Part 5
Le soir violet noya le haut de la montagne. Des îlots de petits nuages roses descendaient le fleuve à la dérive. On entendait des voix très loin dans les hameaux d'en face. Près de l'église, devant sa porte, Tricot le maçon, qui était aussi cabaretier et barbier, avait installé sa chaise. L'une après l'autre, les barbes du samedi arrivaient s'y asseoir. Tricot n'épargnait pas la savonnée: il la faisait mousser comme un blanc d'œuf, puis, du dos de la main, en frictionnait énergiquement le poil, dur comme du crin de bête. Et ensuite, quand la tête du patient finissait par ressembler à une meringue, il déployait son rasoir, une vraie lame de sabre, en passait très vite le fil sur sa paume et finalement, le dos en boule, les coudes écartés comme un vol d'ailes, tirant de toute sa force sur la peau, se mettait à gratter. Le client faisait le mort, la nuque cassée en arrière, la pomme d'Adam saillante, les yeux clos.
Tricot, pour les deux centimes qu'il se faisait payer par barbe, ne donnait pas la serviette. Son rasoir raclait, râpait, pelait d'une telle force que le saint qui, à l'église, figurait dans un très vieux retable d'autel, entendant le bruit horrible de la lame, se souvenait qu'il avait été écorché vif et priait pour celui que le barbier torturait. On en était quitte généralement pour deux ou trois estafilades, mais les cuirs étaient rudes et patients. Si le sang gouttait un peu longtemps, Tricot appelait sa femme qui apportait une pincée de sel: c'était compris dans le prix.
Autour de l'église et jusque dans la montagne, les maisons, écurées à grande eau, prenaient un air de sainteté. Des hommes, nus jusqu'à la ceinture, se lavaient dans le fleuve. Il venait à la marine un petit monde qui, pendant la semaine, travaillait et maintenant fumait là benoitement des pipes. Thiérache, le tailleur, prolongeait des accords mystiques sur son harmonium: il faisait jouer un peu de temps les voix célestes. Les sons traînaient par delà le mur bas du cimetière: les morts sous leurs croix savaient ainsi que le dimanche allait venir.
Noémie rentra faire de la tarte aux groseilles vertes avec la grosse madame Moya. Elle enfonçait les poignets dans la pâte, la pétrissait en boule, à plat l'étendait dans les platines. Tantin, inconsolable du malheur de Finette, l'entendait du bout du port chanter sa chanson. Elle disait à l'hôtelière:
--J' sais pas pourquoi, mame Moya, mais je suis toute folle aujourd'hui.
--C'est la jeunesse, mamzelle Noémie, c'est la belle jeunesse qui vous tourmente. Allez! il faut se dépêcher de rire dans la vie. Plus tard, on n'a plus le temps.
Le grand Cortise, attablé dans le café, battait une partie de piquet avec Bellaire et Moya. Il la vit passer, tenant dans ses paumes deux platines à tarte qu'elle portait fraîchir à la cave. Quand elle remonta, la partie finissait.
--Mademoiselle Noémie, si le cœur vous en dit, je vous offre une douceur, fit-il.
Pour la première fois, elle acceptait.
--Une anisette, je ne dis pas.
Le verre étant petit, elle le vida en deux fois, d'un léger claquement de langue. Cortise, depuis un peu de temps, la traitait en garçon, avec des égards. Lui aussi allait quelquefois à la ville; même il lui arrivait d'y rester une semaine. Mais, avec celui-là, du moins, on savait ce qu'il allait faire là-bas: il ne s'en cachait pas.
Noémie fuma une cigarette que lui passa Bellaire, tapa un air de danse au piano, la tête un peu partie. Le grand Cortise lui ayant demandé de chanter sa petite chanson, elle jeta les premières notes. Et voilà que tout à coup il lui sembla entendre M. Fauche qui lui disait que sa chanson était triste à pleurer.
--Non! non! fit-elle, pas celle-là, une autre.
Mais comme elle cherchait à se rappeler un air qu'elle avait connu autrefois, elle se sentit accablée d'une peine lourde, sans cause. Elle monta à sa chambre, se laissa tomber sur l'oreiller en pleurant:
--Ah! mon Dieu! mon Dieu!
XIX
De légères ondées tombèrent: tout le monde était content dans les jardins. La terre sous les pommiers buvait à gorgées. A chaque pluie, c'était comme si on avait reverni la verdure des pois et le cœur rond des laitues. Elle était tiède et tintait comme un harmonica. Les poissons, sous le picotis des gouttes, arrivaient voir si ce n'étaient pas des mouches qui criblaient la surface du fleuve. Un petit arc-en-ciel quelquefois faisait un escalier fleuri par-dessus la montagne.
[Illustration: LE CURÉ JADOT ÉTAIT UN HOMME JEUNE ENCORE (P. 36).]
Noémie filait sous bois. Ce temps humide et doux lui mettait un calme frais au cœur. Elle avait fini par trouver que le soleil était un ami des dimanches dont la gaîté ne convient pas à toutes les heures de la vie. A pas de silence, elle aimait s'enfoncer dans les taillis pour mieux entendre la chanson de la pluie sur les feuilles. La robe rose, à la longue, malgré les aiguillées de reprises, lambeau à lambeau était restée aux épines des ronces. Avec le dernier morceau, elle avait fait une jupe pour une des petites pauvres du village et maintenant elle usait une de ses robes de classe qui autrefois avait été bleue. Elle avait là-dessous autant de grâce qu'une poupée de la ville dans ses robes de soie.
Une gorge sauvage échancrait un bois de bouleaux, de chênes et de coudriers. Elle l'avait découverte un jour en dégringolant une pente. Des blocs de schistes, entraînés par d'anciens déluges, cabossaient le lit d'un mince cours d'eau qui, au temps des grandes eaux, roulait en torrent.
Une petite horreur la charmait et lui donnait le frisson dans cette solitude où personne ne venait. Il lui fallait fendre la mêlée des feuillages en se retenant aux branches.
D'en bas, du fond de la ravine, il lui semblait qu'elle avait le poids de la montagne au-dessus d'elle. Et elle demeurait là, perdue, n'entendant plus que le glouglou du ruisselet entre les grosses pierres et le bouillonnement de son propre sang. L'endroit était à ce point sauvage que si, pour une cause quelconque, son cœur était venu à s'arrêter, il eût fallu le passage sournois d'un braconnier pour la retrouver. Elle n'avait pas peur de cette idée, très brave comme les créatures qui regardent la vie en face.
Vers le fond de la gorge, dans la rainure élargie du torrent, une éclaircie s'était comblée d'herbe: elle s'y asseyait sur un éclat de roche, dans le crépuscule vert tombé des hauts feuillages. Des sources en légères cascades y ruisselaient. C'était comme l'âme de la terre qui chuchotait dans le mystère. Elle avait envie de joindre les mains et de prier, comme les petites bergères qui voient apparaître la Vierge.
Il y avait des jours déjà qu'elle n'était plus allée au ruisseau, près des obiers. Il semblait qu'il fût resté là une chose d'elle qui lui était devenue étrangère. C'était le temps où le soleil lui mettait le cœur en gaîté: son rire alors résonnait comme les fredons des oiseaux. Et puis M. Fauche un matin était reparti pour la ville: elle n'aurait pu définir quelle espèce d'antipathie elle en avait gardée contre lui. C'était un sentiment obscur qui ne s'en était pas allé tout de suite. Voilà, oui, elle avait perdu la confiance et la gaîté. Il lui était venu une petite âme animale de femme des bois, mobile et irritable.
Mon Dieu! que c'était bon, ces journées de fines brouées! Elle se jetait aux épaules son caban des matins pluvieux de la ville quand, les yeux encore éraillés de sommeil, elle partait en coup de vent faire sa classe. Elle avait trouvé un chemin à travers roches et taillis qui lui accourcissait sa montée chez les carriers. Et toujours, comme du lin au rouet, les fils longs de la pluie se dévidaient; les feuillages d'en haut dégouttaient sur les feuillages d'en bas. Un lent et continu ruisselis imitait la musique d'une infinité de petites bouches se baisant amoureusement. Les feuilles s'étendaient toutes plates pour recevoir la bonne pluie du ciel, et à peine elles bougeaient, de peur de faire du vent dans le bois: l'ondée n'aurait eu qu'à tomber plus loin! Noémie abaissait son capuchon, jouissant de sentir se mouiller sa nuque et les gouttes froides lui glisser entre les épaules.
Maintenant la classe là-haut se tenait sous le hangar. Presque toutes les petites filles savaient compter jusqu'à cinquante. Aux garçons elle faisait compter «un lapin, deux lapins, trois lapins,» aussi loin qu'ils pouvaient aller. Alors leurs yeux farouches reluisaient et les plus forts allaient bien jusqu'à vingt lapins. Au bout de la semaine ils avaient tous des boules de sucre qu'elle achetait chez le boulanger d'en bas, près de l'église.
Un midi qu'elle redescendait de la montagne, elle se laissa aller à l'aventure des chemins. Elle coupa à travers taillis, perdit la sente et elle dut ramer à travers les feuillages. La pluie assourdissait l'air, comme une multitude de pas en marche. Quelquefois elle croyait entendre craquer les branches derrière elle. L'idée qu'il y avait quelqu'un dans le bois d'abord lui parut naturelle. Peut-être une femme du hameau bûchetait, sûre de n'être pas surprise par les gardes que le mauvais temps retenait chez eux.
Elle s'arrêta, tâcha de s'orienter: le bruit dans le taillis aussi s'arrêtait. Une seconde, elle ne perçut plus que la longue rumeur assoupissante de la pluie. C'était comme quand il passe un régiment dans le fond d'une rue.
Le mystère hostile des solitudes bientôt lui donna le frisson. Elle voulut chanter sa chanson pour se prouver à elle-même qu'elle était brave. Mais sa voix lui fit peur. Son cœur sonnait comme un grelot, une chaleur maintenant faisait fumer sa robe à son épaule. Elle subit la petite angoisse de se sentir dans la main inconnue. Elle se mit à courir, fouettée par les branches, tâchant de gagner de la distance; et puis tout à coup elle s'arrêtait, retenant son haleine.
Le grondement d'une chute d'eau montait vers la droite. Elle pensa que c'était le bruit du barrage. Elle se vit sauvée, se lança d'un dernier élan. Et une clarté à mesure arrivait à elle, la pâleur trouble d'une trouée de ciel dans le crépuscule du taillis. Sans doute elle allait trouver la fin du bois et le chemin en lacet qui la ramènerait dans la vallée.
Tout d'une fois la montagne, d'une courbure violente, se disloquait; la pente croulait à pic. Elle poussa un cri et s'accrocha à une touffe de genêts. Sous elle, à une profondeur d'abîme, le barrage, un train qui passait, le chalet du grand Cortise se brouillèrent. Une minute d'agonie pesa d'un poids d'éternité. Elle ferma les yeux; la touffe des genêts se déchaussait. Son âme déjà partie, elle pensa à sa mère, à sa petite classe de la ville... «Notre père qui êtes aux cieux...»
--Ardent! Ardent! cria une voix sauvage.
Le Spirou d'un bras enlaçait le tronc d'un bouleau et, les pieds entrés dans les trous du roc, de toutes ses forces, la tirait par les aisselles.
Il avait l'agilité souple d'un chat. Les dents serrées, une force d'homme entre les sourcils, il put la hisser jusqu'à un bloc de pierre en surplomb. D'un dernier coup de reins, ensuite, il la remontait dans le taillis.
[Illustration: TRICOT N'ÉPARGNAIT PAS LA SAVONNÉE (P. 38).]
Une ombre froide enveloppa Noémie; elle eut les yeux pâles des mortes; elle cessa de sentir. Et ils demeuraient là seuls un long temps. Enfin elle ouvrait les paupières: un soupir déliait sa rigidité. Elle vit le Spirou, le fils des Mangombrou, assis près d'elle, ses genoux au menton, et la regardant froncé, tendu, sans rien dire. Il avait ôté sa veste et la lui avait jetée sur la poitrine, pour la protéger contre la pluie qui tombait toujours.
Elle ne sut pas d'abord ce qui s'était passé.
--Quoi? Qu'y a-t-il?
Il donnait de petits coups de tête devant lui, sifflant entre ses dents, les yeux sournois, comme à la maison quand il craignait d'être battu. Et puis, soudain, elle se souvenait, la glissade, le gouffre, le Spirou la tirant sous les bras. Elle eut une crise de sanglots.
--Sans toi j'étais morte, Spirou.
Elle le tint serré contre elle, tout mouillé, la chemise trempée par-dessus la saillie dure de ses os: cette petite bête de la montagne, ignorant des caresses, maintenant avait à la pointe des dents un rire niais, gêné. Il restait pressé dans son étreinte, immobile contre la chaleur de sa vie.
--Ah! Spirou! mon petit Spirou! disait-elle sans cesse en le baisant.
C'était pour tous deux une minute de vie, de douceur infinie. Spirou serait demeuré toujours ainsi. Elle lui souriait.
--Tu es un héros, tu as fait ce que peu d'hommes auraient fait.
Un frisson glacé courut sous sa robe, ses dents claquèrent.
--Viens, viens, Spirou. Ramène-moi, toi, qui connais les chemins. J'ai froid. Vois, je tremble. Alors seulement elle se rappela de la présence d'un être vivant la suivant sous bois.
--C'était donc toi, Spirou?
Spirou nia effrontément, toute sa ruse et sa défiance revenues.
--C'est point moé, c'est point moé. J' vo dis que c'est point moé.
Et il se remettait à siffler entre ses dents.
XX
M. Fauche, depuis qu'il tombait des pluies douces, encore une fois lâchait la peinture pour la pêche. Celui-là vraiment se connaissait à prendre la vie comme elle lui venait, pêchant aux mois clairs, chassant l'automne dans la montagne et, le reste du temps, ne faisant rien. Noémie, en levant son rideau au petit jour, était sûre de le voir au milieu du fleuve sur sa barque avec Bellaire, tous deux debout dans leur caban et jetant la ligne à droite ou à gauche, selon que ça mordait. Quand c'était une tanche, le flotteur avait l'air de cligner de l'œil; et le matin regardait. Le Chinois alors se persuadait qu'il allait pêcher quelque chose. Là-haut la montagne s'ennuageait de flocons gris comme des fumées de feux de pâtre au temps des pommes de terre cuites sous les fanes. La pluie quelquefois titillait l'eau comme d'un fourmillement de petits vers qui faisait monter les grévis. Avec une bonne pipe, on serait resté longtemps à regarder tout cela comme en songe.
Il était venu aussi à M. Fauche une petite âme de pluie comme à Noémie, une âme frileuse qui ne fait pas de bruit et n'est pas tout à fait éveillée. Depuis l'autre fois qu'il était allé à la ville, à peine ils s'étaient vus; tous deux semblaient s'éviter. Après tout, qu'est-ce qu'ils auraient pu se dire? Ce n'est pas Noémie qui lui aurait raconté son aventure au bois. Personne n'avait su que le Spirou l'avait sauvée. Il lui eût fallu révéler que, depuis un peu de temps, ce petit faune rôdeur traînait partout sur ses pas; et elle avait compris que ce cœur sauvage avait son mystère.
Jean Fauche passait donc ses journées à la pêche. Il y avait toujours des perches, des vandoises et du barbeau dans sa bannette. A cause de sa chair rude, il rejetait le hotu quand, avec sa bouche carrée, celui-ci avait mordu à l'hameçon. En regardant le poisson frétiller sous la pluie tiède, il pensait à des choses qu'il ne disait à personne. Il semblait être devenu plus secret, même pour le grand Cortise.
Le soir, il partait amorcer avec Tantin et Finette: il avait des endroits où il jetait la nasse et d'autres qui convenaient mieux aux verveux, de préférence dans les courants. Quelquefois au ferret ils s'avançaient jusque près du barrage, à la hauteur de l'écluse; il leur arrivait de prendre là dans les remous de la grosse truite saumonée. Et puis, la nuit tombait sur eux à petites fois comme un vol de plumes noires. Avec Tantin il était plus à l'aise qu'avec les autres: il le laissait parler, sans lui répondre. Tantin ne remarquait pas que sa poitrine par moments se gonflait comme s'il soupirait: lui-même soupirait bien fort.
Tout de même c'était un peu triste à la fin, cette pluie qui effilait de la charpie autour du jour malade. On avait mal de quelque chose qu'on ne savait pas. Noémie perdit courage et regretta sa petite classe à la ville. «Mon Dieu! que je suis seule ici!» songeait-elle. Et elle ne détestait pas de se sentir devenir mélancolique, comme une chose nouvelle dans sa vie et qui la faisait vivre plus finement. D'une plainte douce elle se dorlotait elle-même et n'aurait pas voulu être consolée. Oui, c'était là un sentiment qu'elle n'avait encore point éprouvé.
Le cimetière entourait l'église de ses murs bas, chenillés de cœdum rose. C'était une vieille terre bénite, la petite paroisse sacrée du bon repos, avec des croix pourries et des tertres étoilés de pissenlits. Les maisons alentour, par leurs fenêtres ouvrant sur les tombes, pouvaient voir leurs morts sous les orties, les buis et les hautes herbes. Le soir, une ombre descendait du clocher carré comme une housse qui jusqu'au lendemain les recouvrait.
Noémie avait fini par connaître toutes ces humbles sépultures, celles qui avaient un nom et les autres qui n'en avaient jamais eu. Il y avait là des vieilles gens qui doucement avaient trépassé, les mains en croix, dans l'attente du jugement dernier. Elles avaient ri, elles avaient pleuré, elles avaient aimé.
Elles avaient été des épouses, des mères, des aïeules, et elles étaient mortes, laissant continuer la vie sortie d'elles.
Noémie lisait:
«Ici repose Anne Perpétue Colette, femme de Adelin Jean Colette, morte dans sa soixante-neuvième année, regrettée de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.»
Celle-là avait été comme une grande vigne ramifiée en tous sens et qui avait provigné à travers le temps. Noémie aimait la douceur surannée de son nom: Anne Perpétue. Une autre s'appelait Noémie, comme elle, dans un petit coin vert sous un saule. Elle aurait pu dormir là, elle aussi, après avoir vécu des simples besognes de la terre, si, au lieu d'être la petite graine germée dans une ville, elle avait couru toute enfant derrière une haie en choquant ses menus sabots blancs.
[Illustration: COMME DU LIN AU ROUET, LES FILS LONGS DE LA PLUIE SE DÉVIDAIENT (P. 40).]
Noémie! Et dans la solitude de son cœur, avec sa vie en elle qui, elle aussi, était faite de souvenirs comme un petit cimetière de roses et de soucis, elle se sentait si vieille déjà!
--Oui, se disait-elle, vivre ici dans la vallée au pied de la montagne et le jour venu, fermer tranquillement les yeux... Ah! ce serait bon!
Passant ensuite devant la pierre murée au chevet de l'église, elle saluait d'un signe de tête la mémoire du vieux curé qui, pendant un demi-siècle, avait paît ses ouailles dans les chemins de l'Evangile. C'était comme si elle l'eût connu en vie, comme si, à la bénédiction, elle se fût courbée sous le geste de ses mains vénérables.
XXI
De tendres et salutaires impressions lui naquirent. Elle s'en allait, raffermie pour avoir communié avec cette simple humanité qui avait trouvé la vie bonne malgré ses misères et ne l'avait quittée qu'à regret, le plus tard qu'elle avait pu. Et par delà le cimetière, derrière les petites clôtures en pierre, les choux, les carottes, les pois sur leurs ramettes étaient comme un symbole des fructifications humaines, sorties des jardins de vie. Toute l'affaire était d'aimer: il fallait beaucoup aimer autour de soi pour mériter de vivre. C'étaient ceux qui avaient le plus aimé qui avaient le mieux vécu.
--Voilà, oui, se répétait-elle longuement, il faut beaucoup aimer.
Sa robe à petits coups levait là où battait son cœur.
Au bout de la semaine, vers le temps de la nouvelle lune, le ciel redevint fluide, haut, léger. De petites nuées blanches plissaient comme le surplis que la vieille Gudule à petits fers repassait pour le curé Jadot. Le soleil lui semblait regarder par les trous d'une dentelle. Et puis, de nouveau, c'était tout à fait le joli printemps vert et or. La terre bouillait comme une étuve dans le brouillard chaud du matin. On commença à battre les faux sur l'enclumette.
La gaîté était revenue à Noémie. Une fois qu'elle passait devant la maison de M. Fauche, elle le vit qui ouvrait ses châssis pour donner de l'air à sa couche à melons.
Elle lui dit en riant, dans une imitation gentille du patois du pays:
--C'est-y que vous me boudez toujours, m'sieu Fauche?
Il se redressa, fit sauter son chapeau de paille.
--Je voudrais que je ne pourrais pas, à vous voir si gaie.
Et lui aussi riait, mais ce n'était pas le même rire que Noémie.
--Est-ce que vous êtes encore allé au ruisseau, monsieur Fauche, depuis l'autre jour que...
Elle fut sur le point de dire:
--Depuis l'autre jour que vous êtes allé à la ville.
Elle garda son idée pour elle.
Il remuait les épaules.
--Ça ne me disait plus rien.
Et lui aussi maintenant avait son idée qu'il ne lui communiquait pas.
Noémie conclut philosophiquement:
--La cloche ne donne pas toujours le même son.
Là-dessus, encore une fois elle se mettait à rire, et puis elle restait un peu gênée dans l'heure tranquille. Ils sentaient bien tous deux qu'ils ne s'étaient rien dit de la seule chose qui les intéressait sérieusement. Elle était entrée dans le jardin à petits pas distraits, la main derrière le dos, humant l'arome des œillets et des roses. Jean Fauche se demandait ce qu'il allait advenir. Il était en bras de chemise au soleil délicat du matin et, avec ses grands pieds qui se posaient sur l'empreinte de ses petits pieds à elle, il la suivait, les bras ballants. Elle arriva près de la porte de la maison, enguirlandée d'une vigoureuse gloire de Dijon arborescente et dit:
--Comme c'est grand chez vous, monsieur Jean... je veux dire monsieur Fauche.
Il lui fut si doux de s'entendre appeler de son nom baptismal qu'il aurait voulu la prier de ne plus lui en donner d'autre. Il desserra les dents, la minute passa et il n'avait rien dit. Comme maintenant il se tenait aussi devant la porte, elle ne pouvait plus revenir sur ses pas. Sans savoir comment, elle se trouva dans le petit vestibule d'entrée, devant la tête de sanglier pendue au mur.
--Oh! fit-il pour répondre à la surprise qui lui remontait les sourcils, j'ai encore un renard!
La vieille servante s'avança jusqu'au seuil de la cuisine pour voir avec qui son maître causait: apercevant Noémie, elle eut une grimace comme si elle pensait que c'était déjà bien assez pour la maison de ce qui, tous les quinze jours, attirait M. Fauche à la ville.
Le renard était sur l'armoire, des yeux en verre entre ses longs poils de moustache et les pattes bien écartées, tout prêt à se jeter sur la proie. Sa gueule ouverte, aux canines aiguisées pour entrer facilement dans la chair des poules, lui donnait un air de vie. Une cigogne, du haut de son long col, le considérait, le bec ouvert.
--Tiens! fit-elle, c'est comme dans la fable!
Et tout à fait à l'aise maintenant, elle faisait le tour de la salle à manger, regardant la sarcelle, le chevalier, la perdrix, l'outarde, le pingouin figurant derrière une vitrine comme des trophées. Il expliquait à mesure, énonçait le genre et la famille, disait où et quand il les avait tirés. Lui-même les avait empaillés: un naturaliste lui avait enseigné la méthode.
Elle maniait délicatement ces anciennes vies, la narine chatouillée par l'odeur de poivre et de camphre qui ressortait de dessous les plumes. Elle se faisait toute ignorante pour lui laisser le plaisir de lui révéler cette ornithologie.
--Oh! monsieur Fauche, un pingouin, une outarde, vous dites? Que c'est amusant!
Elle n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'elle passait dans la petite pièce qui joignait la salle à manger, un réduit encombré de lignes, de filets de pêche, de boîtes d'amorces, d'outils de menuisier.