CHAPITRE XI
LE LAC IRO
I. Généralités. — II. En route pour le lac. — III. Pays des Goulfés ou Koulfés. — IV. Autour du lac. — V. Chez les Saras de l’E. et retour chez les Koulfés.
* * * * *
I. — GÉNÉRALITÉS
Dans la zone des grandes plaines du Chari central comprises entre la 9e et la 11e parallèle, la sécheresse sévit pendant des mois ; on ne trouve plus d’eau à partir de février jusqu’en juin que dans le Boungoul ou Aouk et le Bangoran.
Le lit du Bahr Salamat est presque partout à sec et conserve de l’eau en permanence seulement en certains endroits parfois assez profonds pour que les hippopotames y demeurent toute l’année.
Des flaques d’eau plus ou moins analogues, et plus ou moins étendues existent aussi çà et là en dehors des lits fluviaux. Ce sont des dépressions naturelles, sortes de cuvettes largement évasées sans bord et sans lit précis. Les Djellabah et les Baguirmiens les nomment _rahat_ (_rouhout_, au pluriel) quand elles sont de dimensions modestes, et _Bahr_, appellation appliquée aussi aux grands cours d’eau, quand elles contiennent toute l’année une réserve d’eau importante.
Ces _Bahr_ et ces _Rouhout_ sont connus de tous les trafiquants du Baguirmi, du Ouadaï et du Kouti. Pendant plusieurs mois les caravanes doivent s’astreindre à passer à proximité de ces points d’eau où des villages sédentaires sont souvent établis, les peuples pasteurs errants conduisent là leurs troupeaux, lorsque la sécheresse a fait disparaître toute trace de végétation dans les plaines et tari les mares et les ruisseaux des plateaux. Les abords des _Bahr_ et des _Rouhout_ sont encore verdoyants en pleine saison sèche. Au fur et à mesure que la dent des herbivores tond l’herbe, elle repousse. Elles sont fréquentées non seulement par les animaux domestiques, mais encore par un grand nombre de bêtes sauvages. Plusieurs espèces d’antilopes y foisonnent. Le bord de ces cuvettes a un peu l’aspect de nos prairies normandes vues en août et septembre, lorsqu’après la récolte des foins le _regain_ a poussé et couvre les prés, un peu humides, d’un court tapis vert-jaunâtre sans fleurs et sans graminées fructifiées. Le nombre de ces dépressions existant au S. du Baguirmi, du Ouadaï et du Dar Four est très grand.
Situées le plus souvent dans de grandes plaines au sol argileux imperméable, presque sans pente, elles recueillent, à la saison des pluies, l’eau tombée dans tous les environs, aucune rivière avec des berges nettes ne draine ces pays. Après chaque pluie, l’eau les recouvre et les transforme en vastes marais ; entre chaque touffe d’herbe, le sol est fangeux et cède sous les pieds. En quelques jours cependant les plaines s’assèchent, soit que l’eau s’écoule suivant les lignes de plus grande pente mais sans cheminer dans un lit vers la dépression principale, soit qu’elle s’évapore de ces multiples petites mares où elle forme des flaques dormantes, ou bien elle se perd en terre. Dans les endroits où la terre est un peu sablonneuse, il s’est creusé un grand nombre de petits entonnoirs larges de quelques décimètres et profonds d’un pied à peine. Mais le sol est souvent miné en dessous et manque de solidité. Rien n’est plus laborieux que d’avancer à cheval sur ces plaines après la pluie. Dans les endroits où la terre est franchement argileuse et couverte d’une mince nappe d’eau, le cheval glisse constamment et risque en tombant de déposer le cavalier dans le bourbier. S’il avance au contraire sur un sol perméable, il s’affaisse presque à chaque pas et risque de s’enliser dans les innombrables fondrières où l’eau s’est engouffrée. Il n’est du reste pas possible de voir le terrain sur lequel on avance, puisque des herbes drues croissent partout en cette saison, qu’il y ait de l’eau ou qu’il n’y en ait pas. C’est encore dans les dépressions où l’eau demeure plusieurs semaines consécutives qu’il est le plus facile d’avancer. L’eau vient souvent jusqu’au poitrail du cheval, mais on marche avec beaucoup plus de sûreté, car le fond est solide. Aux graminées émergeant de l’eau, ont fait place de petites plantes aquatiques flottantes dans lesquelles les pieds de la monture ne risquent pas de s’embarrasser. Il faut cependant avancer avec prudence, car ces marais peuvent conduire à quelque rahat profond de plusieurs mètres.
NACHTIGAL a narré les difficultés et le danger de la marche en hivernage dans ces plaines avoisinant le Bahr Salamat (nommé Bahr Korté au S. du Ouadaï) : « Ce ne sont que flaques d’eau et bouillie sans fond... on patauge dans la boue jusqu’aux genoux... les bêtes enfoncent dans le bourbier jusqu’au ventre »[181].
On suit la piste des hippopotames, croyant suivre celle des hommes et on ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand bourbier caché par l’eau. Cependant, à la saison sèche, le sol est dur et très praticable, surtout dans les endroits qui n’ont pas été piétinés par les éléphants ou les hippopotames. Les pieds de ces animaux en enfonçant dans la boue y ont laissé des empreintes profondes qui entravent la marche même dans la saison où la terre est devenue ferme.
C’est dans une contrée semblable à ce pays Mangara dont les mares avaient mis un terme à la tentative d’exploration de NACHTIGAL vers le Kouti que COURTET et moi dûmes cheminer en pleine saison des pluies pour atteindre le fameux lac Iro qui n’était alors connu que par les vagues renseignements recueillis par l’illustre explorateur du Ouadaï. Où NACHTIGAL n’avait pu pénétrer, nous nous obstinâmes à aller.
II. — EN ROUTE POUR LE LAC
_19 juin._ — Partis fort tard du poste de Fort-Archambault nous passons immédiatement l’Abiod dans une pirogue. Le fleuve est actuellement large de 100 mètres environ et profond de 80 centimètres, la rive gauche escarpée domine le niveau de l’eau de 10 mètres, sur la rive droite au contraire de grands bancs de sables coupés de chenaux s’étendent à perte de vue. L’eau commence à couler dans quelques-uns de ces chenaux et j’observe par places de véritables amas d’_Azolla pinnata_ aux corolles rouges en ce moment et charriées par le fleuve.
Un village Horo est installé à proximité de l’Abiod et de ces chenaux, les habitants raccommodent des filets ou se livrent activement à la fabrication d’autres engins de pêche. Les Horos en effet ne cultivent pas ; mais vivent presque exclusivement de la pêche.
Les Horo, les Tounia et les Kaba, dit le Dr DECORSE[182], ont quelques engins de pêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent en outre de la sagaie ordinaire une espèce de foène appelée « onoufo », faite de trois branches de fer, fixées en triangle au bout d’une perche très longue et très légère ; chaque pointe est munie d’une encoche en hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des résultats remarquables. L’indigène jette son arme de la main droite et rattrape de la main gauche l’extrémité de la hampe, sans jamais laisser s’échapper l’instrument, s’il y a beaucoup de fond.
Quand les marais s’assèchent ou que les bras de la rivière s’isolent, les indigènes s’en vont par bandes de cinquante ou plus, battre les flaques d’eau laissées sans communication avec le fleuve, dans lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde entre dans l’eau et barbote. Les uns sont armés du panier conique à deux ouvertures, d’autres ont des épuisettes à manche, les hommes manient des troublettes dont la monture en arc de cercle est sous-tendue par une cordelle : ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l’eau avec leurs pieds ; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir si un poisson ne s’est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire. Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début, la chose accessoire : ce qu’il faut, c’est remuer la vase. Chacun s’y applique à plaisir. Aussi bientôt l’eau n’est-elle plus qu’une dilution de boue dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface et se laisse capturer facilement.
Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum. Un tégahoum n’est, en somme, qu’une nasse immense, barrant presque tout un cours d’eau, se compose de petites chambres circulaires, limitées par des claies, accolées deux par deux en ne laissant entre elles qu’un étroit couloir ; leur convexité regarde en amont du courant. En aval, elles ont une porte dont les deux battants tenus ouverts vont presque jusqu’à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie entoure les deux logettes complètement, sauf au niveau du couloir qui les sépare ; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant, et sa convexité vers l’aval ; de ce côté, elle ménage entre elle et les logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s’introduit dans ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d’eau à barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres qu’on réunit par une claie transversale.
Les riverains utilisent encore une espèce de tramail qu’ils traînent sans que le bas du filet touche le fond. En somme tous ces engins sont multiples et très bien appropriés à la nature des cours d’eau. Il faut bien remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n’est ni un sport ni un plaisir ; c’est au contraire un moyen d’existence quelquefois le principal. Aussi dédaigne-t-on toute prise qui n’est pas d’importance. C’est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont confectionnés avec des matériaux très forts. Malgré tout, on trouve de gros poissons assez forts pour les détériorer, sans compter parfois les crocodiles qui se font prendre.
Nous avons marché pendant près de 6 kilomètres dans une grande plaine boisée où dominent comme essences le _Trichilia_ et les _Terminalia_. Le sol est argilo-sablonneux souvent coupé de ravins déboisés à fond sablonneux. Dans les dépressions les plus profondes quelques petites mares commencent à se constituer, ailleurs le sol est fendillé ou encore il est miné en dessous et présente de nombreux entonnoirs où s’engouffre l’eau des pluies. Il est certain que nous nous trouvons sur un sol alluvionnaire encore mal fixé, à sol fortement perméable par places, mal tassé et susceptible d’emmagasiner de grandes quantités d’eau pouvant creuser de petits canaux souterrains et déterminant par places des affaissements du sol.
Les arbres ont à cette époque leur plus belle parure, la végétation qui a commencé dès mars a donné des pousses couvertes de feuilles en plein développement. Les graminées commencent à reverdir. Les fleurs souvent éclatantes des monocotylédones bulbeuses, _Kaempferia_, _Amorphophallus_, _Lissochilus_, _Hæmanthus_, _Crinum_, _Chlorophytum_, _Anthericum_, émaillent la plaine. Mais le long de l’Abiod et du Boungoul domine surtout l’_Acrospira_ dont les beaux épis de fleurs d’un blanc nivéal couvrent parfois de grands espaces là où le sol devient plus humide, et est formé par une argile blanchâtre.
Le Boungoul (ou Ba Keïta), contrairement à ce qu’on pouvait attendre sous cette latitude, est environné d’une _fausse galerie_ épaisse, large de près de 500 mètres sur la rive gauche. Quelques essences d’arbres seulement aux troncs tortueux constituent le fond de la végétation.
La Ba Keïta où nous la passons, a un lit large de près de 500 mètres, mais le lit actuel réel où coule l’eau mesure 15 à 20 mètres. La profondeur est de 70 centimètres. Les berges ont à peine, en ce moment, 2 mètres de surélévation.
C’est en le côtoyant pendant plus d’une heure que nous sommes parvenus à Solo. Le fleuve a un cours incertain et décrit des méandres très variés comme l’Abiod dans une grande plaine basse que ses eaux — ce n’est pas douteux — ont entièrement recouvert. D’ailleurs de nombreux bras herbeux, ordinairement ensablés à leur entrée, mais libres du côté aval, forment des séries de mares latérales le long de la rivière et emmagasinent certainement de grandes quantités d’eau au moment des crues.
Beaucoup de ces mares sont remplies de Bourgou, de nénuphars, de _Jussiæa_, de _Ceratophyllum_. La nappe est en certains endroits recouverte d’un plankton d’un rouge sang.
Solo doit son nom au chef de village actuel. C’est un village prospère dont les cases sont disséminées sur un cercle de 2 à 3 kilo mètres de diamètre, et dont les cultures s’étendent bien au-delà de cette zone. Actuellement les ensemencements sont achevés et le _Sorgho_ en certains endroits a 0m,80 de haut. Mélangé au _Sorgho_, se trouvent des courgettes à huile, des niébés (haricots), des arachides, des _Voandzeia_.
[Illustration : FIG. 56. — Saras apportant du mil au poste de Fort- Archambault.]
Toutes ces plantes ont déjà acquis un magnifique développement et le village a pris un aspect riant qui s’harmonise bien avec sa prospérité. Il n’y a pas de pauvre chez les Kabas. La récolte du premier mil se fera dans deux mois et cependant on a encore assez de grain pour faire de la bière. Les habitants nous font un excellent accueil et le chef nous comble de cadeaux. Nous nous acquittons par des perles, divers bibelots et surtout la viande de deux antilopes tuées par Omar. Cette aubaine remplit de joie les Kabas. Un concert nous est bientôt donné, le balafon du pays donne des accents fort harmonieux malheureusement souvent masqués par les tamtams. En même temps des danses d’un pas léger à mouvements fort élégants s’organisent. C’est la première fois que j’entends chez les noirs une semblable musique et que je vois une danse qui n’a rien de grotesque.
Le Ba Keïta coule à 100 mètres de notre campement, sa berge de droite est escarpée de 4 mètres et entaillée çà et là de coupures, sortes de couloirs s’ouvrant brusquement et permettant à l’eau des tornades tombée sur le plateau de se déverser immédiatement dans la rivière.
Au départ j’ai constaté que toutes les grandes termitières qui avoisinent le village sont utilisées pour la culture. Elles sont constituées par un sol argilo-sablonneux blanchâtre et ont parfois plus de 15 mètres de diamètre et 6 à 8 mètres de haut.
_20 juin._ — Mara Kouio, village de Kabas. Marche de 15 à 18 kilomètres sensiblement dans la direction du N. depuis Solo. Nous avons traversé presque constamment une brousse peu épaisse où dominent les _Trichilia_, les _Terminalia_, et le _Combretum glutinosum_. Très peu de _Parkia_ et seulement quelques pieds très rares de Karité. Aucun palmier. Cette brousse est fréquemment coupée par de grands espaces nus (Firki) au sol argileux fendillé impropre à la culture ou par de grandes prairies dépourvues d’arbres, transformées en marais à la saison des pluies, si l’on en juge par l’abondance des coquilles d’ampullaires qui recouvrent le sol.
La plus vaste de ces prairies est située au S. du village de Mara Kouio, on l’appelle _Oulagui_. Ce Firki présente du côté de Solo des bas-fonds dans lesquels on observe encore des barrages de pêche. Au dire du rabiste Mahmadou, l’eau atteindrait à la fin de l’hivernage 1m,20 de haut dans les plus grands fonds et à l’approche du village de Mara Kouio il y aurait seulement 0m,70. D’après les indigènes ce Firki aurait son origine du côté de Mara Bei et se dirigerait vers l’E. se rendant au Chari en passant par Bô[183]. Ce renseignement est toutefois donné d’une façon très dubitative, les indigènes faisant remarquer qu’ils ne l’ont jamais suivi, ce qu’ils savent, c’est qu’il vient de Mara Bei et qu’il va à Bô.
On me donne le nom d’autres Firkis voisins : Manga, Kéniéré, Danga, Méré, Kagna, Katja, etc.
Le Firki Oulagui a environ 2 kilomètres de large, c’est une grande plaine herbeuse remplie de _Panicum_ et d’_Andropogon_, les chenaux à Bourgou font défaut, en revanche on trouve de nombreuses mares contenant déjà un peu d’eau et bordées de cypéracées. Sur le sol argileux bordant ces mares, on trouve presque toujours le _Crinum pauciflorum_ dont les grandes fleurs blanches veinées de pourpre sont actuellement épanouies ; ailleurs se mêle aux graminées un _Polygala_ à racèmes élevés de plus d’un mètre et à grandes fleurs bleues ou roses. Quelques antilopes pâturent tranquillement dans cette prairie.
Le Firki est dominé vers le N. par un plateau élevé de 30 à 60 mètres au plus au-dessus de la plaine, il vient mourir en pente insensible au bord de la dépression et c’est sur cette pente qu’est établi le village habité par des Kabas Maras et je retrouve chez eux, comme à Solo, de belles plantations.
Ici la culture est plus avancée. Le _sorgho_ atteint déjà 1 mètre de hauteur en moyenne. J’ai même vu exceptionnellement quelques épis sur le point de sortir. Au contraire le _Penicellaria_ est encore au ras du sol, cette céréale talle énormément avant de monter et une seule touffe peut présenter, dans des conditions favorables, une vingtaine de chaumes.
Les femmes ont fait l’ensemencement de leurs jardins situés aux alentours des cases ; sur les tapades grimpent déjà des _Lagenaria_, des _Dioscorea alata_ hauts de plus de 2 mètres. Auprès de beaucoup de cases quelques pieds de Ricin, de Pourghère et de Cotonnier (espèce du Sénégal).
Dans les coins favorables on a ensemencé du Tabac qui commence à lever, du Gombo, de l’oseille de Guinée. Les arachides et les Voandzeia sont en fleurs, le _Gynandropsis pentaphylla_ vient sans culture, de même que l’_Amarantus caudatus_ (la forme vulgaire), et ces plantes sont recueillies par les femmes pour préparer la sauce avec laquelle on mange le mil.
Le village est ombragé par de magnifiques Ficus et surtout par le _Ficus rokko_ nommé goulla par les Kabas. Les gros troncs entourés de racines adventives ont parfois 1 mètre de diamètre et l’écorce n’en a jamais été enlevée. Des paquets de racines pendent souvent en longs écheveaux bruns des branches horizontales. C’est un arbre fort remarquable que je n’ai encore jamais trouvé en Afrique à l’état sauvage.
Fort curieux, il n’y a de ce côté aucun palmier (ni _Hyphæne_ ni _Borassus_), pas de Fromagers, pas d’_Acacia albida_, les Karités sont rares ainsi que les _Daniella_ et le Tamarinier. Point de chevaux non plus, et où la culture au mil est faite avec grand soin, l’élevage est au contraire à peine pratiqué. Seulement quelques cabris et des volailles. J’ai eu quelques renseignements intéressants par Mahmadou et le chef du village.
Les gens de Senoussi ne sont jamais venus razzier dans le pays. Au contraire ils sont venus récemment chez les Goulfés et ont emmené beaucoup de captifs. L’administration française n’est point intervenue pour les protéger. Le chef des Goulfés Tanako était allé librement faire sa soumission à Fort-Archambault et avait fourni du mil comme impôt. Il est mort depuis quelques mois et a été remplacé par un frère presque aveugle.
J’apprends aussi que les femmes de la région située au N. du Boungoul ou Ba Keïta qui portent dans les lèvres de grands disques de bois appartiennent à une tribu nommée Saras Dinguès par les arabes.
_Pays des Kabas Simmés (Mara Kouio-Simmé-Kinda), 20, 21 et 22 juin 1903._ — Il est à peine 4 heures du matin quand le chef de village fait retentir sa trompe. C’est aussitôt un concert assourdissant : de chaque groupe de cases partent de nouveaux coups de trompe et des appels retentissants qui se répètent jusqu’aux points les plus extrêmes du village. Les chiens mêlent leurs voix à ce concert diabolique et leurs hurlements durent sans discontinuer jusqu’au matin. Les porteurs arrivent peu à peu avec leurs armes. Ils sont bientôt en nombre double de ce qu’il nous faut. Ils prennent leurs charges de bonne humeur. Les caisses les moins volumineuses sont naturellement prises les premières, bien que ce soient souvent les plus lourdes. Les moins pressés à se munir d’un colis finissent par n’avoir rien à porter. Ils nous accompagneront néanmoins avec leurs armes et celles de leurs camarades. De Mara Kouio à Simmé nous traversons le grand plateau que nous avions vu de la plaine. Le sol est un sable très rouge propre à la culture. Aussi toute la contrée aujourd’hui abandonnée paraît avoir été autrefois cultivée ; il est parsemé de fragments de poteries. L’_Andropogon hirtum_ spécial aux jachères abonde. Dans la brousse encore naine on voit çà et là de nombreux et gros troncs d’arbres brûlés qui furent autrefois détruits pour aérer les cultures.
Au premier groupe de case Simmés que nous atteignons les hommes s’enfuient en armes avec leurs boucliers en observant nos allures.
Postés à quelques centaines de mètres, ils constatent bientôt que nos intentions sont toutes pacifiques et ne tardent pas à venir au devant de nous. Les « Lafia, lafia, lafia », les battements de mains, les claquements de langue annoncent que nous sommes les bienvenus.
[Illustration : FIG. 57. — Une tombe chez les Saras, à Simmé.]
Les cultures du village sont installées dans un terrain défriché depuis peu de temps, les troncs d’arbres secs et à demi carbonisés sont encore en place et presque partout je constate qu’on ensemence le mil pour la première fois.
Le terrain semble d’ailleurs convenir médiocrement. Il est en contrebas de quelques mètres au-dessous du plateau et le sable rouge est remplacé par une terre argilo-sablonneuse blanchâtre, utilisée par les termites pour faire de gigantesques tumulus. Au pied de ces monticules l’argile est plus compacte, aussi on y pratique des trous pour y recueillir l’eau au moment des pluies. Un puits creusé récemment dans une légère dépression atteint une quinzaine de mètres et l’eau manque actuellement. On a retiré du fond un sable blanchâtre mêlé d’argile et renfermant de nombreux fragments quartzeux. La roche compacte doit être très proche. Quoi qu’il en soit le niveau d’eau n’est pas encore atteint, et les habitants sont obligés d’aller chercher le précieux liquide à une grande distance ; ils le conservent ensuite dans d’immenses vases, de 1 mètre de haut, atteignant jusqu’à 150 litres de capacité.
[Illustration : FIG. 58. — Les soundous, ornements des lèvres des femmes Saras.
1, 3 et 4. — Soundous de la lèvre supérieure.
2 et 5. — Soundous de la lèvre inférieure.]
Le village de Simmé produit l’impression d’un campement provisoire, mal situé, mal entretenu (le mil est à peine ensemencé) et il semble que les Kabas se soient installés là (depuis 2 ou 3 ans) pour se soustraire aux incursions de l’Alifat de Korbol, mais qu’ils n’ont nullement l’intention d’y rester. Korbol est venu jusqu’à cet endroit les attaquer il y a 2 ans et près de ma tente on nous montre les tombes d’un homme et d’une femme qui furent tués à cette époque. Le chef des Simmés est Nagué, un robuste vieillard d’une soixantaine d’années, aux cheveux grisonnants. L’aménité de sa réception ne dément point l’opinion qu’a pu donner son air accueillant. Bientôt le pavillon tricolore que lui a remis l’administration de Fort-Archambault est hissé au haut du mât en l’honneur de notre arrivée, et tous les notables apportant, les uns des volailles, les autres du mil, forment un large cercle autour de nous. Les palabres commencent, il est malheureusement difficile d’obtenir des renseignements géographiques, les Kabas connaissant à peine les alentours de leurs villages à quelques kilomètres de distance. Nous nous réjouissons de la bonne humeur de ces gens que la moindre facétie met en gaîté. Pendant qu’ils nous entourent ils passent le plus clair de leur temps à se faire des farces. On amène au camp comme curiosité une femme Dingué ou Djingué, ancienne captive de Rabah dont la lèvre supérieure est ornée d’un immense _Soundou_ large de 13cm,5. Elle serait assez jolie sans cette étrange déformation qui la rend hideuse. Je lui remets une petite glace circulaire, en lui disant que sa beauté deviendra incomparable si elle remplace le disque de bois qu’elle porte au-dessus de sa bouche par cette petite glace. Un bruyant éclat de rire accueille cette plaisanterie qui n’est point trouvée de mauvais goût puisque la vénus Djingué s’en retourne enchantée du miroir. Le Dr DECORSE[184] donne au sujet du Soundou les détails suivants :
[Illustration : FIG. 59. — Femme Sara avec ses soundous.]
J’ai demandé qu’on m’amène celles qui sont ici. C’est invraisemblable ! Ces ornements s’appellent « soundou ». Pour s’en faire une idée, il faut se représenter une femme adulte portant, enchassés dans la lèvre inférieure un disque de bois large comme une assiette à dessert, et dans la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café. Normalement, le poids entraîne ces appendices, il les fait pendre sur le devant du menton et du cou. Aussi la femme penche-t-elle un peu la tête pour s’éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos, elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n’ai pas pu savoir d’une façon positive si ces malheureuses s’en débarrassent pour dormir. En tout cas, je les ai vues boire et manger sans les ôter. Pour s’introduire les aliments dans la bouche, elles sont obligées de soulever le soundou supérieur, et la mastication s’accompagne d’un bruit très drôle de castagnettes. Pour boire, c’est plus simple : la femme relève son soundou inférieur jusqu’à l’amener à une obliquité suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe, qu’elles s’introduisent sur le côté à la place des commissures, car celles-ci n’existent plus guère qu’à l’état de souvenirs. Le poids des disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une forme pyramidale par suite de l’aplatissement des joues et des arcades mâchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugal est un fossé profond. La voix prend une résonnance spéciale, on dirait une voix de ventriloque ! plus de labiales, plus d’explosives, la parole n’est plus qu’un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C’est la perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre à cause de l’écoulement constant de la salive qui ne trouve plus d’obstacle et découle du soundou. Si la femme enlève ses appendices, elle devient hideuse. A la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est épidermisée. La bouche n’est plus qu’un trou entre les maxillaires étendus par l’usure, aplatis par la pression, et n’offrant presque plus traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.
Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes l’abandonneraient. Mais, dans le principe, me dit-on, un homme se respectant n’aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans soundou. Impossible de savoir pourquoi.
A Mantagoadé, les Kabas me disent que les Roûna et les Arabes, lorsqu’ils viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les lèvres les femmes qu’ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis si elles sont jeunes ils pratiquent un avivement des parties charnues pour que la marchandise ne soit pas invendable. C’est possible, en somme, car cette grande plasticité des lèvres est probablement la cause de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir l’orifice, qui s’agrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à porter des soundous de plus en plus grands, pour qu’ils puissent se maintenir en place. C’est un véritable cercle vicieux. De la pièce de cent sous, on passe à la soucoupe puis à l’assiette et les Dendjé en arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour ou l’autre un terme à de pareilles excentricités. Avec des perles rouges, j’achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces dames ne se servent plus ; ils sont en bois de ficus très léger. La vue des perles excite des convoitises et, si j’en avais les moyens, je trouverais toutes sortes de choses à échanger.
Les soundous de grande taille se portent aussi chez les Saras Ngaké et les Saras Mbanga.
Depuis deux jours le temps était à l’orage. Au départ il y avait une rosée abondante qui ne disparut qu’à 10 heures du matin et en quittant Mara Kouio, le lendemain le ciel resta complètement couvert jusqu’à 9 heures, mais il n’y eut point de rosée. Toute la journée il a fait un temps extrêmement lourd. Au coucher du soleil les éclairs ont fait leur apparition. Vers 9 heures du soir, une tornade a éclaté brusquement, et pendant plus d’une heure l’eau s’est déversée à torrents, accompagnée de vent et d’éclairs, mais point de tonnerre. Pendant que la pluie et le vent déferlaient, j’avais grand peine à maintenir ma tente. Après minuit le ciel a repris son calme habituel, mais au matin une humidité pénétrante envahit l’atmosphère. Nous marchons dans une direction générale N.-E. ; Nagué nous accompagne et a promis de venir jusqu’à Moufa. Le pays que nous traversons est toujours un terrain bas, à végétation fournie, mais peu élevée (_Acridocarpus_, _Detarium_ et surtout les _Afzelia_ qui dominent, quelques _Daniella_, Karités rares). En beaucoup d’endroits très éloignés des villages on a pratiqué cette année des défrichements de plusieurs centaines d’hectares. La culture s’étend dans la contrée, mais il est possible que ce soient des familles chassées de leur pays natal par les incursions d’Adem et de Korbol qui sont venues se fixer chez Nagué, chef réellement considéré dans toute la région. J’ai constaté que dans tous les champs récemment défrichés on ensemence l’arachide et surtout le niébé (haricot). Des champs entiers sont pleins de cette légumineuse dont les cotylédons commencent à sortir de terre. A 8 kilomètres environ de marche du village de Nagué, nous arrivons à celui du petit chef Kaba, Tolo-Kaba[185].
Quatre kilomètres plus loin nous atteignons le pays des Kindas et passons d’abord par la demeure du chef Shongo, puis nous installons notre campement chez Tolo, au village même de Kinda. Le chef nous souhaite la bienvenue comme d’ordinaire. Le bruit s’est répandu que nous avions donné hier des perles en échange de volailles, d’œufs et de mil, aussi un véritable marché s’installe bientôt dans le camp. Après avoir baissé le prix des poulets à deux cuillères de perles mélangées nous sommes obligés de cesser tout achat, car si nous acceptions toutes les offres nous aurions bientôt une véritable basse-cour avec nous.
Les perles de toute nature sont extrêmement prisées dans le pays Kaba et Kinda. Les femmes n’en portent point ou presque point. Quelques hommes en ont plusieurs de diverses tailles et diverses couleurs provenant du Ouadaï et du Baguirmi. La petite perle rouge est très recherchée et n’a pour ainsi dire point encore été introduite dans le pays à l’O. du lac Iro.
A peine avions-nous terminé le palabre avec Tolo que nous avons eu la visite d’un petit chef nommé Gouna, installé depuis peu à côté de Nagué. Il raconte qu’il était chef d’un village nommé Douki (ou Dougui), installé au pied d’une roche à un jour de Kendégué. Il s’est brouillé avec le chef de ce village parce que ce dernier possède deux pointes d’ivoire qu’il destine à Korbol. Gouna lui a conseillé de les donner plutôt au commandant de Fort-Archambault, mais le chef de Kendégué s’est fâché et a menacé Gouna d’une dénonciation à Korbol ; par crainte, Gouna s’est enfui. Ce sont de ces petites querelles, dénonciations, vengeances, de village à village que les administrateurs futurs auront à régler. D’un village à l’autre, les habitants se défient les uns des autres et se connaissent à peine. C’est ce qui a laissé croire aux premiers Européens qu’il y avait une multitude de peuplades distinctes, alors que ce sont partout les mêmes hommes parlant la même langue, ou des dialectes à peine différents. Les Kindas se disent distincts des Kabas Simmés, par exemple, alors qu’ils parlent la même langue et ont les mêmes habitudes et les mêmes habitations.
Les _Kabas Simmés et les Kindas._ — Les observations que j’ai pu faire jusqu’à ce jour chez les Niellims, les Ndamms, les Toummoks, les Goulleï, les Saras de l’O., les Tounias, les Kabas des bords du Chari entre le Bangoran et le Bahr el Azreg, les Kabas Solos, Kabas Maras, K. Simmés, Kindas m’ont persuadé que ces groupes ne forment qu’un seul peuple divisé à l’infini, chaque village constituant presque toujours un groupement complet sans rapport avec les villages voisins, ayant parfois ses habitudes spéciales et son dialecte, mais avant aussi un grand nombre de caractères communs : Villages construits de la même manière, agriculture partout très avancée, mêmes armes (surtout le bouclier et le couteau de jet) (courbache), même langue (dans ses grandes lignes), dérivée du bagrimma, même numération, même costume (le tablier de peau chez les hommes), tatouages disposés de la même façon (avec cependant des variantes), mêmes ustensiles et mêmes ornements (anneaux, bagues, billettes de bois dans les oreilles des femmes) et vraisemblablement mêmes caractères anthropologiques.
On peut déjà mettre en relief la haute stature, la robustesse du corps, les membres bien proportionnés, le nez large, les lèvres épaisses, le teint noir légèrement cuivré. Ce n’est pas la première fois qu’on voit en Afrique un seul peuple disloqué en une infinité de tribus qui semblent au premier abord n’avoir aucune connexion entre elles. Qu’il suffise de citer toutes les divisions de la grande famille Mandé au Soudan, les Diolas et tous leurs parents dans la Casamance, les Bandas en Afrique centrale, etc.
[Illustration : FIG. 60. — Danse de guerre chez les Kindas.]
Je crois que toutes ces sous-tribus tirent leurs noms de diverses origines, parfois le nom a été donné à l’insu souvent de la tribu auquel il est dévolu par les Arabes ou les Baguirmiens. Ce serait par exemple l’origine de l’appellation Saras. Remarquons à ce propos que les Saras de l’O. et les Saras de l’E. s’ignorent complètement les uns les autres. Fréquemment le nom a pu venir d’un chef important qui aura réussi à grouper autour de lui d’importantes agglomérations. Qu’il suffise de citer au Soudan les _Malinkés_, hommes de Mali[186].
Les Smous ou Smoussous sont les sujets et surtout les guerriers de Senoussi. Ils sont connus sous ce nom, non seulement dans leur pays, mais dans toutes les contrées situées en dehors des états du Sultan. Les Rabi étaient les guerriers de Rabah, etc. Il est donc probable que Simmé, Mara, etc., sont aussi des noms de chefs. Les Kabas Solos tirent leur nom d’un chef actuellement vivant.
Ce qui suit se rapporte plus particulièrement à ce que j’ai vu chez les Kabas Simmés et les Kindas.
Chaque village est formé de groupes de cases nommés Soukalas, disséminés dans les cultures souvent sur une aire très étendue, certains peuvent avoir quelques kilomètres de long tout en ayant un nombre restreint d’habitants. Chaque Soukala est composée de plusieurs familles. La demeure d’une famille est entourée d’une tapade haute de 2 à 3 mètres formée par des paillons tressés appliqués sur des poteaux. Dans cette enceinte se trouvent la maison d’habitation, les cases accessoires, les réserves de bois, les fétiches, les mortiers, les récipients à eau, et les quelques autres objets nécessaires à la vie des noirs. Devant l’habitation on voit souvent une grande fourche en bois dur plantée en terre sur laquelle on place les armes et on appuie les sagaies ou lances en rentrant.
_23 juin. De Kinda à Balbidjia (Balbédja)._ — La distance entre les deux agglomérations est de 12 kilomètres environ dans la direction N.-E. Sur ce parcours les deux tiers au moins s’effectuent dans une vaste plaine nue, constituant l’un des plus beaux Firkis rencontrés jusqu’à ce jour. Un gazon épais, haut de 30 centimètres environ, recouvre toute la plaine. On dirait vraiment une de ces prairies naturelles qui, en France, environnent les abords des cours d’eau et en général les pays bas. Nos prairies de France seraient des Firkis modifiés par l’homme et dont la végétation de zone tempérée forme un tapis à peine distinct comme aspect de celui qui recouvre les Firkis de l’Afrique centrale. En cette saison on rencontre dans les Firkis soudanais la même variété de tons qu’on observe dans les prés d’Europe peu de temps avant la récolte des foins.
Les graminées courtes, à feuilles ténues, constituent l’élément dominant. Une espèce à panicules violets et à épilets très petits est surtout abondante et on la prendrait à distance pour l’_Agrostis vulgaris_. D’autres graminées ressemblent à des _Poa_ ou à des Brizes. Dans les parties plus humides et à demi marécageuses à cette époque de l’année croissent des herbes plus robustes et spécialement des Cypéracées. Enfin çà et là, la prairie présente de grandes places couvertes d’Orchidées, de Liliacées et d’Amaryllidées en fleurs. En certains endroits le sol se relève de 1 ou 2 mètres et ces places n’étant point inondées sont couvertes d’arbustes et d’arbres. La prairie proprement dite est dépourvue de toute végétation ligneuse, sauf sur ses pourtours envahis de hautes termitières boisées, tapissées de _Cadalvena spectabilis_, _Kaempferia æthiopica_ et _Kaempferia rosea_, dont les brillantes fleurs jaunes, violet-lilas et rose-carné s’épanouissent à cette époque.
En un endroit sur le bord du Firki nous franchissons un escarpement boisé, haut de quelques mètres et formé de roche ferrugineuse, puis nous retombons dans la plaine. C’est dans cette plaine à mi-distance de Kinda et de Balbidjia que le Bahr Salamat décrit ses sinuosités. Ses rives ordinairement verticales sont en contre-bas de 3 mètres environ. Le lit proprement dit est large de 15 à 20 mètres, mais en certains endroits il s’élargit jusqu’à avoir 40 à 50 mètres. Il est à sec, ou plutôt il reste de l’eau dans des mares souvent très rapprochées, mais point encore réunies entre elles par le moindre filet d’eau. La profondeur dans les mares est environ de 3 à 5 mètres et dans l’une d’elles, ayant à peine 35 mètres de diamètre, vit un troupeau de quelques hippopotames. Nos tirailleurs font feu sur eux mais en vain. La rapidité avec laquelle ces animaux sortent et rentrent leur groin pour respirer est telle que le temps d’agir sur la détente du fusil, ils ont déjà disparu.
Les berges présentent quelques arbustes entremêlés et surtout des _Mimosa asperata_ et des _Sesbania ægyptiaca_. Dans le lit de la rivière sur les bancs de sables et dans les mares peu profondes croissent de hautes herbes. Sur la rive septentrionale le Firki est coupé de lits secondaires où doit circuler l’eau à la fin de l’hivernage. Le sol, entièrement nu par places, est formé par une argile sèche et fendillée couverte de toutes parts par les pistes d’hippopotames dont l’empreinte des pieds est restée dans la glaise. Certaines mares commencent à se remplir, mais l’eau qu’elles contiennent est venue par ruissellement, et non du cours supérieur de la rivière. Dans les environs paissent tranquillement des troupeaux de plusieurs espèces d’antilopes. Par contre, les traces d’éléphants manquent totalement.
A 2 kilomètres avant d’arriver à la première agglomération Balbidjia[187], le sol se relève très légèrement et présente sans transition de beaux groupes d’arbres rassemblés surtout sur les grandes termitières. On doit noter dans ces bosquets voisins des Firkis la prédominance du Tamarinier, du _Diospyros_, des Capparidées. Je vois aussi apparaître un _Acacia_ voisin de l’_Acacia arabica_ qui se trouve là au point le plus méridional de son aire. Sous ces arbres la terre est couverte d’un frais tapis de graminées nouvelles élevées de 15 centimètres et dont les premières feuilles sont seules épanouies. Notons l’abondance d’un _Andropogon_ très recherché par nos chevaux.
III. — PAYS DES GOULFÉS OU KOULFÉS.
La distance de Balbidjia, à l’agglomération où nous campons le 24 juin chez les Goulfés, est de 15 kilomètres environ. Comme hier nous traversons une succession de plaines basses, de firkis couverts de mares contenant déjà une eau boueuse, de fossés parfois larges de 10 à 15 mètres, remplis de grandes graminées dont le pied baigne déjà dans l’eau. Les bords de ces fossés sont parfois bordés par des arbustes en touffes épaisses constituant de fausses galeries.
Une herbe rare saupoudrée de _Crinum_ et d’_Acrospira_ recouvre en ce moment toutes ces plaines. Parfois cependant le sol est presque nu, formé d’une vase brune, épaisse, asséchée, mais sur laquelle l’eau a séjourné peu de temps avant notre passage. Le pied des chevaux enfonce profondément dans cette vase. Les vieilles coquilles d’ampullaires à demi enterrées abondent à la surface, les coquilles d’Anodonte et d’Unio manquent.
Comme partout les grands tumuli construits par les termites limitent les firkis de tous les côtés. Sur leurs pourtours on trouve toujours une flore très variée. La végétation s’est cependant modifiée et rappelle la zone sahelienne signalée au Soudan. L’_Acacia_ voisin de l’_Acacia arabica_, signalé hier au bord du Bahr Salamat, est devenu commun et il est accompagné de l’_Acacia pennata_, de divers _Capparis_, du _Balanites ægyptiaca_, d’un Zyzyphus, du _Caillea dichrostachys_, d’une nouvelle espèce de _Commiphora_. Comme on le voit les plantes épineuses prennent une grande importance. Nous n’avons pas vu pendant toute la marche un seul pied de _Butyrospermum_ ni de _Parkia_. En revanche les combrétacées (_Combretum glutinosum_, _Terminalia macroptera_, _Anogeissus_ abondent.
[Illustration : FIG. 61. — Sculptures chez les Saras.]
Après avoir franchi un fossé large d’une dizaine de mètres, où l’eau non courante atteint déjà 0m,30 de haut, nous arrivons sur un vaste emplacement déboisé, herbeux, couvert de _Gynandropsis_ en fleurs et diverses autres plantes. Des poteaux disséminés çà et là et des murs circulaires de cases, hauts de 1 mètre, indiquent que nous nous trouvons encore sur l’emplacement d’un ancien village. C’est là en effet qu’a vécu une tribu importante et qu’est mort en défendant son pays le chef Soua qui commandait les Miliboas, les Ngnibas et les Balouas. Le chef qui lui succéda Kaha est mort, lui aussi, en défendant son village. Miliboa, le chef actuel, a groupé sous son commandement tous les survivants.
Miliboa et Nagué me conduisent à l’emplacement où sont enterrés les combattants. De grosses perches fourchues, hautes de 3 à 4 mètres, surmontées parfois d’un vase renversé, marquent la place où reposent les grands chefs. Il y en a ainsi une cinquantaine. Des piquets beaucoup plus modestes et très nombreux indiquent le chiffre des simples guerriers enterrés pêle-mêle sur un terrain de 300 mètres carrés. Le massacre se rapporterait à une razzia venant du Salamat qui remonterait à 5 ans environ. « Des Ouadaïens, me dit Miliboa, vinrent en grand nombre avec des chevaux et des fusils. Ils tuèrent presque tous les hommes de la contrée et emmenèrent tout ce qu’ils purent trouver de femmes et d’enfants. » De mémoire d’homme, des combats se sont livrés chaque année dans cette région. Les assaillants ont été tour à tour les Bouas de Korbol, les Salamats du Ouadaï, les gens de Rabah et souvent les villages voisins eux-mêmes. Cette année ce sont les hommes de Senoussi qui sont venus ravager le Dar Goulfé et le Dar Djengué. Comment le pays pourrait-il être prospère dans ces conditions ? Comment les indigènes pourraient-ils s’y constituer des ressources durables ? On se demande même comment après tant de razzias, tant de massacres, il peut encore rester des habitants. Ces gens acceptent leur sort sans trop de récriminations, souvent même ils l’ont provoqué. Par leur cohésion ils arriveraient à résister aux Arabes, mais les moindres incidents créent des haines profondes, et il n’est pas rare de voir un village servir volontairement l’envahisseur contre un autre village de sa tribu. C’est sur la dénonciation d’un village djingué, affirmant à Adem que les Koulfés de Tanako avaient de l’ivoire, que Allah-Djabou est venu les piller. C’est au bord d’une grande dépression longue de 5 à 6 kilomètres qu’est installée la première agglomération des Goulfés que nous avons vue, le village de Molo. Ce n’est qu’un amas de ruines accumulées par les hommes de Senoussi. Des paillottes brûlées, des cases éventrées, des monceaux d’amphores brisées, tels sont les résultats apparents de la guerre ; 3 ou 4 cases sont encore habitées mais les habitants sont aux champs. Tout le reste (sans doute plusieurs centaines si l’on juge par le nombre des cases abandonnées), est dispersé, tué ou emmené en captivité. Les paniers à pêche prêts à fonctionner sont là, délaissés ; les grandes jarres à eau encore en place à la porte des cases, montrent combien a été rapide et imprévue l’attaque et tout ce qu’elle a eu de barbare de la part de ces Arabes qui ne jurent que par Dieu. Joli Dieu en vérité que celui qui a promis son paradis à Senoussi et à tous ses semblables à condition qu’ils massacrent sans pitié les païens qui ne le révèrent point. Si encore le Baguirmien ou l’Arabe apportait sa religion aux païens qu’il subjugue ou razzie, ainsi que cela s’est fait et que cela se pratique encore dans d’autres contrées musulmanes, cet état fâcheux n’aurait en somme qu’une durée limitée, car la deuxième génération les Kirdis[188] seraient islamisés et élevés au niveau moral du conquérant. L’infidèle deviendrait le serviteur de Dieu et par conséquent ne serait plus l’esclave. Le Barguirmien pas plus que l’Arabe n’a jamais tenté cette conversion car il sait qu’il anéantirait ainsi le bien être de sa vie qui s’appuie sur l’exploitation du faible, du Kirdi, c’est-à-dire du païen.
Avec les ruines du village contraste singulièrement la grande plaine verdoyante que nous avons devant nous. Le Bourgou et les grands _Polygonum_ qui couvrent des centaines d’hectares forment de vastes prairies hautes de plus de 2 mètres, ondulant mollement au gré du vent. Le sénégalais Moussa Tankara les prend pour des champs de maïs et de fonio. Ce ne sont que des herbes sauvages et les habitants ne doivent pas avoir grand chose à se mettre sous la dent. Encore 2 kilomètres de marche et nous arrivons à l’agglomération principale Moula (Goulfé) où résidait le chef Tanako, mort depuis quelques mois et remplacé par son frère presque aveugle.
Tous les villages placés sous l’autorité de Tanako ont été ravagés par Senoussi et il y aurait eu 70 hommes tués, 50 hommes et femmes disparus que l’on suppose captifs ; Senoussi aurait perdu 15 hommes. Il ne restait plus que deux coqs et une poule ayant échappé à la rapacité des bazinguers.
Après avoir demandé des renseignements sur le lac Iro, nous nous décidons à partir le lendemain matin avec le minimum de bagages, et de laisser là un sénégalais pour garder le reste de notre matériel et faire des récoltes d’échantillons botaniques.
_25 juin._ — De 8 heures du matin à midi nous avons marché dans un pays très marécageux. L’eau tombée la nuit dernière pendant un violent orage a détrempé le sol noirâtre et fangeux, vase mêlée d’argile, dans lequel nos chevaux enfoncent parfois jusqu’aux jarrets. Ce sol est en outre crevassé et les effondrements de la couche superficielle sont fréquents. Nous coupons de nombreuses mares.
La flore est peu variée, son caractère septentrional s’accentue, les Acacias et les Ziziphus prédominent. Nous rencontrons pour la première fois l’_Acacia tortilis_ (en fleurs et en graines). L’Hyphæne est assez commun, mais en pieds nains.
Temba, chef de Goulfé réfugié en un point de brousse nommé Djogadia où nous nous arrêtons, habitait sur la route que nous avons suivie, à 8 kilomètres environ de Tanako. Il s’est enfui à l’arrivée des gens de Senoussi et a constitué là un village provisoire. 50 individus assistent au palabre, mais nous ne voyons que 2 femmes et peu d’enfants, tout a été tué ou emmené. Les Smous ont pris chez Temba 84 captifs et tué 13 individus ; ils ont perdu 2 hommes.
Les hommes de Temba se plaignent que les Djingués viennent constamment les razzier. Si des Goulfés s’écartent trop pour aller chercher du bois ou faire leurs champs on les tue, car on ne les fait pas captifs. Les Djingués habitent au S.-S.O. d’ici.
_De Djogadia à Koudoumi (25 juin)._ — Marche de 5 heures E.-S.E., puis au S.-E. à travers un pays en grande partie couvert d’eau sur une profondeur de 0m,05 à 0m,10. Le sol est une vase noire dans laquelle les pieds des porteurs enfoncent, aussi la marche est fort lente. Les _Crinum_ et les _Acrospira_ sont nombreux et en fleurs, quelques graminées peu développées encore tapissent ces terrains inondés.
L’eau provient évidemment des pluies récentes et s’écoule lentement par infiltration. A la surface nul indice de ruissellement. Quand on quitte les terrains inondés on entre dans d’autres plaines également basses au sol dépourvu d’eau à la surface, mais sans consistance et souvent sans végétation. Il se présente sous forme de croûtes superficielles noirâtres séparées par des fissures profondes. On y remarque souvent en outre des trous, sortes d’entonnoirs où l’eau s’engouffre. Les grandes termitières presque toujours boisées sont les seuls points saillants de ces plaines. A proximité des villages les monticules sont défrichés et utilisés pour la culture. Ce sont quelquefois les seuls terrains que l’on puisse ensemencer en sorgho. A deux reprises différentes nous approchons des bords du Bahr Salamat réduit à des chapelets de mares.
Enfin vers 6 heures je suis rejoint par Mahmadou que j’avais envoyé en avant pour annoncer notre passage, qui arrive tout haletant me raconter qu’il a été très mal reçu à Koudoumi. Les habitants ont refusé, disait- il, de prendre son _Moktoub_ et ont dit que si les blancs venaient dans leur village on les tuerait, menacé lui-même d’être enchaîné, il a réussi de s’échapper. Après avoir battu la brousse plusieurs heures pour dépister ses adversaires il a pu rejoindre le chemin par où nous devions passer et s’aperçut alors que les sabots de nos chevaux l’avaient foulé et accéléra son allure pour nous prévenir des menaces qui avaient été faites. Il était grand temps car nous étions à 4 kilomètres environ du village et COURTET était au moins à un kilomètre en avant. La nuit tombait et comme je ne pouvais forcer l’allure de mon cheval qui à chaque instant s’enfonçait dans les fondrières, j’envoie mon petit boy Kiki pour le prévenir. COURTET s’arrête aussitôt, mais il était trop tard car quelques hommes du convoi arrivaient aux approches du village avec Nagué. Ceux-ci effrayés par l’attitude hostile des gens s’enfuirent en abandonnant sur le sentier nos deux tables et nos deux pliants et nous rejoignent passablement affolés. Nous campons donc sur place à 2 kilomètres environ du village.
Pendant la préparation du dîner COURTET envoie son tirailleur sénégalais Omar en reconnaissance, celui-ci revint une heure environ après en disant qu’il avait pu s’approcher grâce aux buissons et s’embusquer à 50 mètres des premières cases. Il raconta ensuite que les gens _tous ils étaient saouls et buvaient Pipi_. La chose s’expliquait et d’après COURTET il était vraisemblable que Mahmadou avait bu avec eux et s’était ensuite querellé, mais comme Mahmadou resta d’un mutisme absolu nous ne fûmes jamais fixés d’une façon certaine à ce sujet.
Le lendemain matin, 26 juin, au petit jour, le camp était levé, COURTET et Omar partent en tête du convoi et en 20 minutes nous atteignons enfin Koudoumi que nous trouvons abandonné. Les cases étaient ouvertes, les provisions étalées, un chien qui déambulait tranquillement n’a même pas aboyé, et le Pipi cuisait dans les grandes marmites ; les habitants n’étaient évidemment pas loin, et conscients de ce qu’ils avaient fait la veille s’étaient éloignés par crainte de représailles.
Ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à empêcher nos deux rabbistes (Mahmadou et son camarade), nos boys et la bande de Koulfés qui nous suivaient et portaient nos bagages, de piller les cases, et il y eut pendant quelques secondes un véritable mouvement d’assaut, mais tout rentra aussitôt dans l’ordre et quand les habitants revinrent une heure environ après, leur plus grand étonnement fut de trouver leur village intact et leurs cases dans lesquelles rien n’avait été dérangé.
Les habitants de Koudoumi se disent Koudias ou Goudias. Ils parlent le même dialecte que les Koulfés. Les villages de cette tribu sont : Gouri ou Gourou, Koudoumi ou Goudoumi (quelquefois prononcé Kidimi), Rô, Dinguéré, Barédiaka ou Barédjaka (quelquefois Bardiaka). Tous ces villages ont été ravagés et presque anéantis par Allah Djabou, principal chef de l’expédition d’Adem[189].
Koudoumi comprenait deux villages, Koudoumi-Singa et Koudoumi-Koro. Après la razzia, ils ont été réunis en un seul qui est évidemment très pauvre. C’est par surprise que Allah Djabou s’est emparé de Koudoumi. Il envoya un courrier au chef Tamoura pour lui annoncer qu’il venait en ami, on lui fit donc bon accueil et on donna des vivres à ses hommes. Il partit ensuite chez les Koulfés qu’il razzia et revint à Koudoumi où l’on donna encore, avec la plus entière confiance, des vivres à ses hommes. Mais toutes ses dispositions étaient prises et quand le moment fut venu, il annonça aux habitants rassemblés comme pour un palabre qu’il allait tout prendre. Aussitôt les bazinguers se précipitent, le chef Tamoura est immédiatement décapité, les hommes qui n’ont pu s’enfuir massacrés, les femmes et les enfants faits captifs. Les deux villages ont eu 22 hommes tués et les bazinguers ont emmené 101 captifs. Les gens de Koudoumi, ainsi surpris, n’ont pu se défendre et Senoussi n’a perdu personne. Après le départ des bazinguers, Tamoura a été remplacé comme chef par son fils Taguira.
_27 juin, Rô (Koudias)-Mali (Malé ou Mélé)._ — Nous quittons le campement à 6 heures du matin, ayant eu des porteurs dès le petit jour sans difficultés. Après une demi-heure de marche, nous arrivons à un village presque anéanti par les Smous : Grands _Ficus_, Cotonniers, hauts tas de cendres, tout annonce un village ancien. C’est en effet le véritable emplacement de Koudoumi-Koro. Quelques minutes plus tard, nous sommes au second groupement Koudoumi-Singa également anéanti. Comme dans le premier les cases sont ombragées par de très beaux _Ficus Rokko_. Après avoir coupé un petit marais nous arrivons à un village de 40 cases totalement anéanti. C’est le village de Rô qui appartenait à des Koudias. Pas une demeure n’a été épargnée par le feu. Ces malheureuses cases au toit consumé, avec les débris d’amphores, les ustensiles de ménage brisés, ont un aspect lugubre dans cette belle plaine que les pluies ont reverdie. Je constate qu’il ne reste pas un ossement humain sur le sol. D’ailleurs depuis que nous sommes entrés dans le pays des razzias on n’en trouve nulle part. Les survivants enterrent ceux des leurs tombés en défendant le village et leur élèvent même des monuments. Les abords du village sont ensemencés en mil par des Koudias des villages voisins. Ce mil a seulement 10 centimètres de haut.
Je puis examiner à loisir, en raison de leur abandon, l’architecture des cases, situées de plain pied avec le sol. Un mur circulaire en terre, haut de 1 mètre, épais de 20 à 30 centimètres, consolidé par des piquets cachés à l’intérieur du mur, limite une aire de 4 mètres de diamètre. Le sol de la case et celui qui avoisine la porte est formé par une terre battue polie à la surface, simulant l’asphalte des boulevards.
Pour obtenir ce macadam on emploie une sorte de latérite tendre rougeâtre, passant à l’argile. On en fabrique un mortier dont on enduit le fond de la case et à mesure qu’il se dessèche on le tasse et on le polit en le frottant avec un petit bloc de granite tenu à la main. Ce bloc prend bientôt lui-même une forme parfaitement régulière si l’on a eu soin de frotter toutes les faces de la pierre. Lorsque COURTET rencontra un de ces frottoirs, je crus un instant que nous nous trouvions en présence d’un objet précieux de l’époque néolithique.
[Illustration : FIG. 62. — Pipes en terre des Saras.]
La porte des cases est très étroite[190] et a la forme d’une grossière ogive. Aucune trace d’ornementation n’existe ni à l’intérieur, ni à l’extérieur des murs. En dedans du mur, face à la porte, se trouve toujours le grenier, sorte de niche de 0m,60 de haut, fermée en dessus, constituée par une paroi intérieure en arc de cercle venant s’appliquer sur un segment de ce mur. Deux petites ouvertures où l’on peut passer la main permettent d’y puiser. Sur le pourtour intérieur existe souvent un cordon de petites élévations portées sur un mur minuscule de 0m,10 à 0m,20 de haut, élévations concaves au sommet, destinées à recevoir les amphores et les calebasses dont le fond peut se maintenir ainsi en équilibre. Un toit conique ou campanuliforme couvre le tout et se termine au sommet par une pointe de 0m,30 à 0m,50 de haut. Comme dans tous les villages depuis Simmé, de gigantesques vases en terre hauts de près d’un mètre et d’une capacité de 150 litres environnent les cases ou plutôt jonchent le sol de leurs débris.
Au nouveau village de Rô situé à une demi-heure du premier nous avons surpris les habitants. Le premier affolement passé les femmes ont regagné leurs demeures quoique mal rassurées. En moins de 20 minutes nous trouvons sans aucune contrainte les porteurs qu’il nous faut pour continuer.
Le village où nous sommes est un simple campement de cultures où sont venus se réfugier les Rô que Adem n’a pas pu capturer. Je vois avec plaisir que ces habitants ont soustrait à la razzia la plus grande partie de leur récolte. Plusieurs greniers du village sont encore pleins de mil et une abondante provision de mil germé sèche dans la cour et doit servir à la fabrication de la bière. Le sorgho est mis à germer dans les cases sous des claies humides. Lorsque la plantule atteint 15 millimètres de long et que les radicelles se sont enchevêtrées de manière à former des masses compactes, on expose ces masses au soleil en les renversant de manière que la tigelle soit en dessous à l’abri de la lumière et continue de s’accroître encore quelque temps. Après le séchage on broie ces masses et on les met dans de l’eau qui est soumise à l’ébullition. La fermentation commence à la fin du premier jour et la bière peut être bue à la fin du deuxième jour.
De Rô à Mali, la distance est de 13 kilomètres environ. Toute la contrée n’est qu’un immense marais (Béda) déjà fortement inondé, à cette époque. Les chevaux avancent difficilement. Les indigènes, qui passent la moitié de leur vie à barboter dans ces marais, n’éprouvent aucune difficulté à maintenir nos caisses en équilibre sur leurs têtes, même quand ils mettent les pieds dans les trous produits par les pas d’éléphants. Une végétation herbeuse composée surtout de _Crinum_ et d’_Andropogon_ couvre les eaux de toutes parts, les bouquets d’arbres croissant sur les termitières accidentent ces marais étranges et en rendent la monotonie moins grande. On marche ainsi pendant 5 minutes dans l’eau puis 2 minutes sur la terre ferme et on recommence à marcher dans l’eau, parfois le cheval s’enlise jusqu’aux genoux et c’est miracle s’il ne tombe pas.
Pendant une certaine partie du chemin nous avons longé un barrage de pêche, sorte de mur en terre, haut de 0m,40 et allant d’une termitière à l’autre, des rigoles ménagées dans ce mur de distance en distance permettent au trop-plein de s’écouler, mais leur niveau n’est pas encore prêt d’être atteint.
Il n’est pas douteux que cet immense marais est la queue du lac Iro. D’ailleurs en arrivant à 1 kilomètre du village de culture de Mali j’aperçois vers l’E. une vaste trouée, sans aucun arbre, se prolongeant jusqu’à la limite de l’horizon. Dans cette trouée, au bout de laquelle est l’Iro, serpente le Bahr Salamat, au lit large de 12 à 18 mètres, aux berges de 3 à 4 mètres de haut et environné de faux lits à sec ou remplis de Bourgou ou de mil sauvage.
Dans le lit proprement dit il y a partout de l’eau sur une largeur de 8 à 10 mètres et une profondeur de 0m,30 avec un très faible courant d’ailleurs entravé par les tiges de Bourgou qui abondent.
Nous nous arrêtons dans un village de cultures à simples cases en paille et dépendant du village de Mali. Les habitants, nullement effrayés, nous invitent à établir notre camp sous un gros _Karité_ qui se trouve à proximité. Les femmes continuent à vaquer à leurs occupations et quelques hommes vont à Mali annoncer notre arrivée. Puis les visites et les palabres commencent. Les hommes sont presque tous vêtus d’un grand manteau fait de bandes de coton indigène que leur apportent les Salamats en échange de leur mil. Beaucoup parlent arabe et leurs rapports avec les musulmans semblent fréquents. En passant à Rô nous avions déjà vu des traces fraîches laissées par des chevaux ou des ânes indiquant la présence d’étrangers, et constaté que plusieurs jeunes gens avaient les traits bien plus fins et la peau beaucoup plus claire que les noirs de la contrée. C’étaient certainement des métis d’arabes. Les hommes n’ont d’autre ornement qu’un petit collier en lanière de cuir tressée autour du cou.
Les femmes portent un petit soundou à la lèvre supérieure et une billette en bois à la lèvre inférieure[191]. Quelques-uns des soundous sont en ivoire d’hippopotame, les autres en bois (parfois très noir d’acacia) ornés ou non de clous en cuivre. Femmes et enfants portent parfois des colliers en perles.
La bière de mil est faite avec le grain pilé non germé comme cela se pratique chez les Bandas.
Les Malis parlent le même dialecte que les Koudias et les Koulfés.
_28 juin, Mali, Goufé ou Koufé, Moufa._ — Départ dès 6 heures, le chef nous accompagne.
Après une heure de marche à travers une brousse bien boisée à sol rougeâtre et sablonneux, parsemé de petits blocs et plaques de roche ferrugineuse, nous arrivons à un groupe de rocs granitiques dont le plus élevé domine la plaine de 20 mètres au plus. Ces rochers sont formés d’entassements de blocs ou de gigantesques monolithes taillés verticalement. Ils sont groupés sur un espace rectangulaire de 200 mètres de long et 500 mètres de large, leur surface est complètement nue et c’est dans les anfractuosités seulement que croissent quelques gros ficus.
Le village de Mali, presque anéanti par une razzia récente de Korbol, est situé à une centaine de mètres de ces rochers. Pour la première fois, depuis Ngara dans la plaine du Bangoran, je constate que le pourtour limitant l’ensemble des cases est formé de perches fichées en terre, très rapprochées les unes des autres et entre lesquelles se pressent quantité de lianes diverses et d’arbustes épineux. On entre par trois ouvertures encadrées de gros pieux si rapprochés que le cheval dessellé a grand peine à passer. C’est un procédé de fortification très primitif, mais il n’en constitue pas moins un moyen de défense contre une agression nocturne ou contre la pénétration d’un fauve. Les ouvertures sont en effet soigneusement entravées chaque soir par des monceaux de pieux et des branchages épineux.
De la plupart des cases il ne reste plus que les murs. Elles sont construites sur le type des Koudias, les abords de la case et l’intérieur sont recouverts d’un macadam poli qui persiste plusieurs années après la destruction de la case.
Le village est ombragé par quelques beaux arbres : Tamariniers, _Ficus_ et surtout le _Ficus Rokko_ très commun. J’observe aussi pour la première fois auprès de quelques cases l’_Acacia arabica_ en fleurs, certainement planté sous cette latitude.
Un peu de mil est cultivé à l’intérieur même du village. Les plants ont 0m,15 de haut et sont l’objet de beaucoup moins de soins que chez les Kabas. Sur de hauts piquets plantés auprès des cases grimpent quelques tiges d’ignames.
En quittant le village, nous restons quelques instants dans un bosquet d’Acacias divers dont les pieds sont assez hauts et assez rapprochés pour donner l’illusion d’une forêt. C’est la limite extrême S. où l’on rencontre des bosquets assez importants de cette légumineuse. Ensuite pendant une heure la marche se poursuit dans une grande prairie non marécageuse, mais cependant entièrement privée d’arbres, les _Andropogon_ qui la composent n’ont en ce moment que 0m,30 de haut. Quelques _Crinum_ y mêlent leurs fleurs. Les Baguirmiens nomment Bala ce genre de plaine. De cet endroit (terre argilo-sablonneuse avec nombreuses concrétions siliceuses blanches) on aperçoit en arrière trois mamelons granitiques nommés Sakoura par les Goulfés.
Ensuite la plaine change d’aspect, devient argileuse, le sol est sillonné de profondes crevasses, de marécages, et nous atteignons ainsi le village de Goufé entièrement détruit par Korbol et dont quelques cases seulement ont été reconstruites. Les habitants ont fondé un nouveau village un peu plus loin, mais ce dernier ne paraît que provisoire. Un peu plus loin nous franchissons le Ba Moufa n’ayant en cet endroit qu’un lit herbeux, large d’une trentaine de mètres, sans berges accentuées et dans lequel il y a un peu d’eau. Nous atteignons ensuite le village de Moufa défendu par une enceinte épineuse et palissadée. Derrière le village le Ba Moufa a une largeur de 30 à 40 mètres avec des berges argileuses de 2 mètres ; son lit est formé d’un chapelet de mares. Le village, qui compte 100 cases, et a été ravagé aussi par Korbol. En 1901, le capitaine PARAIRE, résidant à Fort- Archambault, envoya Nagué, chef de Simmé, planter le pavillon français à Moufa et dès notre arrivée nous eûmes le plaisir de voir flotter les couleurs nationales sur le village.
Les Moufas constituent une peuplade n’ayant que ce seul village. Ils parlent le même dialecte que les Goulfés, les Koudias, les gens de Mali et ceux de Goufé. Leur chef se nomme Ouiya. A la fin de 1902 ou commencement de 1903, Korbol a razzié le village, tué 5 hommes et 2 femmes, et emmené 35 captifs. Nagué qui ne devait nous accompagner que jusque-là nous fit ses adieux pour retourner à Simmé.
_29 juin, de Moufa à Souka._ — Une très violente tornade s’est abattue cette nuit sur la contrée. Pendant plusieurs heures l’eau tombe à torrents, aussi lorsque nous nous mettons en route sommes-nous obligés de traverser d’innombrables flaques d’eau, et de patauger pendant une heure dans la boue, sur un sol sans consistance, marécageux, et parsemé de fondrières. La végétation est rare par places, ailleurs elle est épaisse et de nombreuses antilopes y pâturent tranquillement, sans s’inquiéter de notre passage. Enfin nous apercevons les hautes termitières boisées séparées les unes des autres par des flaques d’eau où baignent leurs pieds. Nulle part il n’y a peut-être autant de plantes réfugiées que sur ces monticules. Les arbres les plus élevés, Tamariniers, _Anogeissus_ et _Diospyros_ ont leurs rameaux tout enchevêtrés par les longues guirlandes de _Cissus quadrangularis_ qui donne un cachet tout à fait étrange au paysage. Cette plante est bien là dans sa station préférée. Deux ou trois autres Ampélidées à tubercules vivent généralement près d’elle et notamment l’_Ampelocissus_ à feuilles sinuées à 3 ou 5 lobes, rappelant la vigne de chez nous, mais fort différente d’elle au point de vue botanique et économique. Insensiblement nous nous élevons de 2 ou 3 mètres pour atteindre un plateau sans eau à végétation très épaisse et sur lequel la roche ferrugineuse affleure par endroits sous forme de grands plateaux dénudés. Les espèces du N. (_Balanites_, _Acacia_, _Caillea_, _Combretum aculeatum_) s’y mêlent aux essences du S. (_Unona monopetala_, _Combretum_, etc.). Ce n’est plus enfin l’aspect des plaines marécageuses que nous venons de traverser.
Un peu plus loin la végétation nous indique que divers endroits ont été cultivés, et nous atteignons bientôt la première agglomération de Souka se composant de 50 cases et défendue par une enceinte épineuse. A trois kilomètres au-delà nous arrivons à la seconde agglomération, beaucoup plus importante, se composant de 110 cases et également défendue par une enceinte épineuse ; le chef se nomme Laka.
Comme nous devons être là chez les Goullas je commence, aussitôt notre installation faite, à demander des renseignements, et on me répond à mon grand étonnement que les gens de Souka n’étaient pas des Goullas, que ces derniers habitaient plus loin, aux villages de Boungou et de Bou. Il devait en être ainsi sur tout le pourtour du lac. Aucun village ne voulut être Goulla, et pour chaque village les Goullas étaient toujours les gens des villages voisins.
[Illustration : FIG. 63. — Un coin du village de Souka.]
Les habitants de Souka vivent en assez bonne intelligence avec les Arabes du Dar Salamat, ces derniers viennent seulement de temps à autre leur réclamer un tribut, leur apporter des bandes d’étoffes, des vêtements faits avec ces mêmes bandes et quelques autres articles qu’ils échangent contre des provisions et des esclaves. Il nous a semblé que les Arabes venant ainsi réclamer ce tribut n’étaient que de petits chefs agissant pour leur propre compte et se disant envoyés par l’Aguid du Salamat[192]. La superficie entourée par l’enceinte épineuse indique que cette agglomération était autrefois beaucoup plus importante, car aujourd’hui la moitié est seulement occupée par des cases et l’autre moitié est inoccupée ou cultivée en plantes accessoires. Le village et ses environs possède de beaux arbres parmi lesquels on remarque le _Karité_.
Comme je tiens particulièrement à éclaircir cette question des Goullas, je me décide à laisser COURTET à Souka pour étudier ce côté du lac Iro et à partir le lendemain matin pour les villages qui m’avaient été signalés. Ce voyage devait nécessairement m’entraîner à faire le tour du lac par le N.-E. quoiqu’il nous eût été signalé que les Salamats venaient de ravager le village de Kio situé à quelque distance de la rive E.
IV. — AUTOUR DU LAC
_30 juin._ — Après une marche d’environ 4 kilomètres vers le N.-E. j’arrive au petit village de Boungou qui n’est en réalité que la station des pirogues de pêche du village beaucoup plus important de Boun ou Bou, situé à 2 kilomètres environ plus au N. Boun comprend 120 cases, le chef se nomme Ngoué. Les habitants, comme d’ailleurs ceux de Souka, parlent le même dialecte que ceux de Mali et se disent originaires de la même tribu. Quand j’arrive je trouve les indigènes très occupés, ils font en effet boucaner en grandes lanières la viande d’un hippopotame qu’ils ont tué la veille et pour eux c’est une véritable fête. De grands échassiers se promènent dans le village sans s’inquiéter nullement de notre passage pendant que sous les arbres ombrageant les cases sont perchés de nombreux Charognards (_Neophron monachus_) qui, de temps à autre, viennent chercher, au milieu des poules qui picorent, et sans que celles-ci s’en inquiètent, les débris qui leur conviennent. J’ajouterai qu’en traversant les cultures, les pintades sauvages en troupes d’une vingtaine ne s’écartaient que lentement et en becquetant l’herbe, quand nous passions sur le sentier. A l’O. du village je visite un petit bois où gambadent des singes. De Boun à Tor Djoguil, village situé à 11 kilomètres environ E.-N.E., nous circulons sur un plateau de roche ferrugineuse où nous rencontrons le _Daniella_, et comme animaux de grands Cynocéphales, de grands Canards sauvages, des Aigrettes, des Grues couronnées et d’autres Échassiers ; l’hippopotame paraît très commun.
Nous déjeunons à Tor Djoguil, village de Goullas, où l’on parle le même dialecte qu’à Moufa, Souka et Bou. Le village se composant de 60 à 80 cases, entourées d’une enceinte épineuse nommée Ngara[193], est assez loin du lac et les habitants ne sont pas pêcheurs. Cette année est pour eux une année de famine, leurs récoltes ont manqué et ils ne vivent que de racines qu’ils vont recueillir dans la brousse. Les hommes portent comme vêtement deux peaux, l’une devant, l’autre derrière, ou un grand manteau nommé Koubou fait avec des bandes d’étoffes ; ils refusent toutes les perles. Les femmes portent le petit Soundou, mais n’ont aucun autre ornement.
Un forgeron a sa forge installée comme celles des Ndamms ; il cumule et exerce aussi la profession de tanneur. Autour d’un gros ficus, situé au milieu du village, on remarque des trophées de chasse composés de dépouilles d’hippopotames et d’antilopes. Le chef se nomme Timan et le village est soumis aux incursions des Arabes.
De Tor Djoguil on me signale dans une direction E. 35° N. le village de Tiéou habité aussi par des Goullas.
A 11 kilomètres environ de Tor Djoguil, cette fois sur la rive E. du lac, nous arrivons à Koubou Mérissé (25 cases) après avoir passé à quelque distance du village de Kio, détruit il y a quelques jours par les Salamats. A Koubou Mérissé je suis toujours chez les Goullas[194].
De Koubou Mérissé aux agglomérations de Kouré il y a environ 6 kilomètres. A peu de distance de Koubou Mérissé je me suis approché des bords du lac et du haut d’une grosse termitière j’ai pu voir le lac dans son ensemble. De ce point j’ai remarqué vers le N.-O. les mamelons de Karou et ceux de Bagolo vers le S.-O. A l’O.-S.O. j’aperçois vaguement un cul-de-sac, c’est le déversoir du lac, le Bassa.
Le groupement où j’arrive forme trois villages, d’abord Kouré, village annexe de 20 cases, chef Guibrin, ensuite Bada, village de 60 cases, chef Mbérégui et enfin Kouré, village principal, 60 cases, chef Altim.
Je campe à Kouré.
De Kouré j’envoie un courrier à COURTET l’informant que je le rejoindrais à Moula (Goulfé) où il pouvait retourner, et que de Tor Moural où je serais le lendemain vers midi je comptais aller chez les Saras.
_1er juillet._ — A peu de distance de Kouré j’atteins Bouni, village de 40 cases, chef Méla. Dans ce village je remarque un indigène tissant du coton. Quatre kilomètres environ plus loin j’arrive à Tor Moural, village de 50 cases, défendu par une enceinte épineuse, là je trouve deux Salamats, dont un marabout possesseur de deux ânes. Ce sont les gens dont nous avions remarqué les traces au village de Ro. Le marabout se nomme Ahmed.
La végétation proprement dite des bords du lac commence à 800 mètres environ de l’endroit où sont mouillées les pirogues. Pour atteindre ces pirogues on traverse d’abord une prairie d’_Andropogon_ d’environ 300 mètres, ensuite on passe dans le Bourgou pendant une cinquantaine de mètres, on rencontre après sur 40 mètres environ des _Cyperus_ et du Mil sauvage, puis une bande de 10 mètres de _Mimosa asperata_ (à 420 mètres on descend brusquement une berge de 0m,40 de hauteur). Après le _Mimosa_, sur une centaine de mètres, on rencontre de nouveau du Bourgou et des _Cyperus_ divers ; on traverse ensuite sur 150 mètres environ une prairie dense de _Sesbania_, hauts de 2 mètres, dans laquelle on remarque des débris d’_Etheria_. Enfin sur une cinquantaine de mètres on rencontre, dans un terrain déjà inondé, des _Sesbania_, des _Cyperus_ et des _Ipomea_. Cent mètres environ plus loin sont des pirogues au nombre de six.
Au village j’ai pu parler avec le marabout Ahmed qui m’a affirmé que Mangara, le point extrême atteint par NACHTIGAL, existait toujours. C’est une ville importante qu’il donne comme située à 8 ou 10 jours du Iro. Quoique m’ayant donné de très bonne grâce tous les renseignements que je lui demandais sur la région, je considère néanmoins que Ahmed me voit d’un mauvais œil, et l’attitude des habitants me confirme cette supposition. Comme les Salamats vont souvent chercher du mil et des esclaves chez les Saras, il a dû leur dire de ne pas me conduire et il m’a été impossible de recruter des porteurs pour aller dans cette direction. Je quitte donc Tor Moural le 2 juillet pour me diriger sur Sourouba où j’espère être plus heureux. Dans l’intervalle, le courrier que j’avais envoyé m’avait rejoint et COURTET m’avisait qu’il se mettait en route pour Tor Moural. Comme je savais qu’il ne pouvait passer que par Sourouba j’étais certain de le rencontrer. En effet, après avoir franchi, non sans peine, le Bassa, COURTET faisait une pose à Sourouba au moment où mes premiers porteurs y arrivaient.
Sourouba est un village de 25 cases, chef Djoko. Il y a quelques années les Souroubas habitaient à proximité des mamelons Bagolo, ils furent attaqués et razziés par les Arabes, et de leur tribu il ne reste plus que deux villages, l’un Sourouba proprement dit et l’autre Dabo où nous devons nous rendre ce soir.
Les habitants du village jouissent, comme moyen d’accès au lac, d’un canal d’environ 500 mètres de longueur et 2 mètres de largeur, qui paraît avoir été creusé par la main de l’homme, et où sont amarrées leurs pirogues. La végétation que l’on rencontre en marchant vers le rivage est la suivante. En sortant de la partie assez boisée où l’on remarque Cailcédrat, _Acacia_, _Anogeissus_, _Sclerocarya_, on traverse une zone de 100 mètres environ, formée d’un sol dur, sablonneux à la surface, avec herbe fine parsemée de _Crinum_ en fleurs, quelques rares bouquets d’arbres, _Nauclea_, _Balanites_, _Combretum_, limite des grandes termitières. Vient ensuite une zone de 50 mètres à sol sablonneux, humifère, avec petits galets et _Nauclea_, _Bauhinia_, _Gardenia_. Plus loin, sur 900 mètres environ, on traverse une grande prairie d’_Andropogon_ à grosse paille raide, desséchée et en partie brûlée. Après cette prairie on entre dans une zone de 175 mètres environ où l’on rencontre les Cypéracées et plus loin des Malvacées sur 90 mètres. Sur 180 mètres après, le Bourgou est assez dense avec des _Ipomea_ très robustes. Sur 50 mètres ensuite, le Bourgou disparaît pour faire place à des Cypéracées, _Ipomea_, Légumineuses, puis sur 100 mètres, le Bourgou réapparaît avec les plantes précédentes et sur le sol on voit des coquilles d’Unio. Enfin on se trouve en face d’une zone de 300 mètres environ formée d’un terrain vaseux noirâtre et inondé par quelques centimètres d’eau.
A 2 heures de l’après-midi, après avoir, sans trop de peine, recruté des porteurs pour nous conduire dans la direction de Biro, premier village Sara, nous quittons Sourouba et après une marche d’environ 8 kilomètres au S.-O. nous rencontrons le Bahr Salamat. La largeur totale de l’ancien lit est d’environ 180 mètres, les berges sont argileuses ou argilo- sablonneuses et ont de 4 à 5 mètres de hauteur. La berge de la rive droite est éboulée et le long de cette berge les alluvions se sont accumulées et encombrent une grande partie du lit. La berge de la rive gauche est à pic et le lit actuel se trouve de ce côté. Ce lit mesure environ 60 mètres de largeur et à cette époque de l’année il se compose d’un chapelet de mares sans profondeur ne communiquant même pas entre elles ; on remarque des coquilles d’Unio et d’Etheria. Sur la rive droite existait autrefois un village qui devait être important si on en juge par les nombreux débris de poterie qu’on rencontre sur cet emplacement. Comme végétation citons : _Acacia_, _Balanites_, _Asparagus_, Capparidées, _Sesbania_, _Mimosa_.
Trois kilomètres plus loin nous atteignons le village de Dabo, 17 cases, Mbari, chef. Dabo est le dernier village Goulla que nous devions rencontrer.
_Le lac._ — Le lac Iro mesure environ 18 kilomètres dans sa plus grande longueur et 9 kilomètres dans sa plus grande largeur, son grand axe est sensiblement orienté N.E.-S.O. Son altitude est de 380 mètres. Il s’est formé dans un bas-fond entouré d’une ceinture de roche ferrugineuse surélevée de quelques mètres et boisée. La roche apparaît à la surface sur presque tout le pourtour, sauf dans la partie où se trouve le déversoir. Le déversoir, nommé Bassa, est constitué par un cours d’eau de 30 à 40 mètres de largeur ayant des berges de 3 mètres de hauteur, il ne fonctionne qu’aux hautes eaux. Aux basses eaux sa profondeur est très variable. Dans certains endroits l’eau y est assez profonde pour les hippopotames et dans d’autres elle n’a que 0m,80 de profondeur. Le lit est tantôt à fond dur, tantôt à fond vaseux et au voisinage du lac il n’existe pas de gué proprement dit. Quelques arbres existent sur ses rives, rompant un peu la monotonie de la grande plaine qui au S.-O. du lac ne possède pas un buisson.
De Souka pour atteindre l’eau libre, on marche d’abord sur un parcours de 1.800 mètres dans la grande plaine herbeuse à pente insensible et l’on atteint la limite ordinaire de l’inondation aux hautes eaux ; là on descend une sorte de berge de 0m,70 à 0m,80 de hauteur. On circule ensuite pendant 1.100 mètres sur un terrain devenant de plus en plus humide, et à ce point le cheval ne peut plus avancer. De là pour atteindre les pirogues qui sont amarrées à 400 mètres plus loin et où il y a environ 15 centimètres d’eau, on marche dans la vase d’abord couverte d’un peu d’eau, la hauteur augmentant insensiblement au fur et à mesure qu’on s’approche. Les pirogues qui ont assez d’eau pour flotter vides n’en ont pas évidemment assez pour flotter quand elles sont chargées (généralement deux pêcheurs) et les pêcheurs les font encore glisser sur le fond vaseux pendant un assez long parcours avant qu’elles puissent flotter librement. Les pirogues ont de 6 à 8 mètres de longueur et sont construites en Cailcédrat. Quelques-unes sont en planches cousues et on les immerge quand on ne s’en sert pas.
Par une belle matinée le lac apparaît couronné d’un diadème blanc de vapeurs, disparaissant dès que le soleil monte un peu sur l’horizon. Cette brume commence parfois le soir un peu avant la tombée de la nuit.
Le lamantin n’est pas connu au lac Iro.
[Illustration : FIG. 64. — La plaine herbeuse du lac Iro.]
_La Flore._ — Les arbres dominants des parties boisées qui avoisinent le lac sont ceux du Sénégal et du Moyen-Niger, qui se retrouvent aussi pour la plupart sur le Nil moyen.
Le Cailcédrat est très abondant et forme de très beaux pieds, on rencontre le Tamarinier, l’_Anogeissus_, le _Celtis integrifolius_, le _Balanites ægyptiaca_, une Bignoniacée, des _Ziziphus_, le _Kigelia pinnata_, plusieurs espèces de _Capparis_, plusieurs espèces de _Ficus_ dont quelques-uns très beaux dans les villages. Le _Ficus rokko_ est très commun mais toujours planté.
Les arbustes et arbres épineux _Acacia_ et surtout le terrible _Acacia pennata_, _Caillea_, _Combretum spinosum_, sont assez communs et forment souvent des fourrés impénétrables. Le Karité a été remarqué à Mali et à Souka. Le _Parkia_ s’arrête à Simmé. Les _Hyphæne_ sont assez répandus au N. du lac et on trouve quelques Rôniers. Remarqué particulièrement au S.-E, _Prosopis dubia_, _Terminalia macroptera_, _Mimusops Chevalieri_, _Parkia_, _Unona monopetala_, _Cassia fistulosa_ (spontané !), _Sclerocarya birrea_, _Diospyros mespiliformis_, _Combretum reticulatum_, _Combretum micranthum_ (Kinkélibah), _Vitex_, _Terminalia avicennoïdes_, _Heudelotia tomentosa_, _Guiera_, _Ximenia_, _Boscia senegalensis_, _Gardenia_, _Detarium senegalense_, une Tiliacée en petites touffes, Bignoniacée à fleurs roses, _Kigelia pinnata_, _Bauhinia reticulata_, _Sterculia tomentosa_, _Asparagus_ divers, _Crinum_, quelques _Aloe_, _Tacca_, _Cissus_ nombreux et _Kaempferia rosea_.
_Les Goullas._ — Les Goullas du lac Iro parlent tous le même dialecte qui est celui des Koulfés, des Koudias et des Malis. Ils ne portent aucun tatouage, si ce n’est chez quelques individus en haut du bras droit. Ils sont vêtus de peaux ou d’un vêtement fait avec des bandes d’étoffes du Ouadaï. Les peaux sont pendantes dont une en avant sinon deux, une autre est en arrière et s’attache à la ceinture de la première ; ce genre de vêtement n’a rien de commun avec celui des Kabas.
Le vêtement fait avec des bandes d’étoffes est tantôt le grand manteau à longues manches des Arabes, tantôt un tablier placé par devant et muni d’une ceinture, tantôt encore deux morceaux de pagne liés ensemble sur l’épaule gauche.
Les hommes n’ont ni bagues ni colliers et rarement des bracelets. Ils portent des fétiches de cordelettes passées autour du cou ou des bras avec, parfois, une ou deux perles ou un grisgris en cuir. C’est tout ce qu’ils ont pris aux Arabes. Non seulement ils ne sont pas tatoués au visage, mais ils n’ont pas les oreilles mutilées ou déformées, les dents sont fort rarement taillées. Les Goullas sont moins robustes que les Kabas, cependant ils ont le corps bien fait, les membres ne sont pas d’une gracilité disgracieuse comme chez les Goullas du Mamoun qui _leur sont cependant apparentés_ ; la peau est fort noire. Cependant chez les enfants et les jeunes gens le teint est bronzé parfois même fortement. Les lèvres sont peu épaisses mais le nez est très écrasé. Les cheveux sont rasés ou portés assez longs. Jamais je n’ai vu de coupes de cheveux en dessins comme chez les Kabas. La barbe, souvent assez épaisse, est longue. La sagaie est presque la seule arme, on en emporte un faisceau de 2 à 6 quand on va dans la brousse, les fers en l’air, garantis par un étui en cuir. En dehors des villages limitrophes on ne possède point le couteau de jet. Quelques hommes portent au bras droit un bracelet avec un couteau droit enfermé dans une gaine en peau d’hippopotame.
Les femmes sont complètement nues, elles ne se couvrent même pas avec des feuilles d’arbres comme dans d’autres pays. Elles ont généralement les oreilles ornées d’une baguette de bois placée horizontalement. Enfin elles ont les deux lèvres percées. La lèvre inférieure est ornée par une billette de bois, la lèvre supérieure contient un petit soundou dont le diamètre ne dépasse jamais celui d’une pièce de 5 francs.
[Illustration : FIG. 65. — Les bords vaseux du lac Iro.]
Tous les enfants portent à la taille des liens de cordelettes avec ou sans perles. Dans les familles riches ils ont en outre des colliers de verroterie, des bracelets de fer, de cuivre et d’étain venant du Ouadaï ; nous avons même remarqué un grelot.
Comme principale particularité ethnographique, il faut noter les villages fortifiés avec une enceinte (Nagara) simple ou double d’_Acacia pennata_, à porte étroite, garnie de piliers à l’entrée. On chemine parfois, pour pénétrer dans l’enceinte, dans un étroit passage à travers les touffes de cet acacia très épineux, touffes enlacées souvent de plantes grimpantes.
Le forgeron est en même temps tanneur. Pour le tannage on cultive quelques _Acacia arabica_ dans chaque village.
Les hommes fument et chiquent le tabac. Les femmes fument une pipe de forme analogue à celle des Kabas mais à manche toujours court.
Les pêcheurs se servent surtout de nattes en roseaux liés par des cordelettes et ayant l’aspect de stores longs parfois d’une vingtaine de mètres. C’est avec ces nattes qu’on barre les Mindja ou qu’on installe dans l’Iro de grands pièges à poissons.
Une grande partie des hommes portent en bandoulière du côté gauche, quand ils voyagent, une petite sacoche en cuir où ils mettent leurs grigris et ce qui peut leur être utile.
Les principales cultures des Goullas sont le Maïs et le Mil. Ils cultivent aussi autour des cases d’autres produits secondaires comme les Courges, l’Igname, le Haricot. Le Pignon d’Inde est cultivé aussi dans les villages.
V. — CHEZ LES SARAS DE L’EST ET RETOUR CHEZ LES KOULFÉS
_3 juillet._ — Cette nuit nous avons essuyé une forte tornade. Les hommes viennent facilement pour nous guider et porter nos bagages chez les Saras. Les femmes et les enfants assistent curieux à nos préparatifs. Une de ces dames a surtout attiré mon attention par sa taille gigantesque, pour une grosse perle bleue elle se laisse mesurer, elle a 1m,85 de hauteur, et quoiqu’elle soit douée d’un certain embonpoint, elle paraît plutôt grêle étant donné sa taille.
Entre Dabo et le pied de l’ondulation où habitent les Saras, nous circulons dans un immense Firki au sol crevassé et rempli de fondrières. Dans ce Firki on ne trouve pas de _Crinum_, mais par contre les _Acrospira_ abondent. A mi-chemin nous commençons à apercevoir la ligne bleuâtre du plateau habité par les Saras, et en nous retournant nous distinguons encore les sommets des mamelons rocheux de Bagolo.
Le Firki cesse enfin, nos chevaux marchent maintenant sur un terrain plus sûr, nous atteignons le pied du plateau et par un sentier en pente très douce nous arrivons au village de Biro chez les Saras Ngakés.
La dénomination de Saras Ngakés veut dire ici les Saras du chef Ngaké qui, lorsqu’il est mort a été remplacé par Mando, mort également victime de la dernière razzia.
Le village se compose aujourd’hui de 60 cases, il a été cruellement ravagé par Adem, lequel a opéré avec une cruauté et une sauvagerie qui sont un véritable défi à l’œuvre civilisatrice que nous voulons accomplir en Afrique centrale.
Adem, Ould Banda et Allah Djabou ne sont restés qu’un jour à Biro, quarante-huit hommes ont été placés sous un gros tas de paille, les bazinguers ont formé le cercle autour de ce bûcher improvisé et Adem a donné l’ordre d’y mettre le feu. Cinquante-cinq hommes ont été tués à coups de fusil. Le chef Mando a été attaché à un poteau avec de la paille et a été également brûlé vif. Quant aux femmes et aux enfants tués ou disparus on n’en connaît pas encore le nombre. Nous étions là au milieu d’une population véritablement affolée et ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à calmer l’émotion provoquée par notre arrivée et à décider les gens à nous accompagner jusqu’au village de Mangadéleb, le dernier du plateau.
Nous avons rencontré à Biro des Koudias que nous avions vus à Koudoumi et qui venaient acheter du mil, et une petite caravane d’Arabes Ouled Rachid venant aussi dans le même but et apportant en échange des fers de lance, des vêtements en bandes d’étoffe, des bandes d’étoffe, de la verroterie et quelques autres objets divers.
Les hommes sont robustes, mais de taille non exagérée, leur système pileux est assez développé et ils se tatouent le front et le bras droit. Ils portent les tabliers de peau en avant et en arrière, quelquefois, mais rarement en arrière seulement. Beaucoup ont un vêtement confectionné avec des bandes d’étoffe. La principale culture est celle du _Sorgho_ et du _Penicillaria_.
_4 juillet._ — Le plateau sur lequel nous circulons est élevé de 30 à 60 mètres au-dessus du niveau de la plaine environnante, il est couvert de beaux arbres, parmi lesquels on remarque le Karité et le _Parkia_. Nous passons aux villages de Mata, 60 cases, Gouroukoro, 35 cases, pour arriver à Mangadéleb 30 cases, où nous devions changer de porteurs. Ces trois villages ont également été ravagés par les gens de Senoussi. Après Mangadéleb, par une pente toujours insensible, nous descendons dans un nouveau Firki dans lequel nous vîmes un troupeau de 5 girafes, dont 3 adultes et 2 poulains s’éloignant au petit trot.
Avant d’arriver chez les Saras Mbanga nous fîmes halte à la Mindja Mbanga qui, d’après les indigènes, aboutit d’un côté au Boungoul (Aouk) et de l’autre au Bahr Salamat par les marais des Goulfés. En cet endroit de la Mindja une grande mare, profonde de 1m,50 environ, garde de l’eau toute l’année et ce point est bien connu des caravaniers.
A 2 h. 1/2, nous arrivons au village de Gania, 20 cases, chef Gata. Quelques hommes se lèvent et s’avancent de quelques pas en levant la main, la paume tournée vers COURTET qui était en tête, les autres assis sur un tronc d’arbre ou accroupis auprès des cases ne se dérangent même pas et le convoi s’arrête auprès du puits où nous installons notre campement. Là, survint une difficulté, personne ne voulait comprendre ni l’arabe ni le kaba ; enfin après trois quarts d’heure de gestes et d’exclamations, les gens se décident à aller chercher un jeune homme, captif évadé du Ouadaï, qui parlait l’arabe, et avec lui arrivèrent plus de deux cents personnes des villages voisins.
Le grand chef des Saras Mbanga, Ko, avait tellement bu de bière de mil, que, craignant de compromettre son équilibre et en même temps sa dignité, il crut devoir marcher au moins la distance de 10 pas sur les genoux et les coudes avant d’arriver auprès de moi.
Les villages des Saras Mbangas ont également été ravagés par les gens de Senoussi, et ils nous ont déclaré 16 hommes tués, 40 personnes emmenées en captivité. Sept hommes et deux femmes se sont évadés et sont revenus. On nous a présenté une jeune femme parée de magnifiques soundous qui a marché cinq jours après s’être évadée pour rejoindre Gania.
Comme l’orage menace, nous demandons une case pour abriter notre matériel et les habitants ne font aucune difficulté pour nous la donner.
Les Saras Mbanga paraissent avoir moins souffert que les Goulfés et les Saras Ngaké, ils n’ont vraisemblablement été touchés que par des bandes volantes de bazinguers.
_5 juillet._ — De Gania à Ganga (15 kilomètres à vol d’oiseau) ce n’est plus le Firki, mais une plaine fertile, avec de beaux arbres, de belles cultures et de nombreux villages. Dans l’un d’eux une brasserie est installée en plein vent sous un hangar et dans les grandes marmites mijote doucement la bière. C’est d’abord le village d’Ogno, 30 cases ; Kourouma, 70 cases ; Bio, deux groupes, 35 et 50 cases ; Ganga, chef Ngabo, trois groupes, 30 cases, 44 cases et 11 cases. A Ganga nous sommes de nouveau sur le plateau jusqu’au delà de Taba, deux groupes, 16 et 20 cases.
Par suite d’un malentendu au sujet d’un village que COURTET croyait trouver au pied de l’ondulation, mais dont il n’existait plus que l’emplacement, il part de Taba et ne trouvant pas le village en question, se lance dans le grand Firki qui sépare les Saras des Goulfés. Toujours à la recherche du fameux village, il arrive finalement d’une seule traite chez les Goulfés, dans un des villages du chef Temba, nous faisant faire ainsi une étape de 44 kilomètres sans manger. Je suis sa piste et j’arrive à mon tour trois quarts d’heure plus tard.
[Illustration : FIG. 66. — Nos porteurs Saras.]
_6 juillet._ — Un très fort orage avec pluie abondante a éclaté cette nuit, aussi est-ce avec de grandes difficultés que nous franchissons les 10 kilomètres de chemin qui séparent le village où nous avons couché du village de Moula (Koulfé) où nous arrivons à 8 h. 1/2.
_Les Koulfés (ou Goulfés)._ — Le sénégalais Moussa Tankara que j’avais laissé à la garde des bagages a fait pendant notre tournée d’importantes récoltes de plantes. De plus, à son contact les indigènes se sont familiarisés, et à peine installés nous sommes entourés par un large cercle d’hommes, de femmes, d’enfants. A notre premier séjour les guerriers seulement au nombre de 200 étaient venus nous voir armés de leurs lances. Ils formaient un grand cercle à une distance respectable, et je n’avais pu en décider aucun à se rapprocher plus près pour l’examiner. Dès que je faisais un pas vers eux, les mains pleines de perles ils reculaient de deux. Hier la situation était bien changée. Les plus jeunes enfants même n’ont cessé d’assister aux moindres actes de notre installation, et ce matin, 7 juillet, quand il a fallu nous mettre en route, COURTET retournant à Fort-Archambault, moi-même me rendant à Korbol, nous avons eu plus de porteurs qu’il n’en fallait.
Au cours de mon passage chez les Koulfés j’ai pu recueillir quelques notes sur cette peuplade.
La plaine marécageuse qu’ils habitent s’étend sur une vingtaine de kilomètres de longueur. J’y ai compté une vingtaine d’agglomérations. Si l’on compte 25 cases en moyenne par agglomération (ce chiffre étant plutôt faible) on trouve 500 cases, soit environ 2.000 habitants. D’autres agglomérations nous ont certainement échappé et le nombre de 3.000 habitants pour tout le pays Koulfé doit se rapprocher de la vérité. L’expédition des Smoussous en a fait certainement disparaître ou fuir un millier.
Certains villages ont échappé à la razzia, dans d’autres les habitants se sont enfuis, mais leur village a été totalement incendié. Après la razzia beaucoup se sont réfugiés à Moula.
Les plantes cultivées par les Koulfés sont : le Maïs, très commun dans les marais, le Sorgho, le _Penicillaria_, le Catjang, le _Voandzeia_ (_Ouili_), l’Arachide, le Tabac (on l’ensemence en ce moment sur l’emplacement des cases en recouvrant le terrain de branchages), le Cotonnier (employé seulement pour faire du fil), l’_Hibiscus sabdariffa_, le Gombo. On trouve naturalisés, le Pourpier, le Jute et les _Gynandropsis_ qui forment parfois le fond de la végétation. Trois ou quatre espèces de _Ficus_ sont plantés autour des cases, à l’ombre desquels on se repose pendant les heures chaudes de la journée. Une grande Euphorbe cactiforme vit sur quelques termitières et l’on se sert de cette plante pour narcotiser le poisson. Comme animaux domestiques, les chiens dont une grande variété ressemble de loin à notre lévrier. Quelques volailles là où les Smouss ne les ont point prises. On récolte un peu de miel sauvage, mais c’est surtout la pêche qui fournit à l’alimentation. On ne la pratique cependant qu’à la fin des pluies quand l’inondation se retire. On fait de grands barrages dans les plaines inondées, l’eau ne pouvant plus s’écouler vers la ligne de plus grande pente, s’évapore peu à peu. Le poisson reste captif et on le prend dans les flaques vaseuses où il s’est retiré. Pour cela on se sert d’un panier sans fond. On pêche aussi au filet dans le Bahr Salamat mais seulement à la fin des pluies quand l’eau est encore assez haute. La chasse à l’hippopotame semble être inconnue, du moins je n’ai vu nulle part de viande boucanée ni de débris ; par contre on voit dans les villages des débris de crocodiles.
On peut qualifier les Goulfés d’hommes amphibies, car ils passent la moitié de l’année dans l’eau ; d’août à décembre leur pays n’est qu’un vaste marécage dans lequel ils circulent avec aisance. La vase et les hautes herbes aquatiques leur importent peu. On comprend que les Arabes qui n’ont vu cette contrée que très rapidement les aient entourés de toutes sortes de légendes, les faisant vivre sur pilotis et circuler constamment sur des pirogues disséminées dans les roseaux. En réalité les Goulfés n’ont point d’habitations lacustres et s’ils circulent parfois en pirogue ce n’est que pour se livrer à la pêche.
Leurs villages sont construits sur des îlots émergeant seulement de quelques décimètres au-dessus des marais aux hautes eaux.
Leurs cases sont en terre, à toit conique, et ont une porte très étroite. On retrouve chez eux les grands vases des Kabas, et les grandes marmites à faire la bière. Dès les premières pluies ils plantent le Maïs qui forme la base de leur alimentation dans les parties les plus fertiles de la grande plaine alors presque asséchée. Le sol des plantations est noir, humide et mou. La semence y pourrit souvent avant de germer, les jeunes plantes restent longtemps avec des feuilles jaunâtres (chlorose) par suite de stagnation de l’eau, mais dès que la plante est assez robuste elle acquiert une vigueur très remarquable.
Pour réduire l’action de l’humidité au minimum, on creuse entre chaque bande de culture de profonds sillons faisant l’office de drains dans lesquels l’eau s’accumule. Le Maïs ainsi planté est récolté avant l’inondation.
En résumé, depuis le village de Balbédja, toutes les peuplades que nous avons rencontrées dans la plaine du Bahr Salamat, du Ba Moufa (Koulfés, Koudias, Malis, Goufés, Moufas) et au lac Iro, sont des Goullas et parlent un dialecte commun. Mais ne sont réellement dénommés Goullas que les gens habitant le pourtour du lac.
[Illustration : Mission scientifique et économique CHARI-LAC TCHAD dirigée par A. Chevalier
Itinéraires levés par Mr. Courtet
Fort Archambault-Lac Iro]
[Note 181 : _Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï_, p. 46 et 47 (édition du Comité de l’Afrique française).]
[Note 182 : _Du Congo au lac Tchad_.]
[Note 183 : Bô, village situé à 9 kilomètres environ O.-N.O. de Mara Kouio.]
[Note 184 : _Du Congo au lac Tchad_, p. 161.]
[Note 185 : Aux environs de Simmé et de Tolo-Kaba on rencontre quelques blocs de roche ferrugineuse et, en deux ou trois places, de véritables tables de cette roche, creusée de cuvettes où s’est amassée l’eau tombée dans la nuit. Je ne signalerais point ces gisements s’ils n’étaient exceptionnels dans une province où les plateaux sablonneux perméables alternent presque sans discontinuité avec les dépressions argileuses transformées en marais à la saison des pluies.]
[Note 186 : Mali fonda il y a plusieurs siècles un important empire dans la boucle du Niger.]
[Note 187 : Le chef de Balbidjia est Miliboa que nous avons entendu prononcer aussi Méléboua.]
[Note 188 : Sauvages païens.]
[Note 189 : Comme on l’a vu plus haut Adem, est le fils aîné de Senoussi.]
[Note 190 : Chez les Goulfés quand nous avons demandé pourquoi l’entrée des cases était si petite il nous a été répondu que c’était pour se protéger contre les fauves assez abondants dans la région. La nuit cette ouverture est facilement et soigneusement close et les Goulfés ne sortent jamais de leur case.]
[Note 191 : Ces ornements sont aussi très en honneur chez les Goulfés.]
[Note 192 : Les gens de Souka nomment Dar Arab le pays situé à l’E.-N.E. du lac Iro et qui est traversé par le Bahr Salamat.]
[Note 193 : Il y a lieu de faire remarquer ici la coïncidence qui existe entre le nom de l’enceinte épineuse Ngara et le nom du village de Ngara, situé dans la plaine du Bangoran, qui est aussi défendu par une enceinte épineuse.]
[Note 194 : Goulla est une appellation arabe qui désigne toutes les peuplades vivant au bord de l’eau.]