Part 8
Noémie s'était mise à marcher devant elle par les sentiers entre les jardins. Tout le monde était parti pour l'église: il n'y avait plus derrière les haies que de vieux hommes en bras de chemise assis près des ruches ou de vieilles femmes qui marmottaient les prières de l'office en pelant des pommes de terre, une bannette entre les genoux. Le chat, avec sa barre d'or aux prunelles, n'avait pas l'air de regarder s'abattre les jeunes pigeons blancs sur les grains d'avoine. Les pigeons, en gonflant leur jabot, jouaient du tambour sur les toits. Que tout cela était bon! Le cœur des pommes commençait à rondir par-dessus les têtes bleues des choux. L'ombre sur le soleil des pignons faisait un geste de bénédiction.
Cependant Noémie de nouveau se sentait reprise par ses idées. Elle n'avait pas dit ce matin-là: «Plus haut!» comme les autres jours. Elle s'était levée avec une âme dolente, une âme de petits chemins bas zigzaguant sous la brouée. Et maintenant, pas à pas, elle gagnait la fontaine, comme les gens appelaient le pan de roche d'où sourdait une eau claire.
Elle demeura là, immobile, les mains sur les genoux. L'onde à menus bouillons d'argent roulait entre les pierres. Un crépuscule vert tombait de deux noyers énormes.
Noémie contemplait le miracle éternel de la petite source: on l'avait toujours connue, descendant du plateau et sans jamais s'arrêter, continuant à verser son petit flot. Le lieu était religieux comme un baptistère dans une église: les anciens hommes étaient venus là avec les vases sacrés comme les femmes allaient encore là remplir leurs seaux. C'était simple et inexplicable à l'égal d'un mystère. Le bon Dieu des campagnes regardait à travers les hauts croisillons des rameaux. Le ciel avait l'air d'un vitrail entre le vert lumineux des feuilles. Et à petites fois sans trêve, avec un bruit rythmé comme la musique même du sang de la terre, coulait le filet d'eau.
Les racines de l'être frémirent en Noémie; la vie des âges passa, la transmission indéfinie des puissances humaines. Comme la petite onde, elle venait, elle aussi, d'un lointain obscur où des jeunes filles, des fiancées s'étaient penchées sur les sources profondes, tâchant de conjecturer leur destin. Rien n'avait pu arrêter la vie des races; rien n'avait pu avoir raison de la petite onde intérieure. Si un roi était venu là et avait voulu refouler le flot monté du cœur de la terre, est-ce que tout de même cette force incompressible de l'eau ne se serait pas fait jour d'un autre côté?
Noémie trembla. Elle sentit que, par une pente naturelle, sa pensée l'entraînait. Elle se rappela le mot de Jean Fauche: «Comme va le ruisseau...» Elle compléta mentalement: «Comme vont les ondes de la vie, comme va l'élan des âmes...» Une seconde, sa vie s'arrêta: elle souffrait une peine vive. La vérité fut plus forte... Et si, par exemple, c'est le flot des charités fraternelles qui jaillit du cœur de l'homme, existe-t-il quelqu'un au monde qui puisse dire qu'il en fera dévier le cours?
Jean Fauche, pourtant, lui avait dit si doucement:
--Voulez-vous être ma femme?
Mais, en disant cela, c'était comme s'il avait dit:
--Noémie, vous et moi serons seuls ensemble sur la terre désormais avec les enfants que nous aurons l'un de l'autre.
Sa gorge frémissante entre ses mains, elle sentait que sa vie était restée là-bas où il y avait d'autres vies auxquelles elle était nécessaire. La source profonde dans son cœur grésilla, sanglota. Il sembla que Juliette, Adèle, Constance, et les autres venaient à la fontaine et pleuraient de grosses larmes. Et elle aussi maintenant savait qu'il n'y aurait jamais personne, ni Jean Fauche ni un autre, pour avoir raison de cette force incompressible de la petite onde éternelle.
Elle n'était pas triste et elle n'était plus seule. Une humanité l'entourait, sa vraie famille à elle qui avait été mise au monde pour aimer maternellement celles qui n'avaient pas connu la tendresse. Encore une fois Jean Fauche aurait pu dire: «Comme va le ruisseau...» L'eau suivait sa pente: elle descendait de la montagne et courait se perdre dans la vallée.
Elle fut soudain décidée. Elle rentra à l'hôtel, appela la grosse hôtelière:
--Ecoutez, mâme Moya, il ne faut le dire à personne, mais je m'en vais demain, je dois m'en aller. Gardez-moi le secret jusque-là, faites cela pour moi.
La bonne femme avait les yeux humides.
--Allez! fit Noémie, je pleurerai bien plus que vous, mais je dois partir, il le faut. Plus tard, je reviendrai, oui, quand je serai plus vieille, on sait pas. C'est ça qui sera une joie de nous revoir!
Courageusement elle lui mentait. Elle monta à sa chambre, ficela ses bottes d'herbes, rangea ses petites robes au fond du coffre par-dessus ses livres. Et elle avait fermé la fenêtre: elle ne voulait plus regarder le fleuve où si souvent elle avait aperçu Jean Fauche pêchant dans son bateau.
Mais le lendemain, réveillée au petit jour, elle fit jouer la targette et se pencha pour voir une dernière fois la maison qui aurait pu être la sienne. Les volets étaient clos; des grappes de roses mouillées ressemblaient à de gros cœurs lourds d'avoir pleuré. Il lui sembla que Jean Fauche allait ouvrir la porte et descendre faire le tour de son jardin en fumant sa pipe, comme il le faisait tous les matins avant de partir avec sa barque. Et puis il levait la tête et la tenait un peu renversée sur l'épaule en regardant si le petit rideau ne s'agitait pas.
--Allons, du courage!
Elle entendit Moya et sa femme qui, à pieds nus, marchaient dans la chambre au-dessus. Bientôt l'arome chaud du café monta par l'escalier. Toute habillée, son chapeau sur la tête, elle descendit déjeuner. Madame Moya toujours avançait l'assiette aux beurrées.
--Voyons, mangez donc... C'est du pur froment et j'ai mis six œufs dans la pâte. Vous n'en aurez pas toujours du comme ça là-bas...
--Allez, je vous crois, mais tout de même merci, non, ça ne passerait pas.
Elle s'efforçait d'être gaie, un rire tremblait à ses lèvres. Constamment elle regardait la pendule, pensait:
--Nos trains se croiseront.
Les trois jours étaient expirés: son Jean allait rentrer au moment où pour toujours elle s'en allait. Quelle chose triste c'était là!
Son âme un instant la quitta: elle vécut les heures brèves, de nature. Elle avait eu son roman, comme les élues. Pauvre et fragile roman! C'était hier, cela semblait si lointain déjà. Et elle repartait comme elle était venue. La vie à jamais les séparait.
La demie après six sonna. Elle embrassa longtemps la bonne madame Moya comme si du même coup elle eût embrassé tous ceux qui avaient été mêlés à sa vie pendant les deux mois qu'elle avait passés au village. Maintenant le cœur lui manquait: elle n'avait plus la force de s'en aller, toute molle, les jambes fauchées.
--Ah! Mame Moya! Madame Moya!
Mais Moya l'attendait sur la porte avec les paquets, les cartons et le coffre qu'il avait voulu porter lui-même. La marine commençait à s'agiter, comme à chaque rentrée de M. Fauche. Fré D'siré venait d'allumer sa pipe et tapait sur un clou. Tantin, remonté du fleuve avec ses deux arrosoirs, allumait la sienne et contemplait le clou. Noémie put se jeter dans la ruelle sans être vue.
Ils passèrent devant le cimetière: Moya allait un peu en avant de son large pas. Elle regarda par-dessus le mur la tombe de cette autre Noémie qui lui avait fait désirer d'avoir là aussi, à l'ombre de l'église, une petite croix contre laquelle une bonne âme comme elle un jour aurait lu qu'elle était morte très vieille, regrettée de ses enfants et petits-enfants. La sienne, si jamais elle en avait une, resterait perdue parmi la cohue des petites croix anonymes, dans la tristesse des banlieues.
Elle était redevenue maîtresse de ses mouvements: elle jouissait de se sentir le cœur calme. La mort n'éveillait point de tristesse en elle.
Le train entrait en gare quand ils arrivèrent. Moya lui monta ses paquets, et ensuite, tandis que la locomotive soufflait, il demeurait sur le quai un instant, reniflant dans sa moustache.
--Vous aurez beau temps, mam'zelle Noémie.
--Oui... Et pourtant j'aurais préféré la pluie.
Le train patina. Il agita son chapeau en l'air: elle le salua de la main. Elle était seule dans le compartiment. Elle se tint penchée un peu de temps à la portière, tâchant d'embrasser dans un dernier regard la montagne, le bois, l'église, la petite maison sous les roses. Jean Fauche aussi, le premier jour qu'il l'avait vue, s'était penché pour la regarder plus longtemps. C'était elle alors qui venait, tandis que lui, partait. Arriver, partir, toute leur vie avait tenu entre ces deux mots.
Le train s'engouffra dans un tunnel. Fini, c'était fini, comme un rêve! Jamais plus elle ne reviendrait là! Quant à Jean Fauche, il se consolerait près de son enfant et qui sait? peut-être un jour il en viendrait une autre qu'il aimerait comme il avait aimé la première, comme il l'avait aimée, elle.
Alors son cœur se déchira: elle fut prise d'une crise horrible de sanglots:
--Jean! mon Jean!
Le train déboucha près du fleuve. Dans le brouillard lilas, de vieux hommes pêchaient. Un bateau quittait l'écluse, halé par des chevaux. Des enfants tâchaient de saisir avec les mains les flocons de fumée crachés par la locomotive. Un or léger blondissait les peupliers au bord des routes. Dans la montagne, des maisons pamprées de vignes riaient par leurs fenêtres ouvertes. Tout d'une fois, le soleil déborda par-dessus la crête du versant et emplit la vallée. Puis le garde criait le nom d'une station. Une dame monta.
Noémie très vite tamponnait ses yeux, et se reprenant:
--Voyons, voyons, mademoiselle Noémie Larciel... disait-elle.
[Illustration: COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).]
LA MAISON QUI DORT
I
Dans le grand silence matinal, il entendit sonner l'horloge du vestibule, un son discret, voilé, comme assourdi du regret d'avoir à rappeler le temps dans une maison où le temps comptait si peu.
«Six heures! ils sont déjà tous au travail», songea-t-il avec un réel chagrin.
C'était, dans cette petite ville aux maisons comme des joujoux peints, un logis d'heureuses gens, clair, vernissé et chaud, un vrai œuf de Pâques en ouate et en sucre. Comme tout le monde dans le quartier se levait tard, les fumées ménagères étaient lentes à monter des toits. Discrètement ensuite, les portes s'ouvraient pour la petite promenade des chiens; ils étaient bien élevés et couraient tout de suite au ruisseau, sans aboyer. On était là comme en paradis, avec des rêves doux sous la couette. Même, les jours de marché, les maraîchers faisaient un détour pour ne pas déranger le sommeil des habitants: ils entraient par l'ancienne porte des remparts, longeaient la distillerie de Pietersen en Zoon, passaient par la grand'rue, puis débouchaient sous le jaquemart du beffroi, devant les halles.
«Poucke dort dans une corbeille ouatée, pensa encore le bon M. Jasper Joost, mais eux ont passé la nuit sur des grabats misérables, dans des logis sans feu. S'il y avait une justice, ce serait à nous, les riches, à souffrir un peu à leur place.»
C'était une chose qui lui était venue il y a près d'un an, comme il vient des petites plantes vertes sur l'eau. Et Dieu sait si la maison, la coite et benoîte maison en avait été troublée! Vingt fois il avait promis à sa femme de s'amender; c'était une si douce et si tendre petite femme! Il fallait vraiment avoir l'âme endurcie pour lui faire de la peine. Mais voilà, c'était entré chez Jasper et maintenant cela ne voulait plus sortir.
Il retira lentement la jambe gauche de dessous l'édredon; la droite en même temps évitait le contact de Josina. Selon le patriarcal usage, ils partageaient fidèlement la même couche, un grand lit recourbé, ample comme un carrosse, avec l'allégorie, sur les panneaux, d'une couple de petits amours joufflus tenant le flambeau d'hyménée. C'était un don de la mère de Mme Joost; elle leur avait remis aussi l'acquit du peintre, un vieux maître à dessiner des écoles de la ville qui, moyennant une somme d'argent et une cuvelle de beurre, s'était chargé des quatre peintures. La chair rose des Amours, d'un ton un peu frêle, s'était partiellement dégradée; mais les torches continuaient à brûler d'un vermillon intégral, comme un symbole de leur affection sans nuages.
Un laborieux effort enfin extirpa des draps, trop bien rentrés, l'orteil du pied gauche. Celui-ci palpa la couche d'air légèrement réfrigéré de la chambre où, pendant le jour seulement, entraient les souffles chauds du calorifère. Une petite peur lâche du froid un instant le laissait hésitant; la quarantaine, non moins qu'un durable bien-être, l'avait rendu douillet. Mais encore une fois il pensa au port là-bas, où maintenant les plus heureux déchargeaient les bateaux, passant et repassant par la passerelle glissante, des sacs de charbon aux épaules, où les autres, les sans-travail et sans-paye, le nez rouge et les mains dans les poches, tassés l'un contre l'autre comme des moutons, battaient la semelle contre un sol gelé.
A cette idée, le bon Jasper Joost résolument allongea toute la jambe; d'une secousse ensuite, il coula ses reins jusqu'au bord du lit.
Josina, sentant refluer insolitement les molles et élastiques laines du matelas, étendit la main, mais si faiblement, si languissamment! En minutes lentes, lourdes, subitement, la demie s'ébruita, métallique, de la caisse de l'horloge. Oh! comme il se mettait alors à soupirer! Chaque fois, c'était pour lui le même regret d'avoir à déjouer la confiance de son aimable femme. Les sommeils de celle-ci heureusement étaient comme des naufrages: la vague tôt se refermait sur ses éveils furtifs; elle replongeait en l'immense et total vertige du dormir, comme coulée bas en une petite mort heureuse. Cependant, là-bas, dans les chantiers, les maillets tapaient dans le plein du bois; les bons garçons ne savaient pas quels verrous, plus durs à ouvrir que des serrures de prison, sont les bras d'une femme.
Du bout du pied, Jasper put enfin frôler les touffes pileuses de la peau d'ours: du talon il prit son point d'appui. Hélas! des bruits déjà circulaient par les escaliers; des pas, comme en rêve, refoulaient le silence vers leur chambre, ce dernier refuge de la paix muette de la maison, ce havre de torpeur où la vie, avant d'ouvrir ses voiles, encore un instant se raccrochait aux amarres du sommeil. Jasper Joost entendit la voix étouffée des servantes, messagères de la vie.
[Illustration: IL CRAIGNIT D'AVOIR PARLÉ TOUT HAUT (P. 67).]
A peine une clarté transparaissait à travers les doubles stores, comme le petit feu sourd d'une veilleuse derrière un écran. A tâtons il s'appliqua à ne pas heurter le corbillon de Poucke et, étant allé à la fenêtre, il vit une petite solitude vierge, feutrée de neige, à travers le givre léger qui guipurait les vitres. Un peu à droite, un saule, par-dessus une clôture, ressemblait à la pluie d'un jet d'eau filigrané par le gel. C'était très doux et immatériel comme, en mai, la floraison d'un champ de tulipes blanches, à Haarlem. Mais encore une fois, M. Jasper repensait à cette chair d'humanité qui, sur les rives du fleuve, peinait dans le matin glacé. «Oh! qu'ils sont malheureux! songeait-il. L'onglée leur déchire les doigts comme des épines; ils traînent des pieds morts dans leurs sabots!» Il craignit d'avoir parlé tout haut, soudain transi de peur, son gilet dans ses mains figées. Le rythme d'un souffle égal montait du rebord des draps où s'évasait, au bout du pelotonnement de son quiet sommeil, la bouche en cœur de pomme de la grosse petite dame. Il respira, ouvrit, avec quelles précautions! la porte, et seulement sur le palier, passa les manches de sa jaquette.
Un larmoiement de jour, filtré par le lanterneau le long de la rampe de chêne ciré, s'égouttait sur le velours ras du tapis des marches. Du sommeil d'honnêtes gens restait blotti dans les angles et modelait la sage Minerve en sa niche, au tournant de l'escalier; c'était un legs de mynheer Douwe, le père de Mme Josina, «pharmacien de son vivant,» ainsi qu'elle-même disait en évoquant l'officine de son enfance, froide et luisante comme une salle de bains. Une seconde il éprouva le regret subtil de la bonne nuit encore attardée sous les plafonds. Une voix en lui l'objurguait: «Rentre donc, pauvre fol, regagne l'édredon sous lequel Josina, ta bonne petite femme en sucre, si confiante, si heureuse, dégage un si enviable calorique!»
Mais surtout l'arôme du café, volatilisé de la cuisine, manqua l'amollir. Café, baume suave et nerveux! cordial du monde! joie et stimulant du déjeuner matinal! Aussitôt il eut un remords: est-ce qu'ils déjeunaient là-bas? est-ce déjeuner que de casser à coups de dents un croûton fossile, qu'on poivre d'une gorgée de genièvre frelaté? Déjà, en bas, la table était mise: sur le napperon festonné, fleuri de broderies délicates, les trois fromages coiffés de leurs cloches, les deux tasses à lettrines d'or, la panetière en paille tressée, les argenteries bleuies de reflets froids et dans les petites bouteilles de cristal les cyclamens, les tulipes, les jacinthes, ornaient un petit écrin de joies gourmandes, d'intimités douillettes et reposées où dans un ronron finissait la terre.
II
Ah! que d'heures passées là autrefois, avant que cette chose lui fût venue! L'été, on ouvrait la porte qui communiquait avec la miniature de petite maison en verre qui était la serre. Celle-ci, toute large, prenait l'air et le soleil sur le jardin agrémenté de rocailles, prismatisé de boules de verre, égayé d'une minuscule girande bruissant en une vasque de marbre où l'or de quatre cyprins sinuait. Et il entrait des frissons parfumés, des effluves de roses, d'œillets, de résédas, d'héliotropes, un vrai bouquet de petites âmes de fleurs dans une chaleur blonde, un vent joli de petits papillons vivants, beaux comme des éclats de jaspe. Jamais on n'en finissait de siroter son café, de saupoudrer ses beurrées de grains d'anis, de goûter aux trois fromages, de savourer les viandes fumées et les petits anchois dans leur tonnelet. Puis il grillait une pipette de tabac fin haché, et pendant des heures à se rien dire, demi-assoupis tous deux, près du miroir accroché au dehors et où de loin on voyait venir les passants, ils se croyaient vivre des bonheurs de caramel.
Vite M. Jasper décrocha son paletot; mais justement Liesje, la petite bonne, remontait de la cuisine. Elle le regarda drôlement, sans impolitesse, d'un air de le plaindre. Vraiment il faut qu'un homme ait perdu la tête pour songer à sortir à pareille heure et par un temps pareil, quand il y a là les trois fromages, les émincés de viande fumée, les biscottes aux grains d'anis et tout le bonheur de la vie en Hollande! Jasper ne connaissait plus la fierté. C'était une âme devenue humble et craintive comme celle d'un homme qui aurait quelque chose sur la conscience.
Il tira sur ses talons la porte de la rue, ou plutôt en douceur, d'une passe magnétique, de peur d'en faire tinter les vitres, il sembla l'inviter à se refermer sans bruit; il la referma comme un malfaiteur l'eût ouverte, d'une main secrète et sûre.
Toute une semaine de neige capitonnait le pavé, capuchonnait les toits, duvetait de plumes de cygnes les jardins; et le clocher de l'église, par-dessus les maisons en dentelles, avait un air de pierrot malade. Le bon petit rentier vit tout cela sans rien voir, les yeux errants et soupçonneux, pressé, content de quitter cette rue où il se figurait les voisins au guet derrière leurs fenêtres. Une petite honte lui coulait entre les épaules comme à un masque de carnaval surpris par le jour, comme à un père de famille rentrant de découcher. Les mains dans les poches, son collet relevé jusqu'aux oreilles, traînant le claquement spongieux de ses pantoufles (il avait oublié de passer ses bottines), et tout blême, le bleu du froid aux pommettes, le pauvre homme, en effet, semblait s'évader d'une débauche.
Le voilà qui débouche sur la place; les maisons, frileusement, se tassent sous leurs couettes de neige blanche, comme un dortoir de petites convalescentes pâles. Le beffroi, fruste, en moellons moussus, avec son campanile en pot à moutarde, grimace par le trou noir des abat-sons, mais tout cela estompé d'un reste d'ombre, dans la pâleur du jour hésitant, couleur de neige fondue. Même le bureau de police, au haut du grand escalier de l'Hôtel de Ville, garde encore de la lumière, trois fenêtres rouges comme des yeux qui ont trop veillé. Un petit trèfle, clair aussi, papillonne derrière la vitrine de l'apothicaire, requis sans doute pour une ordonnance pressante.
Cependant la carotte du débit de tabac, sous son pied de blanc, somnole encore au-dessus des volets clos. La mercière non plus, une bonne vieille dame en cornette, n'est levée, ni le quincaillier. Le haut commerce, qui tient ses assises sur la place, gras, renté, vivant dans un fromage, ne se décide à ouvrir un peu plus tôt que les mercredis et vendredis, jours de marché. Or, c'était jeudi; la vente ne viendrait que demain et tout ce petit monde, en attendant un profit gagné sans peine, s'accoissait au lit. Ceux-là s'entendaient à vivre.
Un frais petit saxe, en jaquette de jaconas à fleurs, les basques tuyautées, traversa tout à coup la place, portant un panier de cuivre au bras. Jasper, pour son malheur, reconnut la petite servante de l'oncle de sa femme, une futée au nez à l'évent. «Heu! aïe! pensa-t-il, toute la famille avant une heure sera informée.» Elle le salua d'un petit coup de tête familier en l'appelant par son prénom; il lui rendit son bonjour timidement, sans la regarder.
La vie ne croissait un peu sensiblement, que dans les ruelles d'autour du port; étroites et torves, elles ouvraient de minces fissures entre le resserrement des pignons, bordés de façades de guingois, de petits débits sales, de vitrines en carreaux cul-de-bouteille ajourant des corderies, des triperies, des chandelleries, des saboteries. A cause de la neige, les bruits avaient l'air de monter d'un tas de petites maisons mortuaires.
Il se jeta dans un étroit boyau au bout duquel enfin s'ouvrait le port, une petite marine sous les arbres poudrés à frimas et rayée par la toile d'araignée des cordages, tout blancs aussi, filigranés comme une orfèvrerie.
Aussitôt son cœur se gonfla comme du pain au four; il oubliait tout, dans la bonne pensée d'être là avec eux. Malheureusement, ce jour-là, à cause de la gelée, personne ne travaillait; les bateaux étaient emprisonnés dans les glaçons, et une solitude morne pesait comme un hiver des pôles. C'était pis encore que ce qu'il s'était imaginé en se levant.
--Hé! Jasper Joost!
Voilà que maintenant, du fond d'une des petites cantines où se vendaient du thé et diverses sortes de tord-boyaux, les sans-travail l'appelaient, venus là se cuire à la chaleur d'un brasero rouge. On lui tendait les mains, on était heureux et il faisait apporter un saladier de rhum chaud.
Ce n'était pas là tout de même une vie pour un homme de l'importance de M. Jasper Joost.
[Illustration: CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT (P. 69).]
III
Tout le sommeil de la maison se rentassa dans les coins, au petit cri de Josina ouvrant les yeux et palpant le vide du grand lit où n'était plus son cher Jasper. Un jour trouble indécisait aux oreillers un creux refroidi; elle vit dans la demi-teinte blafarde le fauteuil déblayé de ses habits.