CHAPITRE XVII
LE LAC TCHAD
I. Généralités. — II. Les Kouris du Tchad. — III. Hadjer el Hamis.
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I. — GÉNÉRALITÉS
Depuis bientôt un siècle le Tchad a été un des principaux points appelant l’attention des explorateurs tentés par les mystères du centre de l’Afrique. Considéré longtemps comme une « immense mer intérieure », il a été successivement visité par DENHAM et CLAPPERTON (1821), BARTH et OVERWEG (1854), TH. VOGEL, M. VON BEURMANN (1862), G. ROHLF (1867), NACHTIGAL (1870). Ce dernier, en réunissant à ses observations celles de ses prédécesseurs, publia une carte qui est restée jusqu’aux récentes expéditions françaises le document le plus important concernant cette région. Mais c’est seulement depuis cinq ans que l’on est définitivement fixé sur la forme et la nature du lac, après les innombrables reconnaissances effectuées à bord du _Léon Blot_ de la mission GENTIL, reconnaissances dirigées surtout par les lieutenants de vaisseau d’HUART et AUDOUIN et complétées par les levers topographiques des capitaines J. TRUFFERT, HARDELLET, d’ADHÉMAR, TILHO. Tous ces itinéraires rattachés avec les positions astronomiques établies par les missions FOUREAU, LENFANT, TILHO, ont permis à ce dernier d’établir la belle carte du Lac Tchad publiée dans _La Géographie_ du 15 mars 1906.
On peut considérer ce document comme définitif. Sans doute des détails pourront encore être modifiés et surtout le dessin de la limite des eaux, dessin incertain, qui varie d’un jour à l’autre suivant que le niveau monte ou que l’inondation se retire. Telle île, vue aujourd’hui, sera, dans quelques semaines, couverte de roseaux inondés à la base, et quelques mois plus tard, une langue de terre ferme rattachée aux dunes du Kanem. Puis de nouveau l’inondation montera, si bien que, comme l’écrivait BARTH il y a cinquante ans, jamais on ne fixera la forme du Tchad. Cependant la topographie de toute cette contrée est admirablement connue, les itinéraires levés à la boussole par nos officiers se croisent dans tous les sens, et bien des coins de l’Europe sont certainement beaucoup moins explorés que la région du Tchad.
A notre avis il n’est pas douteux que le Tchad est le dernier reste d’une immense dépression qui s’est peu à peu ensablée par les apports de ces rivières qui forment le vaste éventail hydrographique du Chari, rayonnant depuis le Haut-Nil et le Haut-Oubangui jusqu’à la Haute- Sangha. Les incendies de savanes ont peu à peu déboisé la partie élevée de ce bassin, la brousse a fait place à la forêt ; les pluies ont considérablement diminué, et l’apport annuel des eaux est de plus en plus faible. Le Chari est encore un magnifique fleuve à la saison des pluies, mais il n’est plus l’image de cette vaste ampoule qui couvrit au moins 50.000 kilomètres carrés, si l’on en juge par l’étendue où des dépressions subsistent encore.
II. — LES KOURIS DU TCHAD
Les Kouris sont belliqueux et ils ne s’expliquent pas pourquoi nous les obligeons maintenant à vivre comme des femmes. Avant notre arrivée, les Kouris se faisaient en effet la guerre d’une île à l’autre. L’objectif était toujours le troupeau de l’adversaire à capturer. La poursuite de l’ennemi se faisait, parfois à cheval, parfois en pirogue. Les belligérants se rencontraient jusque sur la nappe libre du lac, et là avaient lieu des combats au javelot et des luttes corps à corps dans lesquelles les plus faibles étaient exterminés et engloutis dans la vase.
Rarement les Bornouans et les Arabes ont osé attaquer les Kouris dans leurs îles. Cependant des Ouadaïens et des Arabes du N. attaquèrent parfois les Boudoumas jusque chez eux, qui pour se soustraire à ces attaques, construisaient souvent des habitations sur pilotis, dans lesquelles ils pouvaient mettre les femmes et les enfants à l’abri, pendant qu’ils repoussaient l’envahisseur.
Les diverses tribus Kouris sont : les Boudoumas, les Kalis, les Karaouas, les Kéléouas, les Malmadikés et les Maguékokias, ces deux dernières vivant au N. de Bol.
Les Kouris donnent à leur chef le titre de _Démobélane_ (les Arabes l’appellent _Laouen_) et disent que leurs ancêtres ont toujours vécu au Tchad.
Presque tous les Kouris sont sédentaires et ne circulent que très peu à travers le Tchad qu’ils ne connaissent en général qu’à une faible distance de l’endroit qu’ils habitent. Leurs cases ne sont pas fixes, ils les déplacent au gré de leurs besoins, en suivant la marche de l’inondation ou le retrait des eaux. Le mouvement des eaux est des plus variables et des plus imprévus. Une année de forte crue peut amener une inondation qui remplit le lac et les Bahrs très loin pour plusieurs années. Ils ont pu aller même par le marigot de Ngalen jusqu’au Dagana. A l’époque où les Bahrs étaient plus importants, les Kouris possédaient de grandes pirogues en planches (Foum démon en kouri, Ogom en kotoko), mais ces pirogues n’ont jamais porté de voiles, et c’est un filet que ROHLFS a pris pour une voile. Depuis longtemps ces grandes pirogues ont disparu.
Les cases des Kouris, en forme de cloche, sont assez grossièrement construites ; le toit vient au ras du sol. La charpente est formée de branches grossières, car le bois est très rare dans les îles du Tchad. On emploie surtout les branches du _Balsamodendron_ et pour les poteaux des troncs de Doum. Le sommet est parfois surmonté d’une coque d’œuf d’autruche comme chez les Baguirmiens. La porte basse et carrée est fermée par une natte en paille tressée. Le sol de l’intérieur des cases et des cours est formé d’un sable très fin sur lequel sautillent des myriades de puces. Cet insecte pullule dans tous les villages et en rend le séjour particulièrement désagréable. Je crois qu’il n’y a pas au monde un pays où on trouve plus de puces que dans cette partie de l’Afrique centrale et pendant que j’écris, une douzaine vagabondent sur mes vêtements et sautent sur mon papier.
Les habitants n’hospitalisent cependant pas de bonne volonté ce commensal ; ils séjournent rarement dans l’intérieur de leurs cases et pour se reposer ils s’étendent dehors sur des nattes soutenues par des branchages et surélevées de un mètre au-dessus du sol. C’est sur ces nattes que l’on couche aussi pendant les nuits froides de décembre. Pendant la saison chaude c’est sur le _danké_ que l’on repose la nuit. Le danké est une plate-forme carrée en roseaux, qui a environ 2 mètres de côté ; elle est supportée par quatre piliers et surélevée de 2 à 4 mètres au-dessus du sol. Une natte surmonte le tout. Une échelle grossière formée de quelques branches liées à deux perches y donne accès. Si le danké est inaccessible aux puces, il est malheureusement accessible aux moustiques qui même à cette hauteur sont encore nombreux. Aussi les femmes et les personnes âgées préfèrent la _Courara_ pour dormir. La courara est une toute petite paillote ronde, parfaitement close avec des nattes. A la base on accumule une ceinture de sable qui obstrue les moindres ouvertures pouvant exister au ras du sol et de cette façon il est impossible aux moustiques de pénétrer. C’est une opération délicate que d’entrer le soir dans un semblable réduit sans y être accompagné par le redoutable ennemi. Voici comment on procède : on allume d’abord auprès de la porte hermétiquement close, un feu de paille ou d’herbes ; lorsque l’entrée est bien enfumée on soulève rapidement la natte en paille tressée formant la porte, et dès que l’on a franchi cette dernière, une deuxième personne placée à l’extérieur calfate soigneusement cette porte avec des herbes et du sable.
Les femmes des Kouris font tous les travaux agricoles, mais ne s’occupent pas du troupeau.
On a dit que par suite d’unions consanguines la population des îles du Tchad diminuait rapidement. Ce n’est vraisemblablement pas là la cause du peu de naissances, car les unions consanguines sont rares. A titre de renseignements voici une statistique démographique de l’île de Bérirem (chef Daouda) :
Habitants, 351 ; chefs de famille, 98 (dont 84 hommes et 14 femmes) ; hommes mariés, 72 (10 ménages sans enfants) ; célibataires ou veufs, 12 ; les 72 hommes mariés ont 94 femmes (le chef a 6 femmes, un autre notable, 4 ; 14 hommes, 2 ; tous les autres n’en ont qu’une). Il existe 158 enfants, 70 chefs de famille sur 98 ont des enfants (le chef a 9 enfants pour 6 femmes, un autre notable 6 pour 4 femmes, un homme 5 enfants pour une femme, 6 chefs de famille ont 4 enfants pour 10 femmes, 16 ont 3 enfants, le reste a 1 ou 2 enfants).
Village d’Oloa : habitants, 229 ; chefs de familles 81 (dont 59 hommes et 22 femmes) en plus 5 esclaves ; hommes mariés, 49 ; célibataires ou veufs, 10 ; les 49 hommes mariés ont 65 femmes (le chef a 4 femmes, 3 notables ont 3 femmes, 6 autres ont 2 femmes, tous les autres n’ont qu’une femme). Il existe 78 enfants, 51 chefs de famille sur 81 ont des enfants (Un seul habitant a 4 enfants pour une femme, 5 ont chacun 3 enfants, les autres n’en ont que 2, 1 ou pas du tout ; 16 hommes ayant au moins une femme n’ont pas d’enfants, soit un tiers des unions stérile).
Village de Kindia : habitants, 184 ; chefs de familles, 66 (dont 55 hommes et 11 femmes) ; hommes mariés, 50 ; célibataires ou veufs, 5 ; les 50 hommes mariés ont 62 femmes (un a 3 femmes, 10 en ont 2 et les autres une). Il y a 56 enfants, 42 chefs de familles ont des enfants (un habitant a 3 enfants pour une femme, 12 en ont 2, les autres un ou pas du tout ; 16 hommes mariés n’ont pas d’enfants, ce qui représente encore un tiers des mariages stériles).
[Illustration : FIG. 76. — Schéma des rochers de Hadjer el Hamis.]
III. — HADJER EL HAMIS
_Les rochers._ — Le massif rocheux de Hadjer el Hamis se compose de cinq rochers principaux de rhyolite verdâtre. Le plus important est situé au N., il est isolé, à forme arrondie, et s’élève à 80 mètres environ au- dessus de la plaine. A 150 ou 200 mètres au S. se trouve un groupe de quatre autres rochers de forme sensiblement conique, séparés, et ayant de 40 à 60 mètres de hauteur ; ils se prolongent par des rocs peu importants jusqu’à 300 mètres environ vers le N.-E. L’étude de ce massif fournit une nouvelle preuve de la grande extension ancienne du Tchad.
La silhouette des rochers, quoique constitués par une roche unique, présente trois parties bien distinctes :
1o La partie inférieure, où la roche n’est visible qu’en de rares endroits et dont la surface apparaît caverneuse et corrodée. L’aspect général de la roche est celui d’un amas de blocs arrondis étroitement cimentés entre eux. Ailleurs des fragments grossièrement arrondis et polis, ordinairement de la grosseur du poing, mais parfois plus gros que la tête, sont dispersés parmi la terre végétale. Ils ont certainement été roulés par les flots du lac, sans cependant avoir eu le temps d’être parfaitement arrondis et polis. Un gazon composé surtout de _Pennisetum_, sec en ce moment, recouvre toute cette partie.
2o La partie moyenne, où la roche se présente à nu en masse compacte irrégulièrement découpée et bosselée, mais sans angles saillants. Elle semble avoir été battue par les flots, et la surface en est décomposée sur plusieurs centimètres de profondeur. La couleur verdâtre de la roche intacte se voit rarement, et ce sont les colorations rougeâtres, ocreuses ou blanchâtres qui dominent. Eclairée par le soleil la roche apparaît éblouissante. Cette partie s’élève à 15 mètres environ au- dessus de la plaine, c’est donc à cette hauteur que sont montés autrefois les flots du Tchad.
3o La partie supérieure est régulièrement cannelée et simule, comme aspect, celui d’une roche basaltique à prismes verticaux, la surface est blanchâtre par suite d’une légère décomposition. Les prismes sont hexagonaux et atteignent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur.
Le plus important des quatre pitons groupés, le Hadjer Téous, possède une grotte des plus curieuses. Pour accéder à cette grotte on gravit d’abord une pente d’une centaine de mètres de longueur et on s’élève ainsi d’une douzaine de mètres au-dessus de la plaine pour arriver auprès de l’entrée. Sur ce parcours on rencontre des amoncellements d’éclats de roche qui ont été certainement débités par les hommes ; la cassure de ces éclats est si fraîche qu’on la croirait de date récente. On pénètre ensuite dans une sorte de vestibule, large d’une dizaine de mètres, constituant en réalité la première chambre de la grotte. A l’extrémité de cette chambre on rencontre un amas de fragments de roche plus ou moins volumineux, n’ayant pas été débités et tous recouverts d’une patine blanchâtre. Cette sorte de rempart est haut de un mètre environ et barre complètement l’entrée de la seconde chambre, sauf à un endroit où un couloir est ménagé. Cette seconde chambre, qui est la principale, est en amphithéâtre de deux mètres sur la première. Puis une rampe, de 15 mètres de longueur sur 11 mètres de largeur environ, donne accès dans un grand hémicycle dominant de 4 mètres environ la chambre précédente et qui constitue la troisième chambre ; c’est une grande estrade d’où la vue s’étend au loin sur le Tchad. Sa profondeur est de 30 mètres environ, sa largeur 15 mètres. Au-dessus c’est le ciel, et les côtés sont formés par des parois à structure plus ou moins prismatique, s’élevant de 6 à 8 mètres. Pour voir le Tchad et l’horizon, il faut monter sur le mur du fond, haut de 7 mètres environ, par de grands gradins taillés dans la roche. Quelques gros blocs de roche forment saillie sur le fond de cette chambre, on y voit même un grand prisme hexagonal éboulé du sommet.
Le sol des deuxième et troisième chambres est tapissé de nombreux petits éclats de roche, de débris d’ossements peut-être récents, et dans la troisième chambre on rencontre en outre des débris informes de poterie grossière.
Cette grotte qui dans son ensemble mesure 80 mètres environ et traverse le rocher de part en part, a un aspect des plus majestueux. Du dehors sa vue est assez insignifiante et il faut y pénétrer pour s’en rendre compte. Lorsque je m’introduisis le matin dans ce sanctuaire de la nature, je restai longtemps saisi d’admiration devant ces parois formées de prismes montant jusqu’à la voûte qui s’ouvre sur le Tchad. C’est là une impression inoubliable, et quand l’eau du Tchad venait battre le pied de cette grotte le spectacle devait être grandiose.
Il est certain que cette magnifique grotte a été autrefois aménagée en vue d’un culte et il n’est pas douteux qu’elle ait été dégagée de tous les éboulis qui devaient l’encombrer. Ce travail est fort ancien et la tradition n’en a conservé aucun souvenir : « C’est Dieu qui a fait cela, disent les Arabes et les Bélabas, il ne faut pas y aller car c’est un lieu hanté par les esprits ».
Il est probable que ces rochers, situés au bord du Tchad et visibles à une grande distance, constituent le seul accident de la région, attirèrent l’attention des premiers hommes qui s’aventurèrent sur le lac, alors que ce dernier couvrait une étendue dix fois plus grande qu’aujourd’hui et qu’ils étaient des récifs sur lesquels déferlaient les vagues.
D’innombrables animaux, chauves-souris, porcs-épics, hirondelles, aigles, vivent aujourd’hui dans les anfractuosités, et des échassiers font leurs nids sur les corniches.
Du haut du mur du fond de la grotte le coup d’œil est splendide. La plaine, s’étendant à perte de vue, est blonde aux approches des rochers, en raison des herbes sèches qui tapissent le sol. Çà et là émergent quelques touffes d’Hyphènes. Les Ouadi vert sombre du pays des Assalas figurent une forêt verdoyante qui meurt sans transition au contact du Tchad dont on distingue les sinuosités semblables à de petits rubans d’un vert pâle. A l’E., la vue s’étend sur la plaine herbeuse jusqu’à l’estuaire du Bahr el Ghazal tandis que la forêt des Assalas se prolonge en pointe vers le Dagana. C’est le plus beau spectacle qu’il m’ait été donné de contempler pendant tout mon voyage.
La forme du Tchad est vraiment insaisissable. En 1897 M. GENTIL était venu à quelques kilomètres des rochers, et, à cette époque, au dire des indigènes, la nappe d’eau s’étendait très loin, les coquilles déposées par cette inondation se voient encore sur le sol. J’avais demandé à mon guide d’aller directement de Bérirem à El Hamis, croyant que je ne trouverais que des Bahrs à passer en pirogue, alternant avec de la terre ferme, il me répondit qu’il était impossible de passer. Il y avait bien de la terre ferme partout, mais elle était couverte de prairies impénétrables de _Sesbania_ et aucun sentier n’avait été pratiqué. La nappe d’eau libre s’arrêterait en ce moment à 20 kilomètres environ au N. des rochers. D’après des observations faites, il faut admettre qu’il existe une différence de niveau de 5 mètres environ entre le Tchad actuel et le pied de ces rochers qui a été baigné par les eaux en 1897.
[Illustration : FIG. 77. — Modèles de pirogues en roseaux des îles du Tchad.]
A l’époque néolithique toute la contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des Bahrs immenses. Le Bahr el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’E. du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Hadjer el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure.
_La Flore._ — Il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il n’existe pas de types ligneux à el Hamis. Il y a d’abord les deux plantes caractéristiques des îles du Tchad et du Bahr el Ghazal, le _Calotropis_ et le _Hyphæne_ ; ensuite le _Celtis integrifolius_, l’_Acacia tortilis_, un autre _Acacia_ à longues épines blanches, une Bignoniacée, le _Bauhinia rufescens_, le _Caillea_, le _Balanites_, le _Leptadenia spartum_ et le _Leptadenia lancifolia_, le _Cratæva religiosa_, et une Malvacée.
Il est évident que la flore herbacée est mieux représentée. Le pays qui s’étend au pied des rochers est l’interminable fond de lac asséché depuis trois ans environ. L’_Hibiscus canabinus_ sauvage a fait cette année la conquête du terrain. On le croirait ensemencé, tant ses tiges serrées les unes contre les autres excluent toute herbe. Une espèce de _Corchorus_ a ailleurs conquis de vastes places. On remarque aussi de très nombreux jeunes pieds de _Calotropis_ élevés de 10 à 15 centimètres. Il n’est pas douteux que cet arbuste improductif envahira le sol dans peu de temps et ce sera comme au Bahr el Ghazal le végétal dominant, jusqu’au jour où une nouvelle crue interviendra et tuera toute la végétation terrestre.
Ce serait un sujet d’études fort intéressant que la marche de la végétation du Tchad, la lutte des espèces, lutte entre elles, mais surtout ici lutte entre les conditions physiques. L’immersion tue la plupart des espèces terrestres, le contraire tue les aquatiques, mais il est intéressant de constater que dès l’arrivée de la crue, les Bahrs charrient un véritable plankton de graines venues de nénuphars, de cypéracées, de graminées palustres qui ont bientôt conquis les nouvelles terres inondées.
Certaines espèces qui croissent habituellement la base dans l’eau : les _Sesbania_, les _Abotj_, les _Papyrus_, le _Scirpus lacustre_, _Arundo_, sont parvenus à s’habituer assez bien à la sécheresse. Sur les vases asséchées depuis 2 ou 3 ans on les trouve encore ; beaucoup moins robustes il est vrai que leurs congénères aquatiques, continuant néanmoins à végéter, à fleurir, mais en général n’émettant pas de graines. C’est par de robustes rhizomes que les _Papyrus_ font la conquête des marais. Si l’assèchement se prolonge ils meurent enfin. La plaine à l’E. de el Hamis, qui fut inondée en 1897 et asséchée deux mois après, est ainsi toute couverte par places de grosses souches de roseaux secs et de rhizomes de _Papyrus_ morts, dont les robustes griffes sont en partie déterrées ; on peut considérer ces espèces comme formant un groupe spécial. Elles croissent sur un sol noirâtre renfermant des débris de végétaux imparfaitement décomposés.
Les aquatiques proprement dits du Tchad : _Pistia_, _Wolfia_, _Nymphea_, _Utricularia_, _Pontederia_, _Nitella_, Algues diverses, Diatomées, meurent dès l’assèchement (sauf le Nymphea dont la bulbe reste vivace quelque temps).
C’est donc à la venue des crues que leurs graines ou bien leurs spores sont apportés et ils ne se développent en grandes quantités que dans les mares calmes, dans les sinuosités des Bahrs, là où l’eau est peu agitée par les vagues. Dans les parties agitées, au contraire, il n’y a pas trace de végétation et la surface de l’eau est libre.
Lorsque, par suite de l’abaissement du niveau du Tchad, certains Bahrs cessent de communiquer avec la nappe générale, leur contenu se charge de sels de soude. Toutes les plantes aquatiques ne tardent pas à périr, à l’exception d’une Oscillariée qui tapisse le fond vaseux de ces mares alcalines et donne à l’eau, par réfraction de la lumière, une teinte bleuâtre qui rappelle tout à fait les eaux de l’Océan.
Beaucoup d’espèces de marais, Graminées et Cypéracées des terres humides, s’accommodent au contraire très bien des sols alcalins, mais elles ne vivent pas dans l’eau. Au bord des Bahrs saumâtres on voit leurs rhizomes (_Arundo_) ou leurs longues tiges rampantes (_Panicum_ épineux) qui s’avancent progressivement sur le sable ou la vase à mesure que l’eau se retire. Dans les Bahrs qui communiquent avec la nappe lacustre, ce n’est qu’au retrait de l’eau que les _Sesbania_, les _Corchorus olitorius_, les Abotj peuvent germer sur la vase humide. Sous l’action de l’eau qui baigne encore journellement le sol, par suite de la poussée des vagues occasionnée par le vent, ces plantes s’élèvent rapidement. Si l’année suivante l’inondation arrive à recouvrir leur pied, elles perdent tout leur épanouissement et s’élèvent (les Abotj) d’autant plus que l’eau monte davantage.
Les espèces terrestres font bien moins rapidement la conquête des terres desséchées. Il est certain que les submersions répétées à de courts intervalles et prolongées plusieurs mois, excluent une foule de plantes. Cela explique la grande pauvreté de la flore des îles du Tchad, l’absence presque totale de types ligneux, alors qu’il en existe encore une trentaine d’espèces dans le Kanem, beaucoup moins favorable cependant à la végétation sahelienne puisqu’il jouit d’un climat saharien. On ne trouve en grande majorité sur ces îles que des espèces annuelles, donnant leurs graines très rapidement et en produisant une très grande quantité. La plupart entrent seulement en végétation aux pluies de fin juin ou juillet, et dès le début d’octobre les graines sont tombées et la plante desséchée. En beaucoup de cas, la montée de la crue peut aider incontestablement la dénudation des tertres, les vagues balayant les graines qui ont été enlevées dans les sols envahis par l’eau. D’autres agents interviennent aussi : l’abondance dans les îles de l’archipel Kouri du _Calotropis_ et de trois espèces de _Leptadenia_, toutes asclépiadées à graines munies d’aigrettes, s’explique par le vent. Les herbes à fruits accrochants, Tiliacées, Centaurée, _Askenit_, _Andropogon_, etc., peuvent être transportées accrochées aux poils des animaux ou aux vêtements de l’homme. D’autres, _Cynodon_, Cypéracées, ont pu être apportées grâce à la ténuité de leurs graines. Le pouvoir envahissant des rhizomes de ces espèces est tel qu’il suffit de quelques fragments pour faire la conquête de vastes espaces. D’autres, des Légumineuses, des Graminées, des Cucurbitacées, recherchées par les mammifères herbivores ou les oiseaux, ont été mangées et certaines graines, non digérées, ont donné des plantes plus tard, là où l’animal déposait ses déjections.
Fréquemment j’ai observé une foule de plantes qui levaient sur le crottin d’éléphant. La flore de ces crottins est très curieuse, on trouve des _Prosopis_, des _Bauhinia_, d’autres Légumineuses et une autre plante dont le fruit gigantesque est nommé aubergine d’éléphant par quelques peuplades. Ailleurs dans le guano des oiseaux (rochers de Moïto, Hamis, par exemple) sortent des germinations de _Ficus_.
Malgré ces moyens de propagation et d’autres non énumérés ici, beaucoup d’espèces du Kanem et du Baguirmi n’ont point encore fait la conquête du Tchad, les plantes à tubercule ou à bulbe par exemple font presque défaut.
_Les habitants._ — Les habitants sont :
1o Les Beni-Sett, tribu arabe assez nombreuse, possédant des troupeaux et cultivant le petit mil. Ils sont venus du delta du Chari il y a seulement deux ans environ.
2o Les Bélalas, originaires d’Aouni au N.-E. de l’ancien lac Baro, qui sont venus s’installer là en 1897. Ils n’ont pas de troupeaux mais possèdent de très belles cultures de petit mil.