Chapter 2 of 16 · 3970 words · ~20 min read

Part 2

Le visage aux yeux de sommeil demeure un instant derrière le rideau. La Meuse doucement boit la chaleur matinale: les vapeurs, en longues spirales de fumées, rasent l'eau toujours plus loin. La montagne, à contre-matin, est fluide et mauve, noyée dans du rêve. Les petits nuages roses s'effeuillent comme un bouquet: il n'en reste bientôt plus qu'un qui tourne la boucle de l'île. Doucement le rideau retombe: il semble faire un peu plus silence dans toute la nature.

M. Fauche repose sa ligne et allume une pipe. Il cligne des yeux vers la fenêtre. Il pense qu'il y a derrière le rideau, dans l'ombre fraîche de la chambre, une amusante petite chose de vie. Mais rien ne bouge: le sommeil a fermé les paupières qui tout à l'heure étaient levées. Quand un peu plus tard la fenêtre s'ouvrira, la barque aura disparu.

VI

M. Fauche avait trois barques: l'une, longue, effilée, avec son réservoir à poissons dans le milieu, lui servait à pêcher; avec l'autre, plus lourde, arquée de nervures fortes, il allait jeter l'épervier en pleine eau, là où il n'y a plus d'îles. Il attendait que Fré D'siré se fût mis à son mât pour naviguer avec la troisième. Mais sans doute, comme il y a un temps pour le passage des grues, des sarcelles et de la grive, le moment n'était pas venu encore pour commencer ce grave travail. Le sourd prenait ses mesures, passait ses paumes râpeuses sur le bois et attendait comme attendait son maître, comme le printemps attendait que ce fût l'été.

Tantin, de son côté, ne se montrait pas pressé: il avait confiance, il était sûr que la besogne, une fois entamée, ne chômerait plus. L'affaire était d'en finir avec les clous et la peinture du bachot à Moya, l'hôtelier; et, avec Fré D'siré on pouvait à la rigueur savoir quand une chose était commencée, on ne savait jamais quand elle finirait. Tantin Rétu trouvait qu'ainsi la vie était bonne. Il continuait à verser ses arrosoirs dans ses sabots; il fumait ses vingt pipes par jour; et comme il avait trouvé l'autre soir une pauvre petite chienne errante à sa porte, il l'avait adoptée et l'habituait à marcher derrière ses talons.

[Illustration: AH! QUEL VILAIN MOT, M'SIEU TANTIN (P. 14).]

Si elle était venue par la grande route ou par les sentiers de la montagne, personne n'aurait pu le dire. Tantin, en rentrant, l'avait aperçue, couchée sur son seuil. Jamais ça ne lui était arrivé d'être attendu par quelqu'un, bête ou créature; et pour la première fois de sa vie il avait eu l'émotion de se sentir bon à quelque chose. La chienne, avec des yeux humbles et frais, l'avait regardé en agitant la queue. Elle avait le dos et les côtes en cerceau: il lui avait fait une place près de son lit dans la maison. Et au bout de deux jours il l'avait appelée Finette.

Finette à présent ne le quittait plus. Elle semblait, en ayant perdu tant d'autres, craindre de perdre à son tour celui-là. Et il lui parlait; elle le regardait de ses prunelles humides en agitant son bout de queue; tous deux se comprenaient. Sa venue, d'abord, avait agité les autres chiens de la marine. Ils étaient deux, le petit spitz de la vieille Hollemechette, sournois, museur et rusé, et le fox à trente-six pères des Moya, faraud et rageur, avec une tache d'encre comme de grosses bésicles autour des yeux. Très vite, d'ailleurs, l'un et l'autre s'étaient montrés bienveillants.

Noémie Larciel, de la terrasse de la _Truite d'or_ où, en petite robe rose, elle se posait entre deux envolées vers la montagne, s'amusait beaucoup de cette animation du port. Tantin quelquefois, ses arrosoirs au bout des bras, se plantait près de la bâche, salivant sur sa pipe, et d'une voix mouillée disait avec un clin d'œil:

--Alle est eun' miette carnassière... Pour sûr qu'alle l'est. Mais les bêtes, ça n'a pas de raison, pas vrai, moiselle?...

Noémie n'avait pas compris tout de suite.

--Carnassière?

Alors, retirant sa pipe de sa barbe, la bouche écarquée, sa grande bouche de brochet, il lui avait expliqué.

--Ben sûr, carnassière.

--Ah! quel vilain mot, m'sieu Tantin!

--J' dis pas non, mais voilà, ça s' dit. J' dis point autrement que les autres y disent.

Et il l'admirait rebrousser, de sa petite main aux doigts d'enfant, le jaune poil rêche de la chienne. Il en avait bon au cœur.

Noémie tout de suite était devenue le rire frais de l'hôtellerie. C'était le temps du chômage pour les Moya: il ne venait un peu de monde qu'à la saison des prunes, et plus tard aux mois de la chasse. Quelquefois quelqu'un entrait prendre une chope au comptoir et puis ressortait. Le soir seulement on était une tablée de six à huit, buvant du péquet et jouant aux cartes, dans le grand silence du village. Fauche, le grand Cortise, Bellaire étaient des habitués. La veillée se prolongeait à abattre du poing les cartes sur la table. A minuit Bellaire se levait. M. Fauche et Cortise demeuraient les derniers. Et tout de même à la fin le grand Cortise à son tour, droit dans ses guêtres, détalait.

Noémie, dans un demi-sommeil, l'entendait de sa grosse voix ronflante chanter sur la route: quand celle-ci montait, la voix montait avec elle, et puis, après un petit temps, la route tournait. Un pas qui battait la marine, une porte qui se fermait: c'était Jean Fauche qui à son tour rentrait.

Cortise était un vrai gars de la montagne, chassant, tendant aux grives, coupant lui-même son bois. Il habitait devant le fleuve, à une demi-heure de la _Truite d'or_, un petit chalet qu'il s'était construit à mi-côte. Il avait sa barque à l'eau comme M. Fauche. C'étaient, en somme, des heureux de la terre.

Cependant Jean Fauche était plus simple que Cortise. Celui-là, avec son dandinement, sa grosse vie bruyante, ses éclats de voix et ses grands gestes, avait un air suffisant et luron qui déplaisait à Noémie. Personne ne montait au chalet qui n'en descendît la tête à l'envers, tapé par ses bourgognes et ses petits moselles. Noémie ne lui pardonnait pas d'avoir, un jour qu'elle passait, poussé le coude à M. Fauche en claquant de la langue. Celui-ci, au contraire, réservé, les yeux doux, un peu en dedans, comme on disait, lui inspirait de la confiance. D'ailleurs, il s'apprivoisait; à l'heure de l'arrosée, ses manches de chemise gondolant au vent du matin, il levait la tête par-dessus la haie et lui tirait son coup de chapeau. Une fois elle avait répondu:

--Bonjour, m'sieu Fauche.

C'était un commencement de connaissance. La vieille Hollemechette estimait qu'il pourrait bien s'en suivre quelque chose. On était libre de ne pas penser comme elle.

VII

Noémie maintenant savait par Tantin que cet ours de M. Fauche après tout était un brave cœur. En le prenant à son service, il lui avait acheté un lopin de terre avec une petite maison. Tantin, dans ce pays de rocs, avait été carrier: un éboulement lui avait cassé les reins; il n'y avait pas d'autres raisons; et il répétait:

--Ça c'est un homme! Y en a pas comme ça! Pour sûr, en a pu!

[Illustration: TIENS, M'SIEUR FAUCHE, VOUS VOILA DONC? DIT-ELLE (P. 18).]

Dans sa ferveur, encore une fois, il renversait son arrosoir dans ses sabots.

Tout de même Noémie restait un peu troublée. L'autre fois, la vieille Hollemechette lui avait révélé que ce n'était pas pour rien que M. Fauche partait tous les quinze jours pour la ville, avec sa sacoche et son panier de poissons.

--Ce qu'i va-t-i faire à la ville, c'est point moi qui vous le dira, et pour sûr, i vous le dira point non plus.

Cette commère de Hollemechette avait eu alors un gloussement comme une poule qui a laissé tomber son œuf.

On ne savait plus depuis combien de temps elle habitait sa maison du bord de l'eau, à dix mètres au-dessus de Jean Fauche. Le bon Dieu de l'église était moins vieux qu'elle; et elle vivait là, seulette, sarclant son jardin, nettoyant son carreau, une cendrinette par-dessus ses cheveux, aux écoutes du bruit qui venait des ménages.

Noémie n'aurait jamais cru qu'un homme pût avoir une vie à la fois plus dissimulée et plus franche. Il se levait à trois heures, détachait sa barque, allait jeter la ligne aux endroits où il avait amorcé la veille ou bien il partait relever ses nasses et ses verveux. Le soleil n'était pas levé, le matin frisquet lui coulait dans le sang comme du lait. Il goûtait là une sensation qu'ignoraient les pauvres diables harassés des labeurs de la veille et pour qui le sommeil est toujours trop court. Le brouillard remontait, une petite chaleur passait et M. Fauche rentrait amarrer sa barque, comme un homme qui a gagné sa journée. Après cela, il ne lui restait plus qu'à arroser ses parcs et à regarder passer les bateaux. Quelquefois, dans l'après-midi, on le voyait enfiler la route et marcher jusqu'au chalet du grand Cortise. Ils ne manquaient pas de sujets d'amusement. On vidait des bouteilles, au frais sous la tonnelle épaulée au mur en moellons de la terrasse. De là, la vue s'étendait au large, jusqu'aux îles: ils riaient des pauvres petits pêcheurs assis sur la berge et qui, après des heures, finissaient par attraper un grévis. Ceux-là ne payaient pas licence: ils ne possédaient pas de sûrs engins, achetés bon prix chez le marchand. Les barbeaux, les chevennes, les brochets avec leur rire aux dents de scie venaient à un pas les narguer. Et l'un et l'autre, grands draîneurs de poissons, se racontaient leur pêche du matin. Tous deux par habitude trichaient un peu sur le poids. Il y avait là aussi à quelques brasses du chalet, un grand fond où, à la chauffe de l'après-midi, ils aimaient tirer leur coupe. L'eau verte frangeait leur nage, soyeuse, berçante et lourde. Tout le fleuve roulait sur leurs plongées. Ils fendaient les nuages d'argent, les chevelures vertes des monts, l'énorme criblée de soleil qui piquetait le fleuve d'un frétillement d'ablettes. Après des heures à jouer comme des marsouins, enfin ils remontaient se sécher, échoués dans les joncs de la rive. On pouvait dire que c'étaient là de pleines journées de fainéants.

Noémie estima que de ce train-là, M. Fauche ne devait pas faire beaucoup de peinture. Et c'était la vérité: M. Fauche, comme Fré D'siré avec son mât, était toujours sur le point de commencer quelque chose. Et puis il attendait au lendemain: ensuite arrivait le samedi. Hollemechette invariablement était sur le pas de sa porte quand Jean Fauche, avec sa sacoche et sa bourriche à poissons, partait pour la ville.

VIII

Il était bien huit heures quand, ce matin-là, Noémie descendit prendre sous la tente son café du matin. Elle s'était beaucoup fatiguée la veille à courir dans la montagne: elle avait été cueillir pour son herbier des euphorbes et des sceaux de Salomon à la lisière d'un bois, très loin. Les brassées d'éthuses, de jacobées, d'anthémis, de centaurées et de sauges qu'elle avait rapportées parfumaient sauvagement la salle à manger de la _Truite d'or_.

Madame Moya, très grosse, les bras nus, ses poings aux hanches, guettait sur le pas de la porte la rentrée de son mari qui était parti s'approvisionner à la ville. Moya était de ceux de qui l'on peut dire qu'une fois sortis, on ne sait pas quand ils rentreront.

[Illustration: AU REVOIR, M. FAUCHE... BIEN DU PLAISIR (P. 19).]

--Ah! mamzelle Noémie, fit-elle, c'est-y pas de quoi vous tourner les sangs? Moya est parti à la montée du premier train du matin et y a pas d'apparence qu'y revienne avant le train d'onze heures. Sûrement il est quéque part à boire des chopes à la ville ou à regarder pêcher les gens par-dessus les ponts. C'est-y pas un malheur? D'autant que j'ai à ce midi M. Cortise et ses amis à dîner.

Elle cligna de l'œil.

--C'est pas M. Fauche qui manquerait sa rentrée du lundi; je l'ai vu passer à t'à l'heure. J' sais pas pourquoi on lui en veut, à c't'homme: ses affaires sont pas les nôtres, pas vrai?

--Et M. Fauche est de la partie, madame Moya?

--Pour sûr. M. Cortise et lui, c'est comme l'ongle avec le pouce.

Noémie finit de tremper ses dernières mouillettes. Justement passait Tantin avec ses arrosoirs, traînant Finette derrière ses sabots; le fox et le spitz venaient ensuite. Jamais la marine n'avait déployé plus d'activité. Le sourd tapait des coups de brosse dans la panse de la barque. La pointe d'un grand nuage blanc arrivait voir au-dessus de la montagne d'en face.

--Bonjour, m'sieu Tantin! Déjà au travail?

--Bé, dame! L' bon Dieu nous a mis pour ça sur la terre. Et tout d' même, c'est cor' pas nous qui l'avons le plus dur.

Il joignit ses mains en cornet et cria à Fré D'siré:

--Hé! D'siré! C'est-y point vrai que ça n'est pas nous qui l'avons le plus dur.

D'un grand geste, l'autre brandissait sa brosse:

--N' dirais point ça si tu travaillais comme moi, feignant!

Noémie prit une tranche de pain et se dirigea vers le fleuve. Chez M. Fauche, les rideaux battaient au vent dans le carré de la fenêtre ouverte. Une bonne paix fraîche venait des chambres. La vieille servante Manette, le dos en boule, balayait le vestibule, roulant les petits tas de poussière au jardin.

Noémie s'avança à la pointe de l'embarcadère où abordait le passeur et se mit à émietter du pain. Tous les petits poissons, avec leurs bouches carrées, pointaient du fond; elles s'ouvraient roses et claires, comme des fleurs; et chacun donnait un coup au pain qui descendait et remontait. A la fin un gros poisson d'une goulée l'avala. Et une bulle d'air crevait à la surface, au centre d'une infinité de petits cercles comme un jeu de bagues. Le soleil déjà était haut; l'ombre se reculait de l'autre côté de la montagne. On voyait sous l'eau comme au fond d'une âme.

IX

Une bouffée de tabac tout à coup tournoya, parfuma l'air derrière elle. Elle se retourna; c'était Jean Fauche qui était sorti de sa maison et à pas légers dans ses pantoufles, venait jusqu'au débarcadère.

--Tiens, m'sieur Fauche, vous voilà donc rentré? disait-elle.

Il la regarda de côté comme si elle aussi allait avoir le rire sournois des femmes qui sur le seuil des portes, faisaient danser leur savate au bout de l'orteil quand, rentrant de la ville, il passait dans les ruelles.

Il fut surpris de la voir toute sérieuse, les yeux posés droits sur les siens avec honnêteté. Il tira sur sa pipe; il était un peu gêné, les paupières plissées, et maintenant il avuait vers l'autre rive.

--Bien oui... On va, on revient, dit-il.

Il parlait comme un homme qui n'attache pas plus d'importance à la réponse qu'à la question.

Le grand silence bleu du matin les enveloppait; une voix dans la montagne semblait descendre du ciel. Chez Hollemechette la pendule sonna dix coups.

Il eût bien voulu lui dire quelque chose à son tour, mais il ne trouvait pas les mots. Il regardait monter du fond les goujons qui arrivaient piquer au pain. Comme elle se penchait un peu, la clarté rose de son visage sous le grand chapeau de paille tremblait en longs vermicelles dans l'eau. Le frétillement d'argent des poissons ensuite glissait sur son image, et ressemblait au rire de ses dents. Après tout mieux valait peut-être se taire: il n'aimait bavarder qu'avec son ami Cortise. Celui-là, d'ailleurs, savait parler pour trois.

M. Fauche serait resté ainsi longtemps à observer le manège des poissons si tout de même à la longue il ne s'était senti devenir ridicule. Une onde de sang lui courut sous la peau. Il retira sa pipe de sa bouche.

--Ça ferait déjà une friture, dit-il enfin, en riant timidement.

D'un tour de bras, elle jetait très loin un dernier morceau de croûte, et elle disait:

--Oh! moi, je n'aurais pas le courage. C'est bien trop joli en vie.

La croûte plongea.

--C'est un chevenne, fit Jean Fauche, je reconnais la touche. Mais le pain, ça n'est pas de son goût. Lui faut de l'avoine, du sang caillé ou du fruit, n'importe quel fruit, cerise, groseille, raisin.

Maintenant il ne tarissait plus: il aurait discouru pendant des heures sur les diverses manières de capturer le poisson. Il amorçait avec du pain de chènevis s'il s'agissait du barbeau. Mais tout de même le barbeau est têtu: à l'arrière-saison, quand l'eau se froidit, il ne mord plus au chènevis: alors le ver est préférable. Le goujon, lui, se pêche sur fin gravier à 50 ou 60 centimètres d'eau. On gratte un peu le gravier. C'est des vers aussi qu'il lui faut.

Quant au brochet, on l'amorce au poisson mort; on descend au milieu du fleuve; on tape à droite et à gauche. Le brochet a des yeux d'homme pour voir au-dessus de l'eau. Il faut lui donner confiance, pas de ligne trop grosse, un fin crin marin, ou un fil de cuivre mou, bien recuit. Une fois, par un temps de grand vent, il en avait pris un de vingt-cinq livres. Il avait déroulé trente mètres de ligne. Pendant plus d'une heure il avait dû travailler à l'amuser et à le flatter pour le noyer.

--Noyer le poisson? fit Noémie.

[Illustration: LA LESSIVE FRAICHE TOUTE AZURÉE DE CIEL (P. 22).]

--Ça se dit. On noie le poisson à force de le lasser. Mais allez! il sait se défendre: c'est une vraie lutte à qui aura le dernier mot. Et quelquefois c'est le pêcheur qui se noie... Il y a là-dessus des histoires. Tout le monde vous contera celle de Jean le Châlé, le plus vieux pêcheur du pays et qui connaissait tous les tours. Le Châlé n'avait jamais moins de cent livres de poisson dans sa bannette. Il se levait à trois heures du matin l'été, au petit jour l'hiver; y avait personne pour attraper comme lui des brochets. Eh bien! une fois, c'est le brochet qui a tiré le plus fort. On a vu au matin la barque filer à la dérive. Quand on repêcha le Châlé dans la journée, il était enficelé dans ses trente mètres de ligne.

Noémie l'écoutait parler, les sourcils hauts.

--M. Fauche, dit-elle singulièrement, est-ce que le vieux Châlé aussi allait porter son poisson à la ville dans un petit panier?

Elle était sans ironie; un pli lui fronçait les sourcils, une légère ride d'impatience, comme si elle se vengeait d'avoir été jouée par lui.

--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.

--Parce qu'alors il y a peut-être quelqu'un qui l'aura regretté.

Elle partit en sautant sur un pied, puis sur l'autre. Sa robe rose se gonflait comme un petit nuage au matin. Son chapeau de paille lui était tombé dans la nuque, rond comme un soleil. Quand elle fut un peu loin, elle se retourna et cria dans ses mains, en traînant la voix.

--Au revoir, monsieur Fauche... Bien du plaisir.

Elle avait une grâce gamine et envolée de petite fille en vacances. Son rire sonnait la gaîté du merle dans les pommiers.

Et, à son tour, avec la main, il la saluait, ennuyé que la vieille Hollemechette se fût avancée sur sa porte pour mieux les voir l'un et l'autre. «Quelle sotte idée j'ai eue de lui envoyer des roses, songeait-il. A présent elle se moque de moi.»

Il remonta vers sa maison et comme là-haut il ouvrait la fenêtre de son atelier, il entendit la petite chanson qu'elle chantait en tournoyant aux lacets de la montagne. Il ne comprenait pas les paroles de la chanson.

X

Cette bonne âme simple de Noémie avait une grâce de nature à laquelle on ne résistait pas. Les gens tout de suite l'avaient aimée comme une enfant du pays. Ah! elle n'était pas fière, celle-là! Et brave donc, et honnête! Tout le monde maintenant savait que les médecins l'avaient envoyée dans la montagne pour se remettre d'une grave anémie.

Si du moins elle avait pu emmener sa petite classe de la ville pour courir ensemble les bois! C'est ça surtout qui la tourmentait! Elle leur aurait appris les essences, la germination, la vie des bêtes. Avec de la couture, des notions ménagères et de la sagesse, il n'en fallait pas plus pour faire de bonnes femmes. Noémie exprimait là des idées qui n'avaient rien de commun avec la pédagogie. C'était une petite tête personnelle et volontaire et elle la portait droite sur ses épaules, aussi haut qu'elle pouvait.

Il arriva que tout de même, au bout de la troisième semaine, elle eut une petite classe qu'elle s'était faite avec les petits garçons et les petites filles d'en haut qui n'en avaient pas.

Ils avaient poussé là comme la graine des terrains incultes, au hasard du vent et de la vie. Les parents disaient qu'après tout eux-mêmes avaient bien vécu sans savoir signer autrement que d'une croix les papiers que leur apportait le garde champêtre. Et pour ce qui était de chiffrer, ils taillaient des encoches dans un bâton: le compte se faisait aussi bien qu'avec de la craie sur une ardoise.

C'étaient surtout les carriers d'un hameau à mi-côte, perdu derrière un bois de seigneur, qui raisonnaient ainsi. La vie leur était rude: ils habitaient sous des toits de chaume, avec un petit champ conquis sur le schiste et qui leur donnait des fèves et des pommes de terre.

Noémie tous les matins montait jusqu'au hameau. Elle frappait dans ses mains et de derrière les haies, à petits talonnements de pieds nus, il sortait des enfants à la file comme les gorets roses que le pastoureau mène à la pâture. Cela s'était fait à petites fois, en causant avec les mères: les fèves non plus ne poussaient pas tout d'un coup.

Une, deux, une, deux, tous les petits pieds ensemble battaient le sol; et en bande on partait pour la lisière du bois. Ensuite elle les asseyait sur un rang, les mains aux genoux, et elle leur contait des histoires, leur apprenait à compter jusqu'à vingt. Elle leur enseignait aussi qu'il fallait aimer l'oiseau qui mange les mouches, le chat qui prend les souris, le chien qui est le compagnon de l'homme.

C'étaient là, après tout, des choses un peu nouvelles pour ces petites têtes sauvages aux yeux noirs comme des baies de prunellier. Quelquefois elle disait, comme à l'école là-bas:

--Que celui-là qui a compris lève la main.

Et elle levait elle-même la main.

Presque toujours les filles avaient compris avant les garçons, plus lourds et distraits, regardant bouger des proies dans le taillis.

Il fallait voir comme elles étaient toutes là, le cœur tendu et la bouche ouverte, avec un feu dans leur prunelle ronde. Toutes les petites mains sales se levaient à la fois comme les oisillons au bord du nid lèvent leur bec jaune quand la mère oiselle leur apporte la becquée.

Noémie s'était prise de bonne amitié pour ces petites pauvres qui sentaient la bruyère et la fumée des âtres. C'étaient aussi de petites pauvres que se composait sa classe à la ville, mais elles n'avaient pas, comme celles-ci, l'air libre de la montagne: elles inclinaient sur l'épaule de pâles visages de souffrance. Elles lui en étaient d'autant plus chères. Il avait vraiment fallu l'ordre des médecins pour qu'elle se décidât à les quitter. Et elle se rappelait le jour, où elle leur annonça qu'elle allait être momentanément remplacée par une autre maîtresse. Elles se pendaient à sa robe, lui baisaient voracement les mains en pleurant et criant comme si jamais elle n'eût dû revenir. Ah! la bonne et tendre humanité que celle qui, pour avoir le courage de vivre, ne possède que son cœur!

[Illustration: IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE (P. 24).]