CHAPITRE III
DE FORT-SIBUT A NDELLÉ
Le 12 novembre, COURTET et moi nous nous mettions en route pour Fort- Crampel. Le sentier qui va du bassin de l’Oubangui au Haut-Chari traverse un pays aujourd’hui complètement désert, mais où existaient il y a peu d’années encore des villages populeux. Les habitants ont fui pour se soustraire au portage et aux rapines des noirs affamés qui parcourent cette route.
Près de la ligne de partage des eaux des deux bassins, on pénètre chez le second grand peuple du Haut-Chari : La race _Mandjia_. Les Mandjias seraient les autochtones, et leur centre de dispersion se trouverait vers la Haute-Sangha beaucoup plus à l’O. ; les Bandas, au contraire, viendraient de l’E., à la limite des trois bassins Oubangui, Chari, Nil, pays où nous avons trouvé les nombreuses grottes qu’ils ont habitées.
Les Mandjias, tout en étant anthropophages, semblent avoir eu une civilisation assez avancée. Ils ont conservé quantité de traditions et les rites d’un fétichisme très complexe. Ils sont groupés en une multitude de clans patriarcaux commandés ordinairement par des vieillards renommés pour leur bravoure, ou pour leur habileté comme féticheurs. Cette race, quoique habitant un pays fertile, est aujourd’hui décimée par la famine, les épidémies, l’hostilité des Bandas envahisseurs, et elle se trouve dans un état d’affaissement lamentable. La vue de ces hommes amaigris, paraissant pour la plupart avoir renoncé jusqu’à l’effort de la lutte pour la vie, inspire une profonde pitié.
Le 21 novembre nous arrivions à Fort-Crampel où vivent côte à côte les Bandas et les Mandjias et qui est le poste le plus rapproché de la capitale des états du sultan Senoussi, la ville de Ndellé.
[Illustration : FIG. 8. — La région de Fort-Crampel vue du sommet du kaga Bandéro, et une partie des constructions du poste.]
A une année d’intervalle, en 1903, je refaisais en sens inverse cette route de Fort-Crampel à Fort-Sibut. Elle avait bien peu changé ! Partout la piste battue, misérable, serpente à travers la brousse, sans seulement une case en dehors des quelques gîtes d’étapes. Partout les indigènes réquisitionnés sans répit ni raison, comme porteurs ou pourvoyeurs de vivres, se sont enfoncés plus loin dans la brousse insondée.
Notre départ de Fort-Crampel pour Ndellé eut lieu le 27 novembre. Le début de la route fut singulièrement monotone sur ces grands plateaux gréseux couverts d’une brousse claire (bush) qu’interrompent pourtant, çà et là, les galeries de quelques rivières, comme la Koddo, ou des bois entiers de bambous. Nous arrivâmes au Kaga Mbra le 30, et le soir même nous assistâmes à un immense embrasement qui s’étendit sur tout le versant occidental de la colline. Des arbres entiers étaient consumés et, on entendait les crépitements de l’incendie à 3 kilomètres de distance et la lueur réfléchie par les roches blanches était aveuglante. Le kaga Mbra, comme les autres kagas des environs, fut jadis habité ; on y voit des grottes enfumées, on reconnaît des plantes naturalisées comme le ricin, le bananier, le cotonnier, l’euphorbe cactiforme, le _Cissus quadrangularis_, et peut-être le gratteron (_mucuna_), qui y est commun, fut-il introduit comme barricade par les troglodytes. Les fétichistes des plaines voisines se sont souvent réfugiés dans ces rochers pour échapper aux fauves ou aux razzias des Arabes. Ainsi nous trouvons près du petit poste où nous campons des Mbras ou Mbalas, des Ngapous qui sont venus chercher là protection contre Senoussi[39]. La sécurité de ces retraites n’est d’ailleurs point absolue en présence des grands chefs esclavagistes.
Nous devons signaler en cette localité la capture d’une famille d’une espèce de mammifère fort intéressante. Je veux parler d’une nidification de Prosimiens du genre Galago. Pendant que j’herborisais dans la brousse avoisinant le campement, des hommes s’étaient arrêtés au pied d’un _Prosopis_, gros arbre de la famille des mimosées, dont le tronc âgé présentait des anfractuosités. A cette époque de l’année les indigènes affamés explorent souvent les arbres creux qu’ils rencontrent. Ils y capturent parfois des rayons d’abeilles ou de mellipones, des oiseaux provenant des pontes printanières, ou simplement de petits mammifères. Ces animaux, quel que soit leur âge, sont de bonne prise pour des gens qui meurent de faim. Par le simple examen de l’écorce de l’arbre aux environs de l’ouverture de l’anfractuosité il est possible de voir si le réduit est habité. On obstrue ensuite les diverses ouvertures sauf une, pour empêcher les animaux de fuir et par le trou béant on enfonce une sagaie pour tuer les animaux ou les inviter à fuir. Pour les capturer vivants, il faut élargir l’ouverture afin d’y passer la main. Nos bandas retirèrent ainsi quatre jeunes _Galagos_ de l’anfractuosité du _Prosopis_. Ils étaient de la taille d’un tout petit chat et provenaient certainement d’une portée récente. Leur poil doux, très soyeux et très fourni leur donne un aspect particulier.
Deux de ces animaux avaient été tués pendant leur capture. Malgré les protestations de notre cuisinier nous en fîmes un ragoût que COURTET et moi trouvâmes excellent. Un troisième animal rapporté vivant dans notre case réussit à s’enfuir. Les galagos essentiellement nocturnes sont assez maladroits au jour, mais il n’est pas exact qu’ils se laissent prendre sans faire aucun mouvement. Je gardai le quatrième plusieurs jours en captivité en lui faisant prendre un peu de lait de conserve et de l’eau sucrée, puis une nuit il parvint à s’évader.
[Illustration : FIG. 9. — _Phœnix reclinata_.]
Les kagas Djé, qui dominent de loin la plaine environnante, présentent encore des traces de plantations, des débris de poteries ou des retranchements formés de blocs de granit, mais ces défenses n’ont pu préserver les Tambagos d’une extermination totale.
Deux jours de marche (4-6 décembre) nous rendirent de ces pitons au pays Balidja, à travers un immense plateau où affleure partout la roche ferrugineuse. L’aspect dominant est celui de la brousse claire incendiée annuellement, pourtant le bush est parfois interrompu par des plaines marécageuses. Le gibier abonde : j’ai vu aux abords du Bamingui[40] l’empreinte fraîchement laissée par un éléphant avec laquelle se confondaient les traces d’un buffle, d’une antilope et d’un petit carnassier. Par contre il n’y a aucune trace de culture, aucune habitation. Les bouquets de bois qui se dressent çà et là rendent l’horizon assez limité ; ce n’est qu’à 5 kilomètres de distance que nous apercevons les kagas de Balidja, dômes noirâtres d’un aspect assez imposant. Nous y campons dans un village qui, comme tous ceux de ce pays, est composé de captifs de Senoussi ; le chef lui-même est captif. Il doit, ainsi que les chefs des agglomérations voisines, fournir aux soldats de Senoussi tous les vivres dont ils ont besoin pour eux et leurs porteurs. Nous-mêmes, à titre d’amis du roi, nous recevons gratuitement tous les vivres nécessaires.
Nous nous sommes livré à une étude assez attentive de ces kagas si curieux comme relief et comme habitat. La roche constitutive est un beau granite à grands cristaux de feldspath rose, coupé de nombreux filonnets d’un autre granite à grain fin et d’aplite. Elle est creusée, comme aux Kagas Dyé, de cavités en chaudière dont l’eau est colorée en vert par les algues. Les mamelons ont souvent éclaté en couches concentriques, parfois minces, parfois ayant une grande épaisseur. COURTET et moi, nous fîmes l’ascension du Kaga Pongourou, le plus élevé (altitude : 607 mètres ; altitude du village, 531 mètres) de ces mamelons, qui, au nombre d’une quinzaine, délimitent un large cirque ouvert seulement au N.-O. vers une brousse illimitée. Au pied de ce kaga sourd un ruisselet limpide bordé d’une riche galerie où l’on remarque les _Landolphia owariensis_, les _Anthocleista_, les _Phœnix Dybowskii_ élevés de plus de 12 mètres. Sur les collines, la végétation arborescente est assez pauvre. Le baobab, le rônier, le fromager font défaut ; ce qui domine, ce sont les aloès, les _Sterculia tomentosa_, les _Bombax buonopozense_ (dondol) dont les troncs tordus sont actuellement chargés de larges fleurs écarlates. Ces rochers, sur lesquels planent sans cesse les oiseaux carnassiers, sont peuplés d’une quantité de pintades qui picorent les graines mûres des _Andropogon_, du peuple des singes qui a ses sentiers pour venir boire et ses repaires pour s’abriter la nuit. Pour l’homme aussi, c’est une station privilégiée que ces collines creusées d’anfractuosités où, derrière des blocs amoncelés, les femmes et les enfants ont moins à craindre d’une surprise imprévue que dans l’infini de la brousse. C’est un lieu de défense, et c’est peut-être aussi un point plus favorable à la vie normale. L’eau des hivernages se conserve comme en des citernes naturelles. La décomposition du granite a rendu assez fertile le cirque enserré par les kagas ; il est cultivé depuis longtemps, comme le prouve la couleur noire du sol. Aussi tout démontre l’antiquité de l’occupation par les hommes : innombrables débris de poterie qui jonchent les blocs les moins accessibles, épaisse couche de noir de fumée sur les parois de toutes les grottes. Maintenant que Senoussi a pacifié ces contrées, en les asservissant, ces refuges sont abandonnés pour des cases, les unes perchées au haut des kagas, les autres disséminées sur 5 ou 6 kilomètres carrés dans la plaine. C’est l’habitation des Bandas, à sommet pointu surmonté d’une tige ; les constructions sont réunies par groupes de cinq à six autour d’une cour où l’on fait la cuisine et les travaux journaliers. Les villages semblent prospères. On nous apporte en quantité de la farine fraîche de mil, des arachides, des patates, des haricots (_Vigna_). Il est vrai que nous sommes au moment de la récolte et que le mil livré a eu à peine le temps de sécher. Le _Penicillaria_ existe aussi, mais je n’ai pas vu d’_Eleusine_. Près de notre campement, je remarque, à l’ombre des tamariniers, le sésame, les légumes habituels, l’_Hibiscus esculentus_, l’_Hibiscus sabdariffa_, l’amarante, le ricin. Le coton se recueille en ce moment. Il est fourni par deux espèces : le _Gossypium barbadense_ et le _Gossypium punctatum_ plus rare[41]. Les habitants n’ont aucun bétail, ni poules, ni cabris.
[Illustration : FIG. 10. — Un _Daniella thurifera_.]
Les kagas que nous rencontrâmes dans la journée du 9 décembre présentent toujours les mêmes caractères : ce sont des mamelons granitiques disséminés dans une immense plaine qu’ils dominent d’environ 60 mètres. Les villages, même établis au pied, puisent l’eau dans les cavités de la montagne[42].
Partout un air de prospérité, en ce moment on coupe le mil et le _Penicillaria_. Au kaga Batolo, les bouquets d’épis sont mis à sécher sur les rochers et on les recouvre de feuilles pour les préserver des tourterelles et des ramiers. On cultive les deux variétés de tabac et en outre le _Gossypium punctatum_ et une sorte d’Aubergine qui m’était inconnue.
Du kaga Batolo aux falaises qui dominent la cuvette de Ndellé, nous ne rencontrâmes que des ondulations insignifiantes. La brousse est interrompue de distance en distance par des plaines marécageuses, et par des ruisseaux asséchés avec ou sans galeries forestières. Le Bangoran lui-même, bien que large de 10 mètres, ne coule qu’avec une extrême lenteur ; sa profondeur n’est que de 0m,60 (9 décembre).
Le 11 décembre nous étions arrêtés pour le déjeuner au ruisseau asséché de Gongoubissi, quand nous vîmes arriver un courrier de M. GRECH, résident auprès du sultan Senoussi. M. GRECH me demandait l’heure probable de notre arrivée à Ndellé afin d’en prévenir le sultan. Le soir nous campions à Djigangou, village situé à 6 kilomètres environ de Ndellé.
Le 12 décembre nous arrivions à Ndellé à 8 h. 40 du matin. Senoussi avait envoyé au-devant de nous son fils aîné Adem, ainsi que l’un des deux ambassadeurs venus à Paris en 1898 avec M. GENTIL : El Hadj Tokeur.
L’accueil qu’on nous fit fut extrêmement cordial. En nous voyant arriver sans escorte dans un pays où la vie d’un homme compte pour si peu de chose, Senoussi et son entourage éprouvèrent un véritable étonnement. Le sultan nous manifesta hautement son attachement à la France et nous dit qu’il fallait considérer son pays comme le nôtre et que nous pourrions y circuler en toute liberté pour nous livrer à nos études. Toutefois, comme nous étions venus sans tirailleurs, il nous ferait accompagner par des soldats à lui chargés de veiller sur notre sécurité.
[Note 39 : Parmi ces Ngapous, nous rencontrons le chef de l’ancien village Kourou, situé auprès de la rivière Koukourou, Guéréwa — c’est son nom — se souvient fort bien du passage de DYBOWSKI dans son ancien village. Il n’eut pas connaissance d’un combat de ce voyageur avec des Arabes, et, en tout cas, ceux-ci ne pouvaient être que des gens de Senoussi qui déjà, à cette époque, venaient en pays npagou enlever les esclaves et l’ivoire.]
[Note 40 : Au point où nous l’avons traversé, il n’avait que 15 mètres de large et 1m,20 de profondeur. Le Koukourou était un peu plus important : 20 mètres et 1m,20. Pourtant les berges conservent une hauteur de 3 à 4 mètres.]
[Note 41 : J’ai vu au Kaga Mbra le _Gossypium herbaceum_.]
[Note 42 : Ces citernes naturelles ont parfois plusieurs mètres de profondeur. L’une d’elles, sur le kaga Batolo, passe pour insondable et habitée par de mauvais génies qui retiennent ceux qui s’en approchent de trop près.]