Part 3
La classe au hameau durait une heure. Il était temps de finir quand l'une après l'autre, les filles se mettaient à battre de l'œil et que les garçons se talochaient. Alors Noémie encore une fois tapait dans ses mains et la bande comme un vol de moineaux se dispersait. Il y avait toujours une jatte de lait frais pour la petite robe rose avant qu'elle redescendît de la montagne.
Le bâton ferré à la main, Noémie se lançait sur les pentes, chantant sa petite chanson. Ses brodequins à clous, lacés étroitement, s'emboîtaient aux saillies. En piquant la roche à la pointe du bâton, elle allait, sautillait de bosse en bosse.
Les gens d'en bas levaient la tête et lui faisaient signe de prendre attention. Elle agitait comme un drapelet son mouchoir, toute petite et volante comme les demoiselles aux ailes bleues qui ondulent au-dessus des roseaux.
Et toujours la petite chanson vibrait, frémissait comme le chant de l'alouette dans la nue.
Va, va, petite chose de la vie Comme la graine sortie du van, Tourne au vent de la folie, Sois la chose folle qui tombe d'un ciel.
Quelquefois la voix tremblait un peu comme le pied aux passages dangereux; et de nouveau ensuite, l'alouette filait son clair grisollis, et c'était vraiment la petite chose folle qui semblait tomber du ciel.
--Ah! mamzelle, disait madame Moya quand, toute chaude de sa course, les cheveux en cardées, des échardes plein les mains, elle rentrait enfin dîner, pour sûr il vous arrivera malheur! Pensez donc, si le tournis vous prenait!
--Que nenni! ma bonne mâme Moya, j'ai la tête solidement plantée sur les épaules. Vous savez bien que je suis un garçon.
--Tout de même...
C'était plaisir ensuite de la voir à petites quenottes féroces dépecer sa côtelette, avec deux filets de jus lui mouillant les coins de la bouche.
--Ah! que c'est bon, mâme Moya! riait-elle. J' mange! j' mange! Je m' fais du beau sang rouge. Il me semble que je l'entends chanter en moi comme les petits ruisseaux à bouillons clairs qui descendent de la montagne. Allez! Je n'ai pas toujours le temps de manger à ma faim à la ville! Faut se lever au petit matin, galoper dans la pluie, la neige. Il y a des fois que mes jupes fument comme une lessive, quand je me sèche près du poêle! Et quand vient midi, l'appétit s'en va de songer qu'il y en a parmi mes petites qui ont à peine une bouchée à se mettre sous la dent. Tout n'est pas rose dans le métier!
Et un peu de mélancolie lui venant à la pensée de la rentrée, elle tenait droits ses yeux devant elle.
--Bon! bon! Vous tourmentez pas d'ici-là! disait l'hôtelière. C' sera toujours assez tôt quand le moment sera venu.
--Allez! vous avez bien raison. Mais voilà, mes petites, vous le savez, c'est comme une part de moi restée en arrière. Et alors, de demeurer ici ou de repartir, je ne sais plus ce qui me tient le plus au cœur.
Elle avait pris l'habitude de patoiser, avec l'accent brusque et chantant qu'ils avaient tous et qui leur roulait aux dents comme les pierres de la montagne leur roulaient sous le pied. Elle se sentait ainsi plus près de leur humanité cordiale, dans leur vie confiante et courageuse. Eux aussi, avec leurs gros cœurs simples, s'apprivoisaient plus facilement à cette musique rude qui leur sonnait aux oreilles des airs connus.
XI
Et puis c'étaient les bonnes après-midi de soleil. Elle enfilait l'une des trois venelles qui partaient de la marine, longeait les murs bas en moellons du pays qui bornaient les clos, s'arrêtait un instant à humer la fine odeur des pois fleurissant les ramettes. Çà et là, Noémie poussait une barrière: un vieil homme doux, sa cloche de paille dans la nuque, en bras de chemise, binait ses salades, sarclait ses plants de carotte ou de pourpier.
--Tiens, c'est-y ben vo, mamzelle? Mais n' tez donc pas dans l' mitan de la porte, la femme est là qui défourne; s' ra ben contente d' vo dire eun' petite parole d'amitié.
--Laissez donc, j' fais qu'entrer en passant. Ah! y a promesse de rapport... Pour sûr, vous aurez de l'agrément de votre jardin, c'te année.
--Y pousse dà! y n' fait que c' qu'y doit faire, pas vrai, mamzelle? C'te garce de terre n' vous rend jamais qu'approchant tout le mal qu'on s' donne pour en retirer l'argent et la graisse qu'à vous coûte. Si tant est seûment qu'y pourrait tomber un peu d'eau à cause d' la sécheur!
Tous les petits champs s'émaillaient comme des chemins de procession, avec des cœurs de pensées, des iris bleus et des lys safran entre les groseilliers, les cassis et les poiriers en pyramide. Des plants de fraisiers déjà se nouaient. Les choux commençaient à rondir. C'était une bénédiction comme tout montait! La terre légère et blonde bleuissait dans l'ombre. Les derniers pommiers ressemblaient à des mariées avec leurs bouquets roses et blancs. Et de la prairie il venait une senteur d'herbes mûrissantes.
Tout le monde au village, malgré ses peines, était heureux. On ne pensait plus qu'à regarder travailler le bon Dieu. Par-dessus les petits murs, les vieux fumaient leur pipe en causant avec les femmes qui buandaient ou coupaient de la fourrée pour la vache. La lessive fraîche, toute azurée de ciel, herbait sur l'épine en fleur des haies. La lumière était jeune, fluide, amoureuse et semblait avoir été aussi lavée à la rivière. C'étaient les chats qui étaient contents, le dos en boule au soleil!
[Illustration: ELLE LE REGARDA DANS LES YEUX PROFONDÉMENT (P. 25).]
Noémie était une connaissance partout où elle passait. Elle poussait en riant la tête dans les chambres. Elle écartait les feuillages derrière lesquels une aïeule dans sa cahière tenait ses mains ouvertes sur ses genoux. Un vent chaud doucement soufflait sur les berceaux. Tout était prêt pour l'été qui arrivait par les chemins d'en haut. Les perches à haricots en faisceaux s'appuyaient au tronc du noyer, près des hangars où s'épuisait le bois de l'hiver. Les échelles près des chêneaux du toit attendaient que la poire fût mûre. On vivait là comme en de petites arches de Noé. Et les courtils sentaient bon les ramons et les bottes de genêts fraîchement coupés pour la chauffe des fours à pains. Une odeur tiède de miel et de résine levait par bouffées. Noémie, du battement fin de ses narines, s'en grisait, les yeux à demi fermés, avec une sensualité de petite chatte qui boit du lait. C'était si lointain, cela venait du fond des âges, ce fumet de bois et de soleil, comme l'âme antique de la terre! Elle redevenait la petite paysanne de sa race à le sentir passer dans l'air. Et des souvenirs remontaient: elle se rappelait que, toute petite, sa mère quelquefois l'amusait de l'histoire d'une grand'tante, tante Pépète, qui avait des cochons et vivait, très vieille, toute seule, ayant perdu les siens, dans un village de l'Ardenne. Sa mère était morte et elle n'avait jamais connu la grand'tante Pépète.
Noémie visitait l'enfant au berceau. Elle apprenait aux fillettes à tresser de légers ouvrages de sparterie. Une fois elle avait coupé une robe pour une fille pauvre, la fille aux Mangombrou qui se mariait. Elle avait l'art de s'utiliser pour les vieilles et les jeunes, toute bruissante de vie claire, avec un peu de tristesse qui parfois reperçait.
--Bien, mamzelle, qu'avez? disait-on en s'apercevant de la petite ombre qui lui ennuageait les yeux. Avez-t-y de la peine?
Aussitôt elle se reprenait d'un bon rire vaillant et avec une petite secousse de la tête, répondait:
--Bien une idée... On a toujours tort, pas vrai, de penser à ce qui n'est pas la minute présente.
--Bien sûr... Avec ça que la vie n'est déjà pas si longue!
C'était la philosophie des pauvres et elle s'efforçait de l'avoir comme eux. Sa vie doucement tremblait en elle à l'idée de toute la joie qu'il y a sur la terre pour ceux qui n'ont rien et qui trouvent le moyen d'être riches de bon cœur et de bonnes œuvres envers d'autres qui ont encore moins qu'eux. Elle mettait toute sa force à se guérir rapidement pour recommencer là-bas l'existence. Elle ne ressentait plus qu'à intervalles irréguliers le brisement physique qu'elle traînait à la ville. C'était comme la griserie d'un grand courant de vie fraîche qui la renouvelait.
XII
Les pauvres filles comme elle, obligées très jeunes de tout tirer d'elles-mêmes, ont d'infinies ressources. Elle connaissait de sûres recettes pour les petits maux. Elle savait les vertus des plantes et comment elles doivent être employées pour les brûlures, les rhumatismes, la colique, l'esquinancie et les maux d'estomac. Ces bonnes gens, au cœur de la nature, en étaient bien moins instruits qu'elle. Maintenant elle n'allait plus à la montagne sans en rapporter une abondante cueillette de simples. Elle les mettait sécher à une corde qu'elle avait fixée en travers de sa fenêtre et où par bottes pendaient les valérianes, les menthes, les romarins, les sauges, les scrofulaires, comme dans la boutique de l'herboriste. M. Fauche parfois levait le nez et regardait avec inquiétude si le vent n'en soufflait pas la graine dans son jardin.
Il y avait toujours une mère qui guettait Noémie Larciel par-dessus son mur pour un enfant malade. Le médecin habitait à deux heures du village et naturellement il faisait payer l'usure des roues de son cabriolet. On était content d'en être quitte avec une décoction d'herbes que Noémie elle-même allait cueillir le long des talus. Elle commençait par prendre l'enfant entre ses genoux, lui tâtait le pouls, examinait la langue, regardait au fond des yeux comme elle faisait à la ville, avec les petites de sa classe qui, elles aussi, n'avaient que leur grande amie pour médecin.
Dans la maison alors, le silence était si grand que la petite souris en profitait pour grignoter une croûte roulée sous le bahut. La pendule battait lentement dans sa gaine comme un cœur blessé. Il venait quelquefois une autre mère du voisinage qui avançait sa tête contre la vitre. Et Noémie, en maniant cette précieuse essence de vie, avait le visage pensif du destin. Mais ensuite la souris pouvait bien s'en aller, car tout à coup des sabots battaient comme des tambours dans la chambre. C'était la famille qui rentrait après la consultation; et maintenant tout le monde parlait et riait à la fois, comme s'il avait suffi des quelques mots du médecin en robe rose pour mettre le mal à la porte. On pouvait repasser le lendemain, on était sûr que l'enfant jouait quelque part, du côté des fumiers.
Tout de même il était arrivé une fois que vraiment c'était une mauvaise fièvre.
[Illustration: ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE DE PAILLE (P. 27).]
Le Spirou, le fils des Mangombrou, avait douze ou treize ans, on ne savait pas au juste: un dimanche de ducasse, étant à pêcher en ses habits de première communion au bord du fleuve, il avait roulé dans l'eau. Jusqu'au soir, le froid de la baignade à la peau sous l'étoffe mouillée, il avait erré, n'osant rentrer à la maison. Mangombrou, le père, une brute déchaînée quand il avait bu, n'aurait eu qu'à se trouver dans un de ses jours de fureur: il lui eût cassé les reins. Heureusement, ce jour-là, le carrier, de son côté, était allé passer sa journée à la pêche: on était sûr que, sa ligne à la main, il ne pensait plus qu'au poisson. Le Spirou enfin s'était coulé dans la maison: la mère lui avait allongé une taloche; il était monté se coucher, un claquement de fièvre aux dents comme le bruit du taquet chez le meunier. Le lendemain on n'avait pu le faire lever: il grelottait sous les draps, comme le culot d'une couvée d'automne.
Noémie, ce jour-là, passa devant la maison: on la fit entrer et elle prit le gamin entre les genoux comme elle prenait les autres. Elle lui regarda dans les yeux profondément. La mère tout de suite à sa mine vit que la chose était grave, et maintenant elle était là, avec son grand visage passif, inquiète tout de même au fond. Le Spirou avait une toux méchante qui lui secouait les côtes et la fièvre ne s'en allait pas. Le pis, c'est qu'il ne voulait pas dire comme il avait attrapé son mal; on lui eût plutôt décroché les mâchoires avec une tenaille. Noémie alors était venue s'asseoir à côté de son grabat et elle était restée là des jours et des nuits, tenant les mains du garçon dans les siennes, l'écoutant délirer avec sa petite bouche bleue, retroussée par des canines de jeune loup, puis, pendant les pauses de sommeil, passant les doigts dans de gros ciseaux et lui taillant une blouse dans une vieille jupe de la mère Moya.
Il faillit trépasser.
Mais voilà que le cinquième jour, tout seul dans la chambre avec Noémie qui lui tenait les mains, il lui soufflait bas, avec un rire sournois:
--C'est l'aut' fois: j'ai tombé à l'eau. Y avait personne, j' l'ai point dit.
Ses yeux durs et noirs brûlaient. Elle sentit une force qui, selon la vie, irait au mal ou au bien.
Il guérit.
Ce fut comme un peu de jeune vie qui rentrait sous le vieux toit de chaume. Dans la montagne, on n'est pas expansif: la mère n'avait rien dit, sèche comme les branches, gardant toujours son grand visage de misère. Seulement, un soir, le père Mangombrou partit pour la pêche: il ne rentra qu'au matin. Et ce matin-là il allait demander Noémie chez Moya. Il apportait dix livres de truites dans une torquette de paille.
--Allez, c'est de bon cœur, mamzelle, disait-il. Y en aura jamais de trop pour ce qu' vous avez fait pou l' petit.
Sa rudesse s'était amollie: il avait des yeux de bonne humanité et elle vit que cet homme terrible, après tout, comme les autres, aimait son enfant.
XIII
Un sentier montait derrière les maisons: il longeait d'abord des vergers en pente, des champs de pommes de terre et de pois, des haies d'épines vives. Et puis, il rejoignait un petit ruisseau de montagne. Noémie, derrière un buisson d'obiers sauvages, connaissait là un coin frais. L'eau descendait à bouillons d'argent, sautant entre de grosses pierres d'or rouilleux. Un tronc d'arbre, scié dans sa longueur, servait de pont, allant d'une rive à l'autre parmi les éthuses, les aspérules et les spirées. Ensuite des moellons faisaient un escalier par lequel les gens d'une ferme perchée sur la butte arrivaient puiser au ruisseau. On voyait, à travers la rondeur feuillue des pommiers accrochés au versant, le grand toit d'ardoises en auvent bleuir à l'ombre de deux noyers. Personne ne passant le long des obiers, l'herbage s'étendait dans une solitude de nature. Noémie s'asseyait au bord du flot jaseur, feuilletait son livre de botanique ou, les paupières mi-closes, avec une paix profonde de tout son être, observait sur le talus la vie gracieuse des méliques, des houlques, des bromes et des fléoles. Le vent léger lui chatouillait la paume des mains.
Une après-midi, à pas de flânerie, son bâton aux doigts, elle avait monté la côte. Le soleil chauffait les vergers: il faisait grand silence: les pruniers regardaient tourner lentement leur ombre à leur pied.
Comme elle longeait l'eau, elle remarqua tout à coup qu'il y avait quelqu'un près du buisson. L'homme, un dos large sous une cloche de paille, était assis sur un pliant, une boîte près de lui, dans l'herbe. Elle ne voyait pas ce qu'il peignait, à cause de la largeur de ses épaules. Mais la cloche se levant et s'abaissant toujours du même côté, elle conjectura qu'il peignait le petit escalier de moellons grimpant au long du versant. Et puis ses paupières battirent; elle demeurait une seconde à se demander si elle irait jusqu'au ruisseau. Noémie, dans le grand garçon aux fortes épaules, venait de reconnaître Jean Fauche.
Elle avança la tête, fit un pas. Les herbes s'accrochaient à sa robe comme pour l'avertir de ne pas aller plus loin. Cependant elle aurait bien voulu savoir quelle espèce de peinture pouvait faire un homme qui passait les meilleures heures du jour à arroser ses plantes et à lever ses nasses.
Elle eut un hochement de tête décidé et sur la pointe des pieds, arriva près du peintre. Sa robe devant elle répandit un reflet rose; la toile sous le pinceau s'éclaira d'aurore; et maintenant Fauche entendait son souffle comme un vent léger par-dessus son épaule.
Il se retourna.
--Vous, mademoiselle?
Et il se soulevait à demi, touchait son chapeau de la main qui tenait un pinceau chargé de laque verte.
--Allez, m'sieu Fauche, ne vous dérangez pas. L'endroit est à celui qui y vient le premier... pas vrai?
Il se rassit et, cette fois, elle pouvait regarder par-dessus la cloche de paille.
--C'est bien ce que j'avais pensé, fit-elle. De loin je m'étais dit: «En voilà un qui peint le sentier de la ferme, par delà le ponteau.» Excusez, je ne savais pas que c'était vous, m'sieu Fauche.
Un silence, et puis elle avait un cri:
--Ah! mais... ah! mais... c'est que c'est tout à fait ça!
--Peuh! dit Jean Fauche.
Encore une fois, elle se taisait et, les yeux finement plissés, avec le tremblement d'une lumière d'or sur la rétine, elle comparait la peinture à la réalité. «Mais non, s'avoua-t-elle, je lui mens effrontément: la nature est bien plus claire et plus transparente que ce qu'il en a fait.»
--Je ne vous dérange pas au moins? dit-elle, ennuyée qu'il ne lui parlât plus.
--Mais pas du tout... Enchanté...
Lui aussi était un peu gêné; il eût préféré être là seul, comme tout à l'heure.
--C'est que, reprit-elle en riant, je l'avais trouvé avant vous, ce petit coin du bon Dieu. Voilà plus d'une semaine que j'y viens. Sûrement je ne m'attendais pas à vous y rencontrer.
Il enlevait à la pointe du pinceau sur sa palette un grumeau de grenat et délicatement en réchauffait un trou d'ombre dans la haie.
--C'est drôle, disait-il. J'ai passé ici plus de cent fois et pourtant ce n'est qu'hier matin, en quittant mon plant de tabac là-haut, que je me suis aperçu qu'il y avait quelque chose à faire de cela.
[Illustration: PAR PETITS COUPS, IL METTAIT DE LA COULEUR SUR SA TOILE (P. 28).]
On n'entendit plus, pendant un peu de temps, que le glouglou du ruisseau sous le pont, comme un éclat de rire. Noémie se demandait s'il allait encore mettre du grenat dans le trou d'ombre. «Sûrement il va tout gâter,» songeait-elle. Jean Fauche, la tête sur le côté, reculait un peu sa toile pour juger de l'effet. Il sifflotait doucement entre ses dents. L'odeur de l'essence s'évaporait à travers la senteur mûre des graminées.
Noémie, d'un élan, lui dit singulièrement:
--Alors c'est donc vrai, monsieur Fauche, que vous êtes un artiste? On en parle bien au village, mais je ne l'aurais point cru.
Fauche hocha la tête et fit claquer sa langue.
--Un artiste, mademoiselle? Non. Je ne puis dire cela de moi quand je pense que c'est un don de Dieu, et l'un des plus beaux, que de savoir exprimer avec des couleurs l'infini de nos sensations devant la nature. Allez, ce n'est pas le goût qui m'a manqué. Mais voilà, j'ai aimé tout jeune la peinture comme j'aimais la chasse, la pêche et le reste. J'ai aimé la peinture pour le plaisir que ça me procurait, je ne l'ai pas aimée comme quelqu'un qui, à l'occasion, accepterait de mourir pour ce qu'il aime.
Il appuyait à son genou la main qui supportait la palette et il regardait la terre gravement. On sentait que le plaisir qu'il éprouvait à peindre, comme il disait, ne le rendait pas heureux.
Noémie l'écoutait, toute sérieuse à son tour. Jamais elle n'aurait soupçonné que ce grand garçon taciturne eût un jour enfilé tant de mots l'un après l'autre. Sa voix était douce, profonde, la voix avec laquelle on se parle à soi-même. Même elle avait légèrement tremblé aux dernières paroles, comme si toujours on dût un peu trembler quand on parle de la mort. Cependant ce n'était là qu'un simple homme des villages.
XIV
Noémie alla s'asseoir au bord du ruisseau et couchée sur le coude, elle tournait à demi la tête vers lui. Elle ne se pressait pas de répondre.
--Oui, fit-elle à la fin, voilà la vérité; on n'aime réellement que si on accepte de mourir pour ce qu'on aime.
Elle restait touchée par le sens grave de cette idée où se mêlaient la mort et l'amour: elle avait parlé comme si elle aussi eût été prête à s'immoler pour quelque chose qui était sa vie et qu'elle ne disait pas.
Jean Fauche n'avait plus reconnu sa petite voix légère et haute, sa voix comme un cri gentil de bergeronnette et comme la jolie onde musicale du ruisseau.
Il s'étonna, fut ému: il ne songea pas tout de suite qu'elle pût aimer autre chose que l'amour.
Noémie, pourtant, n'avait pensé qu'à ses petites de la ville, comme à une famille dont elle était l'âme. Une mélancolie passa dans ses yeux, attrista la joie de l'herbage. Mais l'ombre elle-même sous les pommiers était encore une lumière moins vive, doucement blonde et lilas. Un pinson tirelirait dans les noyers de la ferme: le ruisseau toujours lavait du ciel bleu sur son lit de grosses pierres; les véroniques, avec leurs humides yeux bleus, comme des demoiselles à la fenêtre, croyaient voir tourner la grande roue d'or du soleil.
La tristesse ne fut plus qu'un léger nuage en fuite. Noémie maintenant rêvait qu'un vieux monsieur très riche, un bienfaiteur comme il y en a dont c'est le métier et qui ont leur buste au cimetière, avec une allégorie en larmes pour perpétuer leur mémoire, un jour entrait visiter sa petite classe.
--C'est à vous tous ces enfants, mademoiselle? disait-il avec un sourire d'aïeul.
Elle aussi riait et répondait oui. Alors il lui mettait dans les mains un portefeuille plein de billets afin qu'elle pût les emmener pour longtemps, pour jusqu'à ce qu'elles fussent devenues très grandes, au plein cœur de la nature. Quelle joie! Il lui semblait que de là-bas, du fond de la sombre école obscurcie par les toits voisins, toutes, avec les mêmes yeux candides et émerveillés qu'ont les véroniques, la regardaient remercier ce bon dieu de vieux monsieur. En bande on filait comme un vol de moineaux picorant dans les cerisiers; c'était gentil comme une légende du temps des bonnes fées. Et puis un jour arrivait où elles ne voulaient plus la quitter, où elles la suppliaient de continuer à vivre avec elles; et elles devenaient ensemble très vieilles, comme dans un couvent.
M. Fauche l'écoutant se taire et ne parlant pas non plus, il n'y eut plus au-dessus d'eux qu'une petite éternité de silence et de paix. Peut-être sa pensée à lui aussi était repartie pour la ville, comme lui-même, le temps venu, partait avec sa valise et sa bourriche de poissons.
Quelquefois il cherchait un ton sur sa palette et ensuite, à petits coups, il mettait de la couleur sur sa toile. Le soleil avait un peu baissé; les pommiers du verger ressemblaient à de grosses têtes chevelues d'or. Il n'était plus content de son étude. Quand il regardait devant lui, avec le plissement de ses yeux pour mieux resserrer le champ de sa vision, la vibration du chapeau de paille qu'elle avait jeté dans l'herbe lui brouillait la prunelle. Il lui en voulait surtout d'avoir dérangé son effet avec sa robe, rose comme un nuage de matin. Et cependant la petite robe rose l'amusait plus que sa peinture.
Noémie subitement se mit à rire: il sembla que c'était la gaîté du ruisseau qui montait. Et elle faisait avec la tête, sous son large chapeau de paille, le mouvement de secouer une idée.
[Illustration: MAINTENANT IL SUÇAIT SON DOIGT (P. 30).]