CHAPITRE I
LA ROUTE DE L’AFRIQUE CENTRALE
I. De Bordeaux à Brazzaville. — II. Etudes botaniques autour de Brazzaville. Le caoutchouc des herbes — III. De Brazzaville à Bangui.
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I. — DE BORDEAUX A BRAZZAVILLE
A l’encontre de la plupart des explorateurs je n’allongerai point cette relation du récit détaillé de notre traversée et de la description des points de la côte où notre paquebot fit escale.
J’ai visité plus tard une partie de ces escales, j’ai appris à me défier des impressions notées en passant sur ces villes dont plusieurs ont un passé séculaire et dont les autres comme Conakry, Grand-Bassam, Cotonou, Libreville, Loango, bien que plus récentes, sont cependant très connues par suite de l’importance qu’elles ont acquise dans ces dernières années.
COURTET et DECORSE s’embarquèrent à Bordeaux sur la _Ville de Maceio_, le 15 juin 1902. J’étais parti le mois précédent emmenant avec moi MARTRET et nous nous étions arrêtés au Sénégal pour recueillir dans les principaux jardins les plantes utiles que nous voulions transporter au centre de l’Afrique pour les y acclimater. Je n’oublierai point ni l’extrême bienveillance avec laquelle M. le Gouverneur-Général ROUME facilita nos recherches ni les encouragements que nous reçûmes de la part de tous les fonctionnaires qui le secondèrent dans la réorganisation de l’Afrique Occidentale Française qui venait d’être constituée sur de nouvelles bases.
Le 21 juin _la Ville de Macéio_ passait en rade de Dakar. Nous nous rejoignîmes à bord tous les quatre. J’emmenais pour tout personnel indigène deux Sénégalais : l’un, Moussa Ndiaye, comme préparateur, l’autre comme cuisinier. Nous emportions deux tonnes de bagages. Plus de la moitié de nos caisses renfermaient exclusivement du matériel scientifique, des récipients pour les collections, un énorme stock de papier destiné à sécher les plantes, de la papeterie.
Une de nos caisses était entièrement remplie de livres les plus importants, relatifs aux régions que nous allions visiter : SCHWEINFURTH, _Au cœur de l’Afrique_ ; BARTH (l’édition allemande et la traduction française) ; C. MAISTRE, _A travers l’Afrique centrale_ ; GENTIL, _La Chute de l’empire de Rabah_ ; FOUREAU, _D’Alger au Congo par le Tchad_ ; BENTHAM, _Flora nigritana_ ; OLIVER et THYSELTON-DYER, _Flora of tropical Africa_ (les 6 volumes alors publiés), etc. Deux ans plus tard j’ai eu la joie de les rapporter presque tous intacts. Ils furent pendant toute notre chevauchée d’agréables compagnons, auxquels je sais gré de m’avoir délivré l’esprit des préoccupations irritantes qui conduisent parfois à la « Soudanite ». Plus d’une fois, le corps brisé et les nerfs tendus, j’ai retrouvé le calme en faisant, aidé de ces livres, la détermination d’une plante. Le naturaliste a ainsi, dans la brousse, des moyens de se reposer l’âme qui ne sont pas à la portée des autres mortels.
Sur le paquebot qui nous emportait voyageaient aussi une quinzaine d’officiers allant relever des camarades au territoire militaire du Tchad. Tous se rendaient en Afrique centrale pour la première fois, à l’exception du Dr ALLAIN dont la courageuse intrépidité à l’attaque de Kouno comme à la bataille de Koussri n’est ignorée que de lui. Le Dr ALLAIN évite toute allusion à ces événements, où il a joué un si noble rôle, mais quand on le questionne sur la vie de brousse, il ne s’arrête plus ; il parle du Chari avec l’enthousiasme d’un apôtre, il l’aime passionnément et ses avis nous furent particulièrement précieux.
Le 14 juillet de grand matin nous entrions dans le fleuve Congo. On n’en découvre point d’abord les rives tant l’embouchure est large. A Banane tout près de la mer il mesure 28 kilomètres de large et on a calculé que son débit était de 50.000 à 70.000 mètres cubes à la seconde, soit 140 fois plus important que celui du Rhône.
Peu à peu, au fur et à mesure que nous remontons, la terre ferme se précise : on aperçoit d’abord la ligne sombre des palétuviers, un peu plus loin de véritables berges apparaissent, et la grande savane sans fin avec de hautes graminées, et çà et là un palmier de Guinée _Hyphæne guineensis_ étale son uniformité.
Enfin des reliefs font leur apparition, des croupes arrondies et toutes dénudées ou semées de rares baobabs surgissent à l’horizon. Ces mamelons, élevés parfois d’une centaine de mètres sur le pays environnant, sont coupés de ravins profonds dont la présence est révélée par des lignes verdoyantes descendant le long des thalwegs. Nous passons sans nous arrêter devant Boma, poste de l’Etat indépendant du Congo. Ses larges avenues, ses promenades plantées d’arbres, donnent l’impression d’une ville européenne. Le paquebot continue à s’enfoncer dans l’intérieur, le pays prend un aspect très montagneux, extrêmement pittoresque. Quelques bancs de rochers commencent à encombrer le lit du fleuve. Enfin de véritables rapides arrêtent la navigation. Nous sommes à Matadi et nous y débarquons le 15 juillet au matin. La seule raison d’être de cette ville est sa position au point terminus de la navigation et à la tête de ligne du chemin de fer. Construite en toute hâte, au milieu des rochers, dans des conditions aussi peu hygiéniques que possible, elle laisse la plus détestable impression à tous les Français qui sont obligés d’y séjourner, malgré l’obligeance des fonctionnaires du chemin de fer belge.
« Ce chemin de fer est l’œuvre maîtresse du Congo indépendant, celle qui a demandé le plus de volonté, de ténacité, où fut dépensé le maximum d’efforts personnels. C’est grâce à elle que l’État a pu se développer au lieu de crever des richesses accumulées impossibles à exporter. On peut affirmer qu’en dotant l’État de ce merveilleux moyen de transport, le colonel THYS fut un des fondateurs de la colonie. Il n’est que juste de lui rendre cet hommage, car c’est à sa patience inlassable, à son énergie et à sa foi prévoyante que l’on doit la réussite de l’entreprise[2]. » La voie ferrée, qui se continue pendant 400 kilomètres à travers une véritable Suisse africaine, a exigé un grand nombre de travaux d’art et a coûté environ 70 millions. Elle est entièrement l’œuvre du colonel THYS qui en présenta le projet dès 1887. Les premiers travaux de terrassement furent commencés en mars 1890, mais ce n’est que 8 ans plus tard, en mars 1898, que la locomotive arriva au Stanley-Pool. Actuellement la Compagnie fait plus de un million de recettes par mois. Non seulement elle draine tous les produits de l’intérieur du Congo belge, mais elle est aussi l’unique voie d’accès actuellement pratiquable pour accéder dans le moyen Congo, dans la Sangha, dans l’Oubangui et dans les territoires du Tchad.
Autrefois les Français, pour se rendre à Brazzaville, étaient obligés de s’arrêter à Loango où le transbordement et le débarquement des bagages étaient souvent très pénibles. Les charges étaient alors prises par des porteurs loangos et transportées en suivant des sentiers de brousse coupant la grande forêt du Mayombe, jusqu’au poste créé par DE BRAZZA au bord du Stanley-Pool et qui est devenu la capitale du Congo français. Ce voyage durait environ un mois ; il était très pénible pour les Européens et surtout pour les porteurs indigènes dont un grand nombre mouraient à la tâche. Aujourd’hui on accède à Brazzaville par la voie du Congo belge ; la traversée de Loango à Matadi dure trois jours et le voyage en chemin de fer de Matadi à Kinshassa deux jours. On se rend ensuite sur la rive française du Pool en moins d’une heure. La construction de la voie ferrée belge a donc permis de réaliser, même pour nous Français, de grandes économies, de temps, d’argent et surtout de vies humaines. La construction en territoire français d’un railway joignant la côte du Gabon au Congo navigable, soit par l’Ogôoué et l’Alima, soit par le Kouilou-Niari, eût été sans doute moins pénible et moins coûteuse, mais malheureusement nos financiers et nos hommes d’État n’écoutèrent point le cri d’alarme jeté par DE BRAZZA dès 1886, ou bien ils ne surent s’entendre. Si cette voie avait été construite avant la réussite de l’œuvre du colonel THYS, c’est en traversant nos possessions que les richesses de l’Afrique centrale déboucheraient aujourd’hui à la mer, et depuis longtemps notre Congo serait sorti du marasme économique où il est malheureusement encore plongé.
Le 17 août au matin, la mission Chari-Tchad au complet montait en wagon. Le voyage que l’on effectue ainsi est délicieux même pour les touristes les plus exigeants. Le train marche assez lentement pour qu’on puisse admirer les paysages qui sont parmi les plus beaux que je connaisse en Afrique : il franchit des torrents mugissants ; suspendu parfois en corniche il côtoie des précipices ; il contourne des montagnes dénudées en cette saison ou crevassées par des ravins remplis d’arbres enlacés de lianes. Parfois les quartzites blanchâtres miroitent au soleil ; parfois aussi à proximité des rivières la voie passe entre des dômes de verdure et des avalanches de plantes volubiles fleuries dégringolent en longs festons du haut des arbres et pendent jusqu’au ras du sol. Mais, en général, quel pays pauvre ! Presque partout des pierres, des rochers, un sol ingrat. En cette saison sèche, les herbes sont brûlées ; les chèvres même trouveraient difficilement à vivre. Presque pas d’habitants ; les villages indigènes sont excessivement rares.
En contemplant ces montagnes que les ingénieurs ont dû en mainte place attaquer à la mine, on comprend que cette œuvre a été un travail d’Hercule. Les nombreuses tombes d’Européens disséminées çà et là le long de la voie attestent encore les sacrifices qu’il a fallu faire. Les cadavres des indigènes morts à la tâche n’ont pas laissé de traces, mais c’est par milliers que des existences ont été sacrifiées. Nos sujets de l’Afrique occidentale ont joué un grand rôle comme surveillants, contre- maîtres, ouvriers d’art ou simples manœuvres. Beaucoup d’engagés à Dakar ont perdu la vie à cette besogne, c’est grâce à l’endurance au travail des autres, qu’enfin la construction a pu être achevée. « Sans les Sénégalais le chemin de fer du Congo belge n’aurait jamais été construit ! » ai-je entendu répéter bien des fois par d’anciens chefs de chantiers, meilleurs juges que personne.
Un coup de sifflet prolongé : nous arrivons à Toumba (kilomètre 187). On doit passer la nuit dans ce misérable campement, sorte de caravansérail où les voyageurs s’entassent dans d’affreuses cases en planches décorées du nom d’hôtels. Dans la soirée nous avons le temps de faire une excursion dans la brousse. Je suis un peu surpris de retrouver là vers 4° S. des paysages, des aspects de végétation presque identiques à ceux du Soudan. Parmi les arbustes rabougris qui caractérisent la flore de la brousse, beaucoup sont les mêmes dans l’une et l’autre région : _Gardenia Thunbergia_, _Sarcocephalus esculentus_, _Crossopteryx febrifuga_, _Anona senegalensis_. Dans un pli de terrain nous rencontrons l’épaisse et haute végétation des galeries avec des arbres de plus de 40 mètres tout enlacés de lianes.
Parmi ces lianes notons l’existence du _Landolphia Klainii_ Pierre portant à cette époque de gros fruits ronds, quelques-uns de la grosseur d’une tête d’enfant. Certaines de ces lianes ont été entaillées et exploitées avec tant d’acharnement que les branches sont mortes. L’écorce se détache sous la pression des doigts et en la brisant on constate qu’elle renferme une grande quantité de caoutchouc qui s’étire en longs fils élastiques. Généralement de nouvelles repousses sont nées sur les souches mutilées, mais il est impossible de fixer l’époque à laquelle ces nouvelles tiges seront en état d’être exploitées. — Pendant que COURTET recueille des fruits pour les dessiner, je suis amené à constater le procédé curieux par lequel cette plante effectue sa dissémination.
A maturité, le fruit de cette liane, comme celui de tous les _Eulandolphia_, est constitué par un exocarpe formé de sclérites très résistantes serrées les unes contre les autres et enveloppant hermétiquement les parties parenchymateuses internes et les graines au nombre de 20 à 70. Cette carapace indéhiscente est seulement interrompue dans la partie qui correspond à l’insertion du pédoncule et délimite une aire circulaire de 1 centimètre de diamètre environ. Lorsque le fruit, arrivé à maturité dans la saison sèche (ordinairement dans le courant de juillet au Bas-Congo), se détache par suite de son propre poids et tombe sur le sol de la forêt, la petite zone circulaire est vite attaquée par les insectes. Les larves des termites (ou fourmis blanches), qui n’ont pu attaquer le sclérenchyme trop résistant, pénètrent à l’intérieur du fruit par l’ouverture. Elles dévorent toutes les parties parenchymateuses et notamment la pulpe acidulée qui entoure chaque graine. En même temps elles transportent de la terre humide à l’intérieur du fruit. Les graines qui n’ont pas été attaquées à cause de leur albumen corné qui protège l’embryon se trouvent ainsi environnées d’une espèce de boue dans laquelle elles germent en quelques jours. Les jeunes plantes enfermées dans une chambre close s’étiolent et leur tigelle s’allongeant démesurément se recourbe plusieurs fois sur elle- même à l’intérieur de la cavité. Parfois l’extrémité d’une jeune tige parvient à sortir par l’ouverture correspondant à l’insertion du pédoncule, mais le plus souvent les plantules demeurent enfermées dans la cavité exocarpique jusqu’à ce que les agents atmosphériques ou les animaux aient brisé la carapace scléreuse. Alors seulement les racines pénètrent en terre, les tigelles se redressent et développent des feuilles et les termites vont chercher abri ailleurs. Chaque buisson de _Landolphia Klainii_ est ainsi environné de nombreuses plantes jeunes groupées par paquets, chacun de ces paquets correspondant à un fruit dont les graines ont germé sur place. La plupart de ces plantes meurent étouffées sous l’ombrage épais de la forêt. Seuls les pieds les plus robustes allongent démesurément leurs entre-nœuds, accrochent leurs premières vrilles et c’est seulement quand elles sont parvenues à s’étaler à la grande lumière sur l’extrémité des rameaux des arbres- supports qu’elles se développent normalement.
Nous reprenons le train le lendemain matin. Nous revoyons des paysages analogues à ceux de la veille, mais les terres cultivables et les galeries forestières se font plus fréquentes. En quelques gares des sacs d’arachides récoltées à proximité de la ligne sont entassés pour être chargés sur un prochain train descendant vers Matadi. Puis nous passons devant la mission de Kisentou créée par les Jésuites. De très vastes cultures s’étendent aux environs. Enfin le pays cesse d’être accidenté, de grandes plaines sablonneuses semées de beaux arbres dès que le sol renferme de l’humidité annoncent l’approche du Pool.
A 3 heures nous stoppons en gare de Kinshassa. C’est là que nous devons descendre du train qui atteint lui-même son point terminus, Léopoldville, situé à 12 kilomètres plus loin. A Kinshassa passent tout le ravitaillement et toutes les marchandises destinées au Congo français et au Tchad, ainsi que tous les produits d’exportation qui en proviennent. C’est dire que le mouvement commercial est assez développé. Il eût donc été naturel de construire une petite voie Decauville joignant la gare à l’embarcadère sur le Pool. Rien de semblable n’existait ni en 1902 ni à notre retour en 1904 : à la descente du train tout voyageur devait aussitôt engager des manœuvres pour faire porter ses bagages à bord d’un vapeur appartenant à l’administration ou loué par des particuliers. Le gouvernement de l’Etat indépendant a entretenu longtemps à Kinshassa un important corps de troupes indigènes, dont une belle plantation de caféiers de Libéria, déjà en plein rapport en 1902, rappelle le séjour. Une usine pour la préparation du café fonctionnait aussi à la même époque et on y traitait le café récolté dans tous les districts de l’intérieur.
Le 17 juillet 1902, nous débarquions à Brazzaville après avoir traversé le Pool. D’abord simple camp de brousse fondé par DE BRAZZA en 1880 et laissé à la garde du sergent sénégalais MALAMINE jusqu’en 1882, Brazzaville, grâce à sa situation sur le Stanley-Pool, juste en amont du point où le Congo cesse d’être navigable, a acquis une importance de tout premier ordre. Pourtant la capitale du Congo français nous réservait une vive déception. Qu’on imagine une vaste étendue de brousse montueuse, mal défrichée, occupée çà et là par des maisons dont la plupart, d’aspect minable, sont reliées entre elles par des sentiers grimpants, les uns encombrés de hautes herbes sur les bords, les autres transformés en profonds ravins. Le sol est très sablonneux et le ruissellement entraîne peu à peu vers le bas le sol des plateaux. A la suite d’une pluie abondante on voit apparaître de larges et profonds fossés à travers la ville. Une seule installation paraît conçue avec esprit de suite et porte l’empreinte d’une volonté intelligente. C’est la mission catholique établie assez loin du fleuve, sur le plateau qui domine la ville. Elle est entièrement l’œuvre de Mgr AUGOUARD dont l’activité n’a pas eu de cesse depuis le jour de son arrivée (1884). De grands bâtiments bien aménagés, de vastes champs cultivés en bananiers, en manioc et en patates, pour les indigènes, un vaste potager européen, de magnifiques vergers remplis de manguiers, d’avocatiers et d’orangers, des plates-bandes d’ananas le long de toutes les allées, des bordures de vétiver ou d’_andropogon_ citronnelle au bord des sentiers, un beau troupeau de bovins et un grand nombre de moutons dont l’acclimatation a été très laborieuse, tels sont les principaux résultats matériels obtenus par l’effort des missionnaires et des indigènes dont ils se sont entourés. Le reste du chef-lieu présentait, en 1902, l’aspect d’un camp abandonné, comme si quelque épidémie avait forcé les habitants à fuir au loin. Nous logions près du Pool, dans une malheureuse masure sans portes, au toit délabré, l’herbe poussait jusqu’à l’entrée, les chauves- souris avaient élu domicile à l’intérieur.
Quel contraste avec la ville belge de Léopoldville dont on aperçoit la silhouette blanche de l’autre côté du Pool ! J’ai visité ce centre en décembre 1903 à mon retour. On y sent une organisation, on y voit de larges boulevards, des squares, des maisons en pierre comme en Europe. C’est une installation durable, sans cette apparence de provisoire ou d’abandonné de Brazzaville. Léopoldville n’est qu’un ensemble d’ateliers et de chantiers où du matin au soir Européens et noirs travaillent à des besognes précises, conçues, étudiées et surveillées par des hommes compétents. « On y sent ce qui fait la force de nos voisins, une discipline énergique complétant un remarquable esprit de suite. »
II. — ÉTUDES BOTANIQUES AUTOUR DE BRAZZAVILLE.
LE CAOUTCHOUC DES HERBES
Nous aurions voulu quitter au plus tôt Brazzaville, alors foyer de fièvre et nid de discorde entre Européens désœuvrés (c’est là que dut naître autrefois la « congolite »). Malheureusement le vapeur _Albert Dolisie_ qui devait nous transporter jusqu’à Bangui n’était point revenu de la Sangha où il avait transporté M. ALBERT GRODET, commissaire général du Congo. Du reste la plus grande partie de notre matériel, que nous avions laissé à Matadi, ne nous était pas encore parvenu.
Je résolus d’employer cette période d’arrêt à des recherches d’histoire naturelle et elles furent extrêmement fructueuses, car peu de régions africaines présentent une flore et une faune plus riches que les environs du Pool. Le relief est formé de plateaux sablonneux faiblement ondulés, recouverts d’une brousse peu compacte qui est soumise chaque année aux incendies des herbes.
Le caoutchouc, qui est aujourd’hui la plus grande richesse forestière du Congo, n’était guère exploité autour de Brazzaville. L’arbre à caoutchouc, _Funtumia elastica_, ou Iré n’existe que beaucoup plus au Nord dans la grande forêt équatoriale. Quant aux lianes donnant du caoutchouc de valeur (_Landolphia owariensis_ et _L. Klainii_) on ne les rencontre que dans quelques rares plis de terrain et en très petite quantité. Les incendies dévastateurs les ont fait disparaître des plateaux ou en ont amené au moins la transformation.
Depuis quelques années, plusieurs explorateurs avaient parlé du _caoutchouc des racines_, nommé encore _caoutchouc des herbes_, parce que la plante qui le fournissait était, disait-on, une herbe vivant au milieu des prairies de l’Angola et de l’Afrique centrale. Aucun observateur n’avait encore précisé la véritable origine botanique de ce caoutchouc, ni fait connaître le mode de vie et de végétation de cette plante vaguement signalée autour de Brazzaville. Un jeune et actif agent de culture, M. LUC, me montra un jour la plante que l’on considérait comme donnant le caoutchouc des racines. C’était le _Carpodinus lanceolatus_ décrit quelques années plus tôt par le botaniste allemand K. SCHUMANN. La plante avait des tiges grêles, presque herbacées, très pauvres en latex. Mais quand on brisait la racine il s’en écoulait un peu de lait. Nous recueillîmes une petite quantité de ce latex et nous pûmes nous assurer qu’il ne donnait aucune trace de caoutchouc, mais laissait déposer une résine sans valeur. Il fallait donc chercher autre chose.
Sur les plateaux déboisés de l’Afrique intérieure, brûlés périodiquement par les feux de brousse, on rencontre des Landolphiées présentant comme le _Carpodinus lanceolatus_ un mode de vie très différent de celui des lianes de forêts. Leur système souterrain acquiert un très grand développement ; ces plantes, et notamment le _Carpodinus lanceolatus_, ont des rhizomes vivaces enfoncés profondément en terre. Au contraire leur tige aérienne, brûlée périodiquement, qui est devenue annuelle ou bisannuelle, reste naine, souvent herbacée et dépourvue de vrilles, n’ayant pas besoin de s’accrocher aux arbres. A la fin de la saison sèche, elles portent souvent à l’extrémité d’une tige très grêle un ou deux gros fruits qui à maturité font courber la tige pour venir toucher le sol. Au moment des incendies la cendre des herbes et les débris végétaux les recouvrent et les protègent contre le feu. Les graines ainsi enterrées se trouvent dans d’excellentes conditions pour germer lorsqu’arrivent les premières pluies. Et quand bien même la chaleur aurait détruit l’embryon, l’espèce ne serait pas pour cela menacée de disparaître, car bientôt des jeunes pousses groupées en faisceaux, après avoir pris naissance sur les rhizomes souterrains, viennent s’épanouir au-dessus du sol et continuent à s’allonger jusqu’au jour où elles ont le sort des premières. Ce phénomène se répétant chaque année a marqué d’une profonde empreinte la végétation des plateaux. Les seules espèces végétales qui se soient multipliées sont celles qui ont de longs et puissants rhizomes comme les _Aframomum_, plusieurs graminées de la tribu des _Andropogonées_, une salsepareille (_Smilax Kraussiana_), enfin la vulgaire fougère Grand-Aigle (_Pteris aquilina_ L.) de nos landes d’Europe, extrêmement abondante en Afrique au S. de l’Équateur.
Si le _Carpodinus lanceolatus_ ne donnait pas de caoutchouc il n’en était pas de même de deux autres Landolphiées qui n’avaient point encore attiré l’attention parce qu’elles étaient plus clairsemées. L’une est le _Landolphia Tholloni_ décrit par A. DEWÈVRE en 1895 et dédié au voyageur THOLLON, l’un des compagnons de JACQUES DE BRAZZA (frère cadet du grand explorateur)[3]. Le _Landolphia Tholloni_ est un petit arbuste très rameux, haut de 0m,15 à 0m,30, ayant la taille et le port de l’_Avielle myrtille_ des bois d’Europe. Le fruit presque sphérique à maturité, ayant 0m,05 de diamètre, renferme quelques graines entourées d’une pulpe comestible.
Les rameaux aériens ne mesurent que 1 ou 2 millimètres de diamètre et sont dépourvus de caoutchouc ; au contraire les parties souterraines âgées en contiennent en abondance. Elles se composent de longs rhizomes, enfoncés obliquement jusqu’à 0m,40 ou 0m,60 de profondeur et émettant des ramifications qui courent horizontalement et à une plus faible profondeur en produisant dans le sol sablonneux de distance en distance des paquets de tiges dressées. Ces rhizomes mesurent de 6 à 10 mètres de long et ont un diamètre moyen compris entre 4 et 10 millimètres. Lorsqu’ils sont secs ils contiennent jusqu’à 4 à 5 p. 100 de caoutchouc de toute première qualité. On peut le recueillir en broyant l’écorce qu’on pulvérise et qu’on débarrasse, dans un courant d’eau, des matières autres que le caoutchouc. L’abondance de cette plante dans la région de Brazzaville, et aussi probablement dans presque tout le pays batéké est telle que les rhizomes forment en certains endroits un lacis inextricable dans le sol. Nous avons recueilli jusqu’à 4 kilogrammes de racines fraîches sur une surface de 6 mètres carrés, bien qu’une partie des racines brisées fussent restées en terre.
Une autre Landolphiée de la région produisant aussi du caoutchouc dans ses racines est le _Landolphia humilis_ K. Schum. ; simple forme dérivée par mutation du _Landolphia owariensis_ Pal. Beauv. Tandis que le _Landolphia Tholloni_ est constamment dépourvu de vrilles et a perdu la faculté de devenir une liane, puisque la tige aérienne se dessèche tous les ans, même si le feu de brousse ne l’atteint pas, le _Landolphia humilis_ est moins profondément adapté. Il peut aussi, comme son congénère, fleurir presque au ras du sol et même donner des fruits, mais si plusieurs années de suite, l’incendie annuel cesse de se produire, certaines pousses de la plante s’élèvent plus haut et au dessous de l’inflorescence terminale naîtront des rameaux portant des vrilles qui s’accrocheront aux herbes. Si des arbustes se trouvent à portée, la plante s’élèvera encore davantage de manière à former une plante sarmenteuse. A la fin de la saison sèche, loin de se dessécher la pousse du _Landolphia humilis_ épargnée par le feu continuera à s’allonger et si elle n’est pas atteinte par l’incendie pendant plusieurs années de suite, elle deviendra une véritable liane qu’aucun caractère botanique important ne distinguera plus du _Landolphia owariensis_[4]. Les rhizomes desséchés du _Landolphia humilis_ ne contiennent que 2 à 3 p. 100 de caoutchouc et c’est la raison pour laquelle on ne les a pas encore exploités. On commence à tirer parti de l’autre espèce.
Pendant notre séjour à Brazzaville nous avons envoyé des notes à l’Académie des Sciences pour faire connaître le résultat de nos investigations, nous avons en outre adressé à plusieurs laboratoires scientifiques des échantillons de racines destinés à l’étude chimique pour déterminer la richesse caoutchoutifère de ces racines. Le résultat de toutes ces recherches fut d’attirer l’attention du commerce sur le caoutchouc des herbes, et, à notre retour, le 25 décembre 1903, nous eûmes la satisfaction d’apprendre qu’une usine s’était installée à Brazzaville pour exploiter les rhizomes du _Landolphia Tholloni_ dont personne n’avait encore tiré parti au Congo français.
Le Commissaire-Général rentra à Brazzaville à la fin de juillet. M. GRODET s’était imposé un très pénible voyage pour aller enquêter lui- même sur les troubles survenus quelques mois plus tôt dans la région d’Ouesso. Malgré ses fatigues et la hâte qu’il avait de rentrer à Libreville, il m’accorda de longues audiences, et il donna aussitôt les ordres nécessaires pour que le vapeur de l’administration pût transporter au plus tôt vers Bangui le personnel et le matériel de la mission, ainsi que tous les militaires de la relève du Tchad. Nous allions parcourir ainsi les 1400 kilomètres qui, par le fleuve Congo et son affluent l’Oubangui, séparent Brazzaville du poste de Bangui.
III. — DE BRAZZAVILLE A BANGUI
_5 août, sur la Dolisie._ — Nous avons quitté Brazzaville le 3 août à 9 heures du matin sur l’_Albert Dolisie_[5], vapeur appartenant au Service administratif du Chari, qui l’a fait construire pour effectuer le transport de son matériel et de ses troupes jusqu’à Bangui. Assez confortablement installé pour recevoir quelques passagers blancs, il est manifestement insuffisant dans le cas présent où nous allons être une trentaine d’Européens à bord, littéralement empilés les uns sur les autres. MM. CASTAING, chef du service administratif du Chari, BOUTEILLER, agent général de plusieurs sociétés concessionnaires, et correspondant du _Temps_, LUC, directeur du jardin d’essai de Brazzaville, dont nous avons mis chaque jour l’obligeance à contribution, le lieutenant DELAUNAY, un vieil ami du Soudan retrouvé ici, sont à l’embarcadère, ainsi d’ailleurs que la plupart des fonctionnaires et commerçants de la localité et nous serrent une dernière fois la main.
Après avoir dépassé la pointe de l’île de Mafou nous sortons du Stanley- Pool, immense nappe d’eau où le Congo s’élargit avant la barrière des Stanley-Falls. Le Pool mesure en certains endroits 28 kilomètres de largeur et lorsqu’on le voit, par un ciel pur, encadré de toutes les hauteurs qui l’environnent il a un aspect véritablement grandiose. Au loin, on perçoit le bruit formidable des chutes.
A la sortie du lac, notre bateau remonte pendant trois jours, la région que les Belges ont nommée depuis longtemps Le Couloir. Le fleuve, resserré entre des collines escarpées, mesure seulement 1.000 à 1.500 mètres de large. C’est un chenal allant du N. au S., qui a mis en communication la mer intérieure avec la région.
_6 août, dans la région des îles du Congo après la Léfini._ — Le fleuve, large de 8 à 15 kilomètres, est rempli d’îles basses, inhabitées, couvertes d’une végétation arborescente. De grands arbres émergent seuls çà et là des fourrés inextricables de Palmiers, d’arbustes, de roseaux[6]. Les rives sont bordées d’une Urticacée, dont les racines adventives s’enfoncent dans l’eau et la vase et dont la partie aérienne, haute de 3 à 4 mètres, présente des rameaux s’étalant et se ramifiant de toutes parts. Comme c’est l’aspect habituel des rideaux de Palétuviers qu’on rencontre à l’embouchure des fleuves africains, la plupart des voyageurs ont pris cet arbuste pour un palétuvier. Il entoure presque complètement les îles, excluant tout autre végétal si ce n’est un _Calamus_ ou rotang très épineux, dont la base, qui baigne également dans l’eau, forme des fourrés impénétrables.
Dans la traversée de cette immense nappe qui s’élargit en certains endroits jusqu’à 30 kilomètres d’une rive à l’autre, on jouit de ce grand calme de la nature africaine qui avait tant frappé Stanley. Le ciel, d’un gris de plomb, se confond à l’horizon avec l’eau boueuse aux reflets d’un vert sombre ; un étroit liseré violet en masque la limite au loin. Pas une ride n’agite, le soir, cette nappe infinie ; pas un bruit ne s’élève ni du fleuve ni de la rive que nous côtoyons. Seul le _Dolisie_, qui file librement dans cette mer intérieure, trouble la sérénité de la soirée. La vie animale est très rare, contraste frappant avec le fourmillement des êtres qui s’agitent le long des fleuves soudanais, tels que le Sénégal et le Niger. Pas un poisson ne révèle sa présence par un saut à la surface ; point de bandes d’oiseaux de rivage sur les sables découverts. Les troupeaux d’antilopes venant boire au fleuve, si communs dans le moyen Niger, sont inconnus ici. A peine si, deux ou trois fois par jour, on aperçoit un groupe d’hippopotames hors d’atteinte. Il semble que dans ces contrées toute la richesse de la nature se soit concentrée dans la végétation.
A 6 h. et demie le bateau mouille dans une île pour faire du bois. Les laptots sont débarqués et toute la nuit en entend résonner leurs cognées dans la forêt. De temps en temps un arbre s’abat avec des craquements formidables. Le chant des cigales, des grillons, des coassements de grenouilles, tous les bruits de la forêt et du fleuve qui ont succédé, dès la nuit close, au silence de la journée, sont couverts par le fracas de ces chutes et jusqu’à l’aurore toute l’île est en émoi.
_7 août, Likouba ou Likounda, après le confluent de l’Alima._ — La région que traverse le fleuve est encore une grande plaine basse sans aucune ondulation, mais le sol, au lieu d’être à fleur d’eau, émerge de quelques mètres au-dessus du niveau. Il en résulte une végétation toute différente : la forêt offre de larges éclaircies, et les grandes prairies d’_Andropogon_[7] complètement dépourvues d’arbres et d’arbustes, viennent finir à la rive. Ces éclaircies au milieu des bois et des marais sont toujours favorables à la culture. Aussi le village de Likouba contraste-t-il agréablement avec les misérables groupes de huttes que nous avons aperçus de très loin en très loin depuis notre départ de Brazzaville, sur la rive française. Des cases spacieuses d’indigènes, déjà peu vêtus, de belles plantations vivrières bordent le rivage. Les Bananiers et les _Elæis_ ombragent ces cultures. C’est la première fois que le Palmier à huile se présente en si grande quantité dans l’intérieur du Congo, mais ici, contrairement à ce qui existe à la Guinée, au Dahomey et au Bas-Niger, il est surtout exploité pour le vin de palme et non pour l’huile. Ce dernier produit se vendait depuis le confluent de la Léfini 0 fr. 75 le litre. Il valait à Brazzaville 1 franc.
_7 août, entre Bonga et Loukoléla, après le confluent de la Sangha._ — A mesure que nous remontons, le pays devient plus varié : forêts, prairies, bois inondés, bancs de sable, alternent.
Vers 1 h. et demie nous avons fait du bois à Likouala-Mossaka où est installée une petite factorerie française. De grands Rôniers marquent l’emplacement du village ; au Congo nous avons toujours vu ce palmier à proximité des habitations ou sur l’emplacement des groupements détruits. C’est le caoutchouc qui forme l’article principal du commerce de cette factorerie. La liane à gros fruits (_Landolphia Klainii_) croît d’ailleurs à proximité du village et ses fruits pyriformes d’un beau jaune, atteignant la grosseur de la tête d’un enfant, sont arrivés à parfaite maturité.
Depuis le confluent de l’Alima nous rencontrons de véritables forêts de Copaliers, surtout dans les îles et sur la rive belge. Leurs troncs d’un blanc cendré, ne se ramifiant qu’à une grande hauteur, leur donnent l’aspect de nos hêtres, mais les rameaux s’étalent en parasol au lieu de dessiner un dôme arrondi. Les bois qu’ils forment ressemblent, vus du fleuve, à de grandes futaies de France. Ces arbres donnent le Copal dont on retrouve les concrétions après l’inondation, le long du fleuve, jusqu’aux Stanley-Falls. La gomme copal découle des arbres en grosses larmes qui jonchent la terre ; le sol contient parfois aussi des blocs de cette résine, déposés au cours des siècles à mesure que les arbres disparaissaient et que la forêt se reconstituait d’elle-même. Le Copalier du Haut-Congo appartient au _Copaiba Mopane_ Otto Kuntze, plante voisine du _Trachylobium hornemannianum_ qui fournit le copal de la Zambésie et de Madagascar. Sur les rives du fleuve le _Copaiba_ est presque toujours mélangé au _Berlinia_, autre Légumineuse arborescente dont les belles fleurs blanches, très parfumées le soir, avaient frappé d’admiration SCHWEINFURTH.
En approchant de l’équateur, la végétation devient plus épaisse, les lianes montent à la cîme des plus hauts arbres ; parvenues aux sommets, elles s’étalent sur les branches ou retombent en longues guirlandes aux tons d’émeraude les plus divers, aux fleurs d’une variété de coloris infinie. Un _Combretum_, aux longs épis de fruits roses ou mordorés, se mêle en ce moment aux grandes fleurs des _Berlinia_. Le fleuve est tout bordé d’un arbuste qu’on distingue mal à distance, mais qui ressemble à s’y méprendre à des touffes de lilas couvertes de gerbes de fleurs blanches. Bientôt va commencer la luxuriante végétation équatoriale. Dans les forêts impénétrables, constituées par d’innombrables essences, les troncs séculaires pourrissent sur place, étouffés par les jeunes arbres de plus belle venue ou par les avalanches d’épiphytes : Fougères, Orchidées, lianes, _Ficus_ descendant au ras du sol après avoir enlacé l’écorce. Par endroits la forêt finit brusquement et de hautes herbes, dont les chaumes s’élèvent à plus de 3 mètres de hauteur (_Andropogon_, _Vossia_, riz sauvage) forment des prairies ininterrompues où viennent pâturer les hippopotames. A la hauteur du confluent de la Sangha nous en rencontrons de nombreux troupeaux, après surtout qu’une légère pluie, survenue dans l’après-midi, eut rafraîchi l’atmosphère.
_8 août, avant d’entrer dans l’Oubangui._ — La forêt s’étend partout et recouvre même les îles innombrables qui remplissent le fleuve, large par endroits de 20 kilomètres. Le matin à 8 heures nous nous arrêtons un moment au village mangala de Kassa, situé en aval de Liranga. Il est abandonné depuis les troubles de la Sangha et beaucoup d’autres sont, paraît-il, dans le même cas. Les habitants, craignant notre intervention et nos répressions, ont fui dans la forêt où ils sont hors d’atteinte. Rien ne peut traduire l’impression lamentable que l’on ressent, à la vue des paillotes éventrées par les orages, des arbres fruitiers que les gens du bateau dépouillent sans raison avant la maturité, des champs de manioc négligés, où viennent se repaître les singes et les phacochères. Et pourtant tout cela représentait un effort considérable pour ces peuples que l’on dit apathiques. Il avait fallu conquérir sur la forêt ces quelques hectares de terres cultivées, lutter longtemps contre elle pour l’empêcher de reprendre sa place et maintenant elle va redevenir, pour des siècles sans doute, maîtresse du sol. Déjà les graines d’arbres ont germé dans les champs et les hautes herbes poussent sur les sentiers abandonnés.
Ce village avait eu des cultures variées dont on retrouvait encore les traces. Outre le manioc doux et le manioc amer, formant la base de l’alimentation, on rencontre quelques belles plantations de grands bananiers, deux espèces de patates, deux espèces de tabac et le chanvre que l’on fume aussi, une tomate très amère employée pour assaisonner les mets indigènes ; le piment enragé (_Capsicum frutescens_) croissant jusque sous la forêt et complètement naturalisé, le _Tephrosia Vogelii_ cultivé par les pêcheurs[8].
Comme arbres fruitiers on ne rencontre que le papayer dont les graines se ressèment d’elles-mêmes autour des habitations et le citronnier à petits fruits qui atteint ici les proportions d’un arbre.
Mais au milieu de toutes ces plantes alimentaires, ce que nous ne nous attendions guère à rencontrer et que nous avons pourtant vu en fruits, c’est une forte touffe de bananiers de Chine (_Musa sinensis_). Ce bananier, originaire d’Extrême-Orient, est, depuis quelques années surtout, cultivé dans presque toutes les colonies. C’est lui qui fournit « la banane des Canaries », la seule vendue sur les marchés de Paris et de Hambourg. Sa taille naine, ses feuilles petites, mais larges, d’un vert-glauque le font facilement reconnaître. Un rejeton mis en terre peut porter des fruits mûrs six mois plus tard. Ces fruits viennent par régimes très fournis portant jusqu’à 200 bananes qui mûrissent successivement et restent adhérentes à leur pédoncule. C’est un avantage incontestable, car les fruits de toutes les autres variétés, s’ils ont parfois plus de saveur, mûrissent souvent en une nuit après que le régime a été cueilli et se détachent aussitôt de leur pédoncule. Il paraît que c’est Mgr LE ROY qui a apporté le premier bananier de Chine au Congo français, et qui l’a fait cultiver au jardin de la mission de Libreville. Les Européens l’ont vite répandu dans tous les postes, et, à Brazzaville, en particulier, il en existe en plusieurs endroits de la ville. J’étais cependant loin de penser qu’il eût dépassé ce point et surtout qu’il fût entré dans la culture indigène.
La forêt environnant le village est insondable ; sous la voûte des arbres et des lianes, on parvient à s’enfoncer de quelques centaines de mètres, mais bientôt le chemin est barré par des branches enlacées formant des obstacles infranchissables. Le botaniste maudit ces obstacles ainsi que la hauteur des arbres où les fleurs s’épanouissent hors de toute atteinte. Les géants de la forêt dans cette région sont des Légumineuses et principalement des Cæsalpiniées.
Le Copalier à lui seul forme des futaies ininterrompues, le Fromager (_Eriodendron_) est aussi assez fréquent, mais il n’atteint pas les proportions de celui qui vit au Soudan nigérien. Ses feuilles sont actuellement tombées, ses capsules, d’à peine 5 centimètres de longueur, ne sont pas encore mûres. C’est très probablement une espèce nouvelle. Les Elæis assez communs, leurs panaches dégarnis de feuilles, indiquent qu’ils sont utilisés pour retirer du vin de palme ; l’huile produite par les fruits est également d’un usage courant dans le pays.
_8 août (9 heures soir), Djoundou, à l’entrée de l’Oubangui._ — Nous avons pénétré sans transition dans la seconde grande artère fluviale du Congo, l’Oubangui, qui a, comme le fleuve où il se jette, plusieurs kilomètres de largeur. Il est comme lui semé d’îles basses, toutes boisées, et environné de forêts de Copaliers. A cette époque de l’année, ses eaux toutes jaunes sont très boueuses. Il draîne en effet une région où la saison des pluies bat son plein.
A 8 heures du soir nous nous sommes arrêtés au village de Djoundou. Un sénégalais avec quelques miliciens bangalas garde seul le petit poste. L’Européen, chef de milice, est décédé quelques mois plus tôt et sa tombe modeste se dresse sur les bords escarpés du fleuve. Les croix funéraires sont généralement les premiers monuments qui frappent la vue, quelle que soit la région où on pénètre en Afrique, partout où l’Européen est déjà passé. Deux morceaux de bois, inhabilement cloués, à inscription effacée, marquent partout les traces de la pénétration de la race blanche, et le long de la ligne du chemin de fer belge, par exemple, ils indiquent, mieux que les maisons européennes, les points où ont dû se déployer les plus grands efforts. La mort d’un Européen installé dans le fond de la brousse, et même l’abandon du poste qu’il a fondé laissent heureusement quelque chose de plus durable. Longtemps après qu’il a disparu les arbres fruitiers qu’il a plantés persistent au milieu de la nature sauvage et attestent que son séjour a été bon à quelque chose. A Djoundou, les cases croûlantes, derniers restes du poste, sont environnées des vestiges d’un jardin potager, dans lequel se trouvent de beaux Manguiers, ainsi que des Citronniers et des Papayers déjà chargés de fruits. Nous en faisons le tour à la lueur d’une torche. Les quelques rares habitants qui n’ont pas abandonné le village sont misérables. N’ayant pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe autour des reins, ils vivent de racines de manioc et de poisson fumé assaisonné avec l’huile d’_Elæis_. A cette heure de la nuit ils sont réunis par groupes de 4 ou 5 autour d’un flambeau brûlant des morceaux de la gomme copal de la forêt. Quelques-uns fument du tabac dans des cornes d’antilope en guise de pipe.
_9 août (10 heures matin), Bokola, à proximité de l’Équateur._ — La forêt épaisse et sans clairières environne toujours le fleuve ; les troncs blancs des Copaliers et la couronne de palmes des _Elæis_ tranchent seuls sur la masse vert sombre uniforme. La forêt équatoriale couvre les plus petits îlots et sur les berges les guirlandes de lianes pendent jusqu’au ras de l’onde. De nouvelles espèces sont apparues. Les Cæsalpiniées dominent dans les bois comme arbres[9] ; ce sont au contraire les Landolphiées et les Combrétacées qui fournissent les lianes les plus fréquentes. Un nouveau _Landolphia_, à grandes fleurs blanches analogues à celles du _L. florida_, forme maintenant de véritables corbeilles de roses tout le long de l’Oubangui.
_9 août (9 heures soir), Youmba._ — Nous avons dépassé l’Equateur et le village où nous nous arrêtons dans la soirée est environ par 0° 30′ N. Une factorerie européenne, dépendance d’une des concessions du Congo, est établie sur le fleuve. Son approvisionnement en objets de traite est à peu près nul et comme produits du pays elle n’a réussi à drainer en plusieurs mois que quelques centaines de kilogrammes de caoutchouc et encore moins d’ivoire.
La plupart des habitants, effrayés par les répressions de la Sangha, se sont réfugiés dans la forêt. Ceux qui restent permettent de se faire une idée favorable de ces indigènes. Bien que très différents des Bangalas vus précédemment, ils feraient partie de la même peuplade ; tous ces groupements sont d’ailleurs sans aucune cohésion. Les hommes sont forts et d’une taille supérieure à la moyenne. Le corps cuivré est couvert de tatouages variés ; un lambeau d’étoffe européenne constitue, en général, le seul vêtement. Quelques femmes portent autour du cou des colliers massifs de cuivre ; pas de verroterie. La monnaie du pays est la barrette de cuivre ; on accepte aussi les bouteilles vides et les boîtes en fer blanc ayant contenu des conserves. Les cases couvertes en paille sont spacieuses, propres ; les indigènes ont des escabeaux, qui, chez les plus riches, sont ornés de clous en cuivre jaune. Comme animaux domestiques, ils possèdent des chiens, des cabris, des chats, des poules. Leurs cultures sont fort bien entretenues. Le manioc est peu répandu ; en revanche les bananiers sont représentés par plusieurs espèces et les papayers abondent. En fait de légumes on trouve des colocases, du piment, des tomates indigènes, des gourdes (_Lagenaria_), des courges et des ignames à tubercules amers. Nous avons remarqué surtout une variété d’aubergine violette absolument semblable à celle que donnent les graines de la maison Vilmorin semées au Congo. Cette plante provient certainement de cultures européennes. N’est-il pas intéressant de constater que ce peuple est capable de progrès puisqu’il a déjà pris au blanc deux plantes de culture, la banane de Chine et l’aubergine violette ? On remarque encore du tabac, du chanvre et du ricin.
Sur les confins du village, à proximité de cases abritées par de grands arbres, j’ai rencontré un petit monticule de terre recouvert de tessons de poterie, de vases encore entiers, d’ossements d’éléphants et d’hippopotames. C’était sans doute une tombe. Mais ce qui m’a intéressé davantage, c’est de rencontrer, plantés sur ce tertre, deux arbres fétiches. L’un était une grande Euphorbe cactiforme qui ne paraît pas exister dans le pays à l’état spontané, l’autre était un jeune Kolatier couvert de fleurs. Il semble être là à sa limite méridionale, car nous ne l’avons pas rencontré plus bas. Ce Kolatier a été découvert au Gabon par M. BALLAY, alors compagnon de P. SAVORGNAN DE BRAZZA. Ses noix roses sont constituées par 4 à 6 cotylédons enveloppés dans une pulpe blanchâtre qui entoure le tégument. La saveur est moins amère que celle du Kola de la Guinée.
De nombreux _Elæis_ entourent le village : ils sont exploités pour le vin de palme et les indigènes vont attacher leurs vases au haut en s’aidant d’un cercle comme les Diolas de la Casamance. Certains de ces _Elæis_ contiennent à l’extrémité de chaque feuille un nid de tisserins. Les oiseaux, pour recueillir les fibres nécessaires à leurs nids, ont littéralement dépouillé de leurs pennes les feuilles voisines, dont les rachis des feuilles pendent complètement nus, ne portant qu’un nid vers l’extrémité.
_10 août (de 10 heures à midi). Village d’Impfondo, par 1° 30′ N._ — Depuis que nous sommes entrés dans l’hémisphère N. le climat et l’aspect général de la végétation ont subitement changé avec l’époque de l’hivernage. Les steppes arides et brûlés de la région de Brazzaville et du couloir, la forêt sans fleurs plus au N. nous avaient donné l’impression d’une nature endormie, à son stade de repos. Ici au contraire tout indique une végétation en pleine activité : la terre fraîche couverte des champignons les plus variés, les arbres de la forêt parés de fleurs, les troncs tapissés de fougères et de mousses fructifiées. Sur les bancs de sable même et dans les rues des villages une foule de petites plantes herbacées à croissance éphémère se sont développées à la faveur des pluies. De l’autre côté de l’Équateur, c’était la vie ralentie, ici au contraire c’est la vie en plein épanouissement.
Pour la première fois, nous avons abordé tantôt à un village bondjo, Impfondo. Les Bondjos ont une piètre réputation ; leurs habitudes anthropophagiques ont été décrites par la plupart des voyageurs qui ont suivi l’Oubangui. Du temps de MAISTRE, en 1892, on trouvait encore des crânes humains devant chaque case et la plus belle parure d’une femme était un collier d’incisives humaines. Cela nous fut l’occasion de constater la rapidité avec laquelle changent actuellement les habitudes de ces noirs. Le collier de perles bayakas a supplanté, là comme ailleurs, les vieux ornements qu’on ne trouvera bientôt plus, ainsi que les armes (sagaies, flèches empoisonnées) que dans nos musées ethnographiques. Déjà en diverses régions de l’Afrique, à Saint Louis par exemple et à Tombouctou, on fabrique des armes, certains bijoux, uniquement comme objets de curiosité à l’usage des blancs qui veulent emporter un souvenir d’Afrique.
[Illustration : FIG. 1. — Pipe des fumeurs de chanvre de l’Oubangui.]
Ce n’est pas à dire que l’anthropophagie ait disparu sur les bords de l’Oubangui, mais elle s’y cache probablement davantage : c’est le commencement de la civilisation. Les Bondjos constituent d’ailleurs une des races les plus élevées de l’Afrique tropicale. Ce sont des individus robustes dont le corps couvert de tatouages très variés ne manque pas d’élégance. La peau est d’un noir fauve, parfois même cuivrée. Les cheveux sont courts ou même rasés sur diverses parties de la tête. Les hommes sont d’habiles pagayeurs, des pêcheurs et chasseurs passionnés. Vêtus d’une simple bande d’étoffe ou d’un pagne formé par un ceinturon de cordelettes pendantes, ils passent leurs journées sur le fleuve ou accroupis devant leurs cases. Les femmes tressent des nattes, font les filets, et préparent les aliments avec l’huile de palme et aussi, paraît-il, avec la graisse humaine. Il y a en outre des forgerons qui savent travailler le fer et le cuivre, des tourneurs qui font sécher leurs poteries au soleil.
Les bananiers sont entretenus avec grand soin. Il en existe deux variétés : l’une à tronc vert et l’autre à tronc rosé, aux jeunes feuilles maculées de pourpre. Chez toutes les deux ce tronc s’élève jusqu’à 4 mètres et produit un gros fruit allongé qui peut atteindre 0m,40. Comme arbres fruitiers on trouve encore des papayers, des citronniers, ainsi qu’un arbre appelé dans le pays le Nsafou. L’_Elæis_ fournit en abondance le vin de palme et l’huile. Le Copalier donne la gomme résine employée par les Bondjos pour l’éclairage, concurremment avec l’huile de palme. Dans un vieux tesson de poterie on place une corde usée et quelques gouttes d’huile d’_Elæis_ ; c’est à la lueur de ce lumignon que les Bondjos veillent jusqu’à une heure avancée.
Chaque village est composé d’un certain nombre de groupes de cases disséminées dans la forêt et réunies par des sentiers qui serpentent à l’ombre épaisse des grands arbres, ou sous des voûtes inextricables de lianes. Les habitations, construites en branches légères ou en rachis de palmiers, avec un toit élevé et couvert en feuilles de bananier, sont spacieuses et propres.
_11 août (au matin), vers 3° N._ — Le cours de l’Oubangui devient plus régulier, s’encombre moins d’îles, et en beaucoup d’endroits, se resserre jusqu’à 800 mètres à peine. Les parties basses alternent encore avec les rives escarpées, surélevées de 3 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel, bien que nous soyons à la période des hautes eaux. Ces berges sont taillées presque à pic dans des argiles compactes, jaunes ou rouges (variétés de latérites)[10]. Les rives sont aussi plus peuplées ; les villages dominent les falaises, et les engins pour prendre le poisson (nasses et barrages partiels) décèlent, tout le long du fleuve, la présence d’habitants. Il est rare que nous les apercevions, car en voyant arriver la _Dolisie_, les hommes valides s’enfuient dans la forêt insondable pour nous.
Les Copaliers, les _Elæis_, les lianes, les gerbes énormes d’Orchidées épiphytes donnent à ces bois un aspect grandiose. Il semble aussi que la vie animale soit plus répandue. Depuis quelques jours DECORSE capture des insectes aux couleurs des plus chatoyantes, parmi lesquels prédominent les teintes vives comme le bleu, le rouge, le jaune. De nombreux petits oiseaux, passereaux et martins-pêcheurs, voltigent le long du fleuve.
_11 août, Poste du Baniembé, Bétou ou village de Mongimbo._ — Une factorerie française s’est installée dans le village Bondjo, il y a quelques années, en plein pays anthropophage. Les opérations doivent être bien minimes ; cependant sur la porte de l’unique habitation nous voyons cette inscription « BUREAU DU DIRECTEUR ». Cela me rappelle le « défense d’entrer » du jardin de Koulikoro.
_12 août, Isasa, vers 3° 30′ N._ — Hier soir vers 4 heures, après avoir été éprouvé par une violente tornade, le _Dolisie_ a fait escale à Isasa, petit village bondjo, prospère avant l’arrivée des concessionnaires, aujourd’hui anéanti. Nous avons assisté à une scène écœurante dont les acteurs étaient non les indigènes, mais les militaires européens qui voyageaient avec nous. Etant donné l’indifférence avec laquelle les officiers l’ont laissée accomplir, je suis porté à croire qu’elle doit être fréquente et maintenant je suis bien fixé sur la nature et l’origine des troubles qui se sont produits en février dernier dans la Sangha, et en juillet dernier ici même. L’Européen, principalement le concessionnaire, et le milicien sénégalais, quand il est livré à lui-même, font partout subir à l’indigène les vexations les plus cruelles, lui imposent les corvées les plus injustes, très souvent ils se livrent au pillage le plus effréné. Ma conviction est parfaitement établie depuis les 10 jours que je suis sur le _Dolisie_, entendant partout les imprécations des chefs de factoreries que nous visitons. Ce qu’ils disent peut se réduire à ceci : « L’indigène est une brute qui ne veut pas travailler pour nous, dont il n’y a rien à faire. Puisqu’il trouble constamment notre quiétude, qu’il ne se fait pas faute de récolter le caoutchouc dans la forêt qu’on nous a concédée, il faudrait le supprimer. Peut-être qu’ensuite, en amenant comme par ailleurs, des noirs d’autres régions on pourrait commencer l’exploitation de ce pays. » C’est absurde et odieux, et cependant une partie des officiers qui voyagent avec nous — particulièrement les plus haut gradés — approuvent ce raisonnement. Dès que notre bateau arrive devant un village, les indigènes, à la vue de tant de blancs, fuient épouvantés dans la brousse et ne reviennent que lorsque nous nous sommes éloignés.
Isasa à notre arrivée était déjà presque détruit : la plupart des cases étaient éventrées et brûlées, les cultures abandonnées. D’après quelques laptots les habitants s’étaient retirés dans la forêt depuis la répression de Mongimbo et redoutant une attaque semblable, ils s’étaient mis à l’abri en lieu sûr ; d’après d’autres, le chef de la factorerie du Baniembé était venu lui-même avec ses hommes armés, avait saccagé le village, tué deux indigènes et c’est à la suite de ces faits que le village avait été en partie évacué. Quoiqu’il en soit, il restait encore occupé ; à notre arrivée, nous avions vu deux indigènes fuir dans le bois, un feu se consumait dans l’intérieur d’une case ; au milieu d’une autre il restait une charge de manioc frais, enfin on rencontrait partout des ustensiles divers, des fétiches, des poteries, du bois rouge pour le tatouage, etc.
Pendant que je me livrais à cet inventaire, dans un coin du village plus à l’écart, j’ai aperçu, attiré par la fumée, des flammes qui s’élevaient des quelques cases d’où nous avions vu fuir les habitants précédemment. Bientôt toutes les habitations qui subsistaient encore devinrent la proie des flammes. Les noirs qui nous suivaient au Chari comme domestiques se livrèrent alors à leur maraude habituelle. Une heure plus tard, il ne restait que des monceaux de bois fumants, et des bananiers au feuillage grillé, condamnés à disparaître de tout ce village d’Isasa. Il était de toute évidence que le feu avait été allumé par des passagers du _Dolisie_ ; le chef du détachement ne chercha même pas à éclaircir le fait.
Des actes semblables se produisent fréquemment sur les rives du Congo et de l’Oubangui. Ils expliquent l’abandon par l’indigène de ces riches et admirables vallées où la pêche le nourrissait aisément. Bientôt, si cette « politique » persiste, si l’incendie et la dévastation des villages ne s’arrêtent pas, si l’on réquisitionne toujours arbitrairement des pagayeurs et des coupeurs de bois tout le long de ces fleuves, si les concessionnaires ont toujours la liberté d’imposer telle où telle corvée qu’il leur plaira aux habitants et de mettre l’embargo sur tout ce que ces derniers possèdent[11], le Congo, l’Oubangui, la Sangha verront leurs rives complètement désertées et la quantité de produits que l’on tire de ces riches contrées, déjà très minime, décroîtra jusqu’à devenir nulle.
L’un des prétextes de l’intervention européenne dans la vie des noirs, fut d’empêcher les guerres de village à village, l’esclavage, l’anthropophagie. Mais pour accomplir cette œuvre, qui serait vraiment belle et humaine, il faudrait procéder avec méthode, avec justice, avec le calme qui convient à une race supérieure. Ce serait encore par la pénétration lente mais sûre de nos habitudes que l’on transformerait ces pays, qu’on amènerait l’indigène à les faire produire, que les peuples « civilisés, » pourraient en tirer parti. Le noir à notre contact, éprouve des désirs de luxe et de bien-être qu’il ignore aujourd’hui, tant son existence est simple et facile. La forêt lui donne du bois pour se chauffer, du copal pour s’éclairer, l’_Elæis_ lui fournit l’huile pour préparer ses aliments et le vin de palme pour se désaltérer ; le poisson est abondant dans les rivières, la chasse peut lui procurer de la viande s’il en désire et s’il veut faire un petit effort (ce qui n’arrive guère dans l’état actuel de sa civilisation), il trouvera dans l’écorce des arbres de quoi se vêtir. Il ne tire même pas parti de certains produits de la forêt, produits que d’autres races recherchent avec avidité et font venir de grandes distances, comme le café et le kola. Lorsque tout cela ne lui suffira plus, quand la femme bondjo mettra sa coquetterie à avoir non plus des morceaux de verroterie et quelques anneaux de cuivre, mais des bijoux plus coûteux, lorsque enfin les étoffes de nos manufactures, les produits alimentaires, sucre, sel, conserves, trouveront des demandeurs, ce jour-là, l’Afrique noire travaillera sans contrainte, elle produira, et au lieu de rester en dehors du monde comme elle l’a fait jusqu’à ce jour, elle parviendra à la civilisation générale.
L’espoir d’accroître immédiatement la production de ces vastes forêts en les morcelant en immenses concessions était absurde. On ne transforme pas un pays du jour au lendemain, et le bon vouloir d’une société ne suffit pas, pas plus que la force brutale n’y suffirait, pour faire produire et consommer un peuple d’une civilisation rudimentaire. Il faut du temps, des capitaux employés sur place et des hommes d’élite sérieusement rémunérés.
Il serait d’ailleurs profondément injuste de refuser aux races de l’Oubangui une certaine intelligence et de leur attribuer une inaptitude absolue au travail. Le peuple bondjo ne vit pas seulement de la forêt, il a ses lougans, ses animaux domestiques : moutons, chèvres, porcs, chiens, chats, poules, canards. J’ai profité de l’abandon du village d’Isasa pour faire un inventaire aussi complet que possible des plantes cultivées ou naturalisées. Si le degré de civilisation se mesurait au nombre des conquêtes végétales, les Bondjos seraient parmi les peuples les plus élevés d’Afrique. La culture entretient en effet trente espèces au moins de plantes utiles étrangères au pays. Le manioc doux et le manioc amer occupent de vastes champs et forment le fond de l’alimentation. On rencontre en outre le bananier à gros fruits (bananes cochon) et le bananier à fruits sucrés, l’un et l’autre présentant plusieurs variétés ; trois espèces de patates, un _Dioscorea_ à tubercules[12], un _Colocasia_ à tubercules et feuilles comestibles ; deux espèces de pourpier ; une amarante dont on mange les feuilles, le gombo (_Ibiscus esculentus_), deux espèces de piment, deux espèces de tomates-aubergines, plusieurs variétés de courges (_Cucurbita_) et de calebasses (_Lagenaria_). On cultive encore le tabac, le chanvre (pour fumer), le _Tephrosia_ (pour capturer le poisson). Comme céréales, les Bondjos possèdent le maïs[13] et le sorgho[14]. Parmi les arbres fruitiers observés, le papayer, très abondant, donne des fruits ovoïdes de la grosseur du poing, plissés à la base. Leur chair est succulente et très fine quand elle est bien mûre. Il se trouve aussi quelques citronniers à petits fruits ; enfin le Nsafo ou Nsafou (en bas Congo), Térébinthacée dont le fruit rappelle par son parfum et sa saveur la mangue. Enfin on rencontre parfois à proximité des cases quelques plantes ornementales, introduites sans doute comme fétiches. De ce nombre sont trois ou quatre espèces d’Euphorbes cactiformes, quelques Amaryllidées et Liliacées ornementales, un beau _Dracæna_ à larges feuilles, enfin le Kolatier dont on n’utilise pas les fruits. Toutes ces plantes, à l’exception du manioc, des patates et des bananiers, sont malheureusement cultivées en très petite quantité et on n’en rencontre que quelques pieds dans chaque village.
COURTET, en explorant le village, a retrouvé la forge et une grande pierre qui servait à aiguiser les armes. Ces dernières sont forgées avec une habileté extrême qui étonne même les connaisseurs. Les flammes ont consumé des meubles en bois, grossièrement sculptés : sièges, petits bancs, petites pirogues longues de quelques décimètres dont s’amusaient les enfants, des boucliers assez finement travaillés, des statuettes grossières, tous objets qu’il eût été intéressant de rapporter, mais nous sommes trop loin de l’époque de notre retour pour nous embarrasser de collections ethnographiques.
_13 août (10 heures du matin), environs du confluent de la Lobaï._ — Le _Dolisie_ longe la rive française par un temps superbe rafraîchi par la tornade d’hier. Les berges, qui étaient presque constamment escarpées depuis 2° N. et qui dominaient le niveau de l’eau de près de 8 mètres à Mongimbo, se sont abaissées à mesure que nous approchions du confluent de la Lobaï. La forêt qui nous environne est toujours aussi épaisse et, par cette belle matinée, les teintes les plus variées se détachent parmi le fouillis des arbres et des lianes. On y distingue tous les verts : la couleur vert sombre domine, mais les tons clairs, depuis le vert d’eau, le vert bleu, le vert d’herbe, le vert jaune, le vert rose des jeunes pousses de certains arbres, le vert violacé de quelques autres, apportent une infinie variété de tonalités. Des multitudes de papillons tourbillonnent jusqu’à la cîme des arbres. J’observe pour la première fois l’abondance d’un lichen, l’_Usnea barbata_, qui, d’une taille de quelques centimètres sur les chênes de France, enchevêtre ici toutes les branches de ses longs filaments glauques qui ont jusqu’à 1 mètre de longueur.
Une demi-heure avant d’arriver à la Lobaï, la rive se relève de nouveau et sur l’escarpement est bâti un village, dont les fromagers, les palmiers (_Elæis_) et les bananiers se détachent sur le fond ensoleillé de la forêt.
[Note 2 : FRANTZ D’HERLYE, _Lettres sur le Congo_ (LA NOUVELLE REVUE, 1904), p. 375.]
[Note 3 : Tous les trois morts au Congo en plein travail, après y avoir fait de fructueuses découvertes d’histoire naturelle.]
[Note 4 : Plus tard nous avons rencontré dans le pays de Senoussi d’autres Landolphiées qui présentent les mêmes propriétés.]
[Note 5 : Le vapeur _Albert Dolisie_ a 14 mètres de long, jauge 20 tonnes. En service depuis 1898 il effectue chaque mois le trajet de Brazzaville à Bangui, soit 1400 kilomètres, en 12 jours à la remontée, 8 à la descente. Comme tous les vapeurs du Congo, il est obligé de venir à la rive tous les soirs pour que l’on coupe le bois nécessaire au chauffage.]
[Note 6 : Les arbres atteints par l’inondation montrent souvent, quand l’eau s’est retirée, des parties couvertes de grosses éponges siliceuses.]
[Note 7 : Remarqué une grande prairie d’herbes courtes ne dépassant pas 0m,80 de haut. Le fond est formé par des _Andropogon_, des _Pennisetum_, et dans les parties plus humides on trouve un riz à grosse paille très tendre. Il semble possible de constituer ici une plantation.]
[Note 8 : Les feuilles de cette plante narcotique, projetées dans l’eau, stupéfient le poisson qu’il est ensuite très facile de capturer.]
[Note 9 : A noter aussi plusieurs espèces de _Ficus_ et de nombreuses Zingibéracées.]
[Note 10 : Au village de Kassa, en aval de Liranga, j’avais déjà observé des latérites sous forme de blocs de grès ferrugineux excavés.]
[Note 11 : Cela même sur les animaux domestiques, sous prétexte que ce sont des produits du sol.]
[Note 12 : Mossanga en bondjo.]
[Note 13 : Ndo en bondjo.]
[Note 14 : Ndi en bondjo.]