Part 14
Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes gens du village s'en allaient aussi tirer à la perche dans une des prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d'un bras sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf aux quilles, huit fois sur dix.
La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de s'escrimer contre l'oiseau, le jour où se réunissaient les archers du Saint-Sébastiaenhof. Il n'y avait pas un homme pour bander l'arc comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant presque de l'épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit dans l'air. Dès sa petite enfance, elle s'était mêlée aux jeux de ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme elle chassait, avec l'héroïsme naturel de son rouge sang de campagne. C'était l'autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande vie d'une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la robustesse physique, et qui ensuite redevenait l'âme placide et reposée de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le remous d'une eau. Est-ce qu'elle n'était pas aussi une vraie fille de cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont plus belles qu'ailleurs?
Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent renfiler leurs soutanes qu'ils avaient accrochées à des branches. Les vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite l'avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner, ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir. Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et même on peut dire qu'il s'y pendait comme un petit singe à une grosse branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une autre en se disant qu'il arrivera toujours un moment où il la mettra dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de lui.
VI
Après tout, ce n'était là qu'un dimanche parmi tant d'autres pareils, pour le pachthof des Baesrode: il fallait assister à un dimanche de polo pour avoir une idée du bruit et de la gaîté qui régnaient là certains jours. Il venait alors des fils des grandes fermes à six lieues à la ronde et la petite baronne Tols, de son côté, amenait un jeune lieutenant, son parent, très bon joueur. On n'avait pas de peine à former les deux équipes: Roselei était dans un camp avec le lieutenant et deux autres partenaires; la baronne dans l'autre avec Nand, Arnold, ou l'un des fils des grandes fermes. Quelquefois c'était Hugo Baesrode lui-même qui était l'arbitre: il se tenait près des deux poteaux, monté sur son grand bai brun.
Aussitôt la balle lancée, les petits chevaux, en vis-à-vis par rangs de quatre, partaient d'une volée; toute l'affaire était d'envoyer la balle dans le camp ennemi: les maillets au bout des longs manches de bois tournaient par-dessus les têtes: on entendait leurs coups secs frapper la boule qui filait, sautait, avec l'air d'un rat entre les pieds des chevaux. C'était merveilleux comme les petites bêtes virevoltaient en plein galop, semblant jouer là pour leur compte, avec des ébrouements qui étaient pareils à des rires. Par moments, on ne voyait plus qu'un tas de poils qui passait en trombe, avec des éclairs de ferrures en l'air et toujours le moulinet des maillets comme de grandes pattes de faucheux. Tantôt un camp ou l'autre parvenait à renvoyer la balle par delà les colonnes, dans le camp ennemi. On le savait tout de suite à la clameur qui s'élevait: les cobs alors jetaient leurs têtes en l'air comme des drapeaux. Hugo criait le point. Il fallait un nombre préfixé de points pour gagner. Et puis de nouveau, les petits chevaux partaient, cabriolaient, tournaient, faisant sauter leurs cavaliers comme des bouchons de liège jusqu'au moment où un cri plus fort que ceux qui avaient précédé signalait la victoire définitive. On s'amusait bien, le reste de la semaine, entre cobs, à se raconter ces exploits.
Tout alors rentrait dans l'ordre: la ferme reprenait son train, redevenait la grande ruche en travail sous les jours vermeils. Les cours ronflaient, les essieux grinçaient, les vaches repartaient pour la prairie, des valets menaient les chevaux du haras à l'abreuvoir ou les faisaient trotter sur la piste. Après la vente des six étalons, dernièrement achetés par un marchand allemand, il en restait encore huit à l'écurie. En comptant les juments, les pouliches, les poulains, les cobs, les chevaux de trait pour l'exploitation, c'était une cavalerie d'un peu plus de soixante-dix bêtes, toutes saines d'œil, de bouche et de poil. Les poulains à grosses têtes et jambes en échalas, jusqu'à la tombée de la nuit, s'éparaient et gambadaient à côté des mères, dans une des prairies clôturées. De petits taureaux se faisaient les cornes en râclant les pieux ou, déjà combatifs, les yeux torves et battant de la queue, s'accolaient, leur mufle court à ras du sol, dans le pré où étaient les génisses et les vaches laitières, toutes bien à point, la robe claire, rousse ou mouchetée de tons de fleurs.
Les étables, dans l'énorme cour en pente, feutrée de son pailler central, faisaient retour sur la ligne des écuries, également spacieuses, claires et aérées les unes et les autres. Une des étables était pour les mères et leurs veaux; les taurins avaient la leur; le tauril des grands taureaux générateurs s'ouvrait par des couloirs, autant de couloirs qu'il y avait de taureaux, sur des enclaves où les taures leur étaient amenées. Comme un fleuve, l'énorme sève animale coulait là, propageant les races et accroissant les dynasties. Les puissants porcs épineux habitaient plus bas un rang de soues communiquant avec des cours aux relents aigres et chauds: là traînait dans la paille le ventre des truies et ballait la ribambelle des petits gorets roses, la queue en tirebouchon. C'était vraiment la grande arche de vie, nombreuse en espèces réputées, avec sa rumeur vaste de ménagerie ronflante et gorgée où tout à coup, comme un rappel des faunes de la savane, haletaient des cris furieux. Par là-dessus, aux fumiers épais, piaulait, gloussait, cacardait, fanfarait la volaille des basses-cours, oies, jars, pintades, poules, éventés par le vol tournoyant des pigeons et balayés par la traîne d'or et de pierreries des paons. Et les sabots en tous sens battaient; on entendait ruisseler l'eau des pompes dans les abreuvoirs; six servantes travaillaient à la laiterie, tenant fraîches les jarres, barattant le beurre et en emplissant les cuvelles, écurant la dalle et les seilles. Dans la forge, tintait l'enclume; le charril résonnait des coups de marteaux sur les jantes et les essieux. Le rabot et la scie hiaient, stridaient, râpaient dans le hangar. Il y avait toujours dans une maison comme celle-là quelque ouvrage gros ou mince à terminer et qui avait son cri et son bruit différents des autres.
[Illustration: DES VALETS MENAIENT LES CHEVAUX DU HARAS A L'ABREUVOIR (P. 108).]
Si dans un troupeau il y a les moutons, il y a aussi, pour les maintenir dans le bon chemin, le berger et ses chiens. Mme Baesrode surveillait la laiterie comme Baert avait la garde des étables et Arnold celle des écuries, comme Roselei s'en allait dire aux abeilles des ruches la bonne parole qui les rendait soumises et charmées. Quelquefois on entendait venir le pas du grand Hugo ou bien il était derrière vous au moment où on s'y attendait le moins. On pouvait être sûr que déjà il avait fait le tour du domaine, inspecté les granges, les champs de blé, les prairies et le bois, réparti le travail entre tous et terminé un marché avec l'un ou l'autre marchand. Tous les jours il en venait pour les chevaux, les vaches, les nourrains et le reste. Et Baesrode trouvait aussi le moyen d'aller acheter ses machines à la ville et d'assister aux séances réglementaires de la Chambre.
La grande demeure ne chômait un peu qu'à l'heure de la méridienne; la cuisine servait de réfectoire aux serviteurs et aux ouvriers; ceux-ci étaient réunis autour de la vaste table, au nombre de vingt ou trente selon la saison, sans compter les aoûterons embauchés pour la moisson et qui, ceux-là, mangeaient aux champs. Hugo avait voulu que ce petit peuple d'hommes et de femmes levés à l'aube et harassés déjà par les travaux de la matinée, connût avant les maîtres la détente et le réconfort du repas qui coupait la journée. Zabeth et Roselei de leur côté veillaient à ce que la nourriture fût abondante et que l'ordre et la propreté qui régnaient partout dans la ferme fussent également la loi qui régissait cette réunion d'êtres rudes. Il leur était défendu de blasphémer Dieu et une courte ablution au lavoir leur rafraîchissait le visage et les mains avant qu'ils se missent à table.
Baesrode et sa famille s'attablaient alors à leur tour; le père, debout, disait les grâces, que les autres écoutaient, les mains jointes. Pendant une heure, dans le grand silence de sommeil des bêtes et des gens, ils goûtaient là une intimité et un délassement. Un peu de gravité se mêlant à tous les actes d'une maison dont le chef lui-même parlait peu, une sérénité confiante apaisait les visages et mettait dans les yeux une clarté de vie égale et limpide. Puis Hugo, presque toujours parti au matin avant le passage du piéton, dépouillait le courrier qu'il trouvait en rentrant tandis que Mme Baesrode faisait un somme et que Roselei, en étouffant un peu le bruit, jouait au piano un des huit ou dix morceaux qu'elle connaissait. Généralement c'étaient des chansons de pays: ni Baesrode ni sa femme n'y étaient insensibles, et quelquefois un des fils passant par la cour, les reprenait en sifflant. Le piano, au bout d'un instant, lui-même se taisait. Roselei allait à ses abeilles en emportant sa corbeille à ouvrage ou un livre qu'elle lisait à l'ombre d'une des tonnelles du jardin. Il arrivait des fois que le livre ne l'intéressait pas jusqu'au bout: elle n'avait jamais rien compris aux romans de Paris. Comme elle connaissait l'anglais, c'était plutôt de ce côté que lui venait la petite émotion d'humanité qu'elle demandait à la lecture. Celle-ci était en somme pour elle une occasion d'être un peu seule avec elle-même; mais le zon des abeilles parfois à la longue l'engourdissait. Toute la terre du reste semblait dormir dans le lourd été de la ferme. On ne sait pas d'où ensuite venait le réveil; de nouveau les sabots rabotaient le pavé sonore; les attelages roulaient; la vie à grandes ondes bruissantes reprenait son cours.
VII
Autour des quarante ruches orientées au soleil et abritées des pluies par un mur en briques, un jardin d'essences sucrées avait été planté, abondant en phlox, en asters, en spirées. Le rucher, avec son toit incliné et ses parois en planches, alternait l'alignement des cônes en paille et des ruches à cadres, celles-ci peintes en bleu comme les planches des parois, à cause du goût des abeilles pour cette couleur. Un bosquet de troènes, de seringas et d'acacias bordait la brique ensoleillée où s'ouvraient leurs palais d'or; elles vivaient à l'abri du vent et du bruit, dans la paix parfumée de l'enclos fermé d'une porte à claire-voie.
Roselei s'approchait librement des ruches, les maniait, en renouvelait les cadres: les abeilles la connaissaient et ne se défiaient pas. Quand Alain venait, ils allaient ensemble les voir travailler ou, comme des boules métalliques, rebondir par l'air. Non loin un banc avait été taillé dans un tronc d'arbre abattu: ils s'y asseyaient et souvent, sans rien dire, demeuraient là un long temps, baignés d'air, de lumières et d'arômes. Ni l'un ni l'autre ne s'occupaient de savoir quel était le sens de leur vie et pourtant, sitôt qu'ils étaient à deux, leur vie était comble comme si ensuite il n'y avait plus rien à désirer pour eux.
Alain aussi possédait des ruches; il en avait dix et il savait l'art de les charmer en sifflant du bout des lèvres une petite chanson. C'était très doux, comme le vent de l'été: aussitôt les abeilles devenaient soumises; il n'avait pas besoin de les enfumer comme font les autres. Roselei aimait sa petite chanson: quand elle relisait _Les Petites gens du hameau_, elle croyait l'entendre vibrer à travers les lignes.
L'âme de la Flandre corne entre ses pâturages et mélodieusement bruisse en ses ruches. Quand par-dessus la barrière, quelqu'un ôte sa pipe de sa bouche et aspire longuement l'odeur de lait du troupeau ou qu'il oublie les heures à regarder aller et venir les abeilles, on voit bien que celui-là est un vrai Flamand: la terre peut bien alors travailler toute seule; le temps coule comme l'eau et le vent.
C'était une chose si profonde qu'ils sentaient là, à deux, quand ils étaient devant les ruches. Alain, qui connaissait si bien le cœur des gens des hameaux, peut-être aurait voulu décrire cela. Un homme de son âge vivant à la campagne dans l'éveil des mille sensations que procure la vie de la nature, trouve partout des correspondances. Les petites reines un jour s'en vont avec l'essaim par les airs, comme l'épousée avec le mari part habiter la ferme où ils s'aimeront et auront des enfants. Voilà, oui, la ruche fait penser à la famille, à un mystère très doux et éternel.
[Illustration: C'ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU'ILS SENTAIENT A DEUX QUAND ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES (P. 110).]
Alain Rippers aurait pu concevoir un tel sentiment; mais près de Roselei, il ne pensait plus à rien; ses idées étaient vagues et indéfinies comme au matin les ciels de Flandre avant que le soleil ne perce le brouillard. S'ils parlaient, c'était des choses les plus habituelles de la vie: ils n'avaient pas besoin d'exprimer quelque chose de défini pour sentir venir à eux la joie du paysage, de l'heure et de la vie. Ils avaient ensemble le sentiment qu'ils auraient pu rester là pendant des journées, sans éprouver le moindre ennui ni même le désir d'aller voir ce qui se passait par-dessus la haie. C'était cependant cette même Roselei qui jouait au football et au polo, comme un garçon. Quant à lui, il oubliait volontiers qu'il était l'auteur des belles histoires dont Hugo Baesrode un jour avait parlé à la Chambre comme il l'eût fait de quelqu'un qui eût inventé une machine agricole nouvelle ou réalisé pour les populations de la campagne un sûr moyen de décupler le rendement du champ. En sorte qu'il n'y avait plus là que deux êtres qu'une grande affection naturelle rapprochait, tous deux jeunes, sains et beaux, comme une fille et un garçon nés du même sang.
Entre les Baesrode et les Rippers, du reste, la différence des conditions jamais n'avait été bien sensible. L'estime et l'amitié que Hugo Baesrode avait toujours eues pour le vieux fermier, homme de bien et échevin de la commune, il les avait reportées sur le loyal garçon, reçu presque en fils dans l'ancien domaine des seigneurs.
Cependant Alain ne pouvait oublier la supériorité d'un homme comme le grand Hugo sur tout le petit monde des paroisses: il était vraiment resté, dans la vie, l'humble garçon qui, une ou deux fois la semaine, avec les compliments de sa mère, s'en venait apporter à Mme Baesrode une douzaine de beaux œufs frais dans un petit panier ou bien une couple de jeunes pigeons ou des fruits ou encore un bouquet de grosses pivoines ou de roses d'un sang rouge-bleu. Sa mère et lui faisaient, en toute simplicité de cœur, ce léger présent et personne ne riait: chacun donne selon qu'il peut, et Alain toujours, s'en allait avec un chaud remercîment.
A leur âge ils étaient encore deux enfants innocents qui se regardaient franchement dans les yeux sans penser à mal.
Il avait dit un jour:
--Roselei, vos yeux sont comme des miroirs: j'y vois passer les nuages et trembler les feuilles des arbres.
Alors, par jeu, elle lui avait demandé:
--Alain, regardez un peu si vous ne voyez pas aussi le gros bateau qui passe là-bas dans le canal.
Elle l'avait dit si sérieusement qu'on aurait cru vraiment qu'un bateau glissait par-dessus les prairies, au bas du ciel. Et seulement, après, tous deux avaient ri.
VIII
Le bon Alain, à quelque temps de là, aurait eu fort à faire s'il lui avait fallu regarder passer les nuages dans les claires prunelles de la fille des Baesrode. Il en était venu un si grand nombre que c'était comme si toutes les barques de la mer s'étaient mises à naviguer par le vaste ciel de pluie. Chaque fois qu'on regardait au-dessus de soi, c'étaient de grandes voiles grises qui battaient, ou bien un steamer avait l'air de vomir des tourbillons de fumée par ses cheminées; d'autres fois, c'était la mer tout entière qui, d'une fois, semblait passer là-haut, avec ses vagues, ses écumes, ses navires et ses poissons. Les gens de fermes, eux, arrivaient sur le pas des portes et regardaient pleuvoir. Il y avait tout de même trop longtemps que la terre avait soif: le bon Dieu avait écouté la prière des cloches et les petits anges avaient ouvert les robinets, comme ils disaient. Maintenant chaque goutte d'eau était une pièce de cent sous pour les champs; les épis aussi de leur côté regardaient là-bas à l'horizon si cela durerait un peu de temps encore; ils ne demandaient qu'une petite semaine, après quoi ils feraient tout seuls l'effort pour arriver à maturité. Tout le monde en était content, les bêtes au pâturage, les chevaux par les routes, les coquelicots et les bleuets qui se préparaient pour le reposoir de la procession, le jour de la Fête-Dieu. Il n'y avait que les abeilles qui se plaignaient; la terre sentait bon le thym, le mélilot, la tanaisie, l'orpin et toutes les bonnes essences douce-amères, comme si une grande bouche de là-haut s'était mise à souffler sur les petites braises parfumées des cassolettes. Et elles étaient là sur les seuils, dans leurs robes d'or, se troussant, mais n'osant sortir. Quelquefois une se risquait, piquait droit dans l'air pour juger de l'état du ciel, mais presque aussitôt elle était obligée d'entrer dans l'une ou l'autre corolle pour attendre que le gros de l'ondée eût passé. Les fleurs, avec des soins bienfaisants, doucement la séchaient, lui faisaient une écharpe de pollen et garnissaient ses petits paniers avant de la renvoyer à la ruche. Le pis, c'est qu'il arrivait parfois un gros moine de bourdon goulu qui ronflait dès l'entrée pour annoncer qu'on lui mît la table. Un papillon en habit de nankin alors arrivait regarder du balcon d'une feuille et se mettait à rire en remuant ses antennes. Quand Alain contait cela dans ses petites histoires, il avait l'air d'être lui-même de la maison.
Il plut ainsi pendant dix jours: l'ondée pénétrait jusqu'au cœur de la terre; la petite forêt ligneuse des racines sous le sol gras s'étirait comme des enfants au bain. Et puis le chat à pattes de velours commença à traverser la cour; on sut ainsi que le beau temps allait revenir. Un peu de soleil vint d'abord et puis un peu d'ombre, comme femme et mari. Si Alain avait regardé dans les yeux de Roselei, il aurait vu s'en aller les derniers nuages. Toutes les barques du ciel encore une fois étaient reparties pour là-bas, pour la vraie mer, et d'invisibles mains s'employaient à repeindre le grand ciel en bleu. Jamais le pays n'avait été aussi beau: les petites arches de Noé du bord des routes, avec leurs murs au lait de chaux et leurs volets verts ou bleus, avaient l'air de grosses touffes de fleurs. C'étaient les petits jardins qui étaient heureux! Les grands pavots blancs disaient bonjour comme les petites sœurs de l'école quand elles passent, les mains dans leurs manches, en inclinant leurs cornettes.
IX
Alain, pour se rendre au pachthof, prenait le chemin le plus court et s'en revenait par le chemin le plus long. Il pouvait ainsi songer tout à l'aise aux abeilles de Roselei. Il suivait d'abord le long ruban de chaussée qui, sous les grands ormes, avec ses larges pavés gris, s'en va vers la ville. Les poulains, quand il passait, arrivaient jusqu'à la barrière, avec leurs grosses têtes lourdes et leurs raides jambes en piquet, comme les chevaux de bois du carrousel, les jours de kermesse; et puis en lançant des ruades, ils repartaient téter les belles juments aux ventres polis et aux clairs yeux de bonnes nourrices.
Un petit fossé d'irrigation les séparait du pâturage des vaches, touffu et émaillé comme un tapis. Elles aussi, en balançant leurs fanons et soufflant des naseaux, arrivaient le regarder par-dessus la clôture, comme des femmes curieuses; et d'une petite tape il chassait les grappes de mouches pendues à leur flanc ou leur caressait le mufle; et un petit instant ils étaient là ensemble, comme une même humanité. Quelquefois il disait une parole qui se rapportait à l'immense bonté des bêtes et les vaches remuaient les oreilles comme si elles avaient compris. On peut bien dire que l'âme des Flandres alors tout entière passait dans le bon fils de la ferme des _Six jeunes hommes_. Et les chevaux, les belles vaches couleur de beurre et de lait, les prairies et par delà, toute la terre jusqu'à l'horizon appartenaient à Hugo Baesrode.
Il admirait dans sa simplicité, que cela fût ainsi puisque, aux mains d'un maître comme celui-là, une telle faveur se changeait en bénédictions pour tout le monde. Le pays aujourd'hui rapportait dix fois ce qu'il rapportait autrefois: de toute la contrée jusqu'à Bruges, il était le plus riche en cultures et en troupeaux. Quand Hugo passait à cheval sur la route, il pouvait jeter à droite et à gauche le coup d'œil du maître. Si quelque chose n'était pas à son goût, il entrait dans les fermes et disait ce qu'il avait à dire. Parfois il avançait au paysan l'argent nécessaire à l'achat des nouvelles machines. Là-bas, à la Chambre, il défendait la petite propriété contre la grande: celle-ci ne lui avait jamais pardonné. Il espérait sous la forme des syndicats, déterminer une ligue défensive des fermiers contre ce qu'il appelait la terre morte des seigneurs. Il disait que la terre est sacrée à la condition qu'elle vive et qu'elle appartienne à celui qui la cultive: il n'admettait d'autre droit sur elle que le travail.