chapeau de forme démodée, ramène les pans d'une longue lévite sur ses genoux, comme un pauvre. Pourtant tout le monde dans la ville sait bien que l'oncle Faas perçoit les loyers de toute une rue, soixante maisons de petites gens bâties par lui, sans compter les fermages de ses deux métairies. Il tousse faiblement dans ses mains ratatinées aux peaux roses d'écaflotes d'oignons, et ne se presse pas de dire ce qui l'amène. Sa minable figure fait tort à la joyeuse chambre; une tristesse étiole les atomes de bonheur en suspens; le canari seul garde sa gaieté et s'égosille à railler le pauvre paletot et le vieux chapeau. Poucke, après avoir dédaigneusement flairé les pantalons humides, se rencogne en éternuant dans l'âtre.

--Oncle Faas, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit à la fin la bonne petite femme, que ce silence gêne et qui, par contenance, s'est reprise à croquer des anis.

Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés par des taies; mais sa bouche d'anguille se remue comme si elle déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d'une voix de poule qui a la pépie.

--J'étais venu... vous savez... on l'a vu, hou... non pas moi, mais Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou, hou... Je n'y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c'est moi qui l'ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de tort à personne, hou, humpf... C'est Suze qui a vu et pas moi. Allez, c'est bien pénible...

L'oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours frottant ses mains l'une dans l'autre, semblait s'être exprès choisi ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d'un regard pointu et froid comme un acier chirurgical et siffla:

--C'est même injurieux pour la famille.

Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s'éteignait, atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin, raides et pelés. Il n'avait rien dit, en somme, qui pût être retourné contre lui, il n'avait émis qu'un peu de vent articulé. Mais cela avait suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix toute l'horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part de responsabilité qui retombait sur la femme.

Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts de l'étagère, vers la fine pluie d'or bruinant aux laques du cabinet japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l'air brillant de la chambre; l'âme de frangipane des jacinthes expira; il n'y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre qui demande à entrer. C'était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre, comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla; elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.

--O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n'est peut-être qu'égaré; il ne faut pas désespérer trop tôt, oncle Faas.

Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d'eau du jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine, toute morte, l'horloge gravement sonnait la demie après onze heures. L'horloge aussi semblait reprocher à l'absent, prodigue de ses heures au dehors, le temps follement dissipé loin du mutuel devoir conjugal. Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois, c'en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l'image d'un homme qui s'en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville avait sombré à l'horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible souvenir.

Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les retenir. Une voix lui chuchotait:

«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible femme, qu'il t'aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir? Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»

L'oncle Faas, verrouillé dans son mutisme comme dans une tour dont ses yeux ternes étaient les fenêtres sans vitres, n'avait plus desserré la bouche, collé en deux au bord de sa chaise en la raideur d'une momie. L'intime mystère de la chambre, sa paix de bon éden moulée sur la sécurité des âmes, son air de petit paradis en sucre candi gisaient là, cassés par lui comme un négligeable joujou.

Une seconde encore s'écoula, et puis il se mettait à passer ses mains violettes sur la longueur de ses cuisses, en clignant les paupières.

--Je n'ai rien dit... Jasper est libre de faire ce qu'il veut... Sa conscience endurcie est la honte de la ville... mais ce n'est pas moi qui le dis, je ne me permettrais pas de le dire, hou, humpff!

Il parla plus bas encore, sans nulle apparence d'acrimonie, les doigts déjà sur le bouton de la porte. Mais cette fois toute l'honnêteté de la petite femme se souleva. Elle eût voulu regarder en face l'homme qui avait douté de la conscience de Jasper; elle ne vit que son nez bulbeux en profil, mi-caché par une de ses grandes oreilles jaunes et velues.

--Ne parlez pas de conscience ici, oncle Faas... je n'ai plus le droit d'entendre un tel mot... cela me rappelle trop les torts que j'ai pu avoir moi-même envers lui.

Un bruit de porte refermée, en ce moment, s'étouffa dans le vestibule, les paillassons furent minutieusement foulés en sourdine. On était entré, on se débarrassait d'un paletot changé en fourrure d'ours blanc, mais avec tant d'infinies précautions, de pauses, de reprises qu'il semblait que c'était l'Enfant prodigue qui, après de longues caravanes, enfin réintégrait le logis, oh! si repentant, si las, si à bout de tout! «Ciel! ô ciel! c'est lui!» pensa-t-elle, dans un élan. Son cœur monta, fut tout en haut dans la joie, la confiance et le pardon. Il lui revenait, le cher ingrat, qu'elle avait cru à jamais parti! Elle n'était déjà plus très sûre qu'elle lui eût manqué en quelque chose. Et tout le reste, le pauvre homme cheminant, l'exil, l'hiver, mensonges, folies!

V

Le bon petit rentier ouvrit la porte, pâle et défiant comme un coupable. Voyant là l'oncle Faas, il crut tout perdu; mais déjà, avec ses yeux clairs comme des miroirs, lui souriait sa tendre Josina. Jasper alors eut un regard spécial, un regard à la fois nébuleux et limpide où l'œil gauche tout à coup se fixait avec un éclat d'émeraude, tandis que le droit vacillait derrière une buée grise. Même à l'état habituel, d'ailleurs, un certain écart les empêchait de converger; ils étaient de couleur différente et le droit, sous un sourcil très haut, semblait toujours perdu dans le rêve. Mon Dieu! c'était bien là tout l'homme, indécis et subit, timide et chaleureux, distrait et présent, un peu dissimulé et droit tout de même au fond.

--Il faut tout dire, Josina, bredouilla-t-il: j'étais avec des amis; nous avons bu un petit coup de trop...

Il riait, tâchant de l'amadouer par cette explication saugrenue. Doucement, les yeux baissés, oncle Faas hoqueta:

--C'est lui qui le dit... il a bu un petit coup de trop. Ah! le gaillard!...

[Illustration: ILS ESPÉRÈRENT VOIR SE DÉTACHER LE SEPTIÈME PASSANT (P. 77).]

Personne ne parla plus; mais le canari fila soudainement sur sa chanterelle ses sons les plus aigus, ce qui fit un peu diversion. Oncle Faas en profita pour ramasser son chapeau et détaler, sans que personne s'en aperçût. Aussitôt les atomes de bonheur en léthargie se réveillèrent dans la chambre, l'âme des jacinthes s'évapora, décomprimée; le tiède éden chassa l'hiver. Et tranquillement la bonne dame passa l'eau de la bouilloire sur le filtre à café. Car M. Jasper, le matin, préférait le café au thé. Il regardait sa femme avec ses yeux humides, des yeux où pétillait à la fois une braise et perlait une rosée. Jamais il ne l'avait trouvée plus gracieuse ni plus sucrée. Elle était bien toute la joie de la vie, dans leur petit paradis de miel et de caramel. Il dit:

--Ma bonne femme, j'aurais voulu vous dire quelque chose, mais les mots ne viennent pas, ce sera pour une autre fois.

A peine elle parut l'avoir entendu, toute fondue dans la sympathie des choses.

--Ach! fit-elle, voyez comme c'est bon chez nous... Pourrait-on jamais quitter ce qui est si tendre et si doux?

Encore une fois se volatilisa l'évent des petits pains chauffés au four, tandis que Liesje ouvrait la porte. Josina voulut elle-même le servir: elle tailla une fine tranche aux trois fromages, beurra les tartines, anisa les biscottes. Et il s'était assis à sa place, le visage tourné vers la serre, regardant alternativement tomber la neige, puis bouillonner à la surface du café les bulles du sucre. Il y eut un silence, comme un mystère; le canari dormait en boule sur son bâton. M. Jasper alors s'écoutait vivre.

--Oui, dit-il au bout de quelques minutes, c'est vraiment du bonheur, quand on rentre, une chambre bien chaude, une tasse de bon café et surtout, surtout, une petite femme comme vous, Josina, bien qu'on soit parfois tenté de se reprocher toutes ces douceurs.

Il but trois «coptje» de café, mangea six petits pains avec du fromage de «présent,» de Gouda et de Delft au cumin, mit par là-dessus un émincé de viande fumée, une dizaine d'anchois et toutes les biscottes à l'anis que sa femme lui avait préparées. Il s'en voulait de ne ressentir nul remords. Au contraire, il lui paraissait que la plus infime des papilles de son être goûtait là une somme de délices bien faites pour donner de l'humanité une idée confortable.

VI

De tranquilles journées passèrent: depuis l'autre matin, le bon petit rentier, patiemment, attendait au lit que Mevrouw s'éveillât, et à peine il sortait une petite heure vers le soir. Il emportait toujours un lourd paquet sous le bras. Il arrivait aussi que dans l'après-midi, pendant que sa femme faisait son petit somme près de la fenêtre, un de ces types patibulaires, comme il y en a dans tous les ports, s'en vînt s'entretenir mystérieusement avec lui dans le vestibule. Ces jours-là, c'était l'homme qui partait avec un paquet sous le bras.

Une fois, dans l'après-midi, Jasper Joost monta faire sa barbe devant la petite glace, près de la fenêtre. Il avait des gestes coulés et réguliers, tendit son cuir dont il tenait le bout serré entre les dents, passa son rasoir dessus sans brusquerie. Une poudre de savon aux amandes trempait dans le bol d'eau tiède, il la battit avec complaisance jusqu'à ce que l'eau se figeât. Ces menus détails l'amusaient; il y avait bien huit jours qu'il ne se rasait plus.

Il éprouva un réel plaisir à oindre sa peau en y promenant le blaireau; elle était rude, hérissée de picots: il les râcla ensuite au fil de l'acier, les yeux sur le brillant de la lame, dans le miroir. Mais le crin résistait: il fit mousser de nouveau la savonnée, s'en barbouilla grassement le visage, et elle écumait jusqu'à ses yeux comme une neige fouettée. «C'est curieux, pensait-il, comme un peu de bien qu'on fait aux autres vous fait du bien à vous-même.» Il y avait longtemps qu'il ne s'était senti si léger d'esprit. Justement il était venu quelqu'un qui lui avait apporté des nouvelles du port et qui ne s'en était pas allé les mains vides.

Quand Jasper redescendit, ses joues luisaient, toutes lisses, et Josina prit plaisir à les tapoter, disant:

--Oh! à présent, vous avez tout à fait l'air du vrai monsieur Jasper Joost, mon chéri!

Une ombre déjà noyait les coins; les plaques de faïence seules gardaient le brillant d'une nappe d'eau gelée dans un paysage crépusculaire. C'étaient, aux angles du plafond, de fines soies grises, comme une toile d'araignée: d'impalpables cendres glissaient, blutées à travers les rideaux. Elles descendirent plus bas; toute la clarté bientôt fut concentrée sur la table où chauffait le samovar pour le thé. La journée, ainsi, pour la bonne dame se coupait de menues collations, du thé et des gâteaux à midi, des biscottes et du thé avant le dîner, du thé encore le soir, avec les viandes fumées, les fromages, la confiture, les anis, quelquefois des gaufrettes, ou du poumpernickel. Elle y avait gagné sa chair un peu mollette de brioche, sous l'air de soufflure d'une pâtisserie qui lève. Elle sortait peu d'ailleurs, aimant la maison, le coin de la fenêtre à regarder passer le monde dans le petit miroir accroché au dehors, les minutes régulières de la vie et le charme du superflu.

[Illustration: JASPER, LA VOYANT SI MOLLEMENT ENDORMIE, FERMA A SON TOUR A DEMI LES YEUX (P. 78).]