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CHAPITRE XIV

LE BAGUIRMI

I. L’esclavage au Baguirmi — II. Le commerce du Baguirmi. — III. Histoire. — IV. Histoire de Rabi racontée par Si Sliman, iman du sultan Gaourang. — V. Notes du Dr Decorse.

* * * * *

I. — L’ESCLAVAGE AU BAGUIRMI

Depuis 1900, date de notre installation, le trafic des esclaves est resté le principal commerce du Baguirmi. On continue à le dépeupler, pour approvisionner les marchés des régions comprises entre 9° et 12° N. et le cours du Logone et du Chari en longitude[217]. Ce sont ces territoires que le traité passé avec Gaourang réserve au sultan comme « terrains de chasse ». Il faut lire « chasse à l’esclave ».

En 1903, MM. DESTENAVE et FOURNEAU ont bien fait promettre à Gaourang de cesser les razzias et de supprimer la traite ; en échange nous l’autorisions à lever l’impôt chez l’Alifat de Korbol qui s’était affranchi de son autorité à la suite de notre intervention dans les affaires du Tchad. Cet engagement n’est qu’une plaisanterie, nous en avons eu maintes fois la preuve par notre expérience propre et par les documents de M. BRUEL.

Si le sultan nous accorde l’autorisation de poursuivre tous les trafiquants baguirmiens que nous surprendrons en train de conduire des convois de captifs, il se réserve le droit de prélever sur la rive gauche du Chari et de faire passer sur la rive droite, la quantité d’individus de l’un et l’autre sexe qu’il jugera utile pour se constituer un entourage, le servir lui, et récompenser tous les musulmans qui l’entourent. La convention de 1903 n’aura d’autre résultat que de faire passer entre ses mains, et cela sous notre protection, le monopole de la traite. En effet la traite se trouverait supprimée pour les sujets du sultan, mais non pour lui. Cette convention n’entraverait nullement l’exportation des Kirdis vers le Ouadaï, le Bornou, et le Kanem.

Les Baguirmiens recrutent leurs esclaves par divers moyens.

_A_) Le plus profitable est la razzia, dirigée par le sultan lui-même. Sous couvert de lever l’impôt dans une contrée, Gaourang y vient à l’improviste avec une nombreuse suite de courtisans, de soldats, et toute une multitude d’hommes, de femmes, d’enfants qui marchent à la suite de la troupe pour ramasser les miettes du butin. Il s’en trouve souvent plusieurs milliers. Sous prétexte d’attendre le versement complet du tribut, les Baguirmiens vivent sur le pays aux dépens des récoltes amassées par les Kirdis jusqu’à ce qu’ils les aient épuisées. Quant au tribut il se compose d’esclaves, de troupeaux, de volailles, de mil, de miel, d’autres produits agricoles. Le sultan garde pour lui la plupart des esclaves ; il en donne quelques-uns aux notables qui l’ont accompagné.

Voici, d’après M. le capitaine PARAIRE quelques-uns des hauts faits du Sultan.

Quand Rabah marcha sur Kouno, Gaourang pénétra au cœur des pays Kirdis. Il vécut aux dépens des populations, les pressura à plaisir, leur enleva leurs femmes et leurs enfants, leurs chevaux et leurs troupeaux. Installé entre Laï et Goundi, il fit successivement des incursions chez les Somraïs, les Toummoks, puis il passa le Logone pour razzier jusqu’à Banglou, et le Ba Bo pour aller dévaster le pays Laka. Il resta en territoire Gaberi jusqu’au moment où il l’eut complètement épuisé. En 1900, nouvelle apparition de Gaourang dans la même région, il séjourne chez les Kirdis de décembre à avril. Il revient après avoir réduit le pays à la misère, emmenant de nombreux captifs Somraïs. En 1901 et 1902 Gaourang va chez les Manas. En 1903 le Dékakiré et le pays de Korbol sont mis en coupe réglée. Où il ne peut aller, il envoie ses agents ; c’est ainsi que, pendant qu’il opère au Dékakiré, de soi-disant marchands Baguirmiens enlèvent tout ce qu’ils trouvent en pays Somraï et chez les Manas.

_B_) Des Baguirmiens voyageant par petits groupes, armés ou non, parcourent les pays à l’O. du Chari, et lèvent au nom du Sultan un tribut composé presque en entier de captifs, tribut dont l’importance est arbitraire. Cette perception est faite au nom du Sultan, mais tous les esclaves ne sont pas ramenés à Gaourang.

_C_) Enfin de petits trafiquants (djellabahs), bornouans, baguirmiens, fellatas, circulent constamment dans les pays saras, avec parfois quelques ânes ou bœufs porteurs. Ils apportent avec eux un peu de verroterie, du coton tissé au Baguirmi, des bracelets en cuivre, parfois ils emmènent quelques bœufs ou des chevaux (la plupart du temps volés) et ils échangent ces produits contre des esclaves. Ces malheureux sont livrés aux djellabahs souvent par leurs propres parents. On se débarrasse de préférence des enfants de constitution faible pour ne garder que les plus beaux. Cette sélection expliquerait le magnifique développement physique atteint par la race sara si proche cependant des Baguirmiens. Très souvent aussi les Saras viennent vendre des esclaves qu’ils se sont procurés par rapt dans les villages voisins.

[Illustration : FIG. 71. — Cuirasse en matelas de coton portée par les cavaliers baguirmiens.]

Il est très difficile d’évaluer la quantité d’esclaves qui sortent chaque année des territoires fétichistes rentrant dans la sphère d’influence du Baguirmi. 5.000 me semble un chiffre inférieur à la réalité. M. BRUEL a vu près du Chari, vers 10° N., un convoi de 1.600 esclaves qu’on emmenait à Gaourang. Ce dernier prétend en avoir reçu 300 seulement. Il est certain qu’il se produit un déchet considérable en cours de route. Les esclaves sont attachés comme du bétail ; souvent plusieurs sont fixés ensemble à une sorte de joug en bois qui entrave leur marche. Ils ne reçoivent pas de mil ; les hommes d’escorte eux- mêmes ayant à peine de quoi subsister. Les esclaves n’ont donc pour vivre que les racines qu’ils déterrent, les fruits qu’ils cueillent et comme ils sont entravés, ils n’ont qu’en quantité insuffisante même ces vivres de famine. Beaucoup meurent de soif ou d’insolation. Les esclaves morts en route ne reçoivent point la sépulture. J’ai trouvé ainsi le 5 avril, sur le sentier entre Dol et Mouré, le cadavre d’un enfant d’une dizaine d’années, mort de faim et de fatigue la nuit précédente. On avait traîné le cadavre encore ligotté dans le creux d’une termitière et les fourmis rongeaient déjà ce pauvre corps amaigri, blessé au cou par le joug. Les porteurs baguirmiens qui nous accompagnaient trouvaient ce spectacle tellement ordinaire, qu’ils ne s’arrêtaient même pas. Ils nous ont dit qu’il passait tant de caravanes d’esclaves le long du sentier et qu’il mourait tant d’enfants qu’on ne pouvait point s’occuper au village de Dol des cadavres ainsi semés sur les chemins.

Les malheureux qui résistent aux souffrances du voyage arrivent à destination dans un état d’épuisement extrême ; qu’une épidémie se déclare ils meurent par centaines. Le capitaine JACQUIN nous déclarait qu’il n’est pas rare de voir pourrir sous les bosquets environnant Tcheckna une cinquantaine de cadavres d’esclaves. Beaucoup de ceux-là même qui ont survécu aux fatigues du convoi, dit-il, ne peuvent endurer le séjour dans cette ville, où, jusqu’à la vente, on les laisse attachés par 15 et 20 dans la même case immonde, ou exposés aux ardeurs du soleil. Cet officier déclare que sur 100 captifs pris dans les contrées fétichistes, il n’en arrive que 40 sur les marchés du Baguirmi.

Des esclaves ramenés à Tcheckna ou à Koussri, les uns sont dirigés sur le Ouadaï ; d’autres sont vendus à des caravanes à destination du Bornou ou de Tripoli ; enfin quelques-uns trouvent un maître dans le Baguirmi[218]. Ceux-ci sont sauvés. Le Baguirmien ou le Bornouan, qui achète un jeune captif pour le servir ou parce que son mariage ne lui a pas donné d’enfants, le garde encore enchaîné quelques jours, puis il le nourrit abondamment, le traite avec humanité pour se concilier son affection. Bientôt l’esclave ne songe plus à s’enfuir ; il se considère et il est considéré comme appartenant à la famille du maître. On le loge avec d’autres serviteurs qui lui apprennent les travaux de la culture. Les fillettes aident les femmes dans la préparation des aliments. Quand elles arrivent à l’état de puberté, elles se marient à des esclaves avec l’assentiment du maître ; mais les enfants qui naîtront n’appartiendront ni au père ni à la mère. Ils seront la propriété du possesseur de la femme. Quelques esclaves arrivent à une situation plus brillante. En récompense de leurs services exceptionnels ou en l’absence de rejetons, le maître peut affranchir un captif et même l’adopter. Malgré tout son origine restera toujours une tare aux yeux des habitants libres du village.

Si bien traité que soit, au Baguirmi comme dans d’autres sociétés africaines, le « captif de case », il ne faut pas oublier les atrocités dont la traite est l’origine. Il faut rappeler à ceux-là que toucheraient peu ces considérations humanitaires quelle dépopulation, quel appauvrissement des contrées fétichistes sont le résultat de ces perpétuelles razzias conduites par le Sultan. Ce que nous avons dit de Senoussi peut être dit de Gaourang. Tous deux laissent le même vide partout où ils passent. Tous les deux poursuivent le même but, dans lequel l’agrandissement territorial de leurs Etats n’est pour rien. Ils veulent grouper auprès d’eux le plus possible de captifs, les agréger peu à peu au peuple qu’ils forment autour de leur résidence. Ils veulent aussi se procurer cette « valeur d’échange » qu’est l’esclave pour payer aux Ouadaïens et aux Djellabahs les armes, les étoffes, les bestiaux qu’on leur apporte. Peut-être n’était-il point nécessaire d’aller combattre Rabah pour le remplacer par Senoussi et Gaourang, et n’est-il point triste de voir continuer, avec notre approbation tacite, une œuvre de dévastation par deux protégés français ?

II. — LE COMMERCE DU BAGUIRMI

Le commerce du Baguirmi est aujourd’hui presque complètement anéanti. Les guerres déchaînées par Rabah et les ruines qu’il y avait accumulées y ont largement contribué. L’installation du protectorat français, loin de ramener un peu de prospérité, n’a fait qu’accroître l’état misérable dans lequel se trouve aujourd’hui cette région.

Les marchandises européennes rentrant aujourd’hui au Baguirmi et dans les provinces avoisinantes, proviennent presque toutes des marchés anglais, de Yola sur la Bénoué et de Mongono, village situé à 8 jours à l’E. de Dikoa. Les produits anglais importés par les vapeurs de la Royal Niger Co, qui remontent chaque année la Bénoué, tendent à se substituer peu à peu aux produits qu’apportaient autrefois les caravanes venant de Tripoli. Depuis la destruction ou l’appauvrissement des grandes villes de Kouka et de Dikoa, les caravaniers du Sahara ont pris eux-mêmes l’habitude de venir à Mongono où sont installés aujourd’hui des marchands tripolitains, haoussas, bornouans, djellabahs. Les produits importés des factoreries anglaises sont des tissus de Manchester, blanchis, écrus et imprimés, des soieries, des perles de verroterie, du papier, des glaces, des aiguilles, de la mercerie, du sucre, du papier d’Italie, des parfums, des savons de toilette, des clous de girofle, des allumettes, de l’encens, etc.

Depuis l’occupation du Kanem par les troupes françaises, à la suite des combats de Bir Alali, les caravaniers, redoutant cette région où beaucoup des leurs trouvèrent la mort lors de l’attaque des Senoussistes, ont renoncé à venir au Baguirmi ou au Ouadaï en traversant le Kanem. Ils se rencontrent dans la région du Bas-Chari, en passant à l’O. du Tchad par le Bornou, et la colonie anglaise bénéficie de ce transit que nous avons perdu.

Les caravaniers Djellabahs ou Haoussas qui viennent à Tcheckna, la capitale actuelle du Baguirmi, présentent d’abord leurs marchandises au sultan qui fait son choix, paie très largement les produits qu’il retient, et le reste des denrées est mis en vente sur le marché public situé sur la grande place, devant le palais. Il bat son plein à 4 heures du soir. On y trouve toutes les marchandises habituelles des marchés noirs : le mil, le sel indigène, les légumes, les poissons secs sont offerts par une centaine de vendeuses agenouillées devant leurs calebasses ou devant leur petit étal reposant sur une peau de mouton. Un peu à l’écart se trouvent une trentaine de marchands d’objets importés venus pour la plupart par la voie de Dikoa. Ces objets sont du fil, des aiguilles, de petits miroirs, du poivre d’Ethiopie, du cumin, des oignons, de l’ail, des perles de verroterie, quelques colliers de corail, des anneaux en argent, des bracelets en cuivre, des perruques, de la ficelle, des boutons en porcelaine, du sulfure d’antimoine, des cauris, des chapelets, du papier, des tabatières et une foule d’autres menus bibelots. Enfin, tout près de là, 5 ou 6 marchands de tissus, représentant les quelques caravaniers, approvisionnent en étoffes tout le marché de Tcheckna. C’est seulement dans la soirée, à partir de 3 ou 4 heures, qu’ils détaillent leurs marchandises, composées de bandes de toile du Baguirmi, de boubous, de tobes, de grands manteaux du Sokoto et du Bornou, de tissus anglais. L’approvisionnement du marché en étoffes est toujours très restreint. Il se renouvelle, comme à Tombouctou, aux dépens des réserves emmagasinées dans les cases des traitants, et jamais le vendeur n’expose plus d’une vingtaine de boubous ou de pièces de cotonnade. Les étoffes sont soigneusement enroulées et emballées à l’aide de chiffons, de manière à les préserver de l’humidité et de la poussière. Dans un autre coin du marché se trouvent les animaux domestiques mis en vente. Il n’y en a jamais plus d’une cinquantaine par jour et souvent beaucoup moins. Les moutons et les chèvres dominent naturellement en nombre ; puis viennent les taureaux, quelques bœufs porteurs, rarement des vaches laitières, une dizaine de baudets, de temps en temps des chevaux et parfois des mulets et des chameaux. La valeur totale des objets apportés chaque jour ne dépasse pas 300 ou 400 thalers, et si l’on admet que le tiers environ est vendu, on trouve comme chiffre de transactions annuel 100.000 francs environ pour le marché. Nous faisons, bien entendu, défalcation du commerce des esclaves qui, tout en étant clandestin, n’en constitue pas moins le trafic le plus prospère du sultan et de son entourage. Si l’on ajoute à ce chiffre 100.000 francs pour les achats de tissus, de verroterie, de sucre, de parfums, etc., faits par le sultan, enfin une cinquantaine de mille francs pour les transactions dans le reste du Baguirmi, on arrive péniblement à un quart de million pour le chiffre total des affaires avouables. Ce commerce paraîtra bien faible si l’on songe à l’ancienne splendeur du Baguirmi.

L’unité monétaire au marché de Tcheckna est le thaler de Marie-Thérèse (3 francs) pour les achats importants[219]. Pour les autres on se sert du parda (bagrima) ou gabaga (Kotoko, Bornouan, Haoussa). C’est la bande de toile grossière tissée dans le pays, large de 42 à 44 millimètres, longue de 44 centimètres. Un thaler équivaut à 50 ou 60 pardas, suivant le cours, soit à 100 ou 120 coudées. Les pardas servent à l’achat d’objets tels que graines et bois odoriférants, fil, oignons, poissons secs, beurre, poteries, légumes secs divers, mil, blé, lait, bois de chauffage, sel indigène. Le cauri, nommé « courdia » au Sokoto, est comme l’on sait un petit coquillage (_Cyprea moneta_) qui sert de menue monnaie sur la plus grande étendue du Soudan français. Le courdia est également très employé dans le Sokoto et dans le Bornou, mais il n’a pas cours au Baguirmi et au Ouadaï. Les femmes en font simplement des colliers et les hommes les emploient comme dés à jouer.

Nous donnons ci-après la valeur des principales matières d’échange sur le marché de Tcheckna, au moment de notre passage, en août 1903 :

Un cheval vaut de 20 à 30 thalers, parfois jusqu’à 50 thalers ou 2 ou 3 captifs ; un âne vaut 5 thalers ; un mulet 10 thalers ; un chameau 20 thalers ; mouton ou chèvre, chacun 1 thaler ; un bœuf de boucherie vaut de 5 à 8 thalers ; un bœuf porteur, 8 thalers ; une vache laitière 10 thalers ; une pièce d’étoffe anglaise, cotonnade blanche de basse qualité, provenant de la Royal Niger Co, 1 thaler la brasse.

Des boubous ordinaires, de 1 à 2 thalers ; un grand boubou fabriqué avec des bandes de cotonnade non teintes, 3 à 4 thalers ; un grand boubou (boubaga), en cotonnade teinte et brillante avec des broderies, vaut de 5 à 8 thalers ; les couvertures colorées des femmes (bolné), de 2m,60 sur 1m,30, 4 thalers[220] ; un pain de sucre de 1 kilogramme 500 vaut de 3 à 4 thalers ; un morceau de sulfure de plomb du poids de 300 grammes environ vaut 1 thaler ; 5 pigeons, 1 thaler.

Le cours du mil et des autres céréales n’est pas constant. Il atteint son maximum en septembre, quand la récolte n’est pas encore faite, et passe brusquement, en novembre, à sa valeur la plus faible qui est de 8 centimes le kilogramme.

Voici enfin le prix des menus objets vendus sur le marché :

Gros oignons du Bornou, 2 à 4 gabagas chaque ; ail, échalotte (une vingtaine de gousses), 20 gabagas ; haricots du pays, 1 gabaga le gobelet ; arachide, 1 gabaga le gobelet ; mil, 1/2 gabaga le gobelet ; blé, 2 gabagas le 1/4 de litre ; un fagot de bois, 1 gabaga ; sel indigène (40 grammes), 1 gabaga ; natron (1 kilogramme), 10 gabagas.

En dehors du Tcheckna, un autre marché important s’est tenu quelque temps à Fort-Lamy, qui est, comme on sait, la capitale actuelle du Territoire militaire du Tchad. C’est une ville entièrement artificielle, qui a été constituée après la défaite de Rabah, avec les prisonniers et des esclaves tombés entre nos mains. Au début de l’occupation militaire, il y eut en ce centre nouveau des transactions actives par suite des espèces et des marchandises que les indigènes employés par nous recevaient en paiement, à l’aide desquelles ils pouvaient trafiquer avec les colporteurs indigènes. En 1903, le commerce de la ville de Fort-Lamy était très affaibli. Les commerçants noirs avaient déserté ce marché qui manquait d’espèces, l’administration s’étant trouvée dépourvue de thalers et ayant dû retarder le paiement de ses agents noirs et de ses troupes indigènes. Néanmoins le Dr DECORSE, qui a passé plus de deux mois dans ce poste, a recueilli des indications très intéressantes sur le trafic qui se fait à Fort-Lamy. Il a soumis aux marchands arabes et aux tailleurs indigènes des échantillons de tissus qui lui avaient été confiés par le Syndicat cotonnier français. Il a pu ainsi faire un classement des étoffes les plus prisées au centre de l’Afrique, et rapporter un aperçu des prix offerts par les indigènes. Quant au Ouadaï, nous savons qu’en échange d’esclaves, d’ivoire, de bœufs, il importe du Soudan Egyptien, notamment de Dongola et de Khartoum, une certaine quantité de denrées qui sont convoyées par les caravaniers du Dar Four. Mais nous avons recueilli trop peu de données sur le commerce de cet Etat pour pouvoir nous y arrêter.

III. — HISTOIRE

Comme tous les pays fétichistes de l’Afrique, les territoires du Haut- Chari et du Haut-Oubangui n’ont pas d’histoire à proprement parler. Pendant tout le XIXe siècle, les peuplades de ces régions se sont dépensées en luttes d’un village à l’autre, luttes qui ont considérablement décimé la population. En outre, dans la même période, les trafiquants d’esclaves du Soudan Egyptien ont pénétré jusqu’au cœur de l’Afrique et mis en razzia ces contrées. De sorte que sur toutes les routes que nous avons suivies il n’y avait que des ruines.

Nous avons pu recueillir, de la bouche des indigènes les plus âgés, quelques renseignements sur les principales luttes que les villages fétichistes traversés ont eu à soutenir dans les 50 dernières années.

Ce n’est qu’à l’arrivée du sultan Rabah dans la région du Haut-Chari et du Moyen-Chari, qu’a commencé véritablement la désagrégation de l’organisation sociale de toutes ces peuplades et la ruine presque absolue de ces régions.

A partir du 10e parallèle, on commence à rencontrer une infiltration de populations islamisées. Ces peuples sont eux-mêmes très primitifs ; leurs marabouts sont ignorants et c’est à peine si l’on rencontre quelques rares lettrés sachant lire le Coran. Aussi n’avons-nous pu trouver en aucun point de notre voyage des chroniques écrites sur le passé des contrées avoisinant le Tchad.

Dans l’entourage du sultan Senoussi et du sultan Gaourang (sultan du Baguirmi), nous avons toutefois rencontré des Musulmans qui ont été mêlés dans les 25 dernières années aux luttes qu’a soutenues Rabah contre les peuplades fétichistes d’une part et, d’autre part, contre les états musulmans organisés environnant le Tchad. C’est de cette source que nous viennent les quelques renseignements suivants :

Rabah, dont la véritable appellation est Rabi, est incontestablement un ancien lieutenant de Ziber-Pacha ; sa fortune a commencé au moment de la capture de ce chef par les troupes anglo-égyptiennes. Il est inexact qu’après la défection des troupes de Ziber, Rabah soit allé s’installer au Borkou ; c’est au contraire dans la partie la plus méridionale du territoire dont nous nous occupons, territoire où il avait déjà acquis une grande autorité au cours des expéditions faites pour le compte de Ziber, qu’il porta ses premières armes.

Il existait, vers 1880, au S. du Ouadaï, dans la partie nommée Dar Rounga et Dar Banda, plusieurs petits sultans indépendants les uns des autres. Ces sultans étaient d’ailleurs plutôt des trafiquants d’esclaves qui commerçaient avec Ziber ou bien avec de gros djellabahs (marchands d’esclaves) du Ouadaï et du Dar Four. Les trafiquants du Dar Rounga étaient des sortes de chefs de Zéribas analogues à ceux que SCHWEINFURTH nous a appris à connaître.

Déjà, à cette époque, vivait, dans le Kouti, le père de Senoussi qui était venu du Baguirmi pour trafiquer des esclaves et de l’ivoire. Ce Baguirmien, nommé Abou-Bakar, était apparenté à la famille régnante du Baguirmi, avec laquelle il commerçait. Il était aussi en rapports avec Ziber-Pacha.

Ziber disparu, tous ses lieutenants, Rabi et les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey, fils de Ziber ; puis, lorsque Souleyman, après avoir été attiré dans un guet-apens par les troupes égyptiennes, fut mis à mort, tous les lieutenants de Ziber se dispersèrent. De cet événement date la fortune de Rabi.

Rabi qui, pour le compte de son maître, avait parcouru le pays des Kreichs et des Bandas, ainsi que le Dar Four, et qui connaissait parfaitement tous les chefs, expédia des courriers dans toutes les directions pour leur dire de revenir. Quand ils furent tous rassemblés, il les exhorta à s’unir à lui afin d’être forts et de pouvoir lutter contre la pénétration européenne.

Dès cette époque, Rabi entretient des relations très suivies avec le Ouadaï, il y achète des fusils, de la poudre, des capsules et y vient lui-même, en personne, à plusieurs reprises. Le sultan Youssef du Ouadaï, inquiet de l’armement de son voisin, interdit à ses sujets de vendre des armes et des munitions à Rabi, mais les commerçants continuent à lui fournir de la poudre qu’ils dissimulent dans des bâtons évidés.

Vers 1886, Rabi vient s’établir chez les Taachis entre le Dar Four et le Dar Rounga. A ce moment, l’aguide des Salamats est à Ammartiman où il est venu prélever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Rabi l’attaque et lui inflige une sérieuse défaite ; ensuite, pendant plusieurs années, il rayonne à travers toute la contrée située au S. du 10e degré, razziant les esclaves partout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque, le sultan du Rounga avait une autorité qui s’étendait sur tous les trafiquants dont nous avons parlé précédemment, en particulier sur le sultan Koubeur et sur le sultan Senoussi qui avait succédé à Abou-Bakar.

Rabi déposséda Koubeur et donna le gouvernement de tout le Kouti à Senoussi auquel il remit quelques fusils, à charge pour celui-ci de lui fournir des captifs et de l’ivoire. Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro, les Ndoukas, les Fagnias.

Rabi était à Denzi, chez les Kabas, tout près de Simmé, lorsqu’il apprit l’arrivée de la mission CRAMPEL au Kouti.

Vers 1891, Rabi quitte Denzi pour se rendre chez les Niellims que commandait le chef Kadi, père du sultan actuel. Il le défait et se porte ensuite au pays des Ndamms dans le village de Ndamm-Phong, il était là, lorsque passa, à Palem, la mission XAVIER MAISTRE, pour se rendre à la Bénoué. Le village de Palem n’étant situé qu’à une centaine de kilomètres du point occupé par Rabi, ce dernier fut informé certainement du passage de la mission française, mais il se garda bien d’aller l’inquiéter.

Cette même année, le sultan du Baguirmi, Gaourang, vint s’établir à Bargna, chez les Sarrouas, au bord du Moyen-Chari dans la région où razziait Rabi. Celui-ci, après avoir chassé l’alifa de Korbol, fait des menaces à Gaourang et vient, au commencement de 1893, l’attaquer à Bargna. Gaourang s’enfuit à Mandjaffa tandis que Rabi retourne de nouveau se fixer à Ndamm pour, de là, faire des razzias chez les Somraïs.

C’est à partir de cette époque que commencent des attaques incessantes contre tous les villages soumis au Baguirmi. Partout où passent les soldats rabistes, ils allument des incendies et accumulent des ruines.

Vers 1894, le sultan Gaourang est assiégé dans Mandjaffa ; le siège dure plusieurs mois et est des plus meurtriers ; Gaourang, lui-même, ne parvient à sortir que très difficilement. Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara, dans le Bornou. Rabah les y poursuit ; il attaque en outre le sultan du Logone. Enfin, peu de temps après, il s’emparait de la célèbre ville de Kouka, la capitale du Bornou, qu’il mettait au pillage ; puis il allait ensuite occuper la ville de Dikoa qui devenait le chef-lieu de l’empire qu’il constituait au S. du Tchad. Les habitants du Baguirmi et leur sultan, réduits à la misère, faisaient appel à l’appui du Ouadaï pour résister aux dernières tentatives de Rabi lorsqu’un événement tout à fait inattendu se produisit au cœur de l’Afrique. C’était l’arrivée, par le bateau à vapeur le _Léon Blot_, de la première mission GENTIL (1897). Il est inutile de rapporter tous les faits qui se sont succédés dans ces contrées depuis cette époque. Ils sont intimement liés à l’histoire de l’occupation française de ces territoires.

[Illustration : FIG. 72. — Le sultan Gaourang du Baguirmi rentrant dans sa capitale.]

Par la chute de l’empire rabiste sous nos coups, le Baguirmi est enfin délivré de son oppresseur et placé sous la tutelle de la France. En me tendant la main à mon arrivée à Korbol, Gaourang me tint à peu près ce discours : « Sois le bienvenu dans ces états où tu trouveras la même tranquillité et la même sécurité que dans ton pays et où tu circuleras partout où tu voudras. Les contrées d’où tu viens et notamment le territoire de Senoussi sont seulement un peu aux Français. Tu trouveras dans le Baguirmi un pays totalement acquis à la France. » Enfin lorsque Gaourang connut le véritable motif de mon voyage, il me fit prévenir qu’il me donnerait tous les objets de collections que je pourrais désirer et qu’on me fournirait tous les renseignements que l’on pourrait avoir afin que je puisse faire connaître aux Français ce qu’est le Baguirmi. Le lendemain même il m’envoyait Si Sliman, l’homme certainement le plus instruit et le plus intelligent de son entourage, qui m’exposa en détail pendant plusieurs heures les événements que j’ai résumés dans les pages précédentes. On ne pouvait me faire d’accueil plus cordial et je n’aurai aucun mérite si je parviens à faire connaître le Baguirmi avec plus de précision que n’avaient pu le faire mes prédécesseurs BARTH et NACHTIGAL. C’est à ces voyageurs que doit aller toute notre admiration. Malgré toute la défiance dont ils furent entourés et souvent malgré l’hostilité très nette des populations, ils réussirent à rapporter, outre leurs itinéraires et leurs aperçus historiques sur les contrées du Tchad, des cartes par renseignements dressées avec une telle sûreté que les nombreux levers de nos officiers dans le Baguirmi n’ont pour ainsi dire point modifié leurs grandes lignes[221].

Quelques événements importants se sont accomplis dans le Baguirmi depuis l’installation des autorités françaises. Le Baguirmi fait partie du territoire militaire du Tchad (chef-lieu : Fort-Lamy), administré par l’officier commandant les troupes sous l’autorité du lieutenant- gouverneur de l’Oubangui-Chari-Tchad (décret du 11 février 1906).

Le corps d’occupation comprenait, au 1er juillet 1903, 62 Européens, officiers, sous-officiers, artilleurs, etc., des troupes noires régulières et des auxiliaires. Il se compose d’un bataillon de tirailleurs sénégalais, de 4 compagnies, à l’effectif de 500 tirailleurs ; d’un escadron de cavalerie comprenant 120 spahis indigènes (3 officiers et 1 vétérinaire) ; d’une batterie de 50 à 80 artilleurs ou servants (4 pièces de montagne) ; soit en tout de 700 hommes de troupes, sénégalais ou assimilés, armés de fusils 1886. Il faut y ajouter 500 à 800 auxiliaires, presque tous Bandas ou Kreichs provenant des débris de l’armée de Rabi. Les 120 Kreichs auxiliaires de la compagnie de Bousso ont reçu une organisation spéciale intéressante. L’administration ne les paie pas mais elle leur laisse le temps de faire des cultures et leur a attribué des terrains appropriés aux environs du poste. Leurs femmes et leurs enfants vivent avec eux au camp. Le lieutenant GAUKLER estime qu’il faut un hectare pour nourrir la famille d’un tirailleur kreich. A partir de 1903 il a accordé 2 hectares de terrain à chacun, afin qu’ils puissent vendre une partie de leur récolte et se procurer les autres denrées indispensables. Les auxiliaires sont armés du fusil 1874. Ceux qui sont dans les postes du fleuve sont nourris à l’aide d’une ration prélevée, le long du fleuve et au lac Tchad. Les habitants riverains assurent en outre le pagayage[222] et le portage dans l’intérieur. Moyennant ces prestations, d’ailleurs extrêmement lourdes, les habitants des bords du Chari sont exemptés de fournir toute denrée au sultan Gaourang.

Ce dernier prélève l’impôt dans ses États à sa guise. Il conserve une armée mais il ne peut l’envoyer en expédition qu’avec l’assentiment du commissaire de la colonie. Il conserve en outre la juridiction sur ses sujets, à moins qu’ils ne viennent réclamer la justice de notre Résident à Tcheckna. Le sultan est tenu de fournir la nourriture à nos tirailleurs du territoire du Baguirmi. Il s’acquitte d’ailleurs de cette imposition très largement, fournissant bien au-delà de ce que nous lui demandons. Tenu quelque temps en suspicion par le lieutenant-colonel DESTENAVE, Gaourang est aujourd’hui en excellents termes avec l’Administration militaire du Tchad[223].

IV. — HISTOIRE DE RABI RACONTÉE PAR SI SLIMAN, IMAN DU SULTAN GAOURANG

Bien que lieutenant de Ziber, Rabi n’avait l’importance que d’un ancien captif libéré et élevé aux fonctions de chef de guerre. Ce cas n’était pas rare. Parmi les lieutenants de Ziber, Dourfaga (ou Dour Fada), Baldas, Hassan, Ba-Bekir, ce dernier seul était un djellabah d’origine libre. Ziber, disparu, Rabi comme les autres, se groupèrent autour de Souleyman-Bey. Puis lorsque celui-ci fut à son tour attiré par les Blancs, en un guet-apens, tous se dispersèrent, emmenant chacun leurs bazinguers armés de fusils. Mais, Rabi, qui pour le compte de son maître avait parcouru le pays des Kreichs, des Bandas, le Dar Four, etc., et savait quelle belle proie était cette région, envoie des courriers dans toutes les directions pour demander à ses compagnons de revenir. Quand ils sont tous rassemblés, il les empêche de repartir, leur dit que pour être forts il faut demeurer unis. Quelques-uns n’acceptent point ses propositions et retournent dans leur pays mais il retient tous leurs fusils.

Si Sliman dit que Rabi a pu aller à cette époque au Borkou, mais dans le but surtout de se procurer des fusils. Son champ d’opérations est, à cette époque, le S. du Dar-Four et le Dar Banda.

Rabi vient alors (vers 1886) s’établir chez les Arabes Taachis entre le Dar Four et le Rounga. A ce moment l’aguid des Salamats est à Ammartiman où il est venu avec des chevaux et des fusils, lever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Les Arabes Salamat vont trouver Rabi et lui disent : « L’Aguid Chirf e Din est là tout près avec beaucoup d’armes et de chevaux ; nous sommes avec toi si tu viens pour l’attaquer. » Puis ils retournent auprès de l’Aguid et, faisant un double jeu, ils lui conseillent de se tenir sur ses gardes, car Rabi vient lui faire la guerre. Chirf e Din se retire d’Ammartiman et vient s’établir en Amdjallat, au village de Guidé. Rabi est obligé de s’en retourner après avoir essuyé de fortes pertes. Pendant plusieurs années il rayonne à travers toutes les contrées situées au S. du 10e degré, razziant tout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et le Rounga. A cette époque le Dar Rounga était un pays puissant, à l’égal du Baguirmi, l’autorité du sultan s’étendait sur tous les pays fétichistes du S., tels que le Kouti, le Dar Banda. Ces pays étaient habités comme les régions du Moyen-Nil par des traitants (djellabahs) qui recueillaient de l’ivoire, des esclaves, etc. Des Baguirmiens, des Ouadaïens, des Bornouans y étaient établis. C’est à ce titre que Koubeur d’une part, Senoussi de l’autre se trouvaient au Kouti, mais ni l’un ni l’autre ne commandait : c’étaient seulement des Baguirmiens installés provisoirement dans la contrée. Senoussi était alors jeune ; c’est avec son père que Rabi traita : il lui laissait le commandement du Kouti avec quelques fusils, à charge de lui fournir des captifs. Mécontent de Koubeur, il le faisait enchaîner.

Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro (notamment les Bellinas) les Ndoukas, les Fagnias. Rabi était à Denzi, chez les Kabas (tout près de Simmé) lorsqu’il apprit par un Moktoub (courrier) que lui envoyait Senoussi (qui avait remplacé son père depuis peu) l’arrivée des Blancs au Dar Banda et au Kouti.

La lettre de Senoussi était ainsi libellée : « Un blanc vient d’arriver au Kouti par le Dar Banda. Il dit qu’il ne vient point pour faire la guerre, mais il veut voir le Chari et les fleuves du Ouadaï. Il est porteur de marchandises et de beaucoup de fusils. Faut-il le laisser continuer sa route ou s’emparer de sa personne, ce qui nous mettrait en possession de ses fusils ? » Rabi aurait répondu qu’il fallait s’emparer des fusils de la mission par n’importe quel moyen.

Sur ces entrefaites Rabi quitte Denzi pour se rendre aux Niellims que commandait le chef Kadi père du Gaye. Il le défait et se porte ensuite au pays de Ndamms à Ndamm-Phong.

Pendant ce temps Senoussi, dorénavant libre d’agir comme il l’entendrait à l’égard de CRAMPEL, dépêche vers lui son chef de guerre Allah Djabou, avec ordre de massacrer le blanc et de s’emparer de tout ce qu’il possède. Les Sénégalais sont en train de dormir ainsi que la femme de Crampel. Allah Djabou se glisse au milieu d’eux et leur raconte qu’il va tuer leur commandant, mais qu’il ne leur veut pas de mal, au contraire, ils deviendront des chefs avec les Arabes, recevront beaucoup de femmes et de captifs. Aucun d’eux ne proteste, pas même sa femme Niarinze. C’est alors que Allah Djabou se dirige vers CRAMPEL qui déjeunait sans défiance à l’ombre d’un arbre, il le surprend par derrière et lui tranche la tête d’un coup de sabre.

Senoussi envoya seulement 10 fusils et une partie des tirailleurs sénégalais à Rabi qui se trouvait à Ndamm. Rabi protesta en envoyant son lieutenant Hassan vers Senoussi pour lui faire de durs reproches et lui dire que s’il ne voulait pas encourir la disgrâce du maître, il n’avait qu’à bien se tenir et à lui remettre un nouveau lot des armes capturées. Senoussi capitula, mais il garda néanmoins la plus grande partie du butin.

Les hostilités avec le Baguirmi allaient commencer aussitôt. De Denzi, Rabi avait envoyé un moktoub à Gaourang, lui disant qu’il venait d’occuper des contrées voisines de ses états, mais qu’il désirait entretenir de bonnes relations avec lui et lui proposait des échanges commerciaux (c’est aussi la version MONTEIL). Gaourang ne répondit pas et se tint sur la défensive. Pendant que Rabi allait au tata qu’il s’était fait bâtir à Ndamm, Gaourang vint s’établir à Maïna ou Bargna, au S. de Nigué, sur le Chari chez les Sarrouas. Rabi quitte alors Ndamm et vient à Korbol d’où il chasse l’alifat. Puis il envoie une nouvelle lettre à Gaourang, lettre contenant cette fois des menaces. Il vient en effet peu de temps après attaquer Maïna qu’il abandonne après avoir essuyé quelques pertes. Il reconstitue ses forces à Korbol, puis lorsque Gaourang quitte Maïna pour s’établir à Mandjaffa, Rabi se fixe de nouveau à Ndamm et de là il fait des razzias chez les Somraïs. Il envoie en outre ses bazinguers sous la conduite de Hassan, piller et brûler les villages soumis au Baguirmi, mais les Baguirmiens les poursuivent. Hassan doit se réfugier à Ndamm. Il est fort mal accueilli par Rabi qui le renvoie à Bangalama établir un tata qu’il viendra habiter plus tard. Gaourang informé à temps quitte Mandjaffa pour marcher sur Bangalama. Rabi lui-même accourt. Un engagement sanglant a lieu entre les deux troupes. Les rabistes ont un grand nombre de fusils, Gaourang n’en possède qu’une centaine, mais sa cavalerie est très bonne et grâce à elle il force encore son adversaire à reculer.

Après cet engagement Gaourang revient à Mandjaffa où il se fortifie solidement dans un vaste tata construit à la hâte. Rabi vient en faire le siège. Las d’attendre, ses hommes tentent l’assaut. Une nuit à la faveur de l’obscurité, ils se glissent dans le fossé, le matin au petit jour ils essaient de franchir le mur. Les Baguirmiens se précipitent à temps sur eux et les anéantissent. 300 rabistes restent sur le terrain, le chef Hassan est tué. Rabi essaie alors du blocus pour réduire les assiégés. Il fait construire pour lui un tata près de celui de Gaourang, quatre autres pour ses principaux chefs Babeker, Gadem, Derfaga, Hide, Baldas. A plusieurs reprises les Baguirmiens effectuent des sorties heureuses. Mais, au bout de 4 mois de siège, la famine réduit Gaourang lui-même à manger du chien, du cheval, de l’âne. Ses soldats ne veulent point supporter ces souffrances plus longtemps et l’obligent à tenter une sortie. Un matin ils réussirent à quitter la ville, emmenant jusqu’aux femmes et aux enfants. A la vue de cette multitude les assiégeants se sauvent affolés. Rabi réussit à grand peine à les rassembler ; mais il était trop tard, Gaourang était déjà loin.

Les Baguirmiens allèrent se réfugier à Koussri et de là à Mara. Peu de temps après le sultan du Logone, Salé serait venu engager Rabi à porter la guerre au Bornou et à poursuivre les Baguirmiens jusqu’à Massénia. « Ce sont des pays riches, aurait dit le sultan, d’ailleurs si tu ne viens pas, les Ouadaïens t’attendent à Bougoumassa ». Rabi, comptant sur l’alliance de Salé, vint à Koubou, près du Lagone ; mais il n’y rencontra personne et le sultan Salé s’abstint de le saluer. Rabi l’envoya prendre et, sous prétexte que Salé l’avait incité à une campagne désastreuse contre le Bornou, il ordonna à ses ascaris de faire main-basse sur les femmes, les enfants, les captifs du sultan.

Après ce coup de force, Rabi envahit le Bornou et vient construire un tata à Guilbé. Le cheik Hachem, apprenant cette invasion, envoie au- devant du conquérant Mamater soudanais, son chef de guerre. Mais il avait déjà été devancé par les arabes de Kouka, venus au-devant de Rabi pour l’inviter à partir au plus vite conquérir la célèbre ville de Tchad. Le combat eut lieu à Guilbé et Mamater, complètement défait, fut fait prisonnier. Une seconde bataille aurait été livrée à Hachem, d’après M. DUJARRIC.

Rabi est alors maître du Bornou dont presque tous les guerriers sont faits prisonniers. Il vient s’établir à Ngala. Les commerçants arabes, fezzanais djellabas, jouant toujours double jeu, invitent Hachem à se mettre en garde contre Rabi ; d’autre part, ils envoient plusieurs courriers à celui-ci pour lui dire qu’il est temps de venir conquérir Kouka et qu’ils seront avec lui. A son approche Hachem s’enfuit à Bahr el Khedir, sur le Komadougou, poursuivi par Bou Bakar.

Rabi s’installe alors à Kouka après avoir mis la ville au pillage, puis il occupe Dikoa. C’est alors qu’entre en scène Khiari, le fils d’Abou Boukar qui avait été dépossédé par Hachem. Il se recrute des partisans, relève le courage défaillant des Bornouans, disant que c’était une honte que leur malheureux pays ait été abandonné par celui même qui devait le défendre. Il s’empare du pouvoir et par représailles fait tuer le père d’Achem. Khiari va alors assiéger Dikoa devenu le quartier général de Rabi. Après un siège sanglant les Bornouans s’emparent de la citadelle et les rabistes fuient de toutes parts affolés, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs. C’est une débandade générale et le bruit court que Rabi a été tué ; mais au milieu de la nuit on entend sonner le rappel dans la brousse. Le chef s’est retrouvé entouré de quelques fidèles et rassemble tous les guerriers. A la faveur de l’obscurité, ils viennent se grouper sous les murs du tata occupé par Khiari et ses compagnons, puis ils lui donnent précipitamment l’assaut. Les Bornouans surpris s’enfuient. C’est en vain que Khiari cherche à les retenir. Lui du moins fait le serment de ne pas prendre part à cette fuite honteuse.

Il reste en effet seul et tombe entre les mains de Rabi. Au lieu de se soumettre, il nargue le conquérant : « Comment veux-tu, lui dit-il, que je reconnaisse ton autorité ? Tu n’es qu’un captif révolté, qui a soumis par la violence mon pays. Quels sont tes droits à la possession du Bornou ? Est-ce que ton père en était le Sultan ? Etait-il même originaire de mon malheureux pays ? »

Et sur un ton de plus en plus violent, il continue ses insultes. Rabi furieux lui fit trancher la tête le jour même. Le souvenir du courage de Khiari survivra longtemps dans les régions avoisinant le Tchad. Si Sliman me disait hier : « Il n’y a eu à notre époque dans tout le Soudan que trois hommes dignes d’être chefs : Gaourang, Cheik Khiari, et Rabi, ce dernier n’étant encore qu’un captif parvenu et un usurpateur ».

[Illustration : FIG. 73. — Formule rituelle enterrée à un carrefour par des marabouts.]

Pendant que ces événements s’accomplissaient au Bornou, Gaourang se croyait à l’abri désormais des incursions de Rabah qu’il croyait trop occupé au N.-O. du Tchad pour revenir dans le Baguirmi. Rencontrant à Bougoumassa, prête à marcher contre Rabi, l’armée du Ouadaï, munie de fusils Remington et en possession d’une excellente cavalerie, Gaourang avait dissuadé le djerma (chef de guerre) de s’engager dans cette aventure. Les Ouadaïens étaient donc repartis par le Kanem. Quant à lui, peu préoccupé des attaques toujours possibles de Rabi, il était allé lever l’impôt au Dékakiré, à Bolbol, puis à Birké, enfin à Mehaguéné près du lac Fittri d’où il allait rentrer à Massénia.

C’est alors (1898) qu’on vint l’avertir qu’un blanc était arrivé par le fleuve et désirait s’entretenir avec lui : c’était M. GENTIL, dont le vapeur, le _Léon Blot_, dans sa descente du Chari, s’était arrêté à Mondo. Les populations, occupées à la récolte du mil, s’étaient enfuies, effrayées, à travers la brousse et allaient raconter de village en village : « Une machine qui fait de la fumée et marche sur l’eau est venue par le fleuve. Des hommes blancs avec des soldats noirs sont dessus. Il est probable qu’ils viennent encore comme Rabi nous faire la guerre. » Cependant, un jeune homme était resté sur les berges du fleuve et considérait sans effroi la canonnière. C’était Souleym, fils de Si Sliman, homme de confiance de Gaourang. M. GENTIL l’appela et le fit monter à bord pour lui remettre un moktoub destiné au sultan, moktoub dans lequel il l’assurait de ses bonnes intentions et lui proposait même des relations commerciales et amicales. Le sultan se rendit compte de la gravité des circonstances. Il rassembla aussitôt, non seulement tous les notables de son entourage, mais encore tous les hommes de la ville en état de porter les armes. Un conseil fut tenu dans lequel Gaourang donna communication des propositions faites par M. GENTIL. La grande majorité des Baguirmiens était défavorable aux nouveaux arrivés et s’il ne fut jamais question de les attaquer, on proposa du moins de les empêcher de venir à Massénia et de se désintéresser complètement du voyage qu’ils disaient vouloir faire au Tchad. « Ces blancs disent qu’ils ne nous veulent que du bien et qu’ils nous apportent des paroles de paix, mais Rabi ne nous a-t-il pas tenu autrefois des propos semblables et pourtant cela ne l’a point empêché de nous faire la guerre et d’amoindrir notre pays. » Gaourang fut heureusement d’un avis tout contraire et répondit que les blancs ne devaient rien avoir de commun avec les Arabes et qu’on ne devait point, avant de les avoir vus, porter de la défiance ; que lui tenait en tout cas à leur parler, car il ne fallait point refuser, les yeux fermés, le secours que Dieu peut-être envoyait au Baguirmi. Il décidait donc d’envoyer son chef religieux Si Sliman et deux autres personnes de confiance au devant de M. GENTIL, afin de venir l’inviter à venir s’entretenir avec lui.

On sait la suite.

V. — NOTES DU Dr DECORSE

Le Dr DECORSE a recueilli de son côté des notes dont M. DEMOMBYNES a donné la traduction suivante[224] :

Au nom de Dieu clément miséricordieux. Sortie vénérable de Rabah hors du pays. D’abord sa résidence fut à Dem Mafiva pendant une année ; une année à Wachigoua et une saison à Dem Chakka, au Dar Four une année ; à Dem Er Rif une année. Il s’installe à Dem Gounda une année, guerre avec Bananan ; à Dem Karé une année ; à Dar Kouka une année ; il s’installe à Dem Masouna une année ; à Dem Boukka une année, guerre avec le Ouadaï ; à Dem Bahr Bala, une saison ; à Dem Kaga Chech, une saison ; à Dem M’Bangdaï, une année ; à Dar Korbol une année. Il s’installa à N’dam, où il fut une saison. Il marche sur Saoura ; guerre avec Gaourang. Il s’installe à Bousso une saison ; à Banlama guerre avec Gaourang. Il réside à Mandjafa trois mois. Ensuite ils se mettent en marche de Mandjafa et ils s’installent à Logone. De Logone, ils s’installent à Djilba. De Djilba ils s’installent à Hamdjé, guerre avec Mohamed Taher. Ils partent de Hamdjé et s’installent à Ngala. De Ngala ils s’installent à Am Habio. Guerre avec Hachem. Ils partent de Am Habio ; ils s’installent à Dikoa et y restent une saison. Ils s’en vont. Guerre avec Char. Ils s’installent à Gadjebo. De Gadjebo ils s’en vont, guerre avec Abou Kantour. L’émir revient : il s’installe à Dikoa et y reste sept saisons. Il part. Il installe à El Gamadj ; Fadel Allah fait la guerre avec Hayatou. Rabah part : il revient à Dikoa, il s’installe à Gawa. De Gawa, il s’établit à Kodégé ; de Kodégé il s’établit à Klessem ; de Klessem, il s’établit à Modobo ; de Modobo, il s’établit à Bougouman ; de Bougouman il s’établit à Mandjafa ; de Mandjafa il s’établit à Andjia ; de Andjia il s’établit à Balendjéré ; de Balendjéré il s’établit à Banlama ; de Banlama il s’établit à Mondo ; de Mondo il s’établit à Logone ; de Logone il s’établit à Bousso ; de Bousso, il s’établit à Saroua ; de Saroua, il s’établit à Miltou ; de Miltou il s’établit à Damter ; de Damter, il s’établit à Kouna ; de Kouna il s’établit dans la montagne. Combat avec Gaourang et les chrétiens. Il revient s’établir à Kouno. Combat avec le Commissaire. Après le combat avec le Commissaire, il revient et s’établit à Dikoa, où il passe un mois. Fadel Allah s’en va à Goulfeï ; combat de Çoun. De Goulfeï, il revient ; il s’installe à Logone. De Logone il va à Kousri : combat avec les Chrétiens ; il revient s’établir à Logone. Rabah arrive de Dikoa et campe à Kousri ; combat de Kousri ; Rabah est tué à Kousri.

Fadel Allah quitte Logone et s’établit à Dikoa. De Dikoa, il campe au Gamaghou, combat avec les chrétiens du Gamerghou, il campe à Ichchégué ; combat avec les Chrétiens. D’Ichchégué il campe à Dar Djébril ; de Dar Djébril, il campe à Kilba ; là un mois. De Kilba il campe à Chibak ; combat avec les gens de Chibak ; de Chibak, il campe à Marghi ; de Marghi, il campe à Bourgouma ; de Bourgouma il campe à Maïdougouri ; de Maïdougouri, il campe à Dikoa ; de Dikoa il campe à Ngala : combat avec Guerbaïe. Il laisse Guerbaïe et revient camper à Bourgouma, de Bourgouma il campe à Konézi. De Konézi, combat avec les Chrétiens de Berkedj. Il s’en va ; il campe à Bellaraba : de Bellaraba il campe sur le fleuve où est Md’allemzi. De Md’allemzi, il campe à Kouni ; guerre avec Kouni ; là quatre mois. Il part de Kouni et s’installe à Bourgouma ; il retourne à Dikoa et y campe un mois ; guerre avec les chrétiens. Fadel Allah commence à mourir ; il campe à Goudjba ; de Goudjba, combat avec les Chrétiens. Fadel Allah est tué ; la miséricorde soit sur lui ! Mohamed Niébé sort dans le pays Kirdi : combat.

[Note 217 : On en prend aussi quelques-uns chez les peuplades fétichistes de l’E. du Chari, Bouas, Noubas, Sokoros et Sarrouas.]

[Note 218 : Mercuriale du prix des captifs sur les marchés du Baguirmi et du Bornou (1903) :

_A_) MALES. — 1o Enfant de 1 à 3 ans. Ne se vend qu’avec la mère ; — 2o Enfant de 5 à 8 ans : 5 thalari ; — 3o Enfant de 8 à 13 ans : 10 thalari ; — 4o Adolescent à l’âge de puberté : 20 thalari ; — 5o Homme de 20 à 25 ans : 25 thalari. Un cheval vaut deux esclaves de cet âge ; — 6o Homme déjà âgé, 30 à 50 ans, est peu acheté. — Les Eunuques (Adim) sont très recherchés ; ils n’ont pas de prix et les sultans soudanais seuls en possèdent. Senoussi était très fier de nous montrer un de ses jeunes esclaves qui venait de subir l’opération.

_B_) FEMMES. — Une femme, à égalité d’âge, se vend moins cher que l’homme. Ainsi une jeune fille arrivée à l’âge de puberté se vendrait seulement 10 thalari.]

[Note 219 : On continue toujours à frapper le thaler de Marie-Thérèse, millésime de 1788. Sa beauté le fait rechercher par les femmes pour leur parure. Sa valeur varie selon qu’il est usé ou non ; il se déprécie si, sur l’épaule droite de l’impératrice, le noir ne reconnaît plus l’agrafe ou souna.]

[Note 220 : Nous avons été surpris de trouver au cœur de l’Afrique des étoffes d’Europe de qualité ordinaire, se vendant à un prix qui n’était pas plus élevé que celui auquel on pouvait les acquérir dans la boucle du Niger, en 1899.]

[Note 221 : Gaourang n’a point connu NACHTIGAL. Tout jeune alors il se trouvait au Ouadaï, lorsque le célèbre voyageur vint à Mandjaffa, mais plus tard il entendit dire que son frère Abbou Sekkim avait été accompagné par un chrétien pendant l’expédition qu’il fit vers Palem. Le souvenir de BARTH est totalement éteint. On sait très vaguement, pour avoir recueilli cette tradition des anciens qui n’y attachaient point d’importance, que d’autres blancs avaient précédé NACHTIGAL dans la région du grand lac. Le voyage de MAISTRE à Palem et Daï n’a pas laissé plus de souvenirs au Baguirmi. Par contre la réception de MONTEIL à Kouka par le sultan du Bornou (Hachera) en 1892 fut connue de Gaourang. Il est vrai qu’au dire même de MONTEIL il se trouvait à Kouka lors de son passage un fils de Mbang.]

[Note 222 : Le pagayage se fait sur des baleinières en acier (environ 15) appartenant au service local. Au début de l’occupation française il y avait sur le Chari une magnifique flottille de grandes pirogues et même des chalands indigènes. Réquisitionnées trop souvent par l’administration, la plus grande partie de ces embarcations sont aujourd’hui hors de service et les indigènes se sont abstenus d’en construire d’autres redoutant avec juste raison la main-mise trop fréquente de l’administration sur les barques de pêche.]

[Note 223 : Il nous a donné un gage de sa fidélité en envoyant à Brazzaville son fils que M. GENTIL a emmené en France en 1906.]

[Note 224 : _Du Congo au lac Tchad_, p. 122.]