CHAPITRE XII
LE SUD DU BAGUIRMI
I. Le pays des Noubas ou Fagnias. — II. Le Dékakiré. — III. La région du Bahr el Erguig. — IV. Le climat de Tcheckna. — V. Les cours d’eau. — VI. Les marais entre Massénia et le Ba Laïri.
* * * * *
I. — LE PAYS DES NOUBAS OU FAGNIAS
_8 et 9 juillet, Kendégué et Timmé._ — A 12 kilomètres de Moula, en suivant un sentier orienté N.N.O., on atteint une Minia nommée Minia Lomé par les Koulfés. En certains endroits elle est large de 25 à 30 mètres, entre des berges profondes de 1 mètre à 1m,50, entaillées dans un terrain argilo-sablonneux. Son lit, occupé çà et là par de grandes mares, est rempli de _bourgou_ et d’autres herbes aquatiques. Ce canal qui file vers le N.-O. irait vers le S.-E., au dire des indigènes, tomber dans le Bahr Salamat, vers Mali. Dans la région où je l’ai vu il serait relié par des firkis aux marais de Moula et de Balbédja. C’est vraisemblablement cette dépression qui a été signalée par le capitaine PARAIRE, à 16 kilomètres environ au S. de Kendégué[195] et qu’il nomme Rivière des hippopotames. Les poissons du lac Iro ou du Chari y affluent à l’hivernage, car il est coupé en divers endroits de barrages de pêche. Près de notre campement du 7 juillet, un fossé profond de 1 mètre, large de 5 à 8 mètres, qui met en rapport la Minia Lomé et le Bahr Salamat, s’en va dans la direction de Balbédja. Il est environné d’un firki, creusé de dépressions dans lesquelles se répandent les poissons à la saison des pluies, comme le montrent de petites levées en terre, destinées à l’arrêter.
Ces barrages, hauts de 0m,30, aux angles alternativement rentrants et sortants, aux créneaux évidés pour l’écoulement du trop plein, font penser à une grande muraille... de pygmées.
Quand à la Minia Lomé, elle a par places l’importance du Bahr Salamat. Les Noubas m’ont confirmé ses rapports avec cette artère dans la direction de Mali. Le Bahr Salamat, après avoir reçu le déversoir du lac Iro (Bassa petit bras), se diviserait en deux branches. L’une est le Ba Koulfé. C’est la plus importante, bien que l’eau n’y coule que très lentement à la saison des pluies[196]. La seconde serait la Minia Lomé qui se dirige vers le pays de Korbol. Quoique aussi large que le Ba Koulfé, le diverticule est moins profondément entaillé dans l’alluvion. Cependant il renferme des mares permanentes profondes et à quelques kilomètres au S. de Timmé les Noubas me signalent des fosses où s’ébattent en tous temps les hippopotames.
De la Minia Lomé à Kendégué on coupe un coteau bien boisé dont l’arène sablonneuse révèle le voisinage du granite. La végétation aussi décèle un changement de terrain ; elle a un aspect plus méridional. Les Acacias et autres arbustes épineux du Tchad manquent presque complètement ; au contraire, les Karités, _Parkia_, _Ormosia_, _Afzelia africana_, _Daniella_ sont communs et sous leur frais ombrage vivent des liliacées en grand nombre, un charmant petit glaïeul, une Orchidée terrestre aux fleurs d’un jaune rutilant. Quelques rares lianes s’élèvent encore dans les arbres, mais c’est en vain que je cherche le _Landolphia_ à caoutchouc. Décidément cette plante ne dépasse point 9° à l’E. du Chari ; et à l’O., elle s’arrête vers 9°,30, non loin de Goundi.
[Illustration : FIG. 67. — Cases des Noubas dans les rochers.]
C’est au milieu d’un fouillis d’arbres que l’on voit surgir brusquement les rochers granitiques[197] sur lesquels les Noubas ou Fagnias vivent en troglodytes. Il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus étrange que l’aspect de ces paillottes perchées au sommet des rochers ou sises comme des nids d’aigle au milieu des blocs éboulés qui tiennent en un équilibre invraisemblable. On les prendrait de loin pour des ruches d’abeilles, tant leur forme est gracile et tant leur emplacement est bizarre. Il semble en effet que des êtres ailés peuvent seuls y accéder. Pour visiter les moins escarpés, j’ai dû me faire hisser par deux indigènes le long d’un sentier (?) où il faut grimper d’un roc sur l’autre. Cette gymnastique semble toute naturelle et comme instinctive chez les Fagnias qui, par nécessité, sont devenus les hommes de la pierre comme les Goullas sont les hommes du marais. Toute la journée, on aperçoit des désœuvrés perchés comme des cigognes sur les blocs les plus inaccessibles, dormant dans la quiétude la plus profonde ou considérant l’horizon. Les enfants même courent sur les tables granitiques souvent inclinées à 70° avec l’agilité du chamois. Dans leurs jeux ils sautent d’un bloc sur l’autre, grimpent, descendent, courent au milieu de ce chaos. Il n’est pas jusqu’aux femmes qui n’exécutent chaque jour une acrobatie des plus compliquée pour se rendre avec leurs vastes amphores au puits situé au N. du village. Elles rapportent sur la tête leurs vases, remplis de liquide et se mettent à grimper d’une roche sur l’autre le plus naturellement du monde, s’élevant de 50 mètres en quelques minutes.
Dans les rochers, vu leur faible étendue, pas un pouce de terrain n’est perdu. Les gros blocs qui dominent toutes les cases servent de lieu de réunion pour les jeunes gens. C’est là qu’on s’assemble comme sous l’arbre à palabre au Soudan. Les moindres anfractuosités du rocher où il y a un peu de terre végétale sont utilisées. En certains endroits, on a même empilé des petits blocs de roche pour aplanir le sol et avoir un plus grand espace à cultiver. Les cases sont installées là où se trouve une surface à peu près plane. Il ne faut pas d’ailleurs une grande place : 3 mètres de diamètre suffisent amplement pour bâtir une de ces huttes en terre, dont le toit en paille, extrêmement pointu, s’élève jusqu’à 4 mètres de haut, où l’on se glisse avec peine par une ouverture de 0m,40. C’est un grand luxe de disposer d’une plus grande étendue, et si l’on a 20 mètres carrés à sa disposition on peut édifier un palais, communs et même kiosque pour les palabres et la sieste. La cour qui précède ces cases est d’ailleurs une terrasse suspendue, une sorte de belvédère puisque de son bord on contemple toute la plaine jusqu’à l’horizon lointain où se profilent les crêtes d’une cinquantaine de rochers habités par des populations analogues. Au plus haut des rochers, dans des fentes ou sur des roches inaccessibles, sont parfois perchés des greniers à mil, mais on m’a assuré qu’on les mettait surtout dans la brousse, en des lieux sûrs et peu connus. Il existe aussi dans la colline des réduits qui servent de refuge en cas de guerre[198].
Au dire des indigènes que j’ai interrogés, les Fagnias ne furent point toujours troglodytes. Comme les Saras ils vivaient sur les coteaux fertiles qui s’étendent à l’O. du lac Iro et des monts Guérés jusqu’au Chari. Ils avaient de beaux champs, des volailles, des moutons, des cabris. Ils s’adonnaient avec passion à l’élevage du bétail et des chevaux, et leurs troupeaux étaient renommés au loin. Les pères de ceux qui me parlent ont connu cette époque de prospérité. Puis le Ouadaï en fut jaloux. Les Arabes vinrent en grandes troupes ravager le pays. Ils emmenèrent la plupart des bœufs et des chevaux ainsi qu’un grand nombre d’esclaves. Les Fagnias dépossédés, très affaiblis et disséminés à travers une grande contrée, n’eurent plus la cohésion qu’il leur fallait pour reconstituer un empire. L’alifat Korbol vint ensuite les razzier et acheva leur ruine, emmenant encore des captifs et ce qui restait de troupeaux. C’est à ce moment que les quelques familles survivantes se réfugièrent dans les rochers. Lorsque Rabah arriva chez les Fagnias il y a une quinzaine d’années, il ne trouva plus de troupeaux ni à Kendégué ni à Timmé. Il ravagea le pays à son tour, s’établit deux mois au pied du pic de Timmé et s’éloigna pour guerroyer contre l’alifat. Depuis les Fagnias ont encore été razziés à diverses reprises par Korbol. Dans les villages de Bouré, Kani, Télé-Kombalo, Bakiré, il ne reste plus d’habitants. Les seuls pics visibles du haut de Kendégué où il y ait des agglomérations importantes sont ceux de Timmé, Maméné (ou Dougui), Oing, Kérem, Ouarga, Koubé, Ouaral, Méré, Modi. En certains points les habitants sont restés indépendants ; c’est le cas des villages du pic Dougui qui, attaqués par les Ouled Rachid, ont su leur résister[199].
D’autres sont devenus vassaux de Korbol, comme à Timmé, Ouarga, Kérem. Enfin il existe plus au N. et surtout au N.-E. de nombreuses agglomérations sous la dépendance du Ouadaï. Telle est celle de Singuil, qui, au N. du lac Iro, confine au pays des Zanes (Zouny)[200]. Enfin, au moins au N. des monts Guéré, les Fagnias sont restés païens, payant tribut aux Arabes et vivant parmi eux.
Les Noubas sont devenus un peuple d’agriculteurs[201]. Ils furent autrefois éleveurs, mais les razzias les ont privés de tous les troupeaux qu’ils possédaient. Une circonstance curieuse m’a permis de constater qu’ils ont eu en effet des chevaux autrefois. L’usage voulait qu’on fichât debout en terre les os des jambes des chevaux qui mouraient. Le propriétaire piquait ces os dans le sol à l’entrée de sa case, sans doute pour montrer que s’il n’avait plus de monture il en avait eu autrefois. Or, près de Timmé, sur l’emplacement d’un ancien village, j’ai trouvé un grand nombre de ces tibias plantés en terre. Seuls les villages placés sous la suzeraineté du Ouadaï ont encore du bétail. A l’O., le mouton et le bœuf ont disparu lors des incursions arabes.
Malgré les ravages de la guerre, l’agriculture est encore prospère. Bien que l’année soit avancée, il reste encore du mil pour fabriquer le pipi. En outre les cultures sont superbes. En certains points le mil a déjà 2m,50 de haut[202], les arachides sont de belle venue. Les principales cultures sont le gros et le petit mil, l’arachide, le catjang, un peu de maïs, mais beaucoup moins que chez les Goullas. Le tabac est ensemencé partout, les graines commencent à sortir de terre. On les entoure de branches pour que les volailles n’y commettent point de dégâts. Je n’ai vu ni patates, ni tomates, ni _Voandzeia_. En revanche, quelques pieds d’igname, de piment, le Pourghère, le ricin, l’oseille de Guinée et deux espèces de cotonnier (_Gossypium_). Le Jute et le pourpier sont naturalisés. Toutes ces cultures sont ombragées par des _Ficus_ et des _Celtis_ qui se font remarquer par leur taille et leur vigueur et quelques-uns de ces arbres, les _Ficus_ surtout, dont les fruits jonchent actuellement le sol, montent jusqu’à la cime des rochers[203].
Comme tous les peuples qui vivent exclusivement de la culture de la terre, les Fagnias mènent une vie extrêmement simple. Ils n’ont point de captifs et prétendent n’en avoir jamais eu. Ils disent aussi n’avoir jamais fait la guerre à personne. Enfin les plus riches se contentent de deux femmes et la presque totalité n’en a qu’une. Très affables et extrêmement hospitaliers, ils hébergent nombre d’Arabes (la plupart appartenant aux groupes des Ouled Rachid et venus des trois villes de Kourtali, Boli[204] et Bougail). Les mœurs y sont douces. Le premier moment d’effroi passé, presque tous les habitants de Kendégué sont venus me voir au campement. J’avais été intéressé par la vue d’un cristal de roche que les femmes portent comme ornement dans la lèvre inférieure. J’avais demandé à la belle propriétaire de le sortir pour me le montrer. Je le lui avais rendu avec une poignée de perles. Toutes les femmes du village ne se sont-elles pas imaginées que j’avais un faible pour cet objet ? Dès qu’elles sont près de la tente, elles retirent leur Madé et me le tendent dans la main tout plein de salive !
De vieilles femmes au visage parcheminé, des matrones dont l’embonpoint accuse une grossesse avancée, ont ainsi défilé devant moi pendant que je gravissais le pic Timmé. Le soir à une seconde excursion au rocher de Kendégué, les enfants se sont enhardis. Au lieu de s’enfermer dans les cases, ils font maintenant cercle autour de nous, se laissent disposer devant l’appareil photographique. Les hommes viennent et se laissent faire aussi. Lorsque je veux recueillir les éléments d’un vocabulaire, tout le monde répond à la fois. Un tout petit enfant que le chef de village m’avait présenté et auquel j’avais donné un collier de perles m’apporte un pot de graisse de Karité qu’il a préparé à mon intention. Je rapporte ces menus détails pour montrer la douceur de cette peuplade qui sera bientôt anéantie si nous ne la protégeons pas. Ces gens ont droit à toute notre sympathie ; ils sont prêts à reconnaître partout notre autorité et plusieurs chefs me l’ont affirmé. Ils ont arboré le pavillon tricolore, et pendant mon séjour ici il flottait en deux points du rocher.
_10 et 11 juillet._ — La bonne impression que j’avais des Noubas a failli s’effacer par suite des ennuis que quelques-uns m’ont causés. Hier matin, la société nombreuse qui avait entouré le camp toute la journée précédente était disparue. J’attribuai d’abord ce vide à une violente tornade qui avait tout détrempé dans la nuit. Les noirs sont frileux et n’aiment guère circuler dans l’herbe mouillée même pour aller voir un ami. Cependant il régnait une grande agitation dans les rochers, on s’appelait, on courait d’une case à l’autre. Les femmes étaient rentrées chez elles et n’étaient point allées, comme la veille, faire leur provision d’eau. Mon brave hôte, le forgeron Taliba arrive bientôt et tout en colère, il m’explique que ses compatriotes sont des propres à rien. Après avoir promis la veille de venir de bonne heure pour porter mes bagages, ils refusent aujourd’hui de marcher. Il les a interpellés durement et presque tous se sont enfuis ou sont grimpés sur les rochers inaccessibles. Le chef Bougaï lui-même qui nous avait promis toute son aide la veille a cru prudent de disparaître. Taliba n’a pu trouver que trois porteurs parmi ses amis et encore ces derniers ne veulent aller qu’à Timmé. C’est déjà quelque chose, car le chef de Timmé a promis hier soir de nous transporter jusqu’à Ouarga. Comme je ne veux pas employer la violence je réussis par la persuasion et surtout par des promesses de perles à en faire descendre sept ou huit de leurs perchoirs, un à un, à de longs intervalles. Pour éviter toute confusion, je les fais partir par petits groupes, et je me mets moi-même en route à 9 heures.
Une grande partie des hommes du village, armés de leurs lances, au moment de mon départ, apparaissent à la cîme même de leur rocher et semblent rire de la mésaventure qu’ils nous ont causée par leur mauvais vouloir.
A Timmé le recrutement des porteurs a été encore plus laborieux. A mon arrivée Mali est venu dire que tous les hommes refusaient de m’accompagner et qu’il n’avait pu décider un seul de ses sujets à m’attendre avec lui sous le Figuier des palabres. J’ai compris le lendemain que cela n’avait rien d’étonnant, son autorité étant absolument nulle. Ce n’est qu’à midi et avec le chef même qui s’était offert comme porteur pour compléter le convoi que nous pouvons enfin partir pour Ouarga.
Je pouvais croire après cela que toutes nos tribulations étaient finies, mais elles ne faisaient que commencer. A 6 heures 1/2 du soir les porteurs se sont arrêtés au bord d’une flaque d’eau si boueuse que quand je l’ai eu filtrée il y avait un dépôt de terre presque aussi volumineux que le volume de liquide décanté. Il nous fallait passer la nuit en cet endroit, les indigènes m’assurant qu’on ne pouvait aller plus loin même par un clair de lune, le sentier étant très mauvais. Ayant l’intention de repartir avant le lever du jour on n’a point monté ma tente, le lit a été dressé à la hâte et toute la nuit j’ai été harcelé par les moustiques dont le bourdonnement énervant est aussi désagréable que la piqûre. Enfin à 5 heures du matin, nous sommes debout et nous allions partir lorsqu’un domestique me fait remarquer que mon déplantoir a disparu. Il y a certainement un voleur, cela m’importerait d’ailleurs peu si je ne tenais absolument à retrouver le petit outil indispensable pour la récolte des plantes bulbeuses que je recherche avec passion depuis quelques semaines. Après de minutieuses perquisitions et une laborieuse enquête nous finissons par trouver l’outil qui avait été caché dans une touffe de Grewia et par découvrir le voleur qui est le chef Mali lui-même. Il avoue d’ailleurs très naturellement son larcin en me disant qu’il a perdu la tête.
A 8 heures 1/2 nous entrions à Ouarga et le bon accueil que nous y avons trouvé ainsi qu’à Kérem, a vite fait oublier les difficultés passées.
II. — LE DEKAKIRÉ
_11 juillet, Villages de Kérem et de Ouarga._ — La végétation sahélienne que j’avais vu apparaître aux environs du lac Iro, vers 10° lat. N., manque sur les coteaux et aux environs des pitons granitiques du pays habité par les Noubas. De Kendégué à Ouarga, l’aspect de la brousse ne change guère. Les petits _Gardenia_, les _Anogeissus_, _Terminalia_, _Prosopis oblonga_, _Bauhinia_ finissent par irriter la vue ; ce sont avec les Ditah et les _Grewia_ les essences dominantes. A Ouarga et Kérem, quelques grands Tamariniers, des _Ficus_ (leurs espèces sont moins nombreuses qu’en pays Sara ; le _F. Rokko_ notamment a disparu) décorent la plaine cultivée. Quelques _Parkia_ et des Karités chargés de fruits encore verts existent aussi sur les coteaux et autour du village. Le _Parkia_ appartient, comme dans tout le Chari, à l’espèce _P. filicifolia_.
L’apparition de la région sahélienne se révèle seulement par quelques pieds de _Calotropis_ disséminés à travers les champs et par les touffes nombreuses de Kramkram dont les épis commencent à s’attacher au pantalon. Le _Borassus_ à petits fruits et l’_Hyphæne_ rameux, dont il existait de beaux pieds à Kendégué, paraissent manquer ici.
Le fait géographique le plus important que nous ayons constaté hier et aujourd’hui a été la rencontre d’une Minia (la Minia Foya) assez importante.
Dans cette région, nous commençons à reconnaître un paysage de kagas analogue à ceux du Dar Banda. Des blocs de granite surgissent brusquement de la plaine sans que rien les annonce aux alentours. Du sommet de l’un de ces rochers, on aperçoit à l’horizon un grand nombre de hauteurs. Ces massifs sont tantôt arrondis à la base et isolés, tantôt bordés de falaises longues de 3 à 5 kilomètres dont les directions sont très variables. Le massif Kérem-Ouarga est S. 30° E.-N., 30° O., celui de Kara sensiblement N.-S.
Tous les _rocs_ sont habités ou l’ont été, le reste de la plaine est désert : les cultures elles-mêmes sont groupées autour des mamelons sur l’arène granitique rougie qui les entoure. La forme de ces monticules vient d’ailleurs de la décomposition du granite. Chaque rocher semble ainsi porté sur un piédestal sablonneux, qui constitue un sol très fertile, mais très sensible à la sécheresse.
Les principaux groupes rocheux de cette nature que j’ai aperçus à distance ou traversés sont Kendégué-Timmé, Ouarga-Kérem, Kara, Sisi, Koubé, Ouaral, Manièré, Bouré, Modi, plus loin vers le N. les pics de Boli habités par les Ouled-Rachid.
_12 juillet, Kara._ — Situé à 25 kilomètres à l’O.-N.O. de Kérem, Kara est habité par les Bouas Karas qui obéissent à l’alifat Korbol. Les Bouas Karas sont comme les Noubas des troglodytes, vivant dans les rochers granitiques qui parsèment le pays. Des traces de leurs anciennes cases se voient encore au pied des kagas, mais actuellement ce terrain est exclusivement occupé par les cultures. Elles sont extrêmement soignées, mieux entretenues peut-être que la majorité des cultures de céréales en Normandie. Le mil, actuellement haut de 0m,50, a déjà été sarclé trois fois et à la suite des dernières pluies on a repiqué des plants de même âge partout où la semence a manqué. J’ai vu aujourd’hui travailler la terre pour faire de nouveaux semis. Le sol est remué à 0m,40 de profondeur (c’est une terre noire, mêlée de sable, d’apparence très fertile) et creusée en sillons dont la régularité ne laisse pas trop à désirer. Pas une parcelle de terrain n’est perdue au pied du roc. La terre a même été débarrassée des éclats de granite, afin d’utiliser jusqu’aux vides qui existent entre les blocs éboulés.
On a ensemencé dans la matinée du petit mil. Les autres cultures importantes sont l’Arachide et le _Vigna_ dont les gousses ont déjà pris un grand développement. A travers le Sorgho on voit des cultures intercalaires, le _Sabdariffa_, la Courgette à huile, le _Vigna_. Les ignames manquent totalement chez les Bouas, ainsi que les Patates, les _Coleus_ et les _Plectranthus_, les _Voandzeia_, les oignons et le Gombo. A travers les champs, tout autour du rocher, mais là seulement, vivent de très vieux _Acacia albida_, au tronc couleur d’argile, aux rameaux en parasols blanchâtres, entièrement dépouillés de feuilles à cette époque. Dans le nombre se rencontrent quelques Rôniers, des Tamariniers, une seule espèce de _Ficus_ (le Kobo), enfin le Karité et le Parkia qui sont là près de leur limite septentrionale.
Les cases des Bouas Karas sont de petite dimension, elles diffèrent de celles des Noubas en ce qu’elles sont construites entièrement en paille. Hommes et femmes ne sont couverts que d’une étroite bande de toile qui passe entre les jambes. Quelques femmes ont des boucles d’oreilles faites de toutes petites perles rapprochées. Certains hommes ont des bagues en cuivre mais pas de bracelets.
Les hommes sont robustes, leur teint noir est assez foncé. Exceptionnellement on rencontre quelques individus dont la peau tire sur le rouge. En somme le facies de ces Bouas ressemble beaucoup à celui des Fagnias[205].
_25 juillet, De Korbol à Djember (Diamar)._ — Le pays traversé est plat, assez surélevé cependant pour ne pas être inondé à l’hivernage. Le sol est constitué, d’ailleurs, par une arène granitique très perméable. On coupe bien encore quelques petits firkis que recouvrent actuellement des touffes de graminées hautes de 1m,50 à 2 mètres. En conduisant le cheval, il faut éviter d’une part ces grosses touffes qui forment de véritables barrières imprégnées de rosée presque chaque matin et d’autre part, les petites excavations creusées par les pluies. Mal tassée, la terre s’affaisse profondément sous nos pas. Heureusement ces accidents, qui ralentissent la marche, sont plus rares dans cette région que du côté du lac Iro. Un seul de ces firkis, le Corsili, a quelque importance et présente quelques mares dirigées N.O.-S.E. Je présume que c’est une Minia faisant communiquer le Ba Modobo avec les firkis de la région de Korbol.
Les villages situés aux alentours de Korbol dans la plaine et non sur les pitons granitiques, sont assez nombreux. Toutes les cases sont complètement vides, tant est grande la crainte qu’inspirent les Baguirmiens[206]. On a négligé d’entretenir les cultures, les mauvaises herbes dépassent en hauteur le mil et l’aspect de ces vastes champs abandonnés aussitôt après l’ensemencement est vraiment lamentable. Les villages Bouas rappellent ceux des Saras, les cases sont construites de la même manière, le mil est également planté en sillons. Le terrain est déboisé sur un rayon de 1 à 3 kilomètres. A la place des beaux _Ficus_ au feuillage si fourni et à l’ombrage épais, ornement des campagnes Saras, on trouve ici autour de chaque agglomération quantité de _Borassus_ et d’_Hyphæne_, mais l’essence qui domine est incontestablement l’_Acacia albida_ dont les branches et les troncs d’un blanc terne sans une seule feuille font croire que l’arbre est mort. Il est en réalité à la période de repos et à l’encontre de presque tous les végétaux du Soudan qui vivent surtout à l’hivernage, l’_Acacia albida_ n’épanouit ses feuilles et ses jeunes pousses qu’au commencement de la saison sèche. Dans le pays des Bouas cet _Acacia_ et le _Borassus_ se rencontrent exclusivement dans les lieux habités. En quelques points les indigènes utilisent, pour couvrir leurs cases, les grandes feuilles flabelliformes du Palmier, ce qui leur donne un aspect des plus pittoresques.
Les rochers granitiques disséminés sans ordre, dont les crêtes violettes et toutes dentelées se détachent à de grandes distances sur la brousse plate et verdoyante, sont véritablement la caractéristique de ce pays. Les principaux, aperçus durant la marche, sont ceux de Dar du côté de Kara, ceux de Kérama aux environs de Gamkoul, enfin le massif de Diamar où je suis campé. Extrêmement pittoresques, s’élevant jusqu’à 150 et même 200 mètres au-dessus de la plaine, ces rochers se résolvent souvent en plusieurs pitons séparés par des cols, alignés en chaînes qui atteignent au plus 4 kilomètres de long. Les rochers de Djember, comme tous ceux du Dekakiré, ont été habités ou le sont fréquemment encore par des Bouas troglodytes qui accomplissent, pour circuler dans leurs villages aériens, des prodiges de souplesse, comme les Noubas. Au moment des pluies, ils aménagent des citernes naturelles pour conserver l’eau. Cette eau, qui a ruisselé seulement sur le granite, ne contient aucun sel dissous ; elle est fade et indigeste et j’en arrive à lui préférer l’eau boueuse de mares qui pourtant, quand on a le temps de la filtrer, laisse un tiers de son poids de terre en dépôt. Lorsque la saison sèche arrive ou même qu’il y a eu un trop long intervalle entre deux pluies, plusieurs fois par jour, les femmes descendent et remontent avec la plus grande difficulté une cruche d’eau sur la tête. La Perrette de La Fontaine serait mal venue dans ce pays. Si d’aventure une fille nubile culbute avec sa cruche elle est la risée du village et ne trouvera point d’acquéreur. Toute la vie de ces Bouas se passe dans les rochers ; l’on voit les plus jeunes enfants sauter d’un bloc sur l’autre et jouer sur des rocs larges à peine de quelques mètres carrés qui surplombent le vide.
[Illustration : FIG. 68. — L’infanterie de Gaourang, sultan du Baguirmi.]
_28 juillet, Komi (Kome de Nachtigal), Les « Arabes » pasteurs du Dekakiré._ — Grands et sveltes, ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards. Vêtus de la grande toge baguirmienne, ils ne conservent point de grisgris ; leur seule arme est le couteau retenu au bras à l’aide d’un bracelet en cuir. La femme occupe une situation sociale élevée. Elle sort de la tente pour vaquer aux occupations du ménage ; elle est assez libre et hardie pour venir à notre camp sans appréhension. Les deux sexes font le salam : ces Arabes sont de fervents musulmans, mais non des fanatiques.
Cette population n’est qu’à demi sédentaire. Fixés dans un canton, ils se déplacent à chaque saison pour conduire leurs troupeaux dans les pacages favorables. Ils n’ont en somme point de villages permanents. Ces Arabes vivent en bonne intelligence avec tout le monde. Leurs campements installés souvent près des rochers Kirdis n’y provoquent point de conflit. Les Baguirmiens y lèvent sans difficultés l’impôt.
Les émigrants fellatas viennent souvent s’établir avec eux et sont bien reçus. Les Blancs ont toujours reçu très bon accueil. A peine arrivé à Komi, j’avais 50 litres de lait.
L’élevage du bétail est leur seule occupation, mais ils s’y livrent avec une science véritable. Les troupeaux sont gardés en commun par des enfants et même des adultes. J’évalue à 1.000 animaux d’espèce bovine, les troupeaux campés dans les environs de Komi. Dans la même région il n’y aurait pas plus de 200 à 300 Arabes, dont 50 chefs de famille seulement. C’est dire que chacun possède une certaine fortune. Il n’y a point de moutons dans la contrée, par contre j’ai remarqué une dizaine de chevaux. Les animaux pâturent dans la prairie avoisinant le village ; ils se rendent librement par bandes aux abreuvoirs qui sont de petites mares aménagées à cet effet. En saison sèche on les conduit paître le long des Minia demeurées verdoyantes et où l’on trouve encore de l’eau en creusant des puits au milieu du lit. Quelques chiens accompagnent souvent les troupeaux et possèdent quelques-unes des qualités de nos chiens de bergers. A proximité des villages sont de vastes cases sans parois latérales. C’est là que viennent s’abriter les animaux par les temps de pluie. La femme ne s’occupe pas du bétail, c’est l’homme lui- même qui prend soin de traire les vaches. Il s’en acquitte très soigneusement et le lait est conservé dans des ustensiles fort propres.
Les Pasteurs du Dékakiré se disent Arabes ; les Baguirmiens les appellent Chouas, nom donné par eux à tous les Musulmans, dont la langue usuelle est l’arabe. Cependant la description que nous venons de donner ne convient guère à de vrais Arabes ; au contraire, nous retrouvons chez eux les traits, les mœurs, et jusqu’aux détails de toilette des Foulbés du Soudan. Comme ces derniers, les femmes divisent leurs cheveux en nombreuses petites nattes qui tombent de chaque côté et portent près de chaque oreille deux tresses plus longues ; elles se suspendent au cou de nombreuses amulettes attachées par des cordelettes ou des lanières de cuir. Je suis donc porté à croire que les Pasteurs du Dékakiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas moins leur genre de vie typique.
III. — LA RÉGION DU BAHR EL ERGUIG
Le 31 juillet, nous passons à Moudou, village sarroua, situé sur la rive gauche du fleuve, composé de 15 cases, simples paillottes, dont les habitants se sont enfuis dans la brousse. Il est entouré de belles cultures du Sorgho. Plus loin, toujours sur la rive gauche, nous traversons un autre village sarroua : Boullaï (à côté se trouve encore le Djo de la carte NACHTIGAL), environné de toutes parts de magnifiques _Borassus_ qui forment une véritable forêt clairsemée. Quelques _Hyphæne_, de grands _Acacia albida_ ombragent aussi les terres cultivées. Boullaï a 40 cases. A 200 mètres de l’enceinte en chaume du groupement sarroua, existe une petite agglomération d’Arabes, composée de 15 cases, couvertes en feuilles de _Borassus_ ; c’est le village de Soua, longé par une dépression marécageuse qui est peut-être un bras du Bahr el Erguig, nommée Ndougouô.
Le 1er août, nous passons à Djémour (Djomel de NACHTIGAL) à 12 kilomètres à l’O. de Boullaï. Autour des 40 cases sarrouas s’élèvent des Cailcédrats et des _Celtis integrifolia_, quelques _Hyphæne_, mais les _Borassus_ s’arrêtent à 8 kilomètres du village qui est entouré de magnifiques cultures de Sorgho avec du _Cucumis_ oléagineux dans les intervalles. On repique en ce moment le _Penicillaria_. L’Eleusine existe dans tous les villages Sarrouas traversés. Barnja (Mbaranga de NACHTIGAL) est à 5 kilomètres de Djémour. Ses 60 cases sont réparties en plusieurs groupes. Les cultures sont parfaitement entretenues ; le mil est planté partout sur des sillons très réguliers espacés de 0m,40. Outre l’agriculture, les habitants pratiquent la pêche. J’ai observé une fort belle nasse double. Le _Borassus_ est à peu près complètement disparu. Les arbres caractéristiques des environs sont : _Khaya_, _Celtis integrifolia_, _Kigelia africana_, _Daniella thurifera_, _Combretum glutinosum_, _Tamarindus indica_, _Ficus_ (deux espèces, celle à grandes feuilles et celle à petites feuilles étroites), _Anogeissus_, _Balanites_, _Acacia albida_.
De Barnja à Nigué (15 kilomètres au N.-O.), on longe le Chari. Sur tout le trajet le _Sclerocarya birrœa_ est très commun ; c’est un grand arbre qui s’élève jusqu’à 20 mètres de haut. Les fruits sont tombés depuis la fin de mai et il n’en reste même plus trace. A 5 kilomètres avant d’atteindre Nigué on traverse un emplacement de village reconnaissable aux débris de cendres et de poteries. Des jachères actuellement couvertes de Graminées et de Légumineuses en fleurs remplacent les champs. Çà et là dans la brousse on trouve des _Hyphæne_ ramifiés à branches très grêles. La région que nous traversons depuis Boullaï est toujours très marécageuse, très boisée autour de grandes termitières occupant les endroits exondés. Des branches d’arbres descendent les longues draperies formées par les _Cissus quadrangularis_.
Nigué est un village baguirmien de 50 cases, situé sur un emplacement défriché depuis peu de temps. Il n’y a dans les champs ni _Acacia albida_, ni _Borassus_[207]. Précédemment cette bourgade était située à l’E. au bord du Bahr el Erguig. Bien que le défrichement soit récent, les cultures mil, haricots, cucurbitacées sont très belles : quelques pieds d’_Hibiscus cannabinus_ sont plantés autour des cases ; leurs fibres servent à fabriquer des filets de pêche. On vient de semer ce textile et il n’est pas encore repiqué. Dans cette contrée presque toutes les plantes se repiquent. Les semis de Sorgho et de _Penicillaria_ se font sous les arbres, sur les sols les plus fertiles. On repique à la fin de juillet quand la tige n’est point encore sortie ; on coupe l’extrémité des feuilles et on met en terre en foulant le sol avec le pied. Les plantules reprennent à condition qu’il survienne une pluie.
_2 août, Digdig._ — De fortes ondées qui se sont succédées depuis quatre heures du matin ne nous ont pas permis de partir avant sept heures. Pendant trois heures nous marchons sur un sol détrempé, à travers les flaques d’eau. Il faut bien constater que la presque totalité des pays parcourus depuis 9° 30′ N., constituent à l’hivernage d’immenses marais. Le sol, bien que son argile soit mêlée d’un peu de sable, est néanmoins imperméable. A chaque pluie l’eau ruisselle et s’accumule dans les dépressions y entraînant la terre qu’elle a arrachée aux monticules surélevés de quelques décimètres seulement. Une journée de soleil suffit pour assécher la plupart de ces mares. Puis les termites transportent sur les buttes la terre charriée dans les dépressions, où les eaux de nouveau l’entraînent. Cette alternance perpétuelle entre le colmatage causé par les pluies et le transport de ces mêmes éléments détritiques sur les hauteurs, conserve à la plaine son aspect bosselé. Les parties basses inondées souvent en hivernage sont couvertes d’une végétation herbacée très grêle et très basse, composée en grande partie de Graminées et de Cypéracées. Les plantes à tubercules et surtout les _Crinum_, les _Dipcadi_, les _Pancratium_, les _Anthericum_, les _Chlorophytum_, 2 ou 3 espèces d’Asclépiadées bulbeuses occupent aussi une grande place. Les parties saillantes sont bosselées par suite du travail des termites, aussi l’eau n’y séjourne point. C’est là qu’est localisée la végétation ligneuse composée de beaux arbres (Tamariniers, _Anogeissus_, _Terminalia_), d’arbustes (_Combretum altum_, _Guiera_, _Commiphora_, _Boscia_), de buissons épineux (_Balanites_, _Acacia_, _Caillea_, _Capparis_) sur lesquels grimpent de nombreuses plantes sarmenteuses et des herbes volubiles (_Ampelocissus_, _Cissus_, Asclépiadées, divers _Ipomœa_, plusieurs espèces de _Dioscorea_, _Cassytha filiformis_, plusieurs espèces de légumineuses comme le _Vigna_).
Le dernier village Sarroua que nous ayons rencontré était Djomour[208]. Négui est peuplé de Baguirmiens, fort miséreux et presque tous couverts de plaies syphilitiques. Les points traversés ensuite (Kyr, Yasoul ou Baïret, Saguemate) sont habités par des Arabes pasteurs, tout à fait semblables à ceux de Komi.
Moins riches que ces derniers, ils ne possèdent que des moutons, à l’élevage desquels ils consacrent tout leur temps, et dont le lait forme la base de leur alimentation. Selon leurs dires la tribu qu’ils constituent se nomme Madek. Ils auraient jadis habité à Gadba près de Bouno. Quand les Ouadaïens vinrent leur faire la guerre, les Baguirmiens n’osèrent pas intervenir pour les protéger ; tout leur bétail fut enlevé, et les survivants vinrent se réfugier sur les bords du Ba Mbassa où ils ont seulement réussi à reconstituer leurs bergeries, mais non leurs troupeaux de vaches. De mœurs douces, vivant par groupes peu cohérents, ils subissent l’oppression du Baguirmi avec la résignation d’hommes assouplis à l’obéissance. Ils ne cherchent qu’à sauvegarder leurs troupeaux, par tous les moyens et préfèrent renoncer à leur liberté plutôt que de risquer de perdre leurs moyens d’existence.
La polygamie est à peine connue chez ces Arabes, la femme y a un rôle élevé, l’homme la traite comme son égal. Quand le troupeau revient au bercail, qui le plus souvent est la case même d’habitation, le mari reste au milieu des siens, caresse les enfants. C’est la première fois que j’observe ces mœurs en Afrique. Ces Arabes pasteurs n’ont point de captifs. Tous les individus jouissent de la même liberté et c’est à peine si le chef de chaque agglomération a quelques prérogatives.
Chaque famille possède son troupeau dont les animaux vivent aux alentours du village, mélangé aux troupeaux des autres familles. Les enfants les surveillent, les plus jeunes agneaux somnolent à la porte des cases, au milieu des enfants. Quelques chiens au corps étique reposent à côté. Ces chiens me paraissent appartenir à une race spéciale. Le pelage roux et court, les membres élevés, le corps svelte, aux côtes saillantes, le museau allongé, ils présentent de nombreux points de ressemblance avec notre lévrier ; leur queue est aussi très allongée et à poils courts. A l’encontre du chien Kirdi qui aboie rarement et pousse des cris plaintifs quand on le frappe, ce dont les indigènes ne se font point faute, le chien du Ba Mbassa hurle à tout propos et rien n’est plus désagréable que de passer une nuit dans un village de pasteurs. Cela me rappelle nos nuits d’insomnie chez les Peuls ou Foulbés fétichistes qui possèdent un chien semblable. Du reste il ne diffère point du chien Laobé décrit par M. de ROCHEBRUNE.
C’est un argument de plus qui me porte à assimiler ces prétendus Arabes pasteurs à des Foulbés ou Fellata. Toute leur existence rappelle la vie des Peuls : leurs mœurs simples vraiment patriarcales, l’attachement qu’ils portent à leurs troupeaux, leur aversion pour la guerre, la tiédeur avec laquelle ils pratiquent l’Islam, l’installation toujours provisoire de leurs villages, les cultures ordinairement fort négligées, l’alimentation consistant presque exclusivement en laitage.
Leurs paillotes sont construites aussi sur le type des cases peules de la boucle du Niger. La charpente est faite à la hâte à l’aide de quelques baliveaux. La toiture en dôme est faite d’herbes non tressées, fixées grossièrement aux branches que fixent des lanières d’écorce. L’intérieur est spacieux et peut abriter une famille ayant souvent de nombreux enfants. On y loge aussi les animaux nouveau-nés ; souvent le troupeau de moutons tout entier y dort la nuit.
Les caractères physiques présentent aussi les plus grandes analogies avec ceux des Foulbés. Le corps est nerveux, les membres fins, les traits du visage harmonieux, le teint n’est point noir, mais chocolat clair, parfois presque blanc, le nez aquilin est petit, les lèvres fines. Ce type n’est ni celui du nègre ni celui de l’Arabe ; ce serait plutôt celui du Berbère. Les cheveux ne sont point laineux comme chez les noirs, mais bien crépus ; chez les femmes et les jeunes élégantes les nattes sont enduites d’une grande quantité de beurre et parfois savamment entremêlées de perles et de corail. La toilette d’une femme n’est pas une mince besogne, elle demande plusieurs heures. Il est vrai qu’elle ne se renouvelle que rarement. Au cou les femmes portent de multiples colliers de cuir auxquels sont suspendus des sachets de perles, de corail. Les hommes sont vêtus, sans aucune recherche, du grand manteau en coton indigène non teint.
Très dociles, vivant sans conflit avec leurs voisins, cherchant la paix, bien supérieurs à la majorité des Baguirmiens, ces musulmans sont des sujets précieux que nous devons protéger. Je serais d’avis qu’on les aidât _directement_ à reconstituer leurs troupeaux au lieu de les pressurer comme on l’a fait ou laissé faire.
_3 août._ — Nous avons encore traversé deux villages d’Arabes pasteurs, Madem (30 cases) et Mamaïka (25 cases). Le premier possède une trentaine de vaches et des moutons, le second, des moutons seulement. Ces moutons appartiennent à la même race que les moutons djennonké du Soudan français. Leurs longs poils, sans être soyeux ni bouclés, pourraient être tissés. C’est un type bien différent du mouton du Ouadaï, maigre, à poils ras, que nous avons vu chez Senoussi. Les femmes qui ont un enfant au sein portent une peau de mouton sur les reins du côté gauche, la laine en dehors ; c’est dans cet abri qu’est placé l’enfant.
De Mamaïka une marche de quelques kilomètres vers l’E. nous conduit de nouveau en pays baguirmien, au village de Boti.
La végétation des pays traversés dans cette journée du 3 se compose pour les 4/5, comme nombre d’individus, de Combrétacées, viennent ensuite les Légumineuses, le _Balanites_. Depuis Nigué, nous n’avons vu ni _Hyphæne_, ni _Borassus_. Quelques espèces que je croyais disparues se sont rencontrées aujourd’hui ce sont : _Afzelia_, _Daniella_ (un seul pied), de beaux _Detarium_ arborescents. Toujours beaucoup de _Crinum_ et de _Dipcadi_, ces derniers ont toutes les feuilles couvertes d’_Uredo_.
De Mamaïka à Boti, puis jusqu’à Ylal, nous avons reconnu de nombreuses traces toutes fraîches d’éléphant. Cet animal serait assez commun sur le moyen Ba Mbassa.
_4 août._ — Les villages Baguirmiens se succèdent maintenant sans interruption. Nous en avons rencontré quatre : Boti (35 cases), Loti (15 cases), Orom (20 cases), Ylal (50 cases). Tous se ressemblent et diffèrent très peu des villages Saras. Aux approches de ces villages on distingue d’abord la cîme chauve des grands _Acacia albida_ exclusivement cantonnés sur les terres anciennement cultivées. Puis on aborde les terrains débroussaillés par le feu, couverts de troncs secs à demi carbonisés et encore en place. C’est là que se sèmera le Mil dans un ou deux ans ; en attendant, les plantes messicoles annuelles ont déjà pris possession de la terre. Enfin une grande éclaircie apparaît : c’est l’emplacement proprement dit des champs, défriché depuis un temps immémorial et qu’on ensemence encore chaque année par place, laissant le reste en jachère jusqu’à l’année favorable. Ici plus d’arbustes, mais des arbres porte-ombre disséminés au hasard. Assez rares et appartenant à des essences peu feuillues, ils ne donnent plus l’impression de vergers comme chez les Saras, mais ils font penser aux maigres arbres dispersés à travers les plaines jurassiques de Normandie. Ils n’appartiennent qu’à 3 ou 4 espèces : _Balanites_, _Acacia albida_, _Sterculia tomentosa_, parfois des Tamariniers. Les chèvres et les moutons, quand il en existe, pâturent dans les jachères très herbues à cette époque de l’année. Bientôt apparaît la silhouette du village dont on distingue les toits pointus des cases, et en dernier lieu l’enceinte haute de 2 mètres formée de paillassons tressés et soutenus par des perches grossières, non écimées. Les cases sont entassées les unes sur les autres, de telle sorte qu’un village de 50 habitations couvre à peine une surface de 25 ares. Plusieurs portes permettent l’accès dans l’enceinte, où l’on circule dans des ruelles étroites, entre des palissades en paille, écartées de moins d’un mètre, qui entourent la demeure de chaque famille.
Les cases sont rondes, spacieuses. Leurs murs, entièrement construits en paille tressée, s’appuient sur des poteaux qui soutiennent un toit conique surmonté d’une pointe, longue de 0m,50, également en paille. A l’intérieur sont les ustensiles habituels en Afrique : calebasses faites avec les fruits du _Lagenaria_, cruches et poteries diverses en terre cuite, mortiers et pilons à mil, enfin le foyer formé de 3 grosses boules d’argile séchée, rapprochées pour supporter la marmite. Une grande place est réservée au lit, constitué le plus souvent par quatre piquets hauts de 1 mètre, sur lesquels reposent des barres transversales qui supportent les nattes. Le lit des riches, plus confortable, se compose d’un cadre en bois auquel sont fixées des lanières de cuir entrecroisées. Ce lit peut être muni de 4 pieds. Quand ces pieds n’existent pas on le place simplement sur 4 pieux.
Outre les cases proprement dites, on trouve ordinairement, dans l’enceinte qui constitue le home de chaque famille, un toit horizontal soutenu par de hautes perches. C’est sous cet abri qu’on se repose pendant les heures chaudes de la journée[209].
A la saison sèche, la cour qui entoure chaque demeure est assez spacieuse, mais au début de la saison des pluies on la transforme en jardin où sont cultivés les légumes qui servent à relever le goût du mil ou du sorgho : Gombo, oseille de Guinée, courges. J’y ai vu aussi quelques pieds de Cotonniers et d’Indigotiers, des _Lagenaria_ grimpant sur les cases, mais jusqu’à ce jour, ni Tabac, ni Piment, ni Tomates amères.
Sans être aussi soignées que chez les Saras, les Bouas et les Sarrouas, les cultures sont cependant bien entretenues. Le Sorgho et le _Penicillaria_ (gros et petit mil) tiennent la place principale. Le Sorgho, haut parfois de 3 mètres, montre déjà quelques épis. Le _Penicillaria_ est encore en herbe, par endroits même on commence seulement à le repiquer. Entre les pieds de mil et parfois dans des champs séparés on cultive le haricot (_Vigna_), mais en moins grande quantité que chez les Saras ; puis les Pastèques et les Courgettes à huile. Les cultures secondaires sont l’Eleusine, le Sésame, les Arachides et peut-être aussi le _Voandzeia_ que je n’ai vu au Baguirmi que chez les Arabes. Notons l’absence complète du Manioc, de Patates, d’Ignames, de Dazo, de _Plectranthus_, de Fonio, de Chanvre du Sénégal, de Riz. Il n’est pas douteux que la plupart de ces plantes réussiraient pourtant. On ne trouve que quelques pieds de cotonniers et d’indigotiers près de chaque demeure, plantés exclusivement pour les besoins de la famille. Ils sont généralement fort beaux et le Cotonnier hirsute en particulier apparaît en buissons hauts de 1m,50, couverts de fleurs à cette époque.
_5 août._ — Voici quatre jours passés sans une tornade. Le sol est dur comme du macadam. Les plaines à herbes rases, couvertes de Liliacées et d’Amaryllidées qui représentent la flore des marais, sont actuellement si desséchées que les plantes souffrent. D’ailleurs la végétation s’appauvrit de jour en jour. Hier ont disparu le _Khaya_, le _Daniella_, l’_Afzelia_, les _Kaempferia_. On ne trouve plus que quelques pieds de _Detarium_. Au contraire les _Acacia_ deviennent communs, l’_Acacia vereck_, rencontré hier pour la première fois, devient commun aussi[210]. Le _Conocarpus_ et le _Cassia fistula_ sont très abondants. Les plantes annuelles herbacées couvrent une grande partie du sol qui prend l’aspect d’une magnifique pelouse émaillée de fleurs, les Acanthacées remplacent les Labiées, Légumineuses, Liliacées, Composées. L’ensemble ressemble tout à fait à nos prairies de France.
Les villages sont peu espacés, les cultures s’étendent parfois à plusieurs kilomètres aux alentours. Nous avons traversé aujourd’hui Moguilé S. (15 cases) ; Moguilé N. (40 cases) ; Mouré (100 cases) ; Gala (40 cases) ; Dol (80 cases). A Mouré on possède quelques troupeaux de bœufs et de moutons ; nous y avons rencontré quelques Fellatas.
_5 au 8 août, De Mouré à Tcheckna._ — Le sol, constitué presque partout par un limon rougeâtre, est cultivé sur de vastes étendues qu’interrompent seuls des espaces marécageux (par exemple de Tjékouria à Mamsa et de Mougal à Béïkam). Les agglomérations sont plus denses et plus rapprochées. Nous avons traversé les villages de : Maciré (premier groupe : 60 cases ; second : 50 cases ; troisième, Maciré-Koursoua, du nom de Koursoua, la première femme de Gaourang, 100 cases) ; Tjékouria (quatre agglomérations, intervalle de 4 kilomètres entre les deux extrémités, 500 cases en tout) ; Mamsa (deux groupes chacun de 35 cases) ; Belamedé (20 cases) ; Masséniao (80 cases) ; Mougal (35 et 60 cases) ; Beïkam (175 cases, nous avons vu le marché où une trentaine de femmes avaient apporté du Mil, des légumes, du lait). De Beïkam on aperçoit, au bord du Ba Mbassa, Tcheckna avec 800 cases visibles.
[Illustration : FIG. 69. — La cavalerie de Gaourang, sultan du Baguirmi.]
La population actuelle de Tcheckna s’élèverait à 5.000 habitants, et d’après le capitaine JACQUIN, à 12.000, mais ce chiffre sous toutes réserves quand Gaourang réside dans cette ville. C’est sur le bord du grand sillon tracé par le Bahr el Erguig dans la plaine argileuse du Baguirmi, qu’est construite la capitale actuelle de l’Empire. Toutes les maisons, y compris celles du sultan, des commerçants fezzanais et de tous les notables sont d’aspect misérable. Ce sont les paillottes classiques du Baguirmi entourées de murs en paille tressée. Tout est fait à la hâte et semble provisoire. La campagne avoisinante n’a rien de séduisant. Les grands arbres font défaut, quelques _Acacia albida_ dénudés, des Tamariniers rabougris, une quinzaine de gros Ebéniers et des _Celtis_ aux dômes verdoyants sont les seules essences sur lesquelles puisse se reposer le regard. La terre est mal défrichée : au milieu des cultures surgissent des buissons épineux d’_Acacia_, de _Balanites_ et de _Capparis_. Les _Dipcadi_ et les _Acrospira_ qu’il est impossible d’expulser des champs disputent la place au Mil et au _Penicillaria_.
Si l’on s’éloigne de quelques centaines de mètres du village, on tombe sur la couche argileuse imperméable où, en s’écartant du sentier, on risque à tout instant de mettre le pied dans des flaques d’eau cachées par les herbes. Après les pluies le sol cède sous les pieds[211].
IV. — LE CLIMAT DE TCHECKNA
C’est le climat du N. du Soudan, très chaud en saison sèche, peu pluvieux à l’hivernage. L’harmattan souffle avec violence presque tous les jours de décembre à mars. Les pluies n’arrivent qu’en juin ; elles sont d’abord très espacées (une par semaine en moyenne). Beaucoup d’orages, accompagnés d’un vent violent qui, soulevant le sable, n’amènent point d’eau. Le régime des fortes pluies s’établit dans la deuxième quinzaine de juillet et dure jusqu’à la seconde quinzaine de septembre. Du 1er au 13 août 1903, le ciel est resté presque constamment nuageux. De fréquentes averses se sont abattues sans être précédées de coups de vent. Parfois la pluie dure plusieurs heures. L’atmosphère est très humide. Toutes les substances organiques, les chaussures, le bois mort se couvrent de moisissures. Le 14 août apparaît une période de sécheresse, au milieu du jour un vent chaud et sec souffle du S.-E., parfois avec violence. L’atmosphère est lourde et chargée d’électricité. Le soir de gros nuages s’amassent au S. et des éclairs fréquents illuminent l’horizon, mais ces orages s’éloignent vers le S.-O., laissant tout au plus tomber quelques gouttelettes de pluie. Du 14 au 22 août, à deux ou trois reprises, des tornades sèches ont éclaté au lever du jour ; le vent soulève alors de gros nuages de sable, le ciel s’obscurcit, mais il ne tombe pas d’eau ou seulement quelques gouttes. C’est le type des tornades sèches si fréquent dans le N. du Soudan.
Sous l’influence de ces variations de chaleur et de refroidissement, de pluie et de sécheresse, la végétation prend un rapide développement. C’est en ce moment que les prairies fournissent le plus abondamment l’herbe au bétail. Le sol est couvert de Graminées qui s’élèvent de 0m,30 à 0m,80 (_Panicum_, _Pennisetum_, _Setaria_, _Dactyloctenium_) et qui, toutes, sont en fleurs. Par les périodes sèches que nous traversons, à la fin d’août, il serait très aisé de sécher ces herbes et de les emmagasiner pour la période de disette. La saison la plus favorable à la récolte du foin va du 15 août au 1er septembre. En ce moment la plupart des herbes sont en fleurs ; plus tôt elles sont trop tendres, plus tard, elles ont grainé et elles durcissent très vite. C’est en général du 20 au 30 août qu’a lieu à Tcheckna l’épiage du mil (_Sorgho_ ou _Penicillaria_). Les champs environnants présentent un aspect magnifique. Les céréales s’élèvent à 3 mètres de hauteur formant une immense ceinture d’un vert sombre autour des villages. L’enceinte environnant chaque case est elle-même remplie de maïs et de mil.
V. — LES COURS D’EAU
_La rivière du Dekakiré._ — La rivière du Dekakiré (Baro) se détache du Ba Lairi à Koli ou Kol et coule sensiblement N.O.-S.E. pour aller joindre le Bahr Salamet par 2 branches, l’une tombant aux environs de Mali, l’autre aux environs de Balbédja.
Les mares qu’elle forme sont : Koli (vill.) Gatau (ou Gatahou) vill. Kouri, Masro (vill.) Diana ou Dienna, Dimbé (ou Dembé), Mandérou, Miléré, Kobi ou Kobo, Gaal, Mam E. de Djember, Kétia, Kouamou (12 juillet) dirigé 15° N.-E. 15° S. 40 mètres de large, 0m,50 de profondeur (large bordure de Vétiver des 2 côtés (_Nauclea_), Toumoulo (nuit du 11 au 12 juillet), Minia Baro (près Kérem, 11 juillet), large de 50 à 80 mètres, lit rempli d’herbes aquatiques en contre bas de 1m,50 dirigé N. 30° O.-S. 30° E. (poissons, crocodiles, hippopotames).
Minia Mogui près Ouarga. Minia Foya N. 20° O.-S. 20° E. dépression herbeuse, large de 30 mètres, profonde de 2 mètres (_Nauclea_), Minia Lomé au S. de Kendégué, se divise en 2 branches, la principale va rejoindre le Bahr Salamet aux environs de Mali et l’autre la Mindja Toutou en aval de Balbédja.
La rivière du Dekakiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son lit un canal de jonction entre le Bahr Salamet et le Ba Laïri. Dans ces deux fleuves l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance. Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekakiré conduisent alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à l’arrivée des pluies.
_Ba Tha ou Ba Laïri (Soro en Telala)._ — La branche qui nous occupe coule sensiblement N.N.O.-S.S.E. En amont de Koli, le Ba-Laïri traverse les régions de : Laïri, Dagna (Danja), Modobo, Télébau, Kouné, Gamkoul. J’ai coupé ce canal le 30 juillet à quelques kilomètres de Modobo entre Dagna et Korbo en un point où il porte le nom de Dounou. Là il coule sensiblement N.E.-S.O. dans une grande dépression déboisée large de 300 à 500 mètres. Au point où je l’ai coupé il offre 2 bras distants de 150 ou 200 mètres, le premier est herbeux avec quelques flaques où croît le Bourgou, il est large de 50 mètres et en contre-bas de 0m,70 à peine.
Le second, qui est le bras principal, est large de 30 à 40 mètres, avec des berges de 1m50, un lit à fond sablonneux avec des mares çà et là.
_Le Ba Korbol._ — Le Ba Korbol serait un ancien bras latéral du Chari auquel aboutissait autrefois le Ba Laïri. D’autre part ce dernier canal envoyait des communications au Baro (notamment le Corsili, originaire de Gamkoul, passant ensuite entre Kègne et Tom). Il en envoyait au Bahr el Erguig.
_Le Bahr el Erguig._ — Le Bahr el Erguig ou Ba Reguig, Ba Batjikam, Ba Irr (Barth), Ba Mbassa (nom Baguirmien), a son origine sur le Chari un peu en aval de Demraou, c’est-à-dire entre Demraou et Miltou, et après avoir passé par Tcheckna, capitale actuelle du Baguirmi, retourne au fleuve un peu en aval de Mandjaffa. Je l’ai vu pour la première fois entre Korbo, (Korbo est le Dangoua de NACHTIGAL, l’agglomération de Dangoua est aujourd’hui détruite) et Boullaï et observé en détail. Il coule sensiblement S.E.-N.O. dans une grande plaine large de 2 à 4 kilomètres, sur laquelle la végétation se compose de _Terminalia_, _Combretum Glutinosum_, _Acacia_, Doum et Deleb.
Dans la dépression qui marque le firki, le Vétiver, les _Panicum_, le _Nauclea_ et les _Mimosa_ abondent. Le lit proprement dit, en partie occupé par des bancs de sable, désormais pour la plupart en dehors des inondations, mesure 150 à 200 mètres de largeur. D’un côté il est limité par une berge haute de 2 à 3 mètres, de l’autre il s’élève en pente douce jusqu’au niveau de la plaine. Plusieurs passes, dont quelques-unes occupées par des flaques d’eau, existent ordinairement, mais une seule livre passage au cours d’eau actuel. Ce dernier, dont le lit est ordinairement peu marqué, contient de l’eau sur une profondeur de 0m,10 à 0m,20, et une largeur de 4 à 12 mètres avec un courant assez fort. En certains endroits existent des élargissements et de grandes fosses, profondes parfois de plusieurs mètres, où le courant n’est plus sensible, et dans lesquelles vivent des hippopotames.
_Mouré (Mola de Nachtigal)._ — Ici le Ba Mbassa ainsi nommé en Baguirmien _petit fleuve_, par opposition au grand fleuve (Chari), coule O. 25° N. à 1 kilomètre à l’E. du village. La trouée qu’il occupe est large de 2 kilomètres, elle comprend 6 chenaux, le principal à l’E. L’ensemble constitue un immense lit sablonneux dans lequel on distingue encore les dunes fixées. Dans aucun l’eau ne coulait le 5 août. Tous ne présentent que de petites mares encombrées de roseaux (Vétiver, _Panicum_, Mil sauvage, Bourgou) sur leurs bords. Dans le chenal oriental seulement on observait des dépôts de brindilles, indiquant que l’eau avait déjà coulé d’une mare à l’autre, à la suite des dernières pluies.
Entre chaque bras existent des dunes tantôt nues, tantôt couvertes de grands indigofères sauvages. Le lit de chaque dépression est à peine indiqué, celui du bras oriental seul est bien encaissé entre deux berges taillées à pic dans l’argile, celle de droite ayant 3 mètres de haut et celle de gauche ayant seulement 1m,50. Dans les autres, le lit est tout à fait incertain et se compose seulement de poches et de culs-de-sac où l’eau s’accumule au moment de l’inondation, mais où il n’existe jamais de véritable courant. D’ailleurs, selon les indigènes, l’eau ne monte pas tous les ans de manière à atteindre Madjé. L’inondation qui permit à M. GENTIL, en 1897, de remonter le Ba Mbassa avec le _Blot_ était si exceptionnelle que les vieillards n’en avaient jamais vu de semblables. En 1898, d’après les indigènes, le Ba Mbassa est resté complètement à sec. En 1899, il y eut encore une grande crue et depuis on n’en a pas vu de semblable. C’est à l’époque de la récolte du Mil, c’est-à-dire en novembre, que la hauteur des eaux est la plus forte au Baguirmi.
_Le Bahr el Erguig à Tcheckna._ — Sa vallée tortueuse consiste en une dépression sablonneuse, large de 1.500 à 3.000 mètres. Un rideau d’arbres espacés indique seul sur chaque rive la limite où s’arrête l’inondation, car le lit n’a point de berges. De chaque côté, un glacis en pente douce, gazonné par des touffes de Vétiver ou des herbes salicicoles, descend vers le fossé où coule l’eau au début de la crue. Ce canal, jonché de bancs de sable très fin, a lui-même un lit très indécis large de 30 à 50 mètres. Parfois il est dominé de falaises de 4 à 8 mètres, entaillées dans le sable ; parfois il est dépourvu de berges et chemine entre des bancs de sable dans des marais encombrés d’herbes aquatiques, au milieu desquelles il se perd. On conçoit que la marche de la crue soit très lente. La pente générale est extrêmement faible. Puis le sable absorbe l’eau au fur à mesure qu’elle arrive ; les grandes dépressions marécageuses en retiennent aussi une partie, car les herbes y jouent le rôle d’une éponge qui ralentit encore le courant. Enfin au moment des pluies violentes, les bancs se déplacent et viennent barrer le chenal. A moins qu’une forte crue ne vienne déblayer plus tard ce barrage, il ne tardera pas à se consolider par de nouveaux apports, surtout grâce à la végétation qui le recouvre. Il se constituera en arrière une mare permanente, parfois suffisamment profonde pour que les hippopotames puissent y rester toute l’année. On cite aux environs de Tcheckna les mares de Malcassa près de Guérié (en amont) et celles d’Artaïe (en aval) comme étant dans ce cas.
Le lit est complètement à sec de février à octobre. A partir de mars, les mares des cavités plus profondes s’assèchent elles-mêmes. En mai et juin on trouve difficilement de l’eau à Tcheckna. Les pluies remplissent quelques creux aux parois argileuses ; mais dans les autres le sable ne tarde pas à absorber l’eau apportée par des affluents torrentiels. Mais le ruissellement, si rapide qu’il soit, a eu le temps d’arracher aux terres cultivées l’humus qu’il entraîne dans le lit du Bahr el Erguig. Les plaines ne sont pas encore suffisamment nivelées pour que les grandes dépressions africaines qui en occupent le centre ne contribuent à l’appauvrissement du sol, loin d’être une source de richesse pour le pays.
La crue arrive à Tcheckna du 15 octobre au 1er novembre, elle continue parfois à s’écouler jusqu’au mois de janvier. Les années de faible inondation l’eau remplit seulement le chenal (_olo_ ou alba) et les marais cités (boucou angué). Les années de grande crue elle remplit tout le lit (_Kokoba_) ; les hippopotames et les crocodiles remontent alors en grand nombre ; il y a une profondeur de 5 à 8 mètres d’eau dans le thalweg du chenal et, disent les indigènes, un courant impétueux. Mais cela ne dure que quelques jours. L’eau abandonne très rapidement les glacis latéraux qu’elle a momentanément recouverts. Ces glacis (_mankéla_) reçoivent chaque fois une mince couche (5 à 6 millimètres) d’humus qui est emportée par la crue suivante. Leur sol est constitué par une argile jaune-rougeâtre qui retient de nombreuses flaques d’eau. Aussi n’est-il point utilisé pour la culture. Les plantations de mil s’arrêtent à quelques mètres de la limite extrême des inondations.
Les falaises qui surgissent çà et là dans le lit moyen du Bahr el Erguig permettent de déterminer l’origine du fleuve et les variations qu’il a subies dans les époques précédentes. Le Bahr el Erguig s’est déblayé un lit immense dans l’alluvion ancienne (argile du Baguirmi). Il était alors un fleuve permanent, large de 1 à 4 kilomètres. Au milieu il avait une profondeur de plus de 20 mètres ; une couche de sable dont nous n’avons vu nulle part la base se déposa peu à peu au fond. Il recevait du Baguirmi des affluents dont le cours n’est reconnaissable qu’en quelques points. Puis les pluies soudaniennes diminuèrent. Le Ba Mbassa suffit une partie de l’année à l’écoulement des eaux venant du S. Ce ne fut plus qu’à des intervalles lointains qu’il y eut encore des crues violentes. Dans les assises de sable on constate par intervalles des couches de 10 à 20 centimètres, formées presque exclusivement de galets quartzeux dont les plus volumineux ont la grosseur d’un œuf de pigeon. A ce moment déjà l’eau n’occupait plus tout le lit, mais seulement un chenal restreint et tortueux, où les bancs de galets sont très localisés. Plus tard s’établit çà et là dans le lit un régime marécageux car on observe, par endroits, des couches noirâtres qui ont jusqu’à 15 centimètres d’épaisseur. Elles sont recouvertes de sable dont l’horizontalité des stratifications indique la lenteur du dépôt. Cette alternance de formations marécageuses et fluviatiles marque un régime irrégulier à une époque déjà ancienne puisqu’au dessous on observe 5 à 6 mètres de sables compacts. Depuis, l’envasement a continué et le Bahr el Erguig, qui ne reçoit plus ses anciens affluents baguirmiens, s’appauvrit de plus en plus.
VI. — LES MARAIS ENTRE MASSÉNIA ET LE BA LAÏRI
A l’E. de Massénia la carte de Barth indiquait déjà de grands marais s’étendant entre les villages de Bidri, Balao, Bourgoumassa, Mossero et se prolongeant vers le Ba Tha ou Ba Laïri. Ces marais existent en effet ; ils sont assez profonds pour barrer la route aux caravanes en août et septembre. Le Béda, le plus rapproché de Tcheckna, se nomme Béda Kaga. Il se poursuit sur Déouligna, rejoint le Béda Kindji qui se prolonge vers le N.-E., et par Absaïn, atteint le Ba Tha à El Birki. Par suite de cette communication, aux hautes crues le poisson se répand jusqu’aux environs de Massénia. Les Baguirmiens affirment que ces marais ne communiquent pas avec le Ba Mbassa. Cependant il n’est pas douteux qu’anciennement le Ba Laïri et le Ba Mbassa étaient en rapports par un bras qui partait des environs de Tcheckna et par le N.-E. joignait El Birki. Les apports sableux du Ba Mbassa ont formé à son confluent avec ce diverticule un barrage de dunes qui a interrompu la communication. Le Bouta Melmess prolongé par le rahat _Beinbey_, situés à mi-chemin entre Massénia et Abougher, unissent et ont dû unir le système du Kindji aux marigots, situés à l’E. de Dourbali et communiquant avec le Chari. Enfin avec ce groupe de canaux venaient s’aboucher les Minia formées au S. de Moïto. Ce système très complexe de canaux devait lui-même être en communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui par des canaux découpant le Khozzam.
Tous les pays s’étendant depuis le bas Bahr Salamat et l’Iro jusqu’au Bas-Bahr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges. Dans ces lagunes, dans les parties les plus profondes des canaux vivaient en quantité les caïmans et les hippopotames. Ces grands animaux ont peu à peu disparu. Il en est resté encore jusqu’à nos jours dans certains rahats, simples flaques, où ils trouvent à peine assez d’eau pour subsister. Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri à l’entrée du Bahr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes.
[Note 195 : Timmé est une agglomération située à 4 kilomètres environ au S.-O. de Kendégué.]
[Note 196 : Il y avait un léger courant le 25 juin et le 7 juillet à Koulfé. Les mares étaient reliées entre elles par un filet d’eau large de 2 mètres, profond de 0m,30. Le courant avait une vitesse de 0m,50 à la seconde.]
[Note 197 : Ce granite a une teinte très claire, presque blanchâtre. Il n’est point traversé de filons. Au pied de la colline se trouve une couche épaisse de quelques décimètres, de latérite ferrugineuse compacte, sans méats, formée de grains de quartz arrachés au granite et étroitement cimentée par le magma rouge. Au-dessus de la latérite, ainsi qu’en certains autres points au contact même de la roche on reconnaît l’arène granitique très rubéfiée, mais non cimentée. Enfin, bien au- dessus de la latérite, les grandes tables plus ou moins inclinées de granite présentent un vernis rougeâtre de latérite très mince. En haut, au contraire, le granite est à nu et n’est même pas recouvert de thalles de Cryptogames.]
[Note 198 : Les habitants de Timmé et de Kendégué m’ont nié l’existence de ces refuges et je comprends que ces gens ne tiennent point à dévoiler leurs secrets à un blanc.]
[Note 199 : Leur chef Kharta a été tué trois jours avant l’entrée de Mahmadou à Dougui. Il est remplacé par Bougaï qui, après le voyage du capitaine PARAIRE à Kendégué, a envoyé un bœuf au poste de Fort- Archambault en signe de soumission. Les hommes de Dougui ont donc des bœufs ? Non, ils l’avaient acheté aux Arabes contre de l’ivoire. Les hauteurs de Dougui sont encore appelées Timan par les Arabes ; les Fagnias disent Mané.]
[Note 200 : Les Zanes sont des Goullas (renseignement recueilli à Timmé).]
[Note 201 : Ceux de Kendégué se livrent aussi à la pêche. Au commencement de la saison sèche, ils vont du côté du lac Iro barrer les firkis inondés et capturer, avec leurs paniers sans fond, les poissons attardés dans ces prairies momentanément recouvertes.]
[Note 202 : J’ai remarqué qu’à Timmé on entourait de cordes les champs de mil pour empêcher les antilopes d’y pénétrer. Dès cette époque, alors que le sorgho est encore tout jeune, les antilopes délaissent en effet les succulentes pousses d’_Andropogon_ sauvage pour celles du sorgho, probablement plus savoureuses encore. N’ayant point de fusils on ne peut faire la chasse à ces animaux : on se contente donc de les éloigner.]
[Note 203 : La végétation de ces rochers est d’une grande richesse, et présente un caractère méridional très prononcé. Dans les parties les plus ombragées, entre les fentes de la pierre croissent encore de charmants _Adianthum_ et leurs frondes gracieuses sont d’un ton vert clair qui s’harmonise avec les thalles des _Riccia_ et des jeunes mousses annuelles qui depuis l’arrivée des pluies tapissent les anfractuosités. Le _Cissus quadrangularis_ affectionne particulièrement ces rochers ; au contraire l’Euphorbe cactiforme fait défaut.]
[Note 204 : Boli serait à 4 jours de Kendégué. Il s’y trouve des Arabes indépendants du Ouadaï. A Boli on est à 6 ou 8 jours du cœur du pays Guéré. Les Arabes viennent souvent commercer à Kendégué. Ils remportent du mil, de la graisse et des volailles, en échange des toiles de coton du Ouadaï et de quelques perles. Rarement ils trouveraient un peu d’ivoire.]
[Note 205 : J’ai vu un cavalier à l’approche du village et appris que les Bouas riches possèdent des chevaux.]
[Note 206 : Gaourang, le sultan du Baguirmi, était à Korbol avec 2000 guerriers.]
[Note 207 : Dans le village s’observent des _Balanites_ atteignant 15 mètres de haut, sans fruits à cette époque.]
[Note 208 : Tout à côté se trouvait Mongolla qui fut anéanti par Rabah au début des hostilités contre Gaourang.]
[Note 209 : On donne l’hospitalité aux étrangers sous un refuge semblable construit à l’entrée du village.]
[Note 210 : Les Baguirmiens en mangent la gomme.]
[Note 211 : Ces terrains couverts de marais se nomment _Maouin_ en baguirmien ; les marais eux-mêmes sont appelés _Béda_ (baguirmien), _Koulo_ (Kotoko). La brousse boisée proprement dite s’appelle _Bangala_ (baguirmien) ; les places où le sol est légèrement bombé et sur lesquelles l’eau ne séjourne pas, forment des aires complètement dépourvues de végétation, à surface dure et jaunâtre nommées _Kébara_ en baguirmien. Les rares emplacements où la terre est cultivée constituent le _Tougouz_. En certains endroits, le lit du Bahr el Erguig déborde aux hautes crues. On nomme _Man Kéla_, le terrain qu’il couvre (Les Kotokos appellent _Hava_ les terres recouvertes par les crues du Chari).]