CHAPITRE VII
EXCURSIONS AUTOUR DE NDELLÉ
I. Vers la Tété. — II. Voyage au Bangoran. — III. Voyage au Mamoun. — IV. De Ndellé à Ngara et au Bamingui.
* * * * *
I. — VERS LA TÉTÉ
Le 27 décembre, nous quittons Ndellé pour reconnaître la région du confluent de la Tété et du Boro. Les trois premiers kilomètres se font à travers d’étroits défilés entre les pittoresques blocs de grès qui surplombent la ville de Senoussi. Nous remontons quelque temps le ravin creusé par un ruisselet qui, un peu en aval de sa source, se perd sous des rochers, et enfin nous atteignons un vaste plateau ferrugineux (671 mètres). Les champs de mil, qui appartiennent à El Hadj Abdoul, s’étendent à perte de vue, ainsi que de belles cultures d’arachides, ombragés par les karités : on se croirait dans les vergers du Soudan Nigérien. En dehors de ces défrichements, l’aspect de la brousse est vraiment printanier : après l’incendie, les bourgeons éclatent et l’on voit apparaître les jeunes feuilles ou même les fleurs des légumineuses arborescentes ou des _Landolphia owariensis_. A 6 heures, nous campons dans un champ de mil, auprès de l’Ouhi. Cet affluent du Vou, qui lui- même se jette dans la Tété, n’est ici qu’un ruisseau marécageux, large de 10 mètres, mais profond de 0m,50 au plus, sans véritable galerie.
De ce campement jusqu’à la Tété, le plateau, formé par les grès horizontaux, s’incline assez rapidement. En 20 kilomètres environ, on descend de 658 mètres (près de l’Ouhi) à 487 mètres (près du confluent du Vou avec la Tété). Les moindres ruisseaux sont toujours très encaissés : le Korokiri, très près de sa source, s’enfonce de 8 mètres dans la latérite et les grès ; le Vou, à peine formé également, est à 525 mètres, tandis que la colline abrupte occidentale s’élève à 567 mètres ; comme la rive orientale est en pente beaucoup plus douce, un village a pu s’y établir. Les bords sont couverts de bambous qui s’étendent souvent jusque sur les plateaux. Ailleurs on traverse des bois épais de _Vouapa_, de _Detarium_, d’_Afzelia_ dont les gousses entr’ouvertes laissent tomber leurs graines noires munies d’un arille rouge. L’étape de l’après-midi se fait dans la dépression que remplit la puissante galerie du Vou : de gigantesques guirlandes de _Landolphia florida_ actuellement en fleurs grimpent au haut des futaies. Nous campons au village de Torogo, situé sur sa rive gauche. Quelques familles bandas logent ici dans des cases sur pilotis, qu’il a fallu surélever de 2 à 4 mètres en raison du nombre des panthères. Un escalier très raide permet d’entrer, par une ouverture extrêmement étroite, dans la case ; les soliveaux du plancher sont recouverts de terre, mais la paille a fait les frais des côtés comme du toit. Quelques habitations sont juchées sur les branches d’arbres à demi tombés.
A vrai dire, il s’agit moins de demeures permanentes que de villages de culture. Les divers petits groupes de cases où nous sommes passés depuis hier appartiennent à Senoussi qui y installe ses captifs lors de la récolte. Ils vivent des produits de leur travail, mais, à toute réquisition du sultan, ils doivent porter à Ndellé les grains dont il a besoin. La céréale dominante est ici le sorgho ; il y a à peine 1/3 de mil pour 2/3 de sorgho. Ce dernier comprend dans le pays une dizaine de variétés qui peuvent rivaliser avec celles du Soudan occidental. Partout le mil est actuellement en train de sécher sur des claies horizontales supportées par des piquets ; le petit mil beaucoup plus avancé est déjà emmagasiné dans les greniers, ainsi que l’_Eleusine_, mais cette graminée est assez rarement cultivée. Il n’en est pas de même du sésame, auquel on consacre fréquemment quelques parcelles des terres neuves et dont les tiges fructifères sèchent au soleil. Une nouvelle plante oléagineuse, l’_Hyptis spicigera_, fait son apparition. A Ndellé, on en fait déjà usage pour assaisonner la bouillie de mil, mais ici elle couvre autant de surface que le sésame. Citons encore, parmi les plantes fréquemment cultivées, le ricin, l’oseille de guinée et les patates qui, elles aussi, se récoltent en ce moment[92].
Notre étape du 28 s’accomplit d’abord dans une grande plaine ferrugineuse, presque partout couverte de bambous ; puis nous atteignons le Bahr Tété en un site charmant, ombragé de grands arbres et de superbes bambous ; la même essence forme une brousse claire et brûlée sur la rive droite où nous avons campé. Elle constitue des forêts entières des deux côtés de la rivière[93]. Ce bambou se présente par touffes de 10 à 30 troncs. Dans les endroits où il n’a pas été brûlé les années précédentes, il atteint environ 8 mètres de hauteur moyenne, et dépasse assez souvent 10 mètres. Les tiges, d’un vert glauque, où une bractée couverte de poils roussâtres persiste à chaque nœud, laissent actuellement tomber leurs feuilles par groupes de cinq à six attachées à une ramule[94]. Le sous-bois n’existe pour ainsi dire pas dans ces forêts de bambous.
[Illustration : FIG. 33. — Futaie dans le pays de Senoussi.]
Près de notre campement, le Bahr Tété s’élargit jusqu’à 10 et 12 mètres ; de nombreux troncs d’arbres obstruent parfois son cours assez rapide, mais il n’y a pas de blocs de pierre. La profondeur moyenne n’est que de 0m,50 à 0m,70, mais il y a aussi des fonds de 1m,50 et d’autre part des bancs de sable sont déjà asséchés. Les berges, élevées de 1m,50, sont surmontées d’une galerie dont la largeur ne dépasse pas 20 à 30 mètres et se réduit souvent à beaucoup moins. Ailleurs, il n’y a pas d’arbres, mais de grandes prairies où l’incendie vient de consumer des herbes hautes de 2 mètres, ou des marais de _Mimosa aspera_, où des empreintes des éléphants sont nombreuses. Dans la galerie nous remarquons la présence des _Elæis_[95] qui, lorsqu’ils sont jeunes, ne se distinguent des _Calamus_[96] que par leurs feuilles plus grandes.
Le jour suivant, nous remontons la vallée du Tété, puis celle de son affluent le Boro. Elles s’entaillent dans des plateaux dont la tranche montre, à la base, des quartzites, plus haut, des grès horizontaux que surmonte souvent un placage de roche ferrugineuse. Nous cheminons au milieu d’interminables forêts de bambous ; ils sont si drus que d’une même souche on voit naître jusqu’à 50 rejetons. Près du confluent du Boro, une clairière et de belles cultures nous signalent le village de Ndofouti, composé de huttes carrées à double étage, à toit de chaume arrondi. Il est entouré de magnifiques champs d’_Hyptis_, de mil, de sorgho, d’éleusine, de tabac, de plante à sel, de ricin, de patates.
Nous restons dans cette région jusqu’au 2 janvier 1903. La galerie du Boro nous réservait en effet la surprise de la découverte d’une espèce nouvelle de café, le _Coffea excelsa_. A noter la fraîcheur des nuits et des matinées en cette saison : l’avant-midi nous sommes obligés, pour travailler, de nous installer auprès du feu. Le manque de vivres nous oblige à précipiter notre retour : nos porteurs ne mangent que des tubercules, et des petits mammifères qu’ils déterrent surtout dans les anciennes termitières. Notre désir d’aller au Kaga Batolo est d’ailleurs déjoué par l’obstination des gens de Senoussi : le sultan ne leur ayant pas donné l’ordre de nous y conduire, les plus beaux cadeaux ne peuvent les décider à nous y mener[97]. Le retour se fait par la brousse où çà et là de véritables prairies de _lianes des herbes_ couvrent le sol de leurs jeunes pousses au feuillage vert clair. Les incendies ont partout anéanti la végétation herbacée, tandis que les arbustes se couvrent de feuilles et de fleurs. Des racines séculaires qui s’enchevêtrent dans le sol émettent des pousses qui ont des feuilles, des fleurs et fructifient dans l’espace de quelques semaines ; l’année suivante, elles seront la proie des flammes et de nouveaux rejetons apparaîtront pour subir le même sort. Voilà pourquoi le bush reste toujours une savane claire. Le 3 janvier nous campons à Ndé, peuplé de captifs bandas. De ce village à Ndellé, soit pendant 3 heures et demie de marche, le sentier traverse presque constamment des champs de mil déjà récoltés. Une heure avant notre arrivée, nous passons à peu de distance de la source de l’Ouhi bordé de quelques arbres. En certains endroits, l’_Ipomœa involucrata_ en corolles d’un rose vif forme des corbeilles du plus ravissant effet. Nous rentrons à Ndellé par les sources du ruisseau qui a donné son nom à la ville, passant dans d’étroits couloirs creusés entre des blocs de grès ruiniformes pour arriver dans l’hémicycle de rochers où Senoussi a fondé sa capitale.
[Illustration : FIG. 34. — Caféier géant du pays de Senoussi (_Coffea excelsa_).
1. Rameau fructifère. — 2. Coupe transversale d’un fruit. — 3. Coupe verticale d’un fruit. — 4. Coupe verticale d’un fruit entre les deux graines. — 5. Fruits isolés. — 6. Insertion des rameaux et sections transversales des jeunes tiges. — 7. Groupe de fleurs non épanouies. — 8. Coupe verticale d’une fleur.]
J’ai l’agréable surprise d’y rencontrer M. SUPERVILLE que j’avais connu au Sénégal. Administrateur-Adjoint de première classe, il s’est chargé des intérêts de la société _La Kotto_ dont dépend le comptoir installé ici par M. MERCURI, et, accompagné du garde de milice CACHAT, son collaborateur, il vient de chercher la route de Ndellé à la factorerie de Kassa, au confluent de la Kotto et de l’Oubangui[98]. Il a remarqué que la végétation caractéristique du Soudan n’apparaît qu’au N. de Bria, sur la Haute-Kotto, avec la brousse claire, régulièrement incendiée, et les bois de bambous. Le grand caféier existe tout le long de la haute et de la moyenne Kotto ; c’est lui qui fournit le café en petits grains de l’Oubangui. Il a noté aussi l’absence de kagas en dômes sur sa route où, par contre, les tables de grès présentent fréquemment un aspect ruiniforme des plus pittoresques. L’érosion y a été intense ; comme en témoignent les marmites de géants et les grandes vallées qui figurent de vrais bras de mer. Les grès horizontaux n’apparaissent que vers les sources de la Kotto où on les voit reposer sur les quartzites qui se poursuivent jusqu’au bord de l’Oubangui.
Le soir nous sommes allés remercier le sultan de l’aide qu’il avait prêtée à notre excursion. Je le félicite de la beauté des champs de mil et du soin déployé par ses esclaves dans la région que nous venons de parcourir. Il nous répond qu’un pays où les captifs ne travaillent pas n’est pas un bon pays. Nous entretenant des végétaux que nous avons recueillis, il nous affirme que le café existe ailleurs qu’au Boro. On le trouverait aussi sur les bords d’un affluent de droite du Bahr Tété, le Dakéso[99]. Sur les bords de toutes les rivières du bassin de la Tété, on rencontre le palmier à huile[100] et, près de quelques-unes, le _Raphia_, mais celui-ci abonde surtout au pied du Kaga Bongolo[101]. A l’appui de ces renseignements, Senoussi me fait apporter du café du pays en grains et en poudre extrêmement fine, de l’huile de palme, un fruit de _Raphia_ et un fauteuil fait avec les rachis de ce palmier. Je profite de la bonne volonté du sultan pour lui indiquer l’intérêt qu’il y aurait pour nous à aller visiter les gisements de cuivre d’Hofrat. Il me répond que les montagnes où ils se trouvent, et même les monts de Manga, sont sous la domination du Dar Four et appartiennent aux English : c’est ainsi qu’il désigne ses voisins de l’E.
Le 14 janvier 1903, nous partons pour Ara et Mbélé, accompagnés par MM. SUPERVILLE et CACHAT au début de notre voyage. Jusqu’à Mba, où nous campons, le sol est formé de roche ferrugineuse recouvrant les grès horizontaux et, sous ceux-ci, le granite affleure parfois. Nous passons au pied du Kaga Firindi, constitué par un entassement de tables gréseuses[102]. A quelque distance au S. de Mba le plateau, d’une élévation moyenne de 685 mètres, est interrompu par une curieuse falaise qui se poursuit du Bongolo au Maoro, c’est-à-dire du N.-O. au S.-E., sur une longueur de 12 kilomètres. La partie abrupte regarde la vallée du Haut-Bangoran dont les nombreux affluents l’animent de leurs cascades[103]. Haute de 50 à 90 mètres, cette falaise d’un blanc rougeâtre est taillée à pic dans le grès horizontal dont les gigantesques tables surplombent parfois notre sentier. Au-dessus, le plateau étend à l’infini le même paysage de brousse calcinée chaque année ou de bois de bambous presque impénétrables. Les rochers sont couverts d’aloès, de _Cissus_ et d’une grande euphorbe cactiforme à six côtes. Dans les fissures la végétation est assez riche ; les rameaux fleuris des lianes pendent en longues guirlandes, où les racines des _Ficus_, tordues comme des cables, vont chercher quelque crevasse pour s’y cramponner solidement. De gros cynocéphales sautent en aboyant d’une table à l’autre ; des vautours planent sans cesse autour des précipices où sont dissimulés leurs nids ainsi que ceux des hirondelles.
C’est dans une anfractuosité de cette falaise qu’une tribu banda, celle des Mbatas, forma un véritable village qui sut résister même aux attaques de Rabah. Senoussi, en 1897 ou 1898, ne put venir à bout de ses habitants que par la faim. Il transporta une partie des prisonniers dans un nouveau village entre Ndellé et Mba. Les cavernes où se prolongea la résistance des Mbatas sont situées en un point de la falaise où celle-ci atteint 85 mètres de haut. A 15 mètres au-dessus de la plaine s’enfonce une première cavité, recouverte en grande partie par une énorme table de grès épaisse de 10 mètres ; au-dessus de celle-ci existe une seconde série d’anfractuosités dont l’entrée est obstruée par des poutres, sauf un étroit passage par où l’on ne peut pénétrer qu’en rampant. Mais c’est surtout la terrasse inférieure qui fut habitée. Les Mbatas avaient construit sur sa partie antérieure plusieurs cases dont les débris sont encore reconnaissables. De plus ils pouvaient se réfugier dans un couloir long de 30 mètres sur une largeur de 1m,50 et une hauteur de 2 mètres, où une obscurité complète leur permettait de se dissimuler facilement ; l’eau y filtre goutte à goutte et vient s’accumuler dans un réservoir qui leur épargnait la peine et le danger de descendre au ruisseau voisin. On trouve sur cette terrasse de nombreux vestiges qui prouvent la durée de l’habitat humain, mais aucun objet préhistorique n’a été rencontré. Les troglodytes se servaient d’instruments en fer, dont on relève les traces sur la roche, d’auges en granite pour écraser le mil, de poteries, de sparterie. Par endroits des monceaux considérables de coques de fruits, de débris de cuisine. Il n’est pas jusqu’aux plantes introduites par les Mbatas qui n’aient persisté, soit au bas de la montagne dont le sol meuble atteste une longue mise en culture, soit sur la terrasse où quelques parcelles de champs devaient leur fournir des aliments en cas de blocus. Parmi ces plantes, j’ai reconnu le Kondjo, igname sauvage, le _Luffa cylindrica_ le ninigago, etc. Aujourd’hui les abris des Mbatas ne sont plus habités que par des chauves-souris, dont la fiente blanchit les anfractuosités de ces rochers.
[Illustration : FIG. 35. — La grande falaise et les grottes où les Mbatas s’étaient réfugiés.]
Au S.-E., le plateau se poursuit presque sans ondulations, avec une altitude d’environ 720 mètres, et nous franchissons le Bangoran, à 4 ou 5 kilomètres de son origine, selon M. SUPERVILLE[104], ce n’est qu’un ruisseau large de 3 mètres et profond de 0m,30, bordé d’une galerie insignifiante[105]. Nous cheminons ensuite dans une forêt de bambous jusqu’au village ngao d’Ara, où nous campons.
_Ara, 16-17 Janvier._ — Des deux côtés du Dirokourou, ruisseau bordé de quelques arbres espacés, on voit éparpillées une cinquantaine de zéribas comprenant chacune une dizaine de cases. La population est d’environ 1000 habitants, soumis par Senoussi vers 1896[106] ; quelques-uns sont armés de fusils. Les cultures de mil sont assez étendues ; les cabris et les volailles assez nombreux.
La brousse traversée pour aller conduire MM. SUPERVILLE et CACHAT au Bamingui est une épaisse futaie de bambous, avec çà et là des clairières de bush où existent les _Landolphia owariensis_ et _L. Heudelotii_[107]. Des termitières, hautes parfois de 5 à 6 mètres, élèvent leurs clochetons couleur de rouille au milieu des arbres sur lesquels elles s’appuient quelquefois. J’ai remarqué de jeunes tamariniers dont les troncs étaient ainsi englobés jusqu’aux branches. Les termites vivraient-ils en association avec les tamariniers ? Cela expliquerait pourquoi presque tous les tamariniers adultes du Dar Banda sont environnés à leur base d’un monticule de terre arrondi, haut parfois de 4 à 5 mètres, et qui paraît être une termitière abandonnée. — Le Bamingui mesure 8 mètres de large et 0m,50 de profondeur au point où le franchit la route d’Ara à Diouma[108] ; tout près de là, il franchit un seuil où, réduit à n’avoir que 2 mètres en certains endroits, il descend de 6 mètres en 50 mètres. Il est entouré d’une imposante galerie large de 100 mètres, où je reconnais de nombreux _Calamus_ épineux, le _Coffea obscura_ et la _Landolphia florida_ en fleurs.
Nous quittons MM. SUPERVILLE et CACHAT qui retournent à Mouka par Diouma et nous revenons à Ara.
Le lendemain (18 janvier), nous nous mettons en route vers Mbélé. Le chemin est très suivi ; de nombreuses sentes le coupent ou y aboutissent. Les plateaux de grès horizontal, recouvert le plus souvent de roche ferrugineuse, s’élèvent lentement vers l’E., de 703 mètres à Ara jusqu’à 827 mètres aux collines qui dominent Mbélé (50 kilomètres). Nous cheminons toujours au milieu de la brousse incendiée[109] et des grandes termitières de terre rouge ; dans les bouquets d’arbres, les bambous, les _Vouapa_, les _Daniella_, les _Lophira_, les _Butyrospermum_, les _Parkia_, les _Terminalia_, les _Combretum_ sont les essences les plus fréquentes. Nous traversons différents ruisseaux, le Ngriki[110], affluent du Bangoran, le Manifo, affluent du Boro, où COURTET retrouve le _Coffea excelsa_, le Zakara, affluent de la Gounda. La Koumbara qui est également un affluent de la Gounda, est une belle rivière large de 3 mètres et profonde de 0m,30, au courant assez rapide[111]. Elle coule entre des blocs de grès horizontal et présente çà et là de petites cascades. Sa galerie, large de 100 mètres, ne renferme ni _Elæis_, ni _Raphia_, ni caféiers, du moins en cet endroit.
[Illustration : FIG. 36. — _Landolphia owariensis_ (liane à caoutchouc) dans le bush.]
Plus à l’E., nous coupons le ravin du Vourou près de son origine, qui est à quelques centaines de mètres à notre droite. Il présente encore en cette saison quelques flaques d’eau sans écoulement et il est environné d’_Eugenia guineensis_ ; la galerie doit commencer un peu plus bas.
A une heure et demie du Vourou, nous arrivons à l’emplacement de la ville kreich de Mbélé[112]. Dominée par des mamelons de grès horizontaux recouverts de roche ferrugineuse, elle est située dans une dépression assez profonde[113] au confluent de deux ruisseaux, la Gounda et la Mi. Si l’on remonte la vallée de la Gounda on trouve, à 4 kilomètres de la ville, une large dépression peu inclinée qui rassemble les eaux de pluie. Puis, brusquement, un ravin large de 2 mètres et profond de 3 s’encaisse dans la roche ferrugineuse ; un peu plus bas il s’élargit et les versants deviennent moins abrupts. C’est ici qu’en saison sèche apparaissent quelques flaques d’eau ainsi que les premiers arbustes, les _Eugenia guineensis_, dont le port rappelle celui du Bouleau blanc, marquent toujours, dans ces vallées, le début de la galerie ; 300 ou 400 mètres plus bas, un filet d’eau large de 0m,50 commence à couler entre des blocs de grès ; la galerie s’élargit jusqu’à 150 mètres à Mbélé et les grands arbres, hauts parfois de 50 mètres, deviennent de plus en plus serrés[114]. Nous y observons le ngriki dont le fruit, semblable à un gland, est recherché par les indigènes, un arbre immense (peut-être une Sterculiacée) où les premières branches naissent à 30 mètres au- dessus du sol, l’_Eriodendron anfractuosum_ que nous n’avions plus vu depuis la Nana[115]. Plus loin des rives le bambou d’Abyssinie pousse en quantité et les chaumes de grands _Andropogon_ desséchés s’élèvent à 2 et 3 mètres. La galerie du Mi est beaucoup moins importante : 50 mètres à peine et sa dépression ne remonte pas à plus de 1500 mètres.
Au confluent de ces deux ruisseaux les ruines disparaissent à demi dans les bambous ; le sol est couvert de pas d’éléphants et de buffles. Le tata du sultan Mbélé, qui était situé dans le quartier Nord[116], est presque recouvert par la brousse ; les murs épais de 0m,40 s’élèvent à peiné à 0m,50 au-dessus du sol, là où la trace n’en a pas totalement disparu. On peut relever encore l’emplacement de 200 ou 300 cases dont les murs n’ont plus que 0m,30 à 0m,60 de haut et les vestiges des buttes où l’on plantait le mil et les patates[117]. L’ensemble de ces habitations pouvait s’étendre sur une centaine d’hectares, c’est-à-dire sur une superficie comparable à celle de Ndellé : la population pouvait donc être de 10,000 âmes. Ce peuple, dont la nature africaine aura bientôt fait disparaître les dernières traces, était kreich, ainsi que son chef Mbélé. Il s’était formé ici un centre commercial assez important sur la route des sultanats de l’Oubangui à l’état ouadaïen du Dar Sila, où les marchands arabes venaient acheter des captifs et envoyaient des armes. Les guerres de Mbélé contre l’autre grand chef kreich Balda fournissaient de nombreux esclaves au marché. Mbélé ne put résister aux attaques de Senoussi[118] dont l’état, constitué selon les mêmes principes et dans le même but, était mieux armé. En 1896, Mbélé fut obligé de fuir ainsi que toute la population ; il aurait fondé un petit sultanat au S.-E., maintenant son indépendance à l’égard de Balda.
Mbélé se trouve presque à la limite des bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil.
A 5 kilomètres au S.-E. des sources de la Gounda, sous-affluent du Chari, nous arrivons au milieu des bambous, à l’origine de la Bata qui va à l’Oubangui par le Bou, le Boungou et la Kotto. Une grande clairière à sol argileux et couverte de plantes aquatiques actuellement[119] à demi desséchées, avec encore çà et là des flaques d’eau jaunâtre ; ce doit être un marais inabordable à l’hivernage. En cette saison on y trouve en quantité les pistes de grands mammifères ; les éléphants piétinent chaque jour si bien le marais que nos chevaux ont grand peine à se tirer de ces fondrières ; les indigènes creusent des fosses près de cette dépression pour capturer les buffles qui vont s’y vautrer. Le marais se rétrécit ensuite en un ravin bordé d’arbres et il se constitue un ruisseau où l’eau coule encore en cette saison. Nous avons parcouru la brousse voisine, rencontrant quelques _Borassus_, jusqu’à 4 kilomètres des sources. En ce point le ravin s’encaisse de 8 mètres dans l’argile jaune ; le ruisseau a 3 mètres de largeur et 0m15 de profondeur, on y remarque de petits poissons. Une très belle galerie[120], large de 80 mètres, renferme des arbres superbes dont les troncs, çà et là renversés, viennent parfois barrer le ruisseau.
Après cette étude, nous revenons à Mbélé pour nous diriger ensuite au N., vers la Bakaka. Toujours l’interminable plateau de grès et de roche ferrugineuse, où les éléphants déterrent les rhizomes des bambous, et où l’on relève de nombreuses traces d’antilopes et même de girafes. Nous franchissons divers affluents de la Gounda, le Dirikaia et la Ngawala, qui présentent à peu près les mêmes caractères : au bas de berges, hautes de 10 à 12 mètres, si abruptes que les porteurs ont peine à passer, coule un ruisseau large de 2 à 3 mètres actuellement et profond de 0m,15 à 0m,20. Le lit est encombré de troncs d’arbres morts dans la galerie épaisse[121]. De là à la Bakaka nous traversons un plateau ferrugineux, à peine en saillie sur le reste du pays (altitude : 797 mètres) : voilà ce qui constitue le « faîte » entre les bassins du Chari et du Nil, car, d’après Senoussi, la Bakaka va au Dar Four rejoindre l’Ouadi Kabassa. C’est ici un ruisseau large de 4 mètres, profond de 0m,30, à fond sablonneux, à courant assez fort[122], entouré d’une galerie, large de 100 mètres, où dominent les _Rotang_[123]. A travers les roseaux et les fourrés inextricables de _Calamus_, les éléphants se sont frayé mille sentiers qui se croisent en labyrinthe ; ils ont complètement usé et poli l’écorce des arbres à force de s’y gratter le dos.
[Illustration : FIG. 37. — Tronc d’arbre à Mbélé, enveloppé par les racines adventives d’un Ficus.]
Le plateau s’incline doucement au N.-O. de la Bakaka vers le confluent de la Gounda et de la Dornatt, dont nous descendons la vallée au milieu des bois de bambous et de _Raphia_ que traversent à l’hivernage des ruisseaux actuellement taris[124]. Le 24 janvier, nous arrivons dans une région de rochers dominant la plaine de 8 à 10 mètres. Ils s’éparpillent au milieu de la splendeur printanière de la brousse, où la plupart des arbres sont actuellement parés de leurs nouvelles feuilles, où les _Butyrospermum_, les _Lophira_, les _Eugenia_ chargés de fleurs blanches et parfumées font ressembler le bush soudanais aux vergers normands d’avril et de mai. D’une infinie diversité les rochers gréseux se présentent tantôt en grandes tables régulières portées par des piliers rétrécis, tantôt en fines aiguilles, en créneaux, en falaises trouées de grottes profondes. Monuments celtiques, débris de camps romains, ruines de châteaux du moyen âge ; l’imagination la plus fertile ne peut épuiser le nombre des compositions que suggère ce paysage. La pierre près de laquelle nous campons est un immense monolithe à moitié renversé, d’environ 20 mètres de haut. Sa cîme est couronnée d’aloès, et de nombreuses sociétés de mellipones ont élu domicile entre ses fissures où le soir on voit rentrer chargés de pollen les insectes de la taille d’un moucheron. Parmi les rochers qui composent le kaga Toulou, une grande falaise orientée N.E.-S.O. est percée de part en part par une grotte capable d’abriter une peuplade tout entière. L’entrée est étroite, presque à fleur de terre, il faut se baisser pour passer. Une petite cavité arrondie, creusée dans la roche, indique que l’on pouvait placer là un obstacle qui permettait d’obstruer l’entrée. Le seuil franchi on pénètre dans une grande salle circulaire d’une vingtaine de mètres de diamètre. La falaise étant percée de part en part un filet de lumière pénètre du côté opposé à l’entrée. L’homme a laissé dans cette grotte des traces ineffaçables de son passage : les murs sont tout enfumés, le sol est jonché de débris de poteries contemporaines et même de fragments de sparterie en décomposition. Les blocs de pierre qui font saillie sont polis et luisants tant on s’est assis dessus. Certains blocs sont creusés en godets et ont servi, d’après les indigènes, à pilonner du mil et du tabac. En quelques endroits les parois sont creusées à hauteur d’homme d’anfractuosités artificielles qui étaient destinées à recevoir divers objets domestiques. On retrouve des coques de fruits, des fragments de bois grossièrement travaillés, des os, des coquilles du grand hélix de la contrée. Tout indique que l’abandon de ces grottes remonte à quelques années seulement.
Les chauves-souris et les Hyrax sont les seuls habitants actuels de ces repaires. Dès qu’on pénètre dans la grotte une odeur nauséeuse et un nuage de fine poussière se soulève et vous irrite la gorge. En plusieurs endroits il faut se baisser et même ramper pour passer des blocs de grès tabulaires éboulés. Enfin on pénètre dans une seconde salle tournée au S., moins large, mais à plafond plus élevé et mieux éclairée par une large baie regardant le S.-E. et précédée d’une large terrasse surélevée de 15 mètres dans le rocher à pic, de ce côté les hommes armés de sagaies pouvaient tenir à l’écart les assaillants privés d’armes à feu. La deuxième chambre se continue latéralement par un couloir obscur long d’une quinzaine de mètres qui va se perdre dans le fond de la roche.
En un point de cette salle le plafond est percé d’une cheminée verticale de près de 2 mètres de diamètre qui s’ouvre au sommet même du roc, la roche rougie indique qu’en cette place on entretenait fréquemment un foyer.
A l’O. du Kaga Toulou la Dornatt se jette dans une rivière nommée Kourou, qui n’est autre, sans doute, que la continuation de la Gounda et le cours inférieur du Moussoubourta, affluent du Boungoul. Le Kourou[125] mesure ici 8 mètres de large, 0m,30 de profondeur (26 janvier) ; il coule sur un lit de cailloux entre des blocs de grès ; son lit est encombré d’énormes troncs d’arbres renversés entre des escarpements assez faibles : 1 mètre sur la rive droite, 6 mètres sur la rive gauche. La galerie se réduit à 10 ou 30 mètres de largeur au milieu de la brousse à bambous. Quelques heures de marche vers l’O. nous conduisent au Kaga Diffili, amas de blocs de grès horizontal, et à la Tété : nous reprenons alors en sens inverse notre ancien itinéraire pour rentrer à Ndellé (27 janvier).
_27 et 28 janvier._ — Le sultan s’est laissé complaisamment interroger sur les régions limitrophes du Dar Four. La rivière Bakaka que nous avons traversée au N. de Mbélé va bien se jeter dans l’Ouadi Kabassa de type désertique. Ce Kabassa ne communique pas avec la rivière de Hofrat qui va vers l’Adda sans jamais se dessécher. Le nom de Bahr-el-Fertit que lui donnent les cartographes est inconnu, et l’Abiod, selon Senoussi, pourrait tout aussi bien le porter. A quelques centaines de mètres, de la rivière, les habitants d’Hofrat fouillent le sol pour en extraire le cuivre.
II. — VOYAGE AU BANGORAN
Le 7 février nous nous dirigeons à l’E. de Ndellé vers le cours moyen du Bangoran. Après avoir franchi le Djigangou, nous apercevons à notre gauche une série de mamelons granitiques, hauts de 20 mètres, où la roche plutonienne est en contact avec des quartzites[126]. Sur ces grandes savanes le feu a accompli son œuvre de renouvellement ; les arbustes ont repris leur parure de jeunes feuilles et de fleurs. C’est la saison des Combrétacées, des _Terminalia_ surtout. Les buffles et les antilopes de petite taille apparaissent fréquemment. Le Mindjaengoulou, que nous suivons jusqu’à son confluent avec le Bangoran, est large de 6 à 15 mètres. Son lit s’encaisse de 2 à 5 mètres dans la roche ferrugineuse. En cette saison, il est presque complètement asséché ; il ne reste que des flaques parfois profondes d’un mètre, d’une eau jaunâtre, sans communications entre elles. Plusieurs familles bandas se livrent à la pêche des Siluridés et autres poissons réfugiés dans ces mares. Une très étroite galerie comprend surtout des _Vitex cuneata_, des _Afzelia africana_. Les seules lianes sont la _Landolphia florida_ et un jasmin.
Le 9 février nous atteignons le confluent du Mindjaengoulou à 60 kilomètres environ de Ndellé. Le Bangoran qui a gardé jusqu’ici une direction S.E.-N.O. dévie assez fortement vers l’O. après avoir franchi, à 1 kilomètre du confluent, un barrage de bancs de sable où germe à cette époque un fin gazon de plantes annuelles. Le bief supérieur, du nom d’Abdeli, constitue ici un grand réservoir qui conservera plusieurs mètres de profondeur quand, dans quelques semaines, le cours inférieur se réduira à une série de flaques recouvertes d’une couche grise de protozoaires. L’Abdeli présente vers l’E. une berge presque abrupte sur 10 à 15 mètres de hauteur ; la roche ferrugineuse, qui forme cette falaise, est creusée d’une infinité de nids, de guêpiers au milieu desquels couvent les petites poules pharaons. Les hippopotames remontent jusqu’ici en hivernage, comme le prouve la présence de vertèbres d’un hippopotame adulte ; j’ai reconnu aussi des carcasses de crocodiles et des squelettes de gros poissons à plaques osseuses. Les buffles, les antilopes, les phacochères viennent comme les carnassiers, leurs ennemis, boire près des bancs de sable.
Le 12 février nous étions de retour à Ndellé où venaient d’arriver MM. FOURNEAU, BRUEL et KIEFFER.
III. — VOYAGE AU MAMOUN
A la fin de janvier, j’avais commencé à interroger les indigènes sur la position de ce lac mystérieux. Senoussi prétendait qu’il était situé à la limite du Dar Four et du Dar Rounga, distant de 15 journées de Ndellé dont 5 jours après le dernier village appartenant au sultan. On comparait son étendue à celle du lac Iro ; ce qui la portait à 200 ou 300 kilomètres carrés. Quelques-uns y faisaient aboutir de nombreuses rivières des pays Kara et Fongoro, situés à l’E. et au N. du lac qu’on disait se déverser dans l’Aouk. A l’E., au S., il y aurait eu également de vastes étangs, quoique de moindres dimensions : l’impression populaire était celle d’un complexe de lacs et de marécages très étendu, sur lequel — fait qui avait frappé l’imagination — les habitations s’élevaient sur pilotis. Les Goullas Homer, les Fongoros, les Karas seraient des pêcheurs analogues aux populations insulaires du Tchad ; mais des fractions de ces tribus ou d’autres voisines, comme les Bingas, les Youlous, m’affirmait-on, ne viennent que temporairement sur ses rives ; le plus souvent elles vivent retirées dans des pays de kagas situés à 4 ou 5 jours du Mamoun, où des citernes naturelles leur permettent de passer la saison sèche. L’entourage de Senoussi les considérait comme assez redoutables par leur possession de nombreux fusils ; le sultan ne nous permit de nous aventurer chez eux qu’accompagnés de 40 bazinguers chargés de veiller sur notre sécurité. Nous dûmes attendre le retour d’une partie de la razzia d’Adem pour commencer notre voyage.
Le 7 mars, sous la conduite d’Aïssa, chef que Senoussi avait désigné pour nous accompagner, nous partons enfin vers le N., à travers une plaine presque entièrement cultivée, où les passereaux s’envolent nombreux des champs de mil. Sur notre droite, la falaise gréseuse nous domine d’environ 40 mètres ; 3 ou 4 marigots en descendent, actuellement réduits à des chapelets de mares[127]. Nous croisons une caravane de marchands arabes envoyés chez Senoussi par le sultan du Dar Sila ; assez faible, elle se compose de 15 ânes porteurs d’une douzaine de ballots. Peu après nous arrivons au village de Golo (7 kilomètres environ de Ndellé) qui paraît assez prospère ; le mil abonde près de ses 50 cases, et les habitants en portent sans difficulté sur l’ordre du sultan. Ils comprennent à la fois des Bandas et des Ndoukas, commandés par un chef de chaque fraction. Un gneis à grands cristaux, d’un beau rouge, affleure sous les grès où s’enfoncent des abris enfumés, jadis habités. A l’O. du village se dresse assez brusquement le kaga Yapéré ; une brousse de graminées sèches, avec de petits arbres de 5 à 8 mètres, recouvre les flancs jusqu’à un sommet déprimé où la végétation arborescente devient plus dense et plus belle.
En quittant Golo, nous faisons l’ascension de la falaise[128] où commence le plateau de grès horizontaux surmonté de roche ferrugineuse et fort boisé (_Vouapa_, _Daniella_, _Detarium_, _Parkia_, tous en fruits). Dans des dépressions, où nous traversons le lit à sec d’affluents de la Tété, le sol composé d’humus et d’argile présente des fourrés de bambous. Parfois on rencontre les diverses lianes à caoutchouc.
Le soir nous descendons au village ndouka de Mansaka dont le chef, un Arabe du nom d’Abdoulaye, étend son autorité sur tous les villages environnants. L’importance de cette localité ne lui vient pas seulement de sa population (300 habitants), mais aussi de sa position, à la limite du Kouti, sur une route très suivie par les caravaniers du Dar Sila. Bien que musulman, Abdoulaye entretient à l’intérieur de sa zériba une place fétiche, encombrée de trophées de chasse et d’un bonnet de sorcier.
[Illustration : FIG. 38. — _Encephalartos septentrionalis_.
1. Plante complète. — 2. Une foliole. — 3 Ecaille du cône C. — 4. Graine vue dans le sens vertical. — 5. Coupe verticale d’une graine. — 6. Vue du sommet de la graine. — b. Bulbe. — c. Cône. — fe. Feuilles très jeunes. — fj. Feuille jeune. — f. Feuille adulte. — r. Racine.]
La courte étape du 9 mars, de Mansaka à Djalmada, se fait au milieu d’un pays très accidenté[129]. La falaise que nous laissons à l’E., détache sur notre route des collines de quartzites, parfois injectés de roches éruptives et séparés par de profonds vallons actuellement sans eau[130]. La végétation, très épaisse, est très fournie en arbres utiles (_Parkia_ _Butyrospermum_) et fait de ce pays l’un des plus riches que nous ayons traversé dans les états de Senoussi.
Près du village de Djalmada de grands champs de mil sont ombragés de beaux arbres comme en Sénégambie : _Parkia_, _Daniella_, _Butyrospermum_, _Ficus_, _Tamarindus_, _Lophira_. Entre les cases nous voyons des poulets, des chiens comestibles, quelques ânes.
Au N.-E. du village nous retrouvons (10 mars) le même paysage accidenté, formé de quartzites inclinés vers le S. Certaines couches plus tendres ont laissé des vides occupés par des conglomérats ferrugineux remaniés. En certains endroits la roche ferrugineuse affleure, englobant à son contact avec les quartzites, des fragments _non roulés_, de plusieurs décimètres cubes de volume. La végétation du plateau est très pauvre et relativement en retard ; un feu de brousse vient de brûler l’herbe sèche et les bourgeons des arbres n’ont pas eu le temps de s’ouvrir. Dans une dépression cultivée, un village a été récemment et complètement consumé ; il ne reste plus une seule case et les habitants logent dans une petite paillette provisoire. Des cendres, fumantes encore, émergent les bancs en terre ornés de moulages grossiers et les grands vases en terre sèche où l’on entasse le grain après la récolte. Au N. s’étend un vaste plateau sans végétation, assez bas[131], très humide en hivernage si l’on en juge par le sol tout fendillé. On y trouve une fontaine, connue sous le nom de Kouboudoukou par les caravaniers. Cette fontaine, comme il en existe dans le N. du pays banda, au Sénégal (les séanes des Peuls) et partout où les cours d’eau permanents font défaut, est une simple cavité cylindrique de 0m,50 à 2 mètres de diamètre, dont on augmente la profondeur suivant les besoins. Ici l’eau affleure à un mètre du sol. Elle sort goutte à goutte d’une argile blanche et s’accumule au fond. Comme elle a pu se décanter la nuit, elle est généralement assez limpide le matin, mais à mesure qu’en puisant la calebasse touche le fond, elle devient terreuse et garde sa couleur blanchâtre même conservée dans des vases ou passée dans un filtre à charbon[132]. Une heure de marche nous conduit de là au Méla, affluent de la Tété. Il possède une galerie de 40 mètres de large, formée par des _Eugenia owariensis_, des _Erythrophleum_, des _Landolphia florida_. Dans cette région je constate diverses modifications de végétation et de flore. La galerie de Koundé sera la dernière vers le N. Plusieurs plantes disparaissent à mesure que nous nous éloignons de l’équateur : le _Piper Clusii_ ne dépasse pas Djalmada, ni le _Raphia_ la galerie de Koundé. Les jours suivants nous amèneront au-delà de l’aire d’extension du _Landolphia owariensis_ et du bambou, puis de la liane des herbes. Par contre nous trouverons pour la première fois plusieurs Capparidées du N. (_Boscia_, _Capparis_, etc.) ainsi que le _Combretum aculeatum_. Ces Capparidées seront de plus en plus communes ainsi que les _Loranthus_, dans les plaines dénudées que nous traverserons près de la Moussoubourta. A 3 kilomètres du Méla le village ndouka de Koundé est bâti sur le bord d’une dépression marécageuse traversée par un ruisseau, et bordée d’une superbe galerie constituée pour la plus grande partie par des _Raphia_ actuellement en fleurs et en fruits. Il s’y mêle des lianes, de grands _Sarcocephalus_, des _Uapaca_ et, sous le couvert épais, des Scitaminées et des Aroïdées. Sur la lisière les nombreuses termitières sont presque toujours surmontées par des Tamariniers. Les grands ruminants (antilopes) abondent dans la contrée. Les cultures du village, ombragées par de beaux _Daniella_, se font remarquer par leur air de prospérité, la fertilité du sol, l’activité des indigènes.
Au voisinage d’Akoulousoulba des collines de quartzites bordent la route et nous campons à ce village les 11 et 12 mars. Au N., nous retrouvons encore pendant 9 à 10 kilomètres les blocs de quartzites mêlés aux conglomérats ferrugineux, qui ensuite forment, avec un diluvium blanc, le sol de la plaine qui s’incline doucement vers la Tété. Dans certaines cuvettes, peu ou point boisées, bordées de termitières, on remarque la trace de la persistance des eaux après l’hivernage, mais nulle part il n’y a jusqu’au fleuve de véritable point d’eau à cette époque de l’année. L’aspect général est celui d’une grande plaine médiocrement boisée, sans bambous ni lianes à caoutchouc, au travers de laquelle serpente le sentier des caravanes du Dar Sila. A environ 6 kilomètres d’Akoulousoulba, un puits asséché marque l’emplacement de l’ancienne ville rounga d’Ankomé qui fut détruite par des sofas venus de chez Ziber que j’assimile aux troupes de Rabah. Un monceau de scories, à 4 kilomètres au N.-E., atteste que les Roungas connaissaient la métallurgie, ou bien que Rabah la faisait pratiquer en cours de route pour augmenter le nombre des armes de ses bazinguers.
La Tété, qui coule ici vers le N.-O. est très réduite à cette époque (13 mars). Au milieu d’une grève, large de 25 mètres, constituée par du sable blanc et des graviers que recouvre un chétif gazon après le retrait de l’eau, on franchit sans difficulté une nappe large de 12 mètres, profonde au plus de 40 centimètres ; le courant est encore assez rapide. Elle est parfois dominée par des berges de 1m,50 à 3 mètres de hauteur presque à pic, souvent creusées de nids de guêpiers. La Tété décrit des méandres dans une plaine large d’un kilomètre qui est certainement inondée en hivernage par un lacis de canaux bordés de quelques arbustes, notamment de sensitives (_Mimosa polyacantha_). Sans autre végétation qu’une herbe desséchée ou brûlée, cette plaine est accidentée de grosses termitières où l’on trouve les seuls arbres voisins de cette rivière : des Tamariniers, des _Landolphia_ géants au tronc bizarrement retombé. Çà et là, pourtant, des buissons d’arbustes épineux, des _Ficus_, des grosses touffes de Bourgou à demi submergées tiennent la place des belles galeries à _Elæis_ que nous avons laissées au S. Les antilopes, les hyènes abondent dans la plaine, comme les aigles et les pélicans près de la rivière.
[Illustration : FIG. 39 — Termitières dans les grandes plaines du pays de Senoussi.]
Sur la rive droite de la Tété, nous traversons l’emplacement de Dandail (Dandaia) dont l’existence ne se révèle que par la végétation spéciale aux lieux jadis habités. Des touffes d’arbustes (_Bauhinia_, _Zyzyphus Baclei_, _Acridocarpus_, _Detarium_) forment un fouillis presque impénétrable au-dessous duquel croissent de nombreuses touffes compactes d’_Icacina senegalensis_. On voit encore çà et là les troncs à demi calcinés des arbres atteints par le feu qu’allumaient les indigènes pour consumer les mauvaises herbes. La situation de certaines cases est indiquée par des touffes de cotonniers hautes de plusieurs mètres. Autour du village, les cultures pouvaient s’étendre sur environ 100 hectares. A 12 ou 15 kilomètres de Dandail, sur la rive gauche du Moussoubourta, le village de Ngardiam, lui non plus, n’a laissé d’autres traces qu’une modification particulière de la végétation. Ces points étaient occupés par des Rounga « meskin », non armés, qui s’enfuirent à l’arrivée des Arabes, me dit-on (il s’agit sans doute des troupes de Rabah) et allèrent s’installer à Akoulousoulba.
Entre la Tété et le Moussoubourta, le pays est d’une monotonie désespérante : plus de plateaux gréseux dominant la route, mais une plaine basse, parfois argileuse et à sol compact, parfois déjà recouverte de sable mouvant. C’est donc dès le 9° de lat. N. que commence cette zone sablonneuse si étendue dans le N. La végétation s’appauvrit : le bush clairsemé, duquel ont disparu les _Lophira_ et où les _Butyrospermum_ sont rares, alterne avec de grandes plages dénudées, sans autres arbres que quelques pieds de _Nauclea inermis_, inondées à l’hivernage. C’est seulement sur les monticules de terre accumulés par les termites qu’une végétation plus dense se maintient. Renversées, effondrées les unes sur les autres, parfois hautes de 10 mètres et larges de 15, parfois se dressant de distance en distance, ces anciennes termitières apparaissent comme des bouquets verdoyants au milieu des arbres clairsemés et rachitiques de la brousse.
Le lit du Moussoubourta, large ici de 10 à 15 mètres, ne contient actuellement qu’un filet d’eau large de 6 mètres et profond de 0m,30. Le fond est très vaseux, couvert de feuilles mortes que surmonte une Hydrocharidée dont les fleurs sont portées par des pédoncules spiralés ; les fleurs mâles, à 3 étamines étalées, s’en détachent et flottent à la surface vers les fleurs femelles qu’elles vont féconder. Çà et là des plages sableuses engazonnées, piétinées par les antilopes, les buffles, les éléphants, les rhinocéros, bordent la rivière dont les berges ont de 1 mètre à 1m,50 de hauteur. Plus loin s’étend, sur 200 à 1000 mètres de chaque côté, une plaine d’inondation déboisée, sans autre végétation qu’une seule espèce d’_Andropogon_ dont les incendies ont à demi calciné les chaumes durs. Nos porteurs mettent le feu aux touffes encore intactes et font fuir de gros Fahr-el-Bouss[133] qu’ils percent de leurs sagaies au sortir des flammes. Le Moussoubourta est très poissonneux. A côté de la route des caravanes on voit un barrage aménagé à l’hivernage précédent par des pêcheurs. Nos hommes prennent divers siluridés qui se trouvent fort bien au milieu de la vase que charrie cette rivière en toute saison[134].
Nous suivons vers le N. la dépression du Moussoubourta qui serpente dans une plaine, large de 3 à 6 kilomètres, et forme déjà un lacis qui me rappelle complètement l’aspect des diverticules du Niger aux environs de Tombouctou. Les _Andropogon_ couvrent encore cette plaine de leurs chaumes ; les souches, espacées de 0m,30, ont résisté à l’incendie, malheureusement pour la rapidité de notre marche. De place en place, des touffes de _Nauclea inermis_, de _Bauhinia reticulata_, de _Combretum glutinosum_ et quelques _Kigelia_ dont les énormes fruits pendent au- dessus du sol. Nous nous arrêtons près d’une de ces dépressions asséchées que forme le Moussoubourta et dont le Bourgou recouvre complètement le fond. Ces très nombreuses cavités, où l’eau s’accumule à la saison des pluies, ne sont qu’à peine dominées par des plaines, tantôt couvertes par le bush, tantôt formant de grandes savanes où s’élèvent çà et là des bouquets d’arbres. Les parties les plus saillantes sont les termitières avec leur végétation verdoyante et, depuis la Tété, nous n’avons même pas rencontré une croupe de 10 mètres de haut. En somme, il doit être très difficile de circuler dans cette région à l’époque des pluies. Actuellement, au contraire, la marche est très aisée et le pays presque totalement asséché. Aussi les indigènes y viennent en grand nombre chasser et pêcher, de Ndellé, du Dar Rounga, peut-être du Dar Sila ; et même quelques Arabes amènent leurs troupeaux au risque de les faire piquer par la tsé tsé.
A notre passage (16 mars) le Boungoul a l’importance du Gribingui à Fort-Crampel. Entre des bancs de sable où s’ébattent des centaines d’oiseaux, coule une nappe d’eau de 0m,40 à 0m,50 de profondeur ; la largeur de ce lit mineur n’est que de 30 à 35 mètres. Mais sur sa rive gauche, au-delà d’une berge en pente douce surélevée de 2m,50, s’étend une plaine nue, large de 300 à 500 mètres, creusée de dépressions où séjourne l’eau des crues de l’été. Sur la rive droite, la falaise haute de 4 mètres, est entaillée dans une argile blanchâtre sans galets ni coquilles. La végétation de ses rives se borne à des roseaux, Bourgous et Calamagnostis, actuellement à demi desséchés ; mais pas un arbre, pas un arbuste : l’_Eugenia_, pourtant, si commun, fait ici défaut.
Cette absence de végétation arborescente semble particulière au Boungoul : un léger rideau d’arbres borde presque partout son affluent, le Diahap, auprès duquel nous campons et que nous remontons le 17 mars. C’est un large marigot actuellement sans courant, parfois complètement à sec, plus souvent large d’une trentaine de mètres entre des berges argileuses élevées rarement de plus d’un mètre, sur certains points très profond et hébergeant encore à cette époque des hippopotames et des caïmans[135]. Au-delà de la ligne d’arbres nous retrouvons comme près de Boungoul une plaine nue large de 100 à 200 mètres. Décidément, dans cette zone, les espaces sans arbres, couverts de Bourgou et d’_Andropogon_, caractérisent l’abord de toutes les rivières importantes. La marche y serait facile sans les terribles tsé tsé, extrêmement abondantes : il faut constamment émoucher les chevaux, même en plein midi, pendant la marche et, quand ils sont attachés, brûler des feuilles vertes auprès d’eux. La morsure de ces mouches, appelées aussi « Boguené », produit sur l’homme une sensation comparable à celle du taon ou des moustiques ; après une irritation assez douloureuse, la partie atteinte se congestionne ; il est vrai qu’une heure après la piqûre, toute trace a disparu. Bien qu’on les rencontre encore à 300 mètres de la berge, elles foisonnent surtout auprès de la rivière ou des mares en voie d’assèchement et à l’ombre des arbustes. Là où les Boguené fourmillent, il n’y a pas actuellement de moustiques : ces deux insectes s’excluraient-ils[136] ?
[Illustration : FIG. 40. — Le Boungoul aux basses eaux.]
La vie est abondante auprès du Diahap comme sur les bords du Boungoul. La plaine basse est sillonnée de sentiers de fauves et d’antilopes, sentiers très battus. Les traces d’éléphants ne se comptent plus. Les aigrettes, les pélicans et les hérons, les sarcelles et les vanneaux, ainsi que de nombreux oiseaux carnassiers, tourbillonnent au-dessus de la rivière où les poissons sont extrêmement nombreux. Dans les flaques croupissantes, les Bandas capturent d’énormes poissons de 0m,70 de long, à écailles osseuses, d’une chair très ferme et sans aucun goût de marais. Les pêcheurs entrent dans les mares, effraient le poisson et le percent de leurs sagaies quand il apparaît à la surface de cette eau presque noire. D’autres, des Roungas, enfoncent çà et là, verticalement, une sorte de nasse ; comme il est impossible d’apercevoir le fond, on ne connaît la présence d’un poisson que par l’agitation qu’il imprime à ce treillis de roseaux et on le prend en passant la main à travers les barreaux.
Le 18 mars, nous quittons le Diahap pour traverser le bush par des pistes de fauves. Nous y trouvons un grand étang d’une trentaine d’hectares, le Ni, très vaseux, et bordé d’un liseré de boue noirâtre, fendillée, qui rend la nappe libre inabordable. Nous le contournons en suivant la plaine d’inondation, couverte seulement d’une végétation herbacée, puis, après des champs de mil récoltés depuis quelques mois, nous arrivons à un village goulla dont les habitants sont absents. Ce sont simplement des cases de culture qu’on évacue dès la moisson finie, mais que l’on entretient pourtant d’une année à l’autre ; on conserve des gerbes de paille pour reconstruire, en cas d’incendie, ces abris assez sommaires. A 4 ou 5 kilomètres vers le N.-E. se trouve un autre groupe d’une cinquantaine de cases, Gosso, qui est aussi sous l’autorité d’Adem, sultan de Kouga. Ici, il s’agit bien d’un village permanent, car on trouve autour tout ce qui est d’un usage journalier chez les noirs : ricin, cotonnier, pastèques, sans parler des cultures vivrières, ici assez étendues.
Toute cette région entre le Diahap et le Bahap n’est qu’une vaste dépression marécageuse dont les principales rigoles d’écoulement sont reliées entre elles par des cheneaux transversaux, aux multiples anastomoses. Après l’hivernage, ils s’assèchent ou ne conservent de l’eau que dans des mares dont le lit en mars est rempli de plantes aquatiques en fleurs. Près de Gosso, le fond de l’un d’eux, le Gata, complètement découvert, porte des arbres dont les troncs sont munis à la base de racines adventives et dont les souches sont en partie déracinées, indice d’un courant violent ; l’on a parfois l’illusion d’une galerie, mais toujours peu épaisse et discontinue[137].
Quant au principal marigot de ce réseau, le Bahap, qui porte aussi, à partir du Mamoun, les noms de Koumara en goulla et de Kamarè en arabe, son lit principal a de 30 à 35 mètres de large ; ses dimensions sont donc analogues à celles du Boungoul, et si son débit est moins fort à cette époque, les Arabes le disent plus important. A l’hivernage, il semble inonder une grande partie des prairies de graminées qui le bordent et que traversent parfois des bras morts du fleuve.
[Illustration : FIG. 41. — Un étang de la plaine du Mamoun. — Incendie d’herbes.]
Le bush que sillonnent ces diverticules est d’aspects assez divers, tantôt reposant sur un terrain sec et sablonneux avec quelques Acacias çà et là comme près de Gosso[138] ; tantôt c’est le « parc » avec la végétation vigoureuse de ses termitières. Mais ce qui domine, c’est le type de la prairie sans arbres ni arbustes[139]. Elle se compose de Graminées, hautes de 1 mètre à 1m,50, à feuilles fines et non coupantes et bien différentes des pailles raides des roselières du Boungoul. Desséchées par le soleil, elles repoussent à l’hivernage d’une souche vivace. Aussi les antilopes recherchent-elles ces pâturages d’autant qu’ils se trouvent toujours au voisinage de l’eau. La prairie ou _Koubou_ est en effet marécageuse à l’hivernage, si bien qu’à la saison sèche le sol noir se fendille parfois là où les mares ont stagné le plus longtemps[140].
Cependant sachant que le Mamoun n’était plus qu’à quelques kilomètres, nous prions Aïssa de préparer notre expédition vers ce lac mystérieux dont on m’avait dit et l’étendue et la singularité des riverains. A notre grande surprise, ces préparatifs furent très simples ; quelques provisions seulement ; et Aïssa, le 19 mars, nous présenta comme guide le chef des Goulla, cette population lacustre dont tout Ndellé semblait craindre l’humeur belliqueuse. Or Semina et les deux autres goullas qui devaient nous accompagner ne présentaient rien de spécial, ni dans leur aspect, sauf la gracilité des jambes[141], ni dans leur habillement, qui se composait, pour le chef, d’une blouse blanche en coton grossièrement tissé, comme celles des bazinguers de Senoussi, et pour les porteurs, d’une bande de coton passée entre les cuisses. Sans Aïssa, j’aurais pris ces Goullas pour des Roungas, parmi lesquels d’ailleurs ils vivent ici.
Ce fut sous leur conduite que nous joignîmes le Bahap. Très variable de dimensions, son lit n’avait au début de notre marche que 30 mètres de largeur et l’eau n’en occupait que 7 mètres avec à peine 0m,30 de profondeur ; plus loin il s’étale sur 50 à 60 mètres entre des berges argileuses hautes de 4 mètres. L’eau coule là à pleins bords et semble profonde : sur le sable on observe des traces fraîches d’hippopotames et le sillon laissé par la queue des crocodiles. Plus bas encore, le Bahap s’élargit encore davantage, jusqu’à 120 mètres, dont 20 seulement sont occupés par l’eau. Puis le fleuve reprend ses dimensions normales et nos guides nous annoncent l’arrivée au terme de notre exploration, le Mamoun.
[Illustration : FIG. 42. — Groupe de Goullas Homer.]
Sur la rive droite du Bahap, qui prend en aval le nom de Koumara, et séparée de la rivière par une sorte de digue large de 20 mètres que barrent deux déversoirs peu profonds, s’étend vers le N. une mare en arc de cercle, large de 40 à 50 mètres et assez profonde pour que le fond reste invisible : c’est le Mamoun. Une eau légèrement trouble remplit le lit entier entre des berges hautes de 1m,50, peu ou point boisées. A l’E. une grande plaine herbeuse (_Koubou_) s’étend sur 2 à 3 kilomètres ; à l’O., le bush atteint presque le bord du canal. En longeant le Mamoun vers le N. il perd bien vite l’aspect assez imposant du début. A 2 kilomètres du Bahap, ce n’est plus qu’un large marais, au lit incertain, embarrassé de bancs de vase, et de _Papyrus_ ; à 4 kilomètres, il disparaît dans une vaste plaine herbeuse. Aucune trace d’une rivière venant du N.-E., du Dar Fongoro ; simplement des dépressions, des lits asséchés, à travers d’immenses espaces plats couverts de _bourgou_ et d’Andropogonées amphibies où nous rencontrons, par troupeaux de 5 ou 6, de nombreuses antilopes peu craintives : si les Goullas réservent le nom de Mamoun au canal voisin du Bahap, les Arabes l’étendent à toute cette région basse, qui doit être totalement inondée, sauf de rares îlots, au moment de l’hivernage : ainsi s’explique l’erreur de Senoussi et de son entourage. En somme notre désillusion n’est point trop dure : nous n’avons pas découvert, comme on nous l’avait fait espérer, un lac semblable au lac Iro, mais nous avons reconnu un complexe de marigots et d’étangs, intéressant par son absolue similitude avec ceux du Niger moyen, entre Mopti et le lac Débo.
Malheureusement, ce pays, le Dar Goulla, est loin d’égaler en richesse le Macina. Sans doute le riz viendrait à merveille sur ces terres périodiquement inondées, mais il n’est même pas connu. Les cultures se bornent au mil, aux haricots, à divers légumes, au coton avec lequel les habitants tissent eux-mêmes la bande d’étoffe qui les ceint. Point de troupeaux, en raison de la présence de la mouche Boguéné, analogue à la tsé tsé[142] ; pas de lianes à caoutchouc. L’ivoire serait le seul produit exportable ; les éléphants semblent fréquents si l’on en juge par les empreintes, mais on sait combien le commerce de l’ivoire est passager et aléatoire. Quant à la puissance d’achat des indigènes, que peut-on proposer à une misérable population de pêcheurs presque nus, dont le seul luxe est l’échange de quelques colliers de grosses perles bleues contre les vivres nécessaires aux caravaniers du Dar Sila ? C’est visiblement un pays en décadence. Autrefois, dit-on, ils habitaient des villages sur pilotis et leurs pirogues sillonnaient les étangs dont le poisson était le principal aliment. Mais cet habitat lacustre ne les a point mis à l’abri des razzias de leurs puissants voisins, les Roungas et les Karas, qui chaque année leur enlèvent des femmes et des enfants pour les emmener en captivité. Avec leurs sagaies, qu’ils forgent eux- mêmes, ils n’ont pu résister à ces pillards armés de fusils. De là l’abandon des villages, l’émiettement en groupes de deux ou trois familles qui se cachent en un coin de la brousse pour tenter quelque culture : toute agglomération serait immédiatement anéantie.
Sur le point de disparaître, les Goullas se sont mis sous la protection de Senoussi, mais cette protection, nous le savons trop, ne peut s’appeler que la régularité dans l’oppression la plus écrasante ; d’autre part Ndellé est trop loin pour les défendre des incursions des Dar Four. L’installation d’un poste français sauverait ce qui reste de ces malheureux.
Un poste français au Mamoun, outre qu’il protégerait les habitants, permettrait d’entraver très sérieusement la traite des esclaves qui se fait toujours très activement, comme personne ne l’ignore, dans nos possessions de l’Afrique centrale. Les caravaniers ouadaïens qui entretiennent ce commerce passent en effet au Dar Goulla tout près de Gosso, pour se rendre au Dar Kreich et chez les sultans Bangassou, Rafaï-Ethman et Zémio. Le jour où la route sera barrée aux trafiquants arabes qui vivent de ce commerce, par les Anglais sur toutes les routes du Dar Four, par nous depuis le Tchad jusqu’au Mamoun en gardant tout le cours du Koumara, l’exportation des esclaves de l’Afrique centrale vers le Ouadaï et le Sahara oriental sera près de disparaître. L’installation d’un poste se ferait sans aucune résistance, mais on ne pourrait pas au début ravitailler ce poste, sauf toutefois par le Koumara ou le Boungoul qui peuvent être remontés par des baleinières ou des pirogues en hivernage. Le poste pourrait en outre étendre ensuite son influence au Dar Rounga, au Dar Fongoro, à la partie orientale du pays des Karas et au pays des Youlous.
Le 21 mars, à 4 heures de l’après-midi, nous avons quitté le village de Gosso pour reprendre le chemin de Ndellé et nous sommes allés camper à l’étang de Ni où Aïssa devait nous quitter pour aller à Agouaré chez Maï-Douka, chercher des bœufs pour le sultan Senoussi. De l’étang de Ni, nos guides nous firent prendre une route différente ; nous longeâmes pendant un certain temps un bras marécageux nommé Kouyane faisant communiquer le Koumara avec le Boungoul et le soir nous arrivions au Boungoul. Pendant ce trajet un de nos Sénégalais fit un superbe coup de fusil en tuant deux énormes antilopes avec la même balle, à la grande joie de nos porteurs qui allaient faire, chose qui leur arrive rarement, un substantiel repas de viande fraîche. Un peu plus loin nous rencontrons un couple de rhinocéros qui, surpris, s’apprêtent à nous charger, ce qui jette la panique parmi nos porteurs. Fort heureusement il n’en fut rien et les porteurs remis de leur émotion viennent reprendre leurs charges qu’ils avaient jetées en toute hâte pour fuir au plus vite.
Notre campement était à peine installé au bord du Boungoul que nous vîmes arriver une caravane composée d’une dizaine d’Arabes armés de lances, une quinzaine de convoyeurs, 3 ânes, 12 bœufs et 8 moutons. Cette caravane venait de Kouga et était envoyée à Ndellé par le sultan Adem au sultan Senoussi.
Le lendemain 23 mars, après la traversée du Moussoubourta un peu en aval du point où nous l’avions traversé en allant, nous suivons un bras marécageux, nommé Boua, faisant communiquer le Moussoubourta avec la Tété. La caravane de la veille qui avait cheminé avec nous resta pour camper auprès du Moussoubourta. Quant à nous, comme nous voulions le soir même atteindre la Tété, nous nous remîmes en marche aussitôt le déjeuner.
Auprès du Moussoubourta nous avons rencontré un campement de gens d’Akoulousoulba se livrant à la chasse de l’hippopotame et qui avaient été assez heureux pour tuer un de ces animaux. C’était vraiment fête pour eux et auprès de leurs abris en paille ils faisaient boucaner, en grandes lanières, la viande de cet animal. Après une dure étape, où nous fûmes continuellement assaillis par les mellipones, nous atteignîmes enfin la Tété à la nuit tombante.
Le lendemain 24 mars, au lever du jour, nous assistâmes aux ébats d’une bande de singes qui, sans s’effrayer outre mesure de notre présence, jouaient dans les quelques arbres bordant la rive opposée.
Nous partons pour Akoulousoulba à 6 h. 25. A 8 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’atteindre ce village, nous rencontrons une grande grotte dont l’ouverture est au ras du sol. Cette grotte ayant environ 8 mètres de profondeur n’était habitée que par des chauves-souris.
Le 25 mars, nous campions à Koundé et de là nous gagnons Mansaka par Ndélou, point très connu des caravaniers, et Djalmada. A Djalmada, par suite du manque d’eau, le village était momentanément abandonné. Les cases avaient été découvertes et nous n’y trouvâmes qu’une bande de cynocéphales qui s’empressèrent de prendre la fuite à notre approche. Les habitants du village étaient campés à quelques kilomètres en aval le long du ruisseau.
Le soir nous arrivions à Mansaka et le lendemain 27 mars nous étions de retour à Ndellé.
IV. — DE NDELLÉ A NGARA ET AU BAMINGUI
De Ndellé pour gagner Fort-Archambault nous aurions voulu que Senoussi nous fît conduire par le Djangara et l’Aouk (Boungoul), mais il nous fut impossible d’obtenir cela du sultan et pendant plus de quinze jours tous nos efforts furent vains. La razzia qu’Adem avait été conduire chez les Saras de l’E.[143] rentrait à Ndellé par la route que nous devions prendre et il est évident que Senoussi se souciait fort peu de nous voir rencontrer cette razzia. D’un autre côté le moment du départ était venu, car si nous voulions nous rendre de Fort-Archambault au lac Iro, il fallait que ce voyage se fasse avant la saison des pluies et au plus tard fin juin ou commencement de juillet.
Le 2 mai 1903 nous quittions donc définitivement Ndellé.
[Illustration : FIG. 43. — Boucanage de la viande d’un hippopotame.]
A peu de distance de Ndellé, on entre dans la région montueuse du Kouti et jusqu’à Télé, village situé à l’extrémité O. de cette région, la piste franchit une série interminable de vallons et de collines rocheuses. A part quelques points culminants, ces collines varient entre 570 et 685 mètres d’altitude ; c’est l’extrémité O., à quelques kilomètres de la plaine du Bangoran par laquelle on entre à Télé[144], qui atteint cette dernière altitude.
Jusqu’au kaga Batolo escarpement d’une altitude de 680 mètres (la plaine au pied étant à une altitude de 587 mètres, soit 93 mètres de hauteur), qui est situé à 45 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Ndellé, les ruisseaux rencontrés déversent leurs eaux vers le Bangoran. Quelques-uns atteignent la Mindja Engoulou, affluent du Bangoran, les autres se perdent dans la grande plaine à quelques kilomètres ou quelques centaines de mètres de leurs débouchés dans cette plaine. Du Kaga Batolo aux collines qui dominent le village de Kourou (24 kilomètres environ à vol d’oiseau) on rencontre une certaine quantité de ruisseaux déversant leurs eaux vers le Djangara. Certains de ces ruisseaux nous ont été signalés comme se perdant dans la plaine sans atteindre cette artère ou un affluent de cette artère. On rencontre ensuite des ruisseaux déversant leurs eaux dans la plaine de Bangoran, et se perdant dans cette plaine.
Le 7 mai, nous arrivons à Télé et nous restons en cet endroit jusqu’au 11 espérant toujours que le sultan Senoussi se déciderait à nous envoyer des guides pour nous conduire à l’Aouk (Boungoul). Notre attente fut encore vaine et le 12 au matin, nous nous décidions à partir pour gagner le Bangoran et le village de Ngara.
Entre Ndellé et Télé, sur tout le parcours la végétation est assez intense, peu de bambous (un seul îlot), souvent de beaux arbres. Les endroits les plus fertiles sont tous cultivés ou l’ont été, et ceux qui sont abandonnés ne l’ont été qu’à la suite de razzias continuelles. Nous avons retrouvé à 55 kilomètres environ à vol d’oiseau de Ndellé les ruines des habitations des Couraboulous que Senoussi a emmenés au village de Kaka auprès de Ndellé.
Tout le massif montueux traversé est constitué par des quartzites dans lesquels on relève des traces de roches éruptives. Leur structure varie du compact au grossier, mais les couches compactes dominent. La roche ferrugineuse en forme continue est l’exception, elle n’existe ainsi qu’en de rares endroits du parcours.
Les environs de Télé doivent être particulièrement riches en lianes à caoutchouc, car le long du ruisseau, à partir de l’endroit de la plaine où commence la galerie, sur une longueur de 600 pas, nous en avons compté douze toutes exploitées. Le diamètre de ces lianes pour la moitié d’entre elles variait de 8 à 15 centimètres, pour l’autre moitié de 5 à 8 centimètres. Cette abondance ne doit exister que dans certains vallons ou débouchés bordant la plaine, car dans les autres parties du trajet la liane exploitable n’a été rencontrée que par unités isolées et assez espacées.
[Illustration : FIG. 44. — _Landolphia owariensis_ (liane à caoutchouc) dans une galerie forestière.]
Pendant notre séjour à Télé nous y avons découvert l’Ousonifing ou Pomme de terre de Madagascar (_Coleus rotundifolius_) et nous avons appris que ce tubercule était cultivé par les Ndoukas du Kouti[145]. Le Palmier à huile existe également dans cette région.
Le 12 mai, à 8 heures du matin, nous quittions Télé pour gagner le Bangoran. Nous circulons dans une grande plaine à brousse claire, à végétation pauvre, avec quelques rôniers disséminés de loin en loin. Nous comptions trouver de l’eau en route, mais à cette époque de l’année les mares et les rares puits que nous avons rencontrés étaient asséchés et après une très dure étape, coupée de courtes haltes seulement afin de laisser reposer un peu les porteurs, nous atteignîmes enfin le Bangoran à 4 heures de l’après-midi.
Le lendemain 13 mai, à midi, nous étions au village de Ngara habité par des indigènes se disant Ndoukas.
L’agglomération qui constitue le village de Ngara est une des plus curieuses que nous ayions rencontrée. Elle se compose de quatre enceintes circulaires, la plus grande ayant environ 300 mètres de diamètre et les trois autres de 150 à 200 mètres environ. Ces enceintes organisées défensivement sont entourées par un épais massif, absolument impénétrable, formé avec un arbuste très épineux, l’_Acacia pennata_, dont les rameaux s’entrelacent et forment un lacis inextricable. Un étroit couloir dans le massif conduit aux enceintes. Il est barré par un obstacle formé de grosses pièces de bois dur, plantées en terre et enchevêtrées, ne permettant que le passage d’une seule personne à la fois et en se courbant. Pendant la nuit l’étroite ouverture laissée est encore barricadée par d’autres pièces de bois, de sorte qu’il est impossible de pénétrer par surprise dans l’agglomération. En arrière de ce premier obstacle, à droite se trouve un couloir conduisant à deux enceintes communiquant entre elles par un autre couloir, la première de ces enceintes étant également barrée par un obstacle analogue au précédent, mais sans dispositif pour fermer l’ouverture pendant la nuit. Si on continue à avancer dans le couloir principal on arrive à la plus importante des enceintes également barricadée et communiquant encore par un couloir avec une autre enceinte.
[Illustration : FIG. 45. — Tamarinier et Fromager au village de Ngara.]
Telle qu’elle a été conçue la défense de Ngara faisait de ce point un endroit imprenable pour des bandes venant opérer des razzias et n’ayant pas toujours le loisir de se livrer à une attaque en règle pouvant durer longtemps. A l’abri de leur massif épineux, les gardant bien, les Ndoukas de Ngara durent vivre de longues années hors des atteintes des Djellabah toujours en quête de nouveaux esclaves, car il y a dans les enceintes des arbres plus que séculaires, dont quelques-uns ont été plantés, ce sont les Fromagers (_Eriodendron anfractuosum_) dont le coton est employé comme amadou, et les autres Tamariniers et _Kigelia_, ou respectés lors du premier établissement, ou plantés aussi, mais on les retrouve à l’état spontané dans les environs. Le dispositif indique deux groupes ayant accès par un passage barricadé commun, et chaque groupe avait ensuite son passage barricadé particulier. L’enceinte la plus vaste contenant 42 cases est seule occupée aujourd’hui par le chef Lomba et sa famille, le reste de la population est momentanément absent. Les autres enceintes paraissent abandonnées depuis longtemps.
Cette population n’a pas reçu d’empreinte musulmane, elle est restée fétichiste. Leurs fétiches travaillés avec un certain art consistent surtout en têtes de bœufs ou d’antilopes en bois sculpté plus ou moins. Ils sont placés au pied des arbres légèrement enfoncés dans le sol. Un autre fétiche consiste en une quille moulurée et travaillée, dont le sommet représente, dit le chef Lomba, la tête d’un homme avec organes plus ou moins indiqués. En outre, on remarque souvent auprès de la porte des cases un fétiche qui consiste en une sorte de toiture de case minuscule, portée sur un support central.
Les chapiteaux placés au sommet des cases sont confectionnés avec soin et reçoivent une certaine ornementation.
On remarque encore des petites têtes d’antilope sculptées, quelquefois ornées, qui s’adaptent à une sorte de toron en corde tressée. Les indigènes se fixent cette sorte de cimier sur la tête pour danser une danse particulière.
Les morts sont enterrés dans l’enceinte, les pieds vers l’intérieur, la tête indiquée par trois morceaux de bois équarris, plantés côte à côte, et légèrement inclinés en arrière. Chaque morceau porte de larges bandes transversales peintes en rouge. Sur les tombes les plus récentes on remarque des traces de cuisine consistant dans trois supports en terre recevant une petite marmite également en terre ; les traces de feu sous cette marmite étaient très visibles.
Un puits retrouvé abandonné sous les épines fournissait l’eau nécessaire à la population, cette eau est aujourd’hui retirée d’un autre puits situé à l’extérieur des enceintes.
De Ngara pour atteindre le Bamingui il faut trois jours de marche en suivant le cours du Bangoran. Sur tout le parcours, c’est toujours la brousse claire avec des bouquets d’arbres rabougris de 6 à 8 mètres de hauteur. Le feu a consumé les herbes jusqu’au ras du sol, noirci l’écorce épaisse des troncs d’arbres et même calciné quelques-uns, mais à leur place surgissent des repousses de 0m,20 à 0m,50 qui parviennent à fleurir entre deux incendies de savanes.
La végétation souffre encore de l’extrême abondance d’une variété de chenille qui prend successivement la teinte grisâtre du sol, la nuance jaunâtre des feuilles mortes ou la couleur verte des herbes et des feuilles qu’elle transforme en dentelle. On en voit par milliers au pied des arbres où elles cherchent dans le sol un abri pour leur vie de chrysalide.
Un rideau d’arbres accompagne en général le Bangoran. La liane à caoutchouc n’existe pas dans la plaine.
[Illustration : FIG. 46. — Manifestations artistiques chez les Ndoukas de Ngara.
a. Fétiche en forme de tête d’animal (bœuf ou antilope). — b. Fétiche en forme de quille. — c. Chapiteau orné du sommet d’une case. — d. Petite pirogue de 1m,20 de longueur avec sculptures.]
[Illustration : FIG. 47. — Têtes d’animaux sculptées à Ngara servant d’attributs pour une danse.]
Le cours du Bangoran est constitué en cette saison (mai 1903) par une série de biefs plus ou moins encaissés et dont la berge, du côté attaqué par le courant, varie entre 5 et 10 mètres de hauteur ; la largeur de ces biefs varie entre 10 et 35 mètres et leur profondeur entre 0m,50 et 1m,20. On y trouve cependant des trous qui, au dire des indigènes, ont plusieurs mètres de profondeur, ce qui est d’ailleurs admissible. Ils ne veulent sonder que les endroits où ils sont sûrs d’être à l’abri des atteintes des crocodiles[146]. Les biefs sont séparés par des seuils sablonneux par lesquels l’eau se déverse de l’un à l’autre bief. A ces seuils le lit a toujours une faible largeur, 8 à 10 mètres, et très peu de profondeur : 0m,20 à 0m,30. Dans les biefs le courant n’a pas de force. Aux seuils il est parfois assez accentué. Les traces qui restent visibles le long des berges, et particulièrement sur les arbres bordant le cours, permettent de dire que la rivière est navigable pour des pirogues et des baleinières à la saison des hautes eaux dans le parcours reconnu et peut-être jusqu’au confluent de la Mindja Engoulou.
A son confluent avec le Bamingui, le Bangoran n’a que 10 mètres de largeur et 0m,30 de profondeur avec un courant assez fort.
Les rives du Bangoran sont désertes et ne sont fréquentées que par des gens venant momentanément y faire la pêche.
A 2 km. 500 environ en aval du confluent se trouve le gué du Bamingui, qui a en cet endroit une profondeur de 0m,60 seulement (mai).
[Illustration : Mission scientifique et économique CHARI-LAC TCHAD dirigée par A. Chevalier
Itinéraires levés par Mr. Courtet
Région de Ndellé]
[Note 92 : Dans un petit village aux sources du Vou, nous avons observé deux papayers.]
[Note 93 : Nous ne l’avons pas vue en fleurs, mais il semble que ce soit le bambou d’Abyssinie. Dans les galeries du Vou, il était mélangé à la petite espèce de l’Ombella. Le grand bambou s’appelle Ngara en banda, Teïba en kreich, Bar en bambara.]
[Note 94 : Trois semaines plus tard, nous avons vu les bambous complètement dépouillés ; par contre, beaucoup d’arbres venaient de se couvrir de feuilles et de fleurs.]
[Note 95 : Appelés Darasa en banda et Reïni en kreich.]
[Note 96 : Appelé Amforo et Sougbou.]
[Note 97 : Une rixe entre nos bazinguers nous apprit le peu de cas que l’on fait des captifs : l’un d’entre eux ayant eu une artère de la cuisse tranchée d’un coup de couteau, les Arabes se moquèrent de sa douleur. On me dit que s’il ne mourait pas, l’Arabe qui l’avait blessé ne serait même pas inquiété.]
[Note 98 : Voir SUPERVILLE, _De l’Oubangui à Ndellé par la Kotto_ (_La Géographie_, VIII, 1903, p. 3-22, 1 pl. itinéraire à 1 : 1.000.000).]
[Note 99 : Nous avons également rencontré ce caféier à la traversée du ruisseau Manifo en allant de Ara à Mbélé.]
[Note 100 : Nommé Yem Téni par les Arabes.]
[Note 101 : Nommé Nakol forône par les Arabes.]
[Note 102 : Altitude au pied : 695 mètres ; au sommet, 720 mètres.]
[Note 103 : Le Bongolo descend par des chutes hautes de 10 mètres jusque dans la plaine. Près des cascades du Maoro, nous avons remarqué des marmites de géant profondes de 2 mètres.]
[Note 104 : M. Superville l’a vu près de sa source disparaître quelque temps sous des rochers.]
[Note 105 : Parmi ces arbres dominent l’_Uapaca_ et le grand _Sarcocephalus_, avec des épiphytes (fougères, _Piper Clusii_).]
[Note 106 : A quelques heures d’Ara vers le S., il y a encore des tributaires de Senoussi, les Sabangas ; j’ai rencontré des bazinguers qui allaient y chercher de l’ivoire.]
[Note 107 : Une anonacée qui s’élève jusqu’au sommet des arbres peut être confondue pour son port avec ces lianes.]
[Note 108 : Appelé Abiod (fleuve blanc) par les Arabes.]
[Note 109 : Au ras du sol on trouve des espèces naines de _Landolphia_ et de _Combretum_.]
[Note 110 : Près du Ngriki on voit encore les ruines du village banda de Gono.]
[Note 111 : Altitude du thalweg : 718 mètres ; altitude du plateau entre la Koumbara et le Yourou : 790 mètres.]
[Note 112 : Fait assez curieux : on ne trouve pas trace de métallurgie dans la ville.]
[Note 113 : Altitude de la Gounda : 745 mètres ; l’altitude du plateau varie entre 790 et 827 mètres.]
[Note 114 : C’est ainsi que naissent la plupart des ruisseaux dans le plateau banda.]
[Note 115 : On m’avait signalé à Ara la présence du Poivre d’Éthiopie sur les bords de la Gounda ; je ne l’ai point rencontré. Par contre le _Piper Clusii_ fructifié abonde. Il y a très peu de lianes à caoutchouc.]
[Note 116 : Il formait un carré de 100 mètres de côté.]
[Note 117 : Les seules plantes naturalisées qui aient subsisté sont le ricin et le piment.]
[Note 118 : Les bazinguers de Senoussi prétendent que la destruction de la ville remonte à quelques années auparavant ; leur maître n’aurait plus trouvé qu’à glaner dans les ruines amoncelées par Rabah.]
[Note 119 : 20 janvier.]
[Note 120 : Le _Coffea excelsa_ y est très commun.]
[Note 121 : Parmi les essences, citons le _Tetrapleura Thonningii_, un _Xanthoxylum_ arborescent à tronc couvert de grosses épines, une Euphorbe cactiforme, dont les rameaux sarmenteux s’élèvent à 7 ou 8 mètres et retombent à 1 mètre du sol, un très grand _Sanseviera_, le _Landolphia owariensis_ ; le _Coffea excelsa_ paraît manquer.]
[Note 122 : Altitude : 744 mètres.]
[Note 123 : Spécialement l’espèce à tiges très flexibles et sans épines sur la gaine des feuilles.]
[Note 124 : Le lit de ces ruisseaux s’encaisse ordinairement dans la roche et les cascadelles sont nombreuses au milieu de galeries assez épaisses.]
[Note 125 : Altitude : 560 mètres. Les altitudes relevées dans les Kagas environnants varient de 591 à 634 mètres.]
[Note 126 : Le village de Kaka, situé dans le voisinage, est occupé par des Couraboulous ; ce sont des Diris, originaires du Dar Kouti, amenés près de Ndellé par Senoussi.]
[Note 127 : Le plus important, le Mansaco, à 500 mètres au S. de Golo, est complètement asséché. Son lit s’encaisse de 5 à 8 mètres dans les rochers (il est ici près de sa source) ; large de 8 à 15 mètres, il est presque entièrement occupé par une belle galerie où je remarque plusieurs touffes de bambou d’Abyssinie. Sur le haut du plateau, on trouve, outre les _Landolphia_ nains, les deux espèces utiles : _L. Owariensis_ et _L. Heudelotii_, le _Clitandra_ ; enfin le _Landolphia amœna_ est commun dans les rochers. On rencontre aussi sur le plateau une plante très curieuse l’_Encephalartos septentrionalis_.]
[Note 128 : Altitude de Golo : 633 mètres ; du sommet de la falaise, 719 mètres : altitudes relevées pendant la traversée du plateau (20 kilomètres) : 706, 752, 767, 745, 752, 727 mètres ; Mansaka, 668 mètres ; Djalmada, 645 mètres.]
[Note 129 : Au cours de nos marches nous eûmes beaucoup à souffrir d’un ennemi qui semble bien insignifiant ; la mellipone. On a beaucoup exagéré le danger des fauves et des reptiles pour l’explorateur ; on s’est plaint des ennuis que font subir les fourmis, les termites, les insectes xylophages. Tout cela n’est rien à côté de l’irritation énervante causée par la mellipone. C’est un hyménoptère gros comme un très petit moucheron (3 millimètres de long), noir de tête et de corselet ; l’abdomen, très aplati, est brun roussâtre en dessus et blanchâtre en dessous ; le cou et les pattes sont velus, les ailes diaphanes avec des reflets roses et bleuâtres. Vivant en société comme l’abeille, elle gîte dans les crevasses des rochers ou dans les troncs d’arbres secs renversés sur le sol. Le miel, d’un jaune brun, est encore plus sucré et plus fin que celui de l’abeille, on en trouve parfois de très acide, couleur jaune-clair, produit peut-être par une autre espèce. On rencontre des nuées de mellipones dans presque toutes les parties boisées des plateaux qui dominent Ndellé, dans une grande partie du Soudan occidental, sur le Haut-Oubangui au N. des rapides de l’Eléphant : la forêt équatoriale semble ici barrer son extension. Aux environs de Mansaka ces insectes sont si nombreux qu’ils constituent un fléau insupportable. Quand vous êtes à cheval, ils tourbillonnent déjà par centaines autour de votre tête et de vos mains, mais si vous vous arrêtez c’est par milliers qu’ils s’assemblent autour de vous, vous frôlant sans cesse, entrant dans les yeux, dans le nez, les oreilles, dans la bouche si vous parlez, se noyant par dizaines dans votre verre. N’essayez pas d’ailleurs de les écraser : ils dégagent une odeur des plus écœurantes.]
[Note 130 : Le Djalmada, affluent du Djangara, est tari ; on creuse des trous dans l’argile blanche et on recueille l’eau qui suinte la nuit.]
[Note 131 : Kouboudoukou est à 596 mètres.]
[Note 132 : Le filtre au permanganate magnéso-calcique la rend plus limpide, mais elle conserve néanmoins son goût terreux.]
[Note 133 : Rat des roseaux (_Aulacode swinderien_).]
[Note 134 : L’eau est d’un gris blanchâtre, si trouble qu’on ne peut distinguer le fond à 0m,30. Les parties vaseuses sont parfois couvertes de châtaigne d’eau, de _Nymphæa_ pourprés, de _Potamogeton_, d’_Alisma humilis_, de _Jussieria_ dont les racines se transforment en flotteurs d’un blanc d’ivoire. Mais l’espèce caractéristique de ces mares, en des lits asséchés, c’est le _Panicum Bourgu_ habité par de nombreux « Rats des roseaux », que nos porteurs manquent rarement de pourchasser.]
[Note 135 : Une végétation composée d’un très petit nombre d’espèces (Nénuphar, _Potamogeton_, etc.), mais très abondante, remplit parfois le lit entier de la rivière.]
[Note 136 : Les Mellipones sont communes, mais dans le bush et non dans les plaines d’inondation. La plupart des arbres qui présentent des creux sont occupés par le nid de ces Hyménoptères, dont nos porteurs recherchent le miel.]
[Note 137 : Ces rideaux d’arbres et d’arbustes s’appellent en banda _Goungou_, en ndouka _Koutou_, en bambara _Kotori_.]
[Note 138 : Le _Balanites ægyptiaca_ nous apparut pour la première fois en cette station.]
[Note 139 : Ces prairies nues sont désignées par les Roungas sous le nom de _Koubou_, de _Rando_ par les Bandas ; enfin des Bambaras emploient le terme de _Kégnaka_ pour un type analogue au Soudan occidental.]
[Note 140 : Ce genre de terrain s’appelle _Pata_ en banda, _Bodo_ en ndouka et _Bogondongou_ en bambara.]
[Note 141 : On sait que ce trait se retrouve chez les Danakil des marécages du Haut-Nil.]
[Note 142 : Les Arabes du Dar-Sila perdraient, au passage de cette zone marécageuse infestée par la Boguené, le tiers du bétail et des chevaux qu’ils conduisent à Ndellé. (D’après le capitaine JULIEN).]
[Note 143 : Les gens d’Adem se sont avancés jusqu’au village koulfé de Molo, situé à 75 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Fort- Archambault, et sur le plateau Sara à moins de 60 kilomètres à vol d’oiseau.]
[Note 144 : La plaine au pied des collines est à une altitude de 470 à Télé.]
[Note 145 : Télé est un village Ndouka.]
[Note 146 : Un des bazinguers de Senoussi qui nous accompagnaient a découvert dans le sable une ponte de crocodile de 48 œufs. Nous avons cassé un de ces œufs et le petit crocodile se mit à marcher. Les bazinguers ont fait cuire les autres œufs sans les casser et les ont mangés.]