CHAPITRE X
LE MOYEN-CHARI
I. Hydrographie, généralités. — II. Le Bahr el Abiod (Bamingui) et le Chari. — III. Excursion à l’O. du Chari.
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I. — HYDROGRAPHIE, GÉNÉRALITÉS
Il existe, en Afrique centrale, entre 9° et 10° de lat. S., une immense plaine qui s’étend des marais de Toubouri à la lagune du Mamoun sur plus de 6° de longitude. Lorsque les rivières, originaires des plateaux du S., arrivent dans cette dépression, elles serpentent à travers la plaine, n’ayant plus qu’une pente insensible. Leur lit est souvent incertain, le courant se frayant un chemin variable à travers les alluvions les moins résistantes. Les apports de sable en des crues annuelles comblent peu à peu les lits déjà existants, et l’eau est obligée de s’écouler par ailleurs. De là ces lits nombreux où l’eau ne coule plus, même à la saison des pluies. Les uns sont remplis seulement de sable meuble et soulevé par le vent en forme de dunes ; les autres se transforment en marais et se couvrent de bourgou.
Toutes les grandes rivières, Bamingui (Abiod), Boungoul, Bahr el Azreg et Bahr Sara, ont conservé néanmoins un lit principal, généralement très ensablé, mais qui, en temps ordinaire, suffit à l’écoulement de l’eau, le débit de ces rivières ayant considérablement diminué.
Il n’est pas rare d’observer, sur le Chari même, les berges actuelles écartées de 200 ou 300 mètres limitant un lit encombré de sables, alors que sur les deux rives on aperçoit bien, au-delà du thalweg actuel, d’anciennes berges souvent distantes de plus de deux kilomètres. Sans doute les années de très hautes crues, le fleuve peut encore reprendre momentanément son ancien lit, les apports récents d’alluvions déposés près des anciennes rives l’indiquent. Mais ce phénomène ne se produit qu’à des intervalles éloignés. Dans les crues ordinaires, lorsque le lit actuel ne peut plus suffire, l’eau se déverse dans les innombrables chenaux latéraux qui, tantôt rejoignent le fleuve en aval, tantôt vont déboucher dans des mares ou encore pénètrent fort loin dans les terres. On ne saurait considérer ces bras comme des canaux puisqu’ils sont à sec presque constamment, parfois plusieurs années de suite ; aux hivernages ordinaires, leur lit n’est en somme qu’un chapelet de mares dont l’eau provient, soit des pluies tombées dans les régions traversées par ces chenaux, soit des infiltrations des rivières. Ce sont, en somme, des ouadi dont le lit a été creusé à une époque où les crues avaient une importance infiniment plus considérable qu’aujourd’hui. Souvent même, le lit de ces chenaux devient tout à fait incertain et ce n’est plus dans une dépression rectiligne qu’afflue l’eau, mais elle s’étend dans de vastes plaines qu’elle transforme en marécages.
Cette grande plaine est sillonnée aussi de cours d’eau d’aspect particulier nommés _Mindja_ ou _Minia_. Il n’y a aucun doute pour moi que les Minia sont souvent des rivières ensablées ou plutôt des canaux dont le lit a été comblé par la terre et les débris végétaux, l’eau ayant cessé d’y couler depuis longtemps, même d’une façon intermittente. D’autres Minia ont pu être des diverticules allant d’une rivière à l’autre. C’est le cas de la Minia Mbanga qui réunissait vraisemblablement le Boungoul (Aouk) au Bahr Salamat, peut-être aussi du Bahr Nam ou Ba Bo qui aurait réuni le Logone au Bahr Sara. D’autres enfin ont pu être les bras secondaires d’une rivière dont le courant principal s’est conservé tandis que les autres se sont taris par suite de la diminution des pluies, et sont devenus, pour ainsi dire, des _Rivières fossiles_. Les Minia, en effet, n’ont plus aucune valeur hydrographique. Dans leur lit on trouve encore çà et là des flaques d’eau une partie de l’année, parfois même des trous profonds où vivent des hippopotames. Puis le lit devient tout à fait indécis ; il se rétrécit jusqu’à une largeur très inférieure à celle qu’il a en aval ou même en amont. Parfois, à un lit ayant des berges verticales de 2 mètres de haut, succède plus loin un lit qui n’est plus marqué que par une large dépression herbeuse profonde seulement de quelques décimètres, sur les bords de laquelle on ne trouve plus de berges. Enfin il peut arriver que ces dépressions même soient comblées totalement ; le lit est de niveau avec la plaine et quelquefois la végétation ligneuse s’établit sur l’emplacement. Plus rien n’indique les traces d’une rivière. Les indigènes savent seulement qu’en creusant des puits on trouve l’eau à une faible profondeur. Ainsi au N. de 9°, presque toutes les routes de caravanes des Arabes ou les sentiers de brousse des Kirdis suivent des traces de Minia ou bien les coupent perpendiculairement de manière à les conduire d’un point d’eau à un autre. Même lorsque la dépression d’une Minia n’est plus apparente, on peut ordinairement suivre son cours en repérant les touffes de _Nauclea inermis_ qui le jalonnent. Cet arbuste, dont les racines doivent vivre toute l’année dans la terre humide, ne s’éloigne point des dépressions. Malgré ce précieux indice, il est parfois difficile de retrouver le tracé de l’ancienne rivière. La pente n’existe pour ainsi dire plus dans le lit des Minia ; parfois même après une très grande pluie le trop plein d’une mare du lit remonte l’ancien thalweg. Le plus souvent ce trop plein se répand sur les bas-fonds avoisinants qui se transforment alors en marais étendus.
Une multitude de culs-de-sac, parfois plus profonds que la _Minia_ même, y aboutit. Ce sont, ou les trous du lit primitif, ou même des bras secondaires. Enfin il arrive que la Minia débouche dans un _Firki_ c’est-à-dire dans une grande plaine herbeuse sans arbres, transformée en marais après chaque pluie, l’écoulement de l’eau ne s’effectuant pas. Toutes ces causes font que la plupart des Minia ne sont point considérées comme des lits continus par les indigènes mais comme des fossés sans issues. Demandez à un noir où va et d’où vient la Minia qu’il vous montre : neuf fois sur dix, il répondra qu’elle s’arrête à une faible distance en aval et en amont. Sur les relevés d’itinéraires faits par les officiers du territoire du Chari, la plupart des Minia sont regardées comme des communications entre mares. D’autres fois, les indigènes font des réponses paradoxales : un jour ils vous diront que la Minia Lomé s’abouche avec le lac Iro, un autre jour avec le Ba Koulfé ou même avec le Bahr Chari.
En cela d’ailleurs les indigènes n’ont point tort. Il n’y a plus de doute pour moi que toute la plaine du Chari, depuis 9° N. jusqu’à la latitude du Tchad et depuis probablement les marais de Toubouri jusqu’au Mamoun, a formé une immense nappe lacustre à l’époque où l’érosion des massifs montagneux de l’E. et l’O. du Chari comblait progressivement la dépression centrale du continent noir. Les sables du Sahara lui-même seraient en grande partie constitués par les apports des fleuves tropicaux : Sénégal, Niger, Benoué, Chari, Nil, qui charriaient le limon et les sables arrachés aux montagnes situées entre 2° et 8° N. La plaine du Chari central aurait été comblée à une époque relativement récente. Le remplissage s’achève encore de nos jours. Chaque année de petits canaux latéraux à la rivière de Fort-Archambault sont ensablés ou remplis par les débris de bourgou. Il est vrai qu’à chaque crue exceptionnelle de nouveaux fossés s’ouvrent à travers les sables encore meubles des berges. En de nombreux endroits, ces sables sont consolidés et forment une muraille que l’eau rompt plus difficilement. Comme le remplissage s’est fait irrégulièrement et par apports inégaux, la plaine est loin d’être nivelée. Il reste ici et là des fossés profonds qui sont les lits des rivières actuelles permanentes, des fossés moins profonds qui sont devenus inutiles, en partie remplis. Enfin çà et là de grands marais subsistent, s’anastomosant entre eux ou avec les rivières permanentes et les Minia voisines. Ces trois catégories de dépressions forment un réseau très complexe, entre les mailles irrégulières duquel sont compris les monticules où l’eau n’a point séjourné, mais a ruisselé. Ces terrains surélevés sont de deux sortes : 1o des rochers granitiques qui se dressent en gigantesques monolithes à travers la plaine et sont ordinairement entourés d’une ceinture de blocs éboulés[161] ; 2o des mamelons de faible relief, constitués par une arène granitique, et qui entourent les roches en place sur un périmètre de plusieurs kilomètres. Appartiennent encore à cette catégorie des ondulations diversement orientées, hautes de 20 à 60 mètres au-dessus du niveau des marais, larges de 15 à 20 kilomètres, qui s’étendent souvent de chaque côté des grandes Minia. Le limon rouge (terre sablonneuse rouge) qui recouvre ces plateaux est très propre à la culture[162] ; aussi tous les villages saras sont-ils installés sur ce terrain. Les coteaux sablonneux sont perméables à l’eau qu’on est obligé d’aller chercher dans des puits profonds comme chez les Toummoks, les Saras Mbangas, etc. L’eau des pluies est immédiatement absorbée par le sol ou bien elle ruisselle pendant une heure ou deux le long de petits ravins, larges de quelques mètres à peine et profondément entaillés. Le reste du temps ces ravins sont complètement asséchés et l’on pourrait creuser dans leur lit des puits à une grande profondeur sans rencontrer d’eau, tandis que dans le lit des Minia il en subsiste ordinairement.
_Valeur agricole de la plaine basse._ — C’est une opinion fort répandue en Europe que les plaines de tous les grands fleuves tropicaux constituent un sol d’une fertilité remarquable. Ce n’est malheureusement souvent qu’une légende, et en ce qui concerne la vallée du Chari en particulier, le sol est très souvent impropre à la culture. Ce n’est tantôt qu’un sable absolument stérile, tantôt une argile grisâtre, bonne tout au plus à faire des poteries. Beaucoup de dépressions se prêteraient sans doute à la culture du riz, mais cette céréale est absolument inconnue tout le long du fleuve ; c’est à nous de la vulgariser. L’élevage trouverait aussi dans les grandes prairies de bourgou et dans les steppes voisines du fleuve (dont la végétation se maintient verte six mois de l’année) assez d’herbe pour les troupeaux. Mais, tant qu’on n’aura pas de remède efficace contre les maladies à trypanosomes, l’élevage demeurera dans une situation précaire. Il existe bien, çà et là, dans la vallée des points fertiles, parfois même assez étendus. Ce sont ces terrains que les tribus agricoles ont choisis pour l’emplacement de leurs villages : les Rétous, les Ndoukas, les Niellims, les Kabas, les Saras. Le _Sorgho_ et le _Penicillaria_ y donnent de superbes rendements, enfin le coton y est cultivé, mais en très petite quantité.
II. — LE BAHR EL ABIOD (BAMINGUI) ET LE CHARI
La direction générale du Bahr el Abiod ou Bamingui depuis le Bangoran jusqu’aux rochers des Niellims, est N. 30°. Sur ce parcours (180 kilomètres), il n’y a point, comme l’indique la carte PELET, une multitude de canaux anastomosés et presque égaux en importance : partout on ne trouve qu’un seul grand chenal où l’on puisse à la rigueur passer à la saison sèche, où l’eau coule toute l’année.
La saison sèche se prolonge de janvier à mai inclusivement. A cette époque, même sur le chenal principal, même avec des chalands plats, la navigation est très pénible et celles de ces embarcations qui remontent font à peine 10 kilomètres par jour. Ce serait vers la fin d’avril que la hauteur des eaux atteindrait son maximum ; le 18 mai, le niveau a monté de 0m,20 environ, si l’on en juge par la ceinture de bancs de sable recouverts d’une végétation qui disparaît déjà sous l’eau. Pourtant, le 10 août, NACHTIGAL voyait encore à Maffaling par 10° 30′ environ, des îles sablonneuses peuplées d’hippopotames et de crocodiles[163]. En 1904, à Fort-Archambault, l’eau monta de 1 mètre le 1er août à plus de 5 mètres au milieu d’octobre. M. BRUEL fait remarquer que la décrue du Chari fut alors beaucoup plus lente que celle du Logone à Laï[164]. Le premier, en effet, est alimenté par des rivières d’origines plus diverses, ne recevant pas à la même époque le maximum de précipitation ; aussi la crue dure-t-elle plus longtemps.
En saison sèche, le chenal principal est large de 200 à 1.200 mètres. L’eau n’occupe pas d’ailleurs tout ce lit au mois de mai. Si les îles y sont rares, il n’en est pas de même des bancs de sable qui, plus ou moins mobiles et souvent sans végétation, atteignent fréquemment 200 à 400 mètres de largeur. La pente est insensible et le courant, partant, très faible. Voici les dimensions relevées en quelques points de notre itinéraire : le 18 mai, j’ai passé à gué le Bamingui (Abiod) un peu en aval du confluent du Bangoran, la partie occupée par les eaux n’avait que 200 mètres de large, et la plus grande profondeur observée n’était que de 0m,60. Le 25 mai nous le traversons en aval de Fort-Archambault entre le poste et le confluent du Ba Karé ou Boungoul, nous lui trouvons 300 mètres de large et 0m,50 de profondeur. Enfin, le 27 mai, nous passons le Chari, un peu au-dessous du confluent du Bahr Salamat. Le lit est occupé, en amont et en aval du gué, par des rochers de granite, la largeur des eaux est de 150 mètres ; la profondeur observée de 1m,20, mais, en ce dernier point, il faut éviter des gouffres creusés entre les roches qui doivent avoir une grande profondeur, si l’on en juge par les tourbillons. La profondeur est donc loin d’être régulière : il n’est pas rare d’observer tout près d’un gué, soit en amont, soit parfois en aval, des cavités où les hippopotames prennent leurs ébats.
L’une des berges de ce lit mineur est abrupte, avec un à-pic de 3 à 7 mètres. L’autre est souvent à peine accusée ou bien, après un rivage qui limite le cours d’eau à la saison sèche, un second distant de 800 à 2.000 mètres de la rive opposée forme le rebord du lit majeur que l’eau ne remplit qu’aux très hautes crues. C’est en dedans de cette fausse berge que sont situés des canaux secondaires, les culs-de-sac et les mares dans lesquels l’eau reste en permanence. Dans toutes les dépressions, le niveau se maintient sensiblement le même que dans le cours proprement dit, quand bien même ces dépressions ne lui seraient pas reliées directement. Cette communication se fait par capillarité à travers le sable, et, aux Niellims par exemple, les habitants se procurent de l’eau, en creusant des trous dans un banc de sable, à 2 kilomètres du fleuve. Au-delà de ce lit majeur, les alluvions sablonneuses déposées par le fleuve à une époque de plus fortes précipitations, s’étendent presque partout sur une largeur de 8 à 10 kilomètres. Les sables soulevés par le vent forment des dunes assez mal fixées par la végétation. Ils obstruent souvent les nombreux canaux qui suivent le chenal le plus important et qui, remplis par l’eau à l’hivernage, ressemblent à ces bras de fleuve qu’indique la carte PELET. Mais le plus souvent ils se réduisent à des culs-de-sacs et n’ont de communication avec le fleuve qu’en amont : En aval, le chenal a été obstrué, soit par les dépôts de sable qui s’y sont engouffrés, soit par l’accumulation du Bourgou dont les longs chaumes genouillés remplissent, dès le mois de mai, le lit entier des chenaux secondaires.
[Illustration : FIG. 48. — Cultivateurs préparant le sol.]
_Les roches des bords ou du lit du fleuve._ — Près du confluent du Bangoran et de l’Abiod, M. COURTET a recueilli une roche à grain très fin, de couleur blanche ou brune. A 6 ou 8 kilomètres du confluent, sur la rive droite, j’ai trouvé des falaises de roche ferrugineuse dure et très caverneuse. Elles s’élèvent de 6 à 8 mètres au-dessus du niveau de l’eau, et les blocs éboulés dans le lit étaient couverts de coquilles d’_Etheria_ fixées seulement à la surface des blocs, mais n’entrant pas dans leur constitution. Plus loin on rencontre encore le même type de roche ferrugineuse. A Fort-Archambault, il y a quelques blocs ferrugineux dans le lit du fleuve. J’ai en outre constaté sa présence sur les bords d’un marigot se jetant dans le bras principal du Boungoul (Aouk) et situé à 14 kilomètres environ de Fort-Archambault, en aval. En cet endroit, les tables ont une épaisseur de 3m,60 environ, et reposent sur une couche sablonneuse compacte, formée par l’agglutination de grains de quartz liés par une pâte assez solide. A la hauteur des confluents du Bahr el Azreg et du Bahr Sara, et sur un parcours d’une dizaine de kilomètres on observe sur la rive gauche (à 5 ou 6 kilomètres du fleuve ?), un plateau surélevé d’une vingtaine de mètres, qui se prolonge d’un côté vers Daï, et de l’autre vers les Niellims. Les roches qui le constituent n’arrivent point jusqu’au lit de la rivière.
C’est près du confluent de la première branche, la plus méridionale, du Bahr Salamat (Ba Goulfé, Ba Di, Ba Ko, Ba So, Ba Tanako[165], des indigènes) que de nouvelles roches font leur apparition sur la rive droite. Un gros bloc de grès horizontal, long de 50 mètres, large de 15 à 30 mètres, et haut de 15 à 20 mètres, se trouve à un kilomètre du lit principal, à proximité de la limite des eaux aux hautes crues. Des rochers semblables existeraient çà et là, dans la brousse, aux environs. Puis, à quelques centaines de mètres, en aval, commencent à apparaître, dans le lit même du fleuve, et sur les bords de gros blocs arrondis de granite dont la surface est noircie et comme vernissée par le bioxyde de manganèse. Ces rochers forment un barrage, non continu, près du confluent du bras principal du Bahr Salamat et du Chari. Deux ou trois kilomètres plus loin, on retrouve des blocs semblables, formant une chaîne qui va d’une rive à l’autre et alignée O. 25° N.
A partir du confluent du Bahr Salamat on aperçoit beaucoup mieux sur la rive gauche le plateau déjà cité.
[Illustration : FIG. 49. — Une danse des Kabas.]
_Les confluents._ — Sur la rive droite, à 3km.,500 en aval de Fort- Archambault, il existe un petit bras peu important du Boungoul ou Ba Karé[166]. A 11 kilomètres on coupe le bras principal actuel dont le lit est large de 400 mètres environ, mais il est en grande partie ensablé, l’eau n’en occupe que 40 mètres de large et n’a qu’une profondeur au gué de 0m,40. Un autre bras se trouve à 5km.,500 plus loin, c’est le Dio dont le lit est large de 50 mètres. Tantôt l’eau occupe toute la largeur du lit, tantôt elle se réduit à un filet de 3 ou 4 mètres de largeur ayant à peine 0m,30 de profondeur ; le courant est insensible.
Le marigot de Bambara dont le confluent est situé à 40 kilomètres environ de Fort-Archambault en amont, que les laptots considèrent comme communiquant avec le Boungoul ou Ba Karé, ne constituerait pas un bras de cette rivière d’après DECORSE.
Le Bahr Salamat atteint le Chari à 50 kilomètres à vol d’oiseau en aval de Fort-Archambault. Le delta se compose de plusieurs bras en grande partie ensablés. Le plus important a une centaine de mètres de largeur et se divise en deux à quelques centaines de mètres du Chari, ses berges ont de 3 à 4 mètres de haut. Le lit ne contient en mai que des flaques d’eau et des prairies de bourgou. A 6 kilomètres en aval se trouve un autre bras mais moins important que le précédent. A 6 kilomètres sur la rive gauche le fleuve reçoit successivement le Bahr el Azreg et le Bahr Sara. Ce sont des rivières distinctes. Le Bahr Sara est, de l’avis de tous, plus important que la rivière des Kabas[167] (Bahr el Abiod ou Bamingui). L’Azreg et le Bahr Sara ont leur confluent situé à 15 ou 18 kilomètres environ en aval de Fort-Archambault. A ce confluent leurs lits se confondent, étant séparés seulement par une grande plaine marécageuse, recouverte d’eau pendant les crues, et sillonnée en temps ordinaire de nombreux canaux anastomosés.
III. — EXCURSION A L’OUEST DU CHARI
_Les Niellims._ — Le jour même de notre passage à gué du Chari (27 mai) nous arrivions chez les Niellims, qui, autrefois, habitaient un petit massif granitique[168] longeant la rive gauche du fleuve, jusqu’au confluent du Bahr-Salamat, où se trouve une importante agglomération, résidence du chef Gaye. Ce dernier il y a quelque temps vint s’établir à Fort-Archambault, à quelques centaines de mètres seulement en aval du poste, emmenant avec lui une partie de la tribu. L’autre partie est restée sur l’emplacement granitique ou dans le voisinage de cet emplacement.
Les cultures des Niellims sont le _Sorgho_, variété à grain rouge qui n’est guère employé que pour faire le Pipi ou Mérissa (Bière de mil). Le petit mil (_penicillaria_) qui est le plus usité pour l’alimentation, l’arachide, les haricots que l’on vient de semer (26 mai), le pois de terre (_Voandezeia_) et des courges diverses.
La paille d’arachide est ici recueillie et utilisée pour la nourriture des chevaux. La seule espèce de coton que j’aie remarquée est le _Gossypium herbaceum_. On tisse peu. La plupart des hommes n’ont pour tout vêtement qu’un tablier confectionné avec une peau d’animal dont le poil a été conservé. Ce tablier se porte par derrière et ne couvre que les fesses. Les femmes sont, ou complètement nues ou portent un pagne très étroit formé d’une bande d’étoffe grossière. Pour les hommes et les femmes il en est de même dans toute la région. On rencontre très peu de tissus d’origine européenne.
Le principal commerce de la tribu qui habite l’emplacement granitique consiste dans la fabrication et la vente de meules en granite pour broyer le mil, de mortiers, d’enclumes et de pilons pour forger le fer. Ces objets se répandent jusque chez les Saras de l’E. dont nous parlerons plus loin, et à Simmé, agglomération, située à 90 kilomètres E.-S.E. environ à vol d’oiseau des Niellims, nous avons vu un superbe atelier de forgeron appartenant au chef Nagué dont les enclumes et les pilons à forger provenaient des Niellims. Je laisse maintenant la parole au Dr DECORSE[169].
Rien qu’à voir leur village, on devine que les Niellims sont déjà plus policés que leurs voisins. Mais Gaye, leur chef, n’hésite jamais, paraît-il, à faire sauter une tête et même plusieurs au besoin. Mahomet est passé par là, il y a déjà de l’ordre. Chacun ne va plus s’installer à sa guise. On se groupe plus étroitement et l’aspect général y gagne.
Ce qui frappe le plus, c’est le soin des gens pour s’isoler chez eux. Comme ils vivent beaucoup plus les uns sur les autres que chez les Bandas, ils ont imaginé d’entourer leurs cases, non seulement d’un paravent circulaire, mais la plupart des habitations sont elles-mêmes placées dans une cour fermée par un secco tressé, haut souvent de 2 mètres. Les cases sont rondes, jolies et bien faites. Elles ont au minimum 3 mètres au pignon, autant de diamètre, une muraille en secco de 1m,30 de haut, une toiture en paille dont la forme affecte une forme ogivale.
Pour les construire, on commence par le toit, on tresse d’abord une forme en rubans de grosse paille, qu’on renforce intérieurement avec deux ou trois rouleaux d’herbe en cercles concentriques. Par dessus cette première carcasse, on établit une armature en tiges très légères d’une sorte de jute que les indigènes appellent « dji ». Cette membrure sert à fixer le chaume, bien imbriqué, qui s’appelle « tiani ». Du pignon jusqu’au tiers de la pente, on tresse souvent le chaume de façon à faire un chapeau bien étanche, appelé « bit ».
La toiture achevée, on plante en terre un cercle de fourches dépassant le sol de 1m,30 environ, sur la place même où va s’élever l’habitation. On soulève alors le toit tout d’une pièce et on l’installe sur les fourches où il tiendra par son propre poids.
Il ne reste qu’à tresser, en guise de muraille, un paillasson grossier qui fera tout le tour en laissant une porte large de 50 à 60 centimètres. Un store appelé « farfar » la fermera. Cette case est protégée contre les regards indiscrets par une clôture qui ménage autour d’elle un petit couloir dont l’entrée ne coïncide pas avec celle de la case, c’est le « sara ». Si la famille a besoin de plusieurs cases, un sara les englobera toutes, en circonscrivant une grande cour intérieure ; on trouvera là des cases à captifs, une case à cuisine, ainsi que les « daôlô », paniers à mil en paille tressée, de forme quadrangulaire arrondie, recouverts d’un toit conique en paille appelé « oûli ». Ces greniers sont montés sur de grossières plates-formes carrées en rondins, élevées sur des pieux de 50 centimètres à 2 mètres.
Ce nom de sara m’étonne, car c’est ainsi qu’on désigne généralement tous les gens, sans exception, qui habitent ces régions depuis le Logone à l’O. jusqu’aux frontières ouaddaïennes.
Comme à l’habitude, le mobilier n’est pas riche. En général, on ne trouve qu’un lit placé au milieu de la case, dont il occupe presque tout le diamètre. Il se compose simplement de baguettes de bois sur un cadre perché à plus d’un mètre du sol.
Pour monter dessus, il faut un marchepied, escabeau mobile, ou fourche plantée en terre. Sous le lit même, un foyer.
Dans l’endroit où l’on fait la cuisine, des marmites de terre à fonds arrondis, des écuelles également en terre, des trépieds en bois fixés dans le sol, de gros chenêts en argile pour remplacer les pierres trop rares dans le pays. Même chez les plus pauvres, on trouve une jarre énorme pour la confection du pipi, et une autre plus petite pour y mettre le synonyme ; mais on laisse celle-ci à l’extérieur ; on l’enterre jusqu’au goulot et on perce le fond ! c’est le « toulou- sala », autrement dit un urinoir pour dames.
Je ne parle pas des calebasses, des paniers et des débris de toute sorte de choses, il y a des « ngier » en paille, petites passoires à pipi en forme de bonnets de coton ; des « labri », paniers, à mettre le poisson, qui ressemblent aux nôtres ; des espèces de nasses appelées « niâr », des houes, des mortiers, des pilons, des filets. On trouve aussi des victuailles et des condiments : de l’huile de karité, des chapelets de tomates sèches, des grains de dier, espèce d’hibiscus, de l’amoâni, sorte de levûre tirée du mil qui sert à fabriquer le pipi ; de l’écorce d’un arbre appelé hoûma, elle se met dans la soupe quand on l’a débarrassée de son épiderme. Je suis obligé de m’arrêter, car j’en aurais jusqu’à demain si je voulais continuer mes inventaires.
[Illustration : FIG. 50. — Etablissements de cultivateurs Saras et champs préparés en sillons.]
Komé est le premier village Ndamm que nous rencontrons sur notre route. Les habitants sont tributaires des Niellims. Si le village ne compte aujourd’hui que 45 cases, il fut jadis beaucoup plus important, à en juger par les anciennes cultures envahies par la brousse. Le mil et les chèvres manquent ou sont rares : l’agriculture paraît délaissée. C’est que le travail et le commerce du fer absorbent toute l’activité des habitants. Toutefois, il n’y a actuellement qu’une seule fonderie debout, tandis qu’autrefois l’extraction du fer eut une importance capitale. Des rochers des Niellims à Komé, toute la brousse est jalonnée de scories, et le village actuel est entouré d’une épaisse enceinte de scories dont les tas atteignent jusqu’à 30 mètres de diamètre et 10 mètres de hauteur. J’évalue à 50,000 mètres cubes la dimension de l’ensemble, ce qui suppose une exploitation très active pendant plusieurs siècles. Si même on réfléchit que le fer n’est employé en Afrique centrale qu’à la fabrication des couteaux, des pointes de flèches et de sagaies, et de quelques instruments agricoles, on demeure étonné de la quantité prodigieuse d’armes qui sont sorties de ces fonderies[170]. Le minerai employé est une sorte de limonite qu’on recueille dans la roche ferrugineuse, dite latérite, à la surface du sol. Les indigènes nous ont caché l’emplacement de ces gisements, mais je suis persuadé qu’il y en a partout dans la plaine où affleure la latérite. Une partie des habitants ont, devant leur demeure, un petit monceau de minerai et un peu de charbon (probablement de cailcédrat) et il est probable qu’ils fondent au fur et à mesure le fer dont ils ont besoin.
Komé (les indigènes disent Koum) est entouré d’un massif de très beaux bambous, dont les chaumes sont actuellement chargés d’inflorescences sphériques portant des graines mûres qu’on substitue au mil dans l’alimentation. Quelques beaux arbres ombragent les cases du village, les plus grands sont des _Anogeissus leiocarpus_, des _Sterculia tomentosa_, deux ou trois espèces de _Ficus_, des _Acacia_. Dans la brousse environnante, il y a en quantité des _Parkia_ et des _Butyrospermum_ (Karité), chargés de fruits, mais leur maturation est fort en retard sur les régions du S.[171].
J’ai remarqué que, depuis les Niellims jusqu’à Komé, la flore avait changé d’aspect. Aux essences des plaines basses s’est substituée la végétation des terrains pierreux et secs. La brousse est épaisse, les plantes à rhizome et à bulbes en ce moment ont réapparu et je revois ici presque toutes les espèces du Kouti. De même les bambous, les _Daniella_, les _Vitex_, et maintes autres essences du Soudan méridional, se retrouvent, alors que les arbustes des bords du Chari font totalement défaut. Nous ne sommes pourtant pas à plus de 10 ou 15 mètres au-dessus du fleuve ; j’attribue ce changement dans la végétation, non à l’altitude, mais à la présence des roches ferrugineuses et des graviers granitiques. La végétation est en retard d’un mois et demi sur Ndellé. Les Liliacées ouvrent à peine leurs premières fleurs et le petit gazon, qui suit les pluies, commence seulement à pousser[172]. Les tornades deviennent plus rares ; depuis le départ de Fort-Archambault nous n’avons pas eu de pluie ; les 30 et 31 mai, il a seulement tonné. Aussi l’eau est-elle rare à Komé. On la retire d’un puits situé à 1 kilomètre à l’E. du village. Ce puits, creusé dans une argile grisâtre, est profond de 8 mètres et l’eau vient actuellement à 7 mètres au-dessous de la surface.
[Illustration : FIG. 51. — Jeunes enfants emmenés en esclavage et délivrés par M. l’Administrateur BRUEL.]
A 5 ou 6 kilomètres du village, j’ai remarqué une dépression que les Ndamms nomment Pargoro. En ce point, elle était large de 50 mètres en moyenne, elle s’unissait à des culs-de-sac vers l’E. Le fond est argileux, couvert d’herbes qui commencent à pousser. Il n’y a pas de berges, à proprement parler, mais le sol gazonné s’abaisse insensiblement au niveau de la dépression, jusqu’à 1 mètre ou 1m,50 en contrebas de la plaine ; sur les rives, des bambous, de grands _Vitex_ et des _Daniella_, quelques hautes termitières indiquent que le sol est humecté, sinon inondé au milieu de l’hivernage. Cependant je n’y ai pas trouvé d’eau, ni même les traces laissées par les éléphants aux lieux où ils viennent s’abreuver ; il y a seulement des empreintes d’antilopes qui feraient croire à l’existence de flaques d’eau aux environs. La direction de cette dépression, là où je l’ai traversée, était S. 20° O.-N., 20° E. ; mais elle doit dévier à peu de distance puisqu’on m’a dit qu’elle allait, d’une part, vers Potom, situé au S.-S.E., et Koutou ; d’autre part, vers Moul, situé au O.-N.O.
_Palem._ — Le but que j’ai poursuivi en entreprenant le voyage Niellim- Goundi-Daï-Bahr Sara était non seulement de vérifier les hypothèses émises par NACHTIGAL sur le régime hydrographique des marais de ces pays, d’étudier l’importance orographique et la constitution géologique des monts Niellims, mais j’ai tenu aussi à rattacher les itinéraires de la Mission Chari-Lac Tchad à ceux de NACHTIGAL et de MAISTRE. Palem était particulièrement séduisant pour cette jonction. C’est en effet le point extrême vers le S. atteint en 1872 par NACHTIGAL, lorsqu’il accompagna Abou Sekkin dans son expédition chez les Toummoks[173]. C’est là enfin, qu’en 1892, la mission MAISTRE, partie du S., rattacha son itinéraire à celui de l’illustre explorateur allemand. Au cours de ce pèlerinage, j’ai pu d’ailleurs, non seulement vérifier la sincérité des renseignements donnés par les deux voyageurs qui nous ont précédé chez les Toummoks, mais noter quelques faits scientifiques nouveaux. C’est l’apanage du naturaliste de glaner toujours des faits nouveaux, même derrière les explorateurs les plus consciencieux.
La distance de Goundi à Palem est de 8 à 10 kilomètres environ ; la route se fait en 2 heures de marche. On croise la dépression du Ba Illi à mi-chemin environ. Nous reviendrons plus loin sur cette dépression. De Goundi au Ba Illi (4 ou 5 kilomètres), le sentier serpente à travers la plaine cultivée. Les grands arbres, _Ficus_, _Parkia_, Tamariniers, Karités se mêlent à quelques palmiers (_Borassus_, _Hyphæne_) pour ombrager les champs et leur donner l’aspect de magnifiques vergers. On se croirait au Soudan nigérien, dans la région comprise entre Bobo Dioulasso et San. Le sorgho a été déjà ensemencé en grande partie, et les jeunes pieds, au nombre de 3 ou 5 par groupe, élèvent leurs feuilles de 5 à 8 centimètres du sol. Des haricots (_Vigna_) semés en dehors du mil ont déjà germé et étalent leurs premières feuilles. Hier et aujourd’hui, j’ai constaté que les terres cultivées autour de Goundi s’étendent sur 5 à 6 kilomètres de rayon, ce qui représenterait, en en déduisant les terrains occupés par les emplacements habités, environ 6.000 hectares. Mais on ne peut guère compter plus du tiers ensemencé chaque année, le reste étant en jachères ou en petite brousse qui ne sera détruite que dans quelques années. Il resterait encore 2000 hectares de terrain cultivé. Cela n’a rien d’exagéré, puisqu’il est établi par ailleurs que la population de Goundi est de 2000 à 3000 habitants.
Après le passage du Ba Illi, il reste encore 6 kilomètres pour atteindre Palem. Le terrain demeure plat, mais devient plus boisé. Les palmiers paraissent de plus en plus fréquents. Sur la route, nous croisons une quinzaine de femmes qui portent les fruits du Deleb au marché de Goundi. Elles y ont joint quelques gousses de _Parkia_ et des fruits de _Balanites_. Les Karités (_Butyrospermum_) sont chargés de fruits qui ne sont pas encore mûrs.
[Illustration : FIG. 52. — Femmes Saras préparant le sol pour les semis.]
Palem a été autrefois bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. La brousse a reconquis de grands espaces depuis une quinzaine d’années. Le sol constitué par une terre beaucoup plus argileuse que sablonneuse, à l’inverse des bords du Chari, semble fertile. Une foule de petites plantes annuelles couvre déjà le sol de bourgeons et la brousse est jonchée de grosses touffes vertes de graminées à souche vivace qui repoussent en ce moment. La plus commune est un grand _Andropogon_ à larges feuilles molles couvertes de poils blancs, les chevaux en sont très friands.
Après m’avoir conduit à l’arbre où s’arrêta MAISTRE, les gens du village m’accompagnent jusqu’à la demeure du chef, et c’est à l’ombre d’un grand _Ficus_ Kobo où ont couché précédemment NACHTIGAL, les quatre blancs de la mission MAISTRE, enfin le capitaine PARAIRE en 1901, que je me suis moi-même installé, et c’est là que le chef vient me saluer. La conversation s’engage aussitôt sur ceux qui m’ont précédé. La plupart des gens qui étaient là à l’époque du passage de NACHTIGAL sont morts ; un vieux se souvient cependant du blanc qui accompagna autrefois le sultan du Baguirmi. MAISTRE a laissé un souvenir un peu plus vivace. Il avait de nombreux sénégalais et les habitants qui, pour la plupart, voyaient des blancs pour la première fois, lui firent le meilleur accueil qu’ils purent. Le chef qui l’avait reçu est mort depuis plusieurs années ; son fils lui a succédé. Enfin le voyage tout récent du capitaine PARAIRE est encore mieux connu. On s’excuse de ne pouvoir me faire des cadeaux aussi importants qu’à lui, « mais le village est pauvre en ce moment ». J’étonne d’ailleurs ces braves gens en leur remettant le cabri qu’ils m’ont donné. Depuis quelques jours, nous sommes comblés de victuailles et c’est vraiment inutile de s’encombrer de provisions. C’est une fois de plus l’occasion de constater que les pays sont assez riches en ressources indigènes, là où les Européens ne passent point d’ordinaire.
Les habitants sont des Toummoks. On m’apprend d’ailleurs que Niellims, Ndamms, Toummoks, Miltous, ne font qu’un, comme les Saras, ils n’ont d’autres vêtements que le tablier de cuir ; les cheveux sont généralement coupés ras. Parfois, quelques grisgris autour du cou, toujours le couteau de jet sur l’épaule.
J’évalue la population de Palem de 800 à 1.200 habitants. Les tapades renferment de une à cinq cases et ne sont point aussi dispersées que dans la plaine de Goundi, mais distantes seulement d’une trentaine de mètres en général. La plupart sont réunies dans une vaste enceinte, sorte de tata rudimentaire, constitué par une levée de terre glaise, haute de 0m,50 à 1 mètre, bordée en dehors par un fossé large, mais peu profond. L’intérieur de l’enceinte mesure de 4 à 500 mètres de diamètre.
Le village ne paraît point manquer de cabris, de volailles, de mil, d’arachides. J’ai compté une quinzaine de chevaux, il peut y en avoir une trentaine. Il reste encore du mil, quoique l’ensemencement soit à peu près terminé, et on en emploie beaucoup pour faire le mérissa (bière de mil). A cette époque de l’année, les fruits du Déleb sont consommés en quantité par les habitants. On compte environ 10.000 _Borassus_ dans le village ou ses environs, et chacun peut fournir 50 fruits en moyenne, de la grosseur du poing ; les _Doum_ sont aussi assez communs, mais en dehors du village, sur la route de Goundi[174].
[Illustration : FIG. 53. — Cultivateur sara et sa petite fille mettant la semence en terre.]
_Région de Goundi-Koumara (Goumbra), Dai_ (2-6 juin). — C’est le pays des Saras traversé par MAISTRE en 1892. Il contraste avec tout ce que j’ai vu jusqu’à présent au Chari par la grande extension des cultures, la densité de la population, le confort de l’existence. On peut dire que de Morom à Koumara la contrée n’est qu’un vaste champ-verger parfaitement entretenu. On n’y voit en friches que de petits espaces couverts d’une brousse naine qui provient du reboisement naturel des terres précédemment défrichées. D’après des calculs très approximatifs, j’évalue la population de la contrée de la manière suivante :
Morom 400 à 600
Goundi 2.000 2.500
Palem 1.200 1.500
Bodomton 400 600
Gangara 800 1.000
Dobo 600 800
Nara 1.000 1.200
Koumara 3.000 4.000
Ngabo 1.000 1.200
Saada 800 1.000
Sané 500 600
Daï 2.000 3.000 ------ ------ 13.700 à 18.000
A Morom les habitants sont encore des Ndamms, ce sont des Toummoks à Goundi et à Palem ; des Goullei, à Gangara ; enfin des Saras depuis Nara jusqu’à Daï. Robustes, bien bâties, bien proportionnées, ces diverses fractions constituent l’une des belles races de l’Afrique centrale, sans cependant présenter autant d’hercules qu’on en trouve chez les Kabas ou les Niellims. Toutes ces tribus paraissent bien appartenir à une seule famille ethnique, dans laquelle les dissensions ont amené les scissions qu’on observe, scissions produites à une époque reculée puisque chaque groupe a aujourd’hui un dialecte spécial et nie sa parenté avec les autres.
Depuis longtemps les Baguirmiens font des incursions dans ce pays et y commettent des pillages et des vols plutôt que des razzias organisées. Le sultan Gaourang lui-même, considéré comme le suzerain du pays, y fait prendre des chevaux, de l’ivoire, des esclaves. Ses hommes y apportent un peu d’étoffe (les chefs Saras ont le grand manteau en guinée bleue des Arabes), quelques perles, venues par Tripoli, des bracelets en cuivre. Aux chefs les plus importants (celui de Goundi par exemple), ils donnent, avec les fusils (cédés par M. GENTIL à Gaourang) de la poudre et des capsules.
Gaourang entretient des résidents auprès des chefs. Des commerçants baguirmiens circulent fréquemment dans le pays, quelques-uns sont installés à demeure dans les villages les plus importants.
Une petite race de chevaux provenant de la région du Logone se trouve dans le pays, on en compte une soixantaine à Goundi, 30 à Palem, quelques-uns dans les autres villages ; quelques baudets-porteurs. DECORSE a vu deux bœufs à Goundi. Une belle race de moutons existe dans la contrée, ils ont les poils lisses et courts, ou un peu crépus et très longs ; différente du mouton du Dar Sila.
Le chien des Saras est petit, à pelage ras, souvent rouge, parfois bigarré de blanc, à grandes oreilles dressées, toujours à museau allongé, à corps moyen, étique, jappant beaucoup plus qu’il n’aboie, très effronté quand il a faim et rôdant constamment la nuit dans le camp et jusque sous nos tentes, mais peureux et s’enfuyant au moindre mouvement, en aboyant. Le cabri appartient à la race habituelle d’Afrique centrale, race naine, basse sur pattes, à pelage fréquemment noir, également très hardi, rôde à la façon des chiens autour des habitations.
[Illustration : FIG. 54. — Champ de mil et de haricots au commencement de la saison des pluies.]
_Le Ba Illi à Palem._ — C’est une grande trouée dans la brousse, complètement dégarnie d’arbres et d’arbustes, alignée N.N.E.-S.S.O. et se poursuivant dans les deux directions jusqu’à la limite de l’horizon. Elle est en contre-bas de 1 mètre à peine sur le terrain environnant et s’étend sur une largeur de 800 à 1.200 mètres. Vers le milieu existe une déclivité un peu plus profonde, large d’une cinquantaine de mètres, encore remplie d’herbes aquatiques.
Cette partie déclive, en contre-bas de 0m,30 à 0m50 sur le marais proprement dit, constitue le chenal du Ba Illi, dont le lit est couvert d’un sable blanc très fin. Les passants ont creusé au milieu du lit des trous, sortes de puits, pour y puiser de l’eau. Actuellement l’eau affleure à 1 mètre seulement du niveau du fond du lit[175]. Ce chenal est appelé par les gens de Palem, Belaha (on avait dit Belala à Komé). En somme, c’est une trouée en grande partie rectiligne et je ne doute point pour ma part que ce ne soit une vieille branche ensablée du Bahr Sara ne jouant plus le rôle d’affluent pour cette rivière qu’à de longs intervalles. Elle se transforme seulement en marais à la fin de la saison des pluies par suite de l’apport par infiltration du trop-plein du Chari et du Bahr Sara et peut-être aussi par suite de l’emmagasinement des eaux de pluies tombées dans la plaine environnante. Ces eaux de pluies doivent cependant jouer un faible rôle dans la contrée. On sait qu’au Cayor (Sénégal), où la quantité de pluies annuelles n’est pas bien inférieure, il ne se constitue aucune mare d’hivernage en saison des pluies : le soleil et le sable boivent tout. Le Ba Illi a en réalité un régime tout à fait analogue au marigot de Mérinaghen au Sénégal, que l’on suppose avoir fait communiquer le Sénégal au Saloum, mais qui est aujourd’hui constamment à sec.
Les personnes âgées de Palem se souviennent avoir vu le Belaha rouler de telles quantités d’eau à certains moments de l’hivernage que les communications avec Goundi étaient suspendues et ceux qui se seraient risqués à passer l’eau auraient probablement été engloutis. Je ne doute point qu’il n’y ait eu depuis cette époque de nouveaux apports de sable et que le canal n’ait été en grande partie comblé.
_Le Ba Illi près de Saada[176]._ — A 4 kilomètres environ de Saada, le sol meuble devient plus compact ; il est formé d’une argile jaune, mêlée et surmontée de cailloutis ferrugineux. Par une pente faible on descend de 3 mètres environ et on se trouve dans une dépression (peuplée d’arbres et d’arbustes) alignée N.-S., et large de 50 mètres environ. Au milieu, le fond, large de 30 mètres environ, est sablonneux, sans végétation aquatique et je doute qu’il y ait jamais eu là un cours d’eau permanent. Le bord de la dépression, du côté E., est surélevé d’une façon presque abrupte de 7 à 8 mètres et c’est en montant ensuite insensiblement qu’on arrive au sommet du plateau boisé qui, vu de Saada, donne l’illusion d’une colline, dont les crêtes bleues semblent assez élevées. En fait elles ne dominent le pays environnant que de 15 à 20 mètres à peine.
[Illustration : FIG. 55 — Cucurbitacée recouvrant une case de son feuillage.]
_Le Ba Bo._ — Le Ba Bo (Ba Baï ou Bahr Nam) ferait communiquer le Bahr Sara et le Logone ; les indigènes affirment qu’à la saison des pluies il est possible d’aller en pirogue de l’une à l’autre rivière[177]. Je l’ai atteint à 4 kilomètres au S. de Daï. Il se trouve au milieu d’une plaine nue, large de 1 à 2 kilomètres ; à 100 ou 150 mètres du bord commence la végétation arbustive que signalent quelques _Hyphæne_. Là où je le vis, il décrit une courbe très accentuée, allant de S. 30° O. à E. 15° S.[178]. Au point où les gens de Daï viennent pêcher, il a 50 mètres de large, mais en aval et en amont, il n’en a pas plus d’une trentaine. Sa profondeur actuelle (7 juin) est de 0m,50 à 1m,50, on nous dit qu’il y a des profondeurs de 1m,50 au milieu. On y circule en pirogues. Le courant est absolument insensible, et je me demande si ce ne serait pas un simple diverticule du Bahr Sara.
_Le Bahr Sara._ — Nous l’avons traversé à 12 kilomètres à l’E. de Daï et à 2 kilomètres de Balmane. Le plateau de limon rouge, qui s’aperçoit des Niellims, le domine de 8 à 12 mètres. En haut, il y a encore des _Hyphæne_ et des _Acacia albida_ qui sont là à leur limite S. Le fleuve vient sensiblement du S.-O. et file N.-E. en décrivant une courbe très prononcée. Sur la rive gauche, la plus basse, est installé le village pêcheur Hora de Gadia ; fort pauvre, il ne comprend qu’une trentaine de cases, pour une population d’une vingtaine d’adultes. Le lit mesure à cet endroit, 200 mètres de large ; un peu en amont, il n’a que 150 mètres. De ce côté, il est bordé de bancs de sable sur une largeur de 800 mètres à 1 kilomètre, que séparent des dépressions marécageuses, des canaux à Bourgou. Dans le chenal principal, l’eau est profonde de plusieurs mètres ; nous la passons en pirogue, les chevaux nagent, tenus en laisse à l’arrière. Le courant a une vitesse modérée. Au delà de la berge escarpée de la rive droite, entaillée de 6 à 8 mètres dans une argile mêlée de sable, s’étend une grande plaine nue, bordée de termitières sur sa lisière. Sur quelques-unes de ces termitières éboulées se trouve le _Landolphia florida_ dont les fruits sont actuellement mûrs (8 juin). Il est ici à sa limite septentrionale.
Les termitières constituent une station végétale très spéciale. Habiles architectes, les termites ont élevé dans toutes les plaines basses et le long de toutes les dépressions des constructions en dôme ayant parfois 10 à 12 mètres de diamètre et 2 à 8 mètres de hauteur. Beaucoup ne sont plus habitées, depuis des siècles sans doute, si on en juge par la vétusté des arbres qui ont poussé à leur sommet, mais leur solidité est telle qu’elles ont résisté et résisteront presque indéfiniment à la désagrégation. Ces monticules ne sont pas seulement un refuge pour les insectes, plusieurs petits mammifères s’y établissent à demeure, mais c’est la végétation surtout qui s’est adaptée à ce genre de station. Une trentaine d’espèces végétales, en particulier le Tamarinier, le _Diospyros_, les _Sanseviera_, 4 ou 5 espèces de Capparidées qui, sur les plateaux, évitent les sols humides, sont cependant descendues dans la plaine marécageuse, mais elles vivent exclusivement sur les termitières, hors des atteintes de l’inondation.
La flore de la plaine marécageuse est excessivement pauvre ; elle se compose exclusivement de deux ou trois _Andropogon_, deux _Panicum_, quelques Cypéracées disséminés à travers des Graminées, enfin le _Nauclea inermis_ constitue à peu près la seule espèce ligneuse venant dans ces savanes ; encore ses touffes sont-elles fort espacées.
_Bahr el Azreg._ — On le passe en pirogues près du village de Balimba. Entre des rives très boisées, à demi marécageuses, son lit, large de 30 à 45 mètres, a plusieurs mètres de profondeur[179]. Au delà, presque jusqu’à Fort-Archambault, s’étend une plaine basse, coupée de canaux, à Bourgou. A certaines époques, l’eau du Bahr el Abiod y pénètre et le remplit, elle s’accumule ainsi dans des séries de marais ; quand il y a trop plein, elle se déverse dans l’Abiod et établit ainsi un faux courant[180].
[Note 161 : Parfois, comme à Kérem, ces roches sont situées au bord même d’un ancien grand fleuve. Le courant a poli la pierre, creusé des godets et fait disparaître toutes les saillies qu’il a arrondies.]
[Note 162 : Il est cependant parfois recouvert de sables ferrugineux stériles.]
[Note 163 : NACHTIGAL, II, p. 738.]
[Note 164 : G. BRUEL, _Renseignements coloniaux_, 1905, p. 372. Voir p. 373 le graphique des crues du Logone et du Chari, qui ne résume, il est vrai, que les données de quelques mois d’observations en 1903 et 1904.]
[Note 165 : Tanako, chef des Goulfés récemment décédé lors du passage de la mission. La traduction de Ba Tanako est Rivière de Tanako (rivière qui passe chez Tanako).]
[Note 166 : Ba Karé signifie rivière de Karé ou rivière qui passe à Karé. Le Boungoul se nomme aussi Ba Keita.]
[Note 167 : Les Kabas ont des villages le long du Bamingui en amont de Fort-Archambault.]
[Note 168 : Ce massif a été nommé « Monts de Niellim ».]
[Note 169 : _Du Congo au Lac Tchad_, pp. 95 à 98.]
[Note 170 : On emploie d’ailleurs chez les Saras, d’après M. DECORSE, de petits couteaux inutilisables qui constituent une véritable monnaie d’échange. Une monnaie semblable existe dans la région de Beyla, au Soudan (Guerzès).]
[Note 171 : On commence seulement à récolter les gousses de _Parkia_ et les fruits du Karité sont loin d’être mûrs.]
[Note 172 : La chenille qui dévaste les plaines du Bangoran n’apparaît pas dans cette région.]
[Note 173 : G. NACHTIGAL, II, ch. VI, p. 646 et suivantes.]
[Note 174 : Ce palmier est probablement ici à sa limite S. ainsi que les _Balanites_ et _Acacia albida_ dont il existe quelques pieds. Le Fromager (_Eriodendron_) est au contraire à sa limite N.]
[Note 175 : Les Bambaras nomment _dingas_ ces sortes de puits dans le sable et les grandes trouées marécageuses sans arbres se nomment _dalas_ (_mar_ en ouolof).]
[Note 176 : Saada est situé à 8 kilomètres environ à l’O. de Daï.]
[Note 177 : C’est aussi l’opinion qu’adopte comme vraisemblable M. BRUEL après une discussion très serrée des témoignages de MAISTRE, LŒFLER et FAURE. (BRUEL, _Renseignements coloniaux_, 1905, no 10, p. 370-372.)]
[Note 178 : Il est accompagné sur la rive voisine de Daï d’un marigot large de 15 mètres, plein d’herbes aquatiques et contenant déjà une assez grande quantité d’eau.]
[Note 179 : D’après le capitaine PARAIRE, il aurait 5 mètres de profondeur (18 juillet 1901).]
[Note 180 : M. ANTONY a remonté cette rivière qui se termine en cul-de- sac, jusqu’à une quarantaine de kilomètres.]