CHAPITRE V
GÉNÉRALITÉS SUR LE HAUT-CHARI
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Nous donnons le nom de Haut-Chari au pays accidenté et très rocheux où la plupart des tributaires du lac Tchad prennent leurs sources et serpentent dans des lits plus ou moins torrentiels avant d’aller former, à partir de la neuvième parallèle, les grandes rivières au cours très lent dont la réunion forme le Chari proprement dit. Il serait oiseux d’en définir ici les limites d’une manière détaillée. Au S., une ligne de plateaux ferrugineux, des crêtes de quartzites souvent mal accusées, des _kagas_ de gneiss et de granit formant des sortes de dômes isolés les uns des autres, séparent cette région du bassin du Haut-Oubangui. A l’O. elle confine à l’éventail des rivières du Haut-Logone, région presque totalement inconnue ; à l’E. une ligne artificielle la sépare des territoires du sultan Senoussi, région du Chari-oriental, dont nous nous occuperons dans un autre chapitre. Au N., la neuvième parallèle la sépare du Chari-moyen, région totalement différente, presque sans relief, avec de grandes plaines argileuses et de fertiles coteaux sablonneux où les émergences de rochers ne sont plus que de rares exceptions.
Au XIXe siècle le pays qui nous occupe a été très peu pénétré par les chasseurs d’esclaves. Il était trop éloigné des centres foulbés de l’Adamaoua et des routes de caravanes suivies par les marchands nubiens et ouadaïens. Quant aux Baguirmiens ils trouvaient un champ d’action suffisamment avantageux chez les laborieuses et prolifiques tribus _Saras_ vivant entre la neuvième et la onzième parallèle.
C’est à partir de 1880 seulement que les grands pourvoyeurs d’esclaves, Rabah et Senoussi, ont envoyé leurs hordes de _bazinguers_ dans le Haut- Chari. Dans beaucoup de villages bandas et mandjias la venue de ces razzieurs, que les autochtones nomment les _rabi_, les _tourgou_ ou _smoussou_, a laissé un pénible souvenir, cependant il ne semble pas que les chasses à l’homme en cette contrée aient été jamais bien fructueuses.
[Illustration : FIG. 21. — Semis de lianes à caoutchouc fait par MARTRET à Fort-Sibut.]
Dès la fin d’octobre les pluies dans le Haut-Oubangui deviennent rares et aux premiers jours de novembre les incendies de brousse sont fréquents. Du haut de chaque kaga ou du bord de chaque plateau on contemple toutes les nuits des foyers illuminés vers les différents points de l’horizon et pendant le jour on voit s’élever dans le ciel de hautes colonnes de fumée autour desquelles tourbillonnent un grand nombre d’oiseaux de proie. Les indigènes moins absorbés dans leurs villages par les soins de la culture commencent à reprendre la vie de brousse et retracent les anciennes pistes cachées par les herbes à demi desséchées. Les uns vont recueillir certaines plantes, les brûlent et en lessivent les cendres pour obtenir le sel dont ils font usage pour la préparation de leurs aliments, les autres vont s’établir à proximité des ruisseaux, ils en barrent le cours, épuisent l’eau de certaines cuvettes ou bien fouillent la vase avec des nasses verticales spéciales pour capturer les poissons qui ont remonté le courant au moment des hautes eaux. D’autres enfin, les chasseurs, se répandent sur les plateaux ferrugineux arides pour y faire l’ouverture de la chasse. Les herbes y sont plus courtes et plus fines en beaucoup de places, elles ont brûlé dès le commencement d’octobre et sur la cendre a poussé un gazon verdoyant formé de petites herbes dont les antilopes sont très friandes. Ces animaux ne sont pas encore réunis en grands troupeaux, ils vivent par couples accompagnés des petits. Ils sont peut-être plus défiants qu’en toute autre saison, mais l’indigène a de plus grandes facilités pour les surprendre en rampant dans les hautes herbes.
Les chasseurs qui n’ont pas de fusil tendent des pièges sous les galeries forestières ou bien creusent des fosses pour la capture du gros gibier. En cette saison, il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qui ne cherchent à pourvoir à leur vie en capturant un tas de rongeurs bien meilleurs que les chenilles et les sauterelles dont ils ont fait une partie de leur nourriture pendant l’hivernage.
Le mois de novembre est pour tout le monde le plus favorable pour courir la brousse soudanaise. Les pluies ont cessé ; les nuits sont tièdes sans être lourdes. On couche en plein air, sans tente et l’on n’est point cependant incommodé par le froid.
Le moment était, de toutes façons, propice pour nous mettre en route. MARTRET, qui venait d’être atteint par une fièvre hématurique, allait beaucoup mieux. Il commençait à reprendre ses occupations au jardin d’acclimatation et pendant plus d’un an il allait rester là loin de nous à lutter contre une foule de difficultés pour accomplir la belle tâche qu’il avait bien voulu assumer.
Quant à DECORSE, il nous inspirait toujours, à cause de sa santé, les plus grandes inquiétudes. Il fut convenu qu’il ne nous accompagnerait pas dans le pays de Senoussi, mais demeurerait à Fort-Sibut un mois ou deux, et suivant que son état s’améliorerait ou non, il continuerait le voyage pour nous rejoindre vers le N., ou bien rentrerait seul en France. Il ne rentra point et après sept mois de séparation nous devions nous retrouver à Fort-Archambault.
Le 12 novembre 1902, nous nous séparions en deux groupes : je partais avec COURTET vers le Gribingui, tandis que mes deux autres collaborateurs restaient à Krébedjé.
La route de Fort-Sibut à Fort-Crampel a été bien des fois décrite. On la parcourt ordinairement en six étapes. Le premier soir on couche à la Mpokou, le second au petit poste des Ungourras, le troisième au petit poste de Dekoua et à quelques centaines de mètres du campement on se trouve dans le bassin du Chari. On passe ensuite successivement à la Nana, puis au campement des Trois-Marigots et le sixième jour on est à Fort-Crampel.
[Illustration : FIG. 22. — Touffes de bambous dans la brousse.]
Par suite d’arrêts nécessités par nos études, je mis un peu plus de temps pour franchir les 160 kilomètres qui séparent les deux chef-lieux de cercle qui constituaient à cette époque le territoire civil du Tchad.
Le 21 novembre seulement nous franchissions le Gribingui et nous restions au Bandéro jusqu’au 27, date de notre départ pour Ndellé. Ensuite pendant toute une semaine je cheminai avec mon compagnon dans les contrées situées à l’E. du Gribingui avant d’atteindre le pays de Senoussi.
La mission parcourut d’abord le district habité par les Tambagos jusqu’au Kaga Mbra, puis une zone, large d’une centaine de kilomètres, traversée par le Koukourou et le Bamingui, absolument déserte à la suite des incursions de Rabah et de Senoussi. On arrive enfin le 4 décembre aux kagas Djé et le 6 aux kagas de Balidja (Pongourou), où sont situés les premiers villages du pays de Senoussi.
Je n’ai donc pu en définitive consacrer qu’un mois à l’étude du Haut- Chari au moment de l’aller. Je devais voir le même pays un an plus tard pour rentrer en France en me rendant par Fort-Archambault à Fort- Crampel. Je remontais alors le cours du Bamingui puis du Gribingui jusqu’à Fort-Crampel et refis ensuite en sens inverse la route d’étapes. COURTET et DECORSE suivirent aussi la même voie.
Nos recherches dans la région du Haut-Chari, si elles se sont prolongées moins longtemps que dans d’autres parties de l’Afrique centrale, ont cependant été assez complètes pour que nous puissions donner un aperçu général sur le pays.
Sa principale richesse actuelle est le caoutchouc fourni par la liane Banga (_Landolphia owariensis_).
Les troupeaux d’éléphants sont assez nombreux, cependant beaucoup moins que dans le Haut-Oubangui, et aujourd’hui que les réserves d’ivoire des indigènes sont épuisées, on peut espérer seulement une production annuelle de quelques tonnes. Nous sommes même certain que cette quantité ira en diminuant de jour en jour, dans quelques dizaines d’années l’éléphant sera devenu là aussi rare qu’à la Côte d’Ivoire, à la Guinée française ou dans le Haut-Niger.
En dehors du caoutchouc et de l’ivoire on ne connaît actuellement aucun produit pouvant donner lieu à un commerce d’exportation vers l’Europe. Pas de minerais exploités[57], pas de produits végétaux de grande valeur sous un petit volume ; élevage actuellement difficile à cause de la présence dans beaucoup d’endroits des mouches tsé tsé ; industrie indigène absolument rudimentaire.
Du reste le commerce local n’existe pas à proprement parler. On n’échange quelques produits que pour acquérir des femmes ou des esclaves.
Le Gribingui est poissonneux, mais comme il y a peu d’habitants sur les rives, la pêche n’y est pas active. Nous n’y avons point vu de barrages coupant le fleuve d’une rive à l’autre.
Les hippopotames remontent à la saison des pluies, bien en amont de Fort-Crampel ; les crocodiles vivent tout le long du fleuve, mais en amont du campement des Routos on n’en voit que de petite taille.
On rencontre encore dans la rivière une grande tortue plate à carapace molle, le corps est d’un blanc rosé en dessous, brun en dessus. Les Kabas la nomment _Sin_, les Yacomas _Néko_, les Banziris _Kounda_ et les Kotokos _Mbéli_.
Cet animal a les pieds palmés, c’est un excellent nageur ; parfois il se repose sur les talus de la rivière et lorsqu’ils le surprennent dans cette position les pagayeurs l’assomment à coups de perches. La viande est très appréciée des noirs et préférée à celle du poisson. Les œufs sont aussi comestibles mais peu goûtés des Européens.
Nos pagayeurs au moment du retour capturèrent un exemplaire de cette tortue de taille remarquable. Le corps (non compris la tête) mesurait 75 centimètres de long, 60 centimètres de large et 22 centimètres de haut. Il pesait environ 25 kilogrammes et tous les pagayeurs firent avec un succulent repas.
Dans le Haut-Chari mon attention fut particulièrement attirée sur un groupe de plantes, chargées d’octobre à novembre de fruits mûrs, noirâtres, disposés en grappes rappelant nos raisins, ce qui les a fait nommer par les Européens les _vignes sauvages du Chari_. Les grains peuvent se manger ; ils sont un peu sucrés et surtout astringents ; du reste la pulpe est mince et entoure un ou deux pépins très gros. Les enfants ne les recherchent même pas et il faut aux Blancs une très grande bonne volonté pour leur trouver quelque analogie avec nos chasselas.
Cependant presque tous les voyageurs, DYBOWSKI, MAISTRE, FOUREAU, ROUSSET, TRUFFERT, ont parlé de ces vignes sauvages et quelques-uns ont pensé qu’il serait possible de les utiliser soit par sélection pour en obtenir des raisins, soit en les employant comme porte-greffes pour la vigne de nos pays.
Ces mêmes ampélidées et des espèces voisines avaient attiré déjà l’attention il y a une trentaine d’années sous le nom de _Vignes du Soudan_. Des graines en furent rapportées du Haut-Sénégal par TH. LÉCARD et mises dans le commerce au moment où le phylloxéra dévastait le midi de la France. Beaucoup de personnes virent dans ces plantes la panacée pour reconstituer les vignobles anéantis. Il fallut la monographie du célèbre ampélographe J.-E. PLANCHON[58] pour remettre les choses au point. A la suite d’une étude approfondie de ces plantes, il montra qu’il n’existait pas de véritables vignes en Afrique tropicale, mais d’autres ampélidées appartenant les unes au genre _Cissus_, les autres à un genre nouveau _Ampelocissus_. C’est à ce dernier qu’il faut rapporter les _vignes de Lécard_, de _Chantin_, de _Faidherbe_, dont la notoriété fut grande vers 1884. Ce sont des plantes admirablement adaptées aux plateaux soudanais, arides pendant six mois chaque année. Elles possèdent des tubercules fusiformes et charnus enfoncés profondément dans le sol. Aux premières rosées, des pousses herbacées sortent de terre et rampent sur le sol ou s’attachent aux herbes ou aux arbustes voisins à l’aide de leurs vrilles. Quelques espèces ont des tiges charnues qui ne se lignifient que très tard. Elles fleurissent à l’arrivée des pluies et les fruits noirs ou d’un rouge noirâtre mûrissent à la fin de la saison des pluies, c’est-à-dire à l’époque où nous nous rendions au pays de Senoussi. Les feuilles sont alors ordinairement tombées. Les oiseaux mangent les baies et sèment les graines sur les plateaux, dans les rochers et le long des rivières, stations où vivent de préférence ces plantes. Peu de temps après, les tiges aériennes se dessèchent ; l’incendie des herbes passe, les consume et de nouveau le tubercule émet des pousses au printemps suivant. Il serait impossible de cultiver en France des plantes ayant un mode de vie si spécial. Il est aussi fort douteux qu’un greffage de vigne vraie prenne s’il était fait sur ces espèces.
Les _Ampelocissus_ se distinguent des vignes (_Vitis_) par les caractères suivants :
Les quatre ou cinq pétales sont libres, étalés au moment de la floraison, alors qu’ils sont soudés en capuchon dans les vraies vignes, les graines sont naviculaires, à pointe très courte, au lieu d’être pyriformes comme dans le raisin. Enfin, d’après PLANCHON, les vrais _Vitis_ ont toujours, à l’état sauvage, les pieds mâles séparés des pieds à fleurs fertiles, tandis que dans les _Ampelocissus_ on rencontre les deux sortes de fleurs sur la même plante. Les grappes de fruits sont peu fournies ; même dans l’_Ampelocissus Chantinii_ les baies sont à peine comestibles. Cependant à plusieurs reprises on a essayé d’en faire du vin en Sénégambie. Cela doit donner une boisson détestable si l’on en juge par l’astringence des fruits, et cette liqueur ne doit sans doute pas valoir le vin de Bir (_Sclerocarya Birrœa_) que les Soudanais du Niger savent fabriquer.
L’étude des fausses vignes de l’Afrique centrale, que j’avais recueillies au cours de mon voyage a été faite par M. GILG, du Musée botanique de Berlin. Il en existe une quinzaine d’espèces dans le bassin du Chari ou dans le Haut-Oubangui. Les unes sont des _Cissus_, les autres des _Ampelocissus_.
Celle dont les sarments ressemblent le plus à notre vigne ordinaire est l’_Ampelocissus Chantinii_ (Lécard) Planch., espèce rendue célèbre par les publications de LÉCARD. Les tiges annuelles n’apparaissent qu’aux premières pluies et rampent sur le sol ou bien grimpent dans les arbustes et s’élèvent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur. Les feuilles cordées à la base sont à 3 ou 5 lobes peu profonds et denticulées sur les bords. Les fruits sont noirâtres à maturité. Elle est spéciale au N. du Soudan et ne paraît pas s’avancer au N. du 10e parallèle : nous l’avons observée en abondance dans les pays Saras, autour du lac Iro, dans tout le Baguirmi et jusque dans le Dar-el-Hadjer et le Débaba près du Fittri.
Les autres fausses vignes les plus répandues sont :
L’_Ampelocissus multistriata_ (Baker) Planch., reconnaissable à ses feuilles composées, comme dans la vigne vierge, formées de 5 folioles digités. Les fruits à maturité sont de la grosseur des grains de raisin et d’une couleur noirâtre. Il est commun à Ndellé, autour du lac Iro et dans le Pays des Niellims ;
L’_Ampelocissus bombycina_ (Baker) Planch. ressemble davantage à la vraie vigne. Les sarments ont de 0m,50 à 2 mètres de long et s’étalent sur le sol ou s’élèvent en buissons. Les feuilles sont assez profondément découpées en 3 ou 5 lobes et sont couvertes en dessous d’un tomentum roux-ferrugineux. C’est vraisemblablement cette espèce que le capitaine TRUFFERT a figurée sous le nom de _Vigne à feuilles ordinaires à tige rugueuse_[59] ;
Le _Cissus palmatifida_ (Baker) Planch. a les feuilles encore plus profondément découpées ; elles sont en dessous velues et blanchâtres. Les tiges ont seulement 0m,50 de long. La plante croît surtout dans les savanes incendiées chaque année ; elle est très commune dans le pays de Senoussi. Dans le travail de TRUFFERT elle est appelée _Vigne à tige lisse et à feuille à limbe découpé_ ;
Le _Cissus populnea_ Guill. et Perr. est l’espèce la plus commune dans le Haut-Chari et le Haut-Oubangui. Elle vient de préférence dans les rochers et foisonne sur le kaga Bandéro. Tantôt elle forme des buissons rigides ayant à peine 1 mètre de haut, tantôt elle s’élève jusqu’à 10 mètres dans les arbres. Elle se distingue facilement des espèces précédentes par ses larges feuilles cordiformes entières. Les rameaux jeunes sont blanchâtres et glauques.
Les fruits d’un rouge-noirâtre à maturité avec une pruine glaucescente à leur surface, ont la taille d’une très grosse cerise et renferment un fort noyau à l’intérieur. Nous l’identifions sans aucun doute avec la _vigne à feuilles en forme de cœur_ figurée par TRUFFERT.
Tout près de cette espèce se place le _Cissus cæsia_ Afzel. à rameaux courts couverts d’une pruine bleuâtre et le _Cissus bignonioides_, Schweinf., du bord des rivières, à longues tiges présentant des ailes subéreuses. Ces deux espèces existent aussi dans le Haut-Chari et le pays de Senoussi ;
Enfin le _Cissus cornifolia_ (Baker) Planch. a des tiges ligneuses dressées, dépourvues de feuilles une grande partie de l’année. Celles-ci sont petites, oblongues, entières. Les fruits sont en grappes dressées d’un noir-violacé à maturité.
Nous nous sommes un peu étendus sur ces ampélidées afin que les voyageurs qui nous suivront ne soient pas tentés à leur tour d’attirer encore l’attention des géographes et des coloniaux sur ces fameuses vignes fort intéressantes au point de vue scientifique par suite de leurs adaptations mais qui sont sans intérêt pour la viticulture.
Il est du reste fort douteux que la culture de la vigne commune arrive à s’implanter en Afrique tropicale. Les semis de chasselas faits par MARTRET au Jardin de Fort-Sibut n’ont pas germé. Dans quelques jardins du Sénégal et du Congo j’ai vu des pieds de vignes cultivés en treille ou le long des maisons, mais même avec beaucoup de soins ils ne produisaient que quelques grains de raisin et d’assez piètre qualité. D’ailleurs ce n’est pas pour y cultiver la vigne que la France s’est implantée en Afrique centrale.
[Illustration : FIG. 23. — Grande Euphorbe cactiforme naturalisée sur l’emplacement d’un village banda. (Dessin de BELLET d’après une photographie.)]
L’arbre à beurre d’Afrique (_Butyrospermum_), le Karité des Sénégalais, est une des essences les plus caractéristiques de la partie du bassin du Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est surtout entre le 8e et le 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien on le trouve en grande quantité du 11e au 12e parallèle, l’aire de cette espèce fait donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers l’équateur au centre de l’Afrique. Ce _Butyrospermum_, identique à la plante de la Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part reconnue d’abord par L. PIERRE, l’auteur de la _Flore forestière de Cochinchine_, et nommée dans ses notes manuscrites _Butyrospermum mangifolium_ pour le distinguer du _B. Parkii_, l’espèce commune au Dahomey, au Togo, et chez les Achantis. Dès 1876, POTAGOS avait signalé la présence de cet arbre dans le pays des Kreich, sur la limite des bassins du Chari et du Nil. En septembre 1892 la mission C. MAISTRE le rencontrait sur les bords du Gribingui. Les Bandas et les Mandjias font peu usage du beurre de Karité et paraissent lui préférer la graisse de termites.
Au contraire chez les peuples des confédérations Ndoukas et Saras cette matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour la toilette. Tous ces peuples mangeraient leurs pâtes de mil ou leurs légumes, simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre de Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de s’oindre le corps et surtout la chevelure. L’odeur nauséeuse que les Européens trouvent aux nègres est due en grande partie aux graisses et huiles rances dont ils s’enduisent constamment et cela ne se pratique pas seulement au centre de l’Afrique, mais chez tous les peuples africains chez lesquels j’ai vécu. Même à Dakar et à Saint-Louis, plus d’une grande dame métis et plus d’une belle demi-mondaine sénégalaise, qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé l’habitude de s’enduire le corps avec la graisse de Karité et c’est sans doute la raison pour laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de feuilles d’arbres pénètrent si loin des lieux de production. C’est un produit pour la toilette des femmes et même des hommes, au même titre que les pommades parfumées.
Même dans sa zone de prédilection le Karité n’existe pas partout. Il manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent certaines combrétacées ; il n’existe pas le long des rivières ni dans les terrains marécageux ; il est rare aussi qu’on le rencontre au haut des plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques. Il est ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique dans les terrains cultivés avoisinant chaque village.
Le _Butyrospermum_ du Haut-Chari est ordinairement dépourvu de feuilles en novembre, décembre. En janvier, il épanouit ses gros bouquets de fleurs blanches très parfumées, fort visitées par les abeilles ; en même temps il développe ses feuilles par petites touffes à l’extrémité des rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une teinte verte et luisante beaucoup plus tard.
Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes à l’automne, en Normandie, lorsque, après un coup de vent, les fruits se sont détachés des pommiers en grand nombre. Du reste les karités, tamariniers et ficus dans les champs cultivés entourant les villages saras ne sont pas sans analogie avec les champs de poiriers et de pommiers autour de nos fermes du Bocage normand. Ces pommes de karité, écorchées en tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de fruits mûrs lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la tornade. C’est alors que les femmes et les enfants viennent faire la récolte. Ils recueillent les fruits tombés dans de grands paniers tressés en fibres de palmiers, les rapportent au village et les étalent au soleil sur des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont bientôt triés par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux comme la chair du fruit de l’Avocatier, constitue pour eux un régal. Cette pulpe d’un jaune clair est réellement agréable et pour ma part je trouve que les pommes de karité constituent le plus exquis fruit de table de la brousse africaine, à l’exception toutefois du fruit d’une autre sapotacée, le _Synsepalum dulcificum_, délicieux dessert de la forêt congolaise dont il a été question dans le deuxième chapitre.
Les autres fruits de karité sont débarrassés de leur pulpe par des lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est alors à nu, sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron d’Inde.
Pour extraire la graisse, on enlève la coque, et l’amande blanchâtre formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la surface ; on la retire en décantant et on la laisse figer en pains. Pour obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la masse une seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse tomber dans le récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en entraînant toutes les impuretés et surtout en faisant disparaître le goût de rance et l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de karité vendu sur les marchés soudanais. Ainsi traité, il peut servir à la place du beurre ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens. J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.
[Note 57 : Le minerai de fer est exploité par les indigènes dans quelques endroits.]
[Note 58 : In ALPHONSE ET CASIMIR DE CANDOLLE, _Monographiæ Phanerogarum_, vol. V, _Ampelideae_, Paris, 1887.]
[Note 59 : J. TRUFFERT, _Le Massif des Mbré_, in _Rev. gén. des sc._, 30 janvier 1903, p. 82.]