Part 10
«Ne prenez pas les choses trop à cœur, monsieur, dit-il en serrant la main du squire. Tout va bien pour lui... Quand un homme est tué en faisant son devoir envers son capitaine et ses armateurs, il n'y a rien à dire...»
Sur quoi il me prit à part.
«Docteur Livesey, me demanda-t-il, pour quelle époque attendez-vous le navire de secours?»
Comme je le lui expliquai, c'était une question de mois plus que de semaines ou de jours. Il avait été convenu avec Blandly que, si nous n'étions pas de retour à la fin d'août, il enverrait un second schooner à notre recherche, ni plus tôt ni plus tard.
«Faites le calcul vous-même, dis-je pour conclure.
--Eh bien, alors, répondit le capitaine en fourrageant dans ses cheveux, sans être ingrat pour les bienfaits de la Providence, je crois pouvoir dire, docteur, que nous sommes dans de fichus draps...
--Bah! répondis-je, nous en sortirons.
--Il est bien regrettable que nous ayons perdu ce second chargement, reprit le capitaine en suivant son idée. Pour la poudre et le plomb, cela peut encore aller, mais ce sont les rations qui sont courtes, docteur!... si courtes que, ma foi, peut-être faut-il moins regretter une bouche de plus...»
Et il désignait le pauvre Redruth enseveli sous son pavillon.
A ce moment un boulet passa en sifflant au-dessus du blockhaus et alla se perdre dans les bois.
«Oh! oh!... fit le capitaine, amusez-vous, mes amis, comme si vous aviez de la poudre de reste!...»
Un second coup de canon porta plus juste, et le boulet tomba dans le blockhaus, en soulevant un nuage de poussière et de sable, mais heureusement sans blesser personne.
«Capitaine, fit observer le squire, le fort est absolument invisible de la mer. Il faut donc que ce soit votre pavillon qui serve de point de mire. Ne serait-il pas plus sage de le redescendre?
--Abaisser mon pavillon! s'écria le capitaine. Non, monsieur, je ne ferai point cela.»
Et il avait à peine énoncé cette déclaration, que nous étions tous de son avis. Ce pavillon n'était pas seulement un symbole de devoir et d'honneur, il servait encore à montrer aux révoltés que nous nous occupions peu de leur bombardement.
Toute la soirée le feu continua; les boulets se suivaient de près, les uns passant au-dessus de nos têtes, les autres tombant au pied du blockhaus, d'autres se frayant un chemin dans le toit, sans grand dommage. Les gens du schooner étaient obligés de pointer si haut que le boulet avait perdu presque toute sa force, quand il arrivait, et s'enfonçait à peine dans le sable; jamais il ne ricochait; aussi en étions-nous bientôt venus à ne pas plus nous en inquiéter que d'une balle de cricket.
«Ce tir a au moins un avantage, fit remarquer le capitaine, c'est qu'il doit avoir débarrassé le bois de ces vermines. A l'heure qu'il est, le jusant est au plus bas et nos provisions doivent être à découvert. Je demande des volontaires pour aller procéder au sauvetage de notre porc salé.»
Gray et Hunter furent les premiers à s'offrir. Armés jusqu'aux dents, ils se glissèrent hors de la palissade, et, franchissant la bande de bois qui nous séparait de la mer, ils arrivèrent au rivage. Mais ce fut inutilement. Les rebelles avaient eu la même idée que nous, et quatre ou cinq d'entre eux, plus audacieux que nous n'aurions supposé, ou se sentant protégés par le canon d'Israël Hands, étaient déjà en train d'enlever nos provisions, qu'ils disposaient dans une chaloupe; cette embarcation se maintenait à leur portée en donnant un coup d'aviron par-ci, un autre par-là, contre le courant; John s'y trouvait en personne, dirigeant les opérations.
Chacun de ses hommes était maintenant armé d'un fusil que les gredins avaient sans doute extrait de quelque cachette à eux connue.
Dans le blockhaus, le capitaine s'était assis devant son livre de bord, et voici ce qu'il écrivait:
«Alexandre Smollett, maître du schooner _Hispaniola_; David Livesey, docteur-médecin; Abraham Gray, second charpentier; John Trelawney, propriétaire; John Hunter et Richard Joyce, domestiques du précédent, passagers; les susnommés restés seuls fidèles à leur devoir, avec dix jours de provisions à la ration de famine, ont abordé ce jourd'hui dans l'Ile au Trésor et arboré le pavillon britannique sur le blockhaus. Thomas Redruth, garde-chasse, passager, tué d'un coup de feu par les rebelles. Jim Hawkins, mousse...»
A ce même moment, je me demandais ce qui était advenu du pauvre enfant, quand nous entendîmes une voix nous appeler du côté opposé à la mer.
«Quelqu'un nous hèle, dit Hunter, qui montait la garde.
--Docteur!... Squire!... Capitaine!... Hunter, êtes-vous là?» disait la voix.
Je courus à la porte et je vis Jim Hawkins, sain et sauf, qui escaladait la palissade du blockhaus.
XIX
LA GARNISON DU BLOCKHAUS
(_Jim reprend son récit._)
J'ai dit que j'avais vu le pavillon britannique flottant dans les airs au-dessus des arbres. Ben Gunn ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il s'arrêta, et, posant la main sur mon épaule:
«Allons, dit-il, voilà tes amis, c'est sûr!...
--Plutôt les rebelles, je le crains, lui répondis-je.
--Bon! s'écria-t-il. Comme si dans une île où il ne vient que des chevaliers de fortune, John Silver irait arborer autre chose que le drapeau noir!... Non, ce sont tes amis, te dis-je... On s'est déjà battu, c'est clair, tes amis ont eu le dessus et les voici installés dans le blockhaus construit jadis par le vieux Flint... Ah! il en avait de la tête, le vieux Flint! Il savait tout prévoir... Jamais il n'a trouvé qu'un maître,--c'est le rhum. Et jamais il n'a eu peur de personne,--sinon peut-être de John Silver...»
Ce bavardage commençait à m'excéder.
«Quoi qu'il en soit, m'écriai-je, allons au plus pressé et rejoignons mes amis.
--Pas moi, camarade, répliqua Ben Gunn, pas moi!... Tu es un brave garçon, je crois, mais après tout tu n'es qu'un enfant... Et Ben Gunn, n'est pas une oie. Un verre de rhum ne me ferait pas aller où tu vas, je t'assure,--pas même un verre de rhum!... Je ne ferai pas un pas tant que je n'aurai pas vu le gentleman dont tu parles et qu'il ne m'aura pas promis ce que tu sais... Mais surtout n'oublie pas mes paroles: «Il lui faut des garanties (voilà ce que tu diras), il lui faut des garanties.» Et puis tu le pinceras comme ceci...»
Pour la troisième fois, il me pinça le bras du même air confidentiel.
«Quand on aura besoin de Ben Gunn, reprit-il, tu sais où le trouver, mon petit Jim. Précisément où je t'ai rencontré aujourd'hui.... Et celui qui viendra aura soin de tenir à la main quelque chose de blanc,--et de venir seul, surtout!... «Ben Gunn a ses raisons!» (voilà ce que tu diras).
--Si je vous entends, lui dis-je, vous avez quelque chose à proposer, et vous désirez que le squire ou le docteur vienne vous en entretenir, à l'endroit même où nous nous sommes rencontrés. C'est tout, n'est-ce pas?
--Tu oublies l'heure, reprit-il. Eh bien, entre celle de l'observation de midi et le coup de six.
--Fort bien. Je puis m'en aller, maintenant?
--Tu n'oublieras rien, au moins? demanda-t-il avec inquiétude: «Des garanties,--et il a ses raisons... raisons à lui connues», voilà l'important. Si tu te souviens seulement de cela, tu peux partir, Jim.... Et, si par hasard tu rencontrais John Silver, tu ne trahiras pas Ben Gunn, n'est-ce pas? Rien ne te le ferait trahir, hein?... Ah! si ces damnés pirates campent à terre, il y aura des veuves demain, va!...»
Un coup de canon lui coupa la parole, et un boulet, sifflant au-dessus de nos têtes, vint s'enterrer à une centaine de pas de l'endroit où nous nous trouvions. Ce fut la fin de la conférence. Nous tournâmes les talons, chacun de notre côté.
Pendant une bonne heure, les détonations se succédèrent et les boulets continuèrent à pleuvoir. Je changeais de cachette à tout instant, et ces terribles projectiles me poursuivaient toujours. Mais on s'habitue à tout. Vers la fin du bombardement, quoique je n'osasse pas encore me rapprocher du blockhaus, qui servait évidemment de cible à ce tir d'enragés, j'avais un peu repris courage, et, après un long détour vers l'est, je descendis avec précaution parmi les arbres de la grève.
Le soleil venait de se coucher. La brise agitait doucement la cime des arbres et ridait la surface grise de la mer. La marée, complètement descendue, laissait à découvert une large bande de sable. L'air s'était subitement refroidi au point que je frissonnais dans ma jaquette.
L'_Hispaniola_ était toujours à l'ancre à la même place; mais à sa corne flottait l'étendard noir des pirates. Comme je la regardais, une lueur rouge suivie d'une détonation éclata à son arrière, les échos résonnèrent et un boulet de canon siffla dans les airs. Ce fut le dernier de la journée.
Pendant quelque temps encore, je restai caché, observant l'agitation qui succédait à l'attaque. Sur la grève, des hommes étaient en train de démolir quelque chose à coups de hache. Je sus par la suite que c'était le pauvre canot. Au loin, près de l'embouchure du ruisseau, un grand feu brillait parmi les arbres. Entre ce point et le schooner, une des chaloupes ne faisait qu'aller et venir; les hommes qu'elle portait et que j'avais vus si sombres le matin riaient et chantaient maintenant à tue-tête. Évidemment le rhum était de la partie.
Enfin je crus pouvoir m'aventurer à me rapprocher du blockhaus. J'étais descendu assez loin sur la côte basse et sablonneuse qui entoure le mouillage à l'est et qui rejoint à marée basse l'île du Squelette. En me relevant pour me mettre en marche, je remarquai à quelque distance, dans le creux, parmi les broussailles, un rocher blanc assez haut et d'un aspect tout particulier. Je pensai que ce devait être la Roche-Blanche dont Ben Gunn avait parlé, et je me dis que si un bateau devenait nécessaire à un moment ou à un autre, je saurais où le trouver.
Je longeai la lisière du bois jusqu'à ce que je l'eusse complètement tournée, puis, revenant au fort par le côté opposé à la mer, j'eus le bonheur d'y être cordialement accueilli par mes amis.
J'eus bientôt raconté mon histoire et je me mis à examiner les êtres. Le blockhaus était fait de troncs d'arbres non équarris--le toit comme les murs et le plancher. Ce plancher se trouvait en quelques endroits élevé d'un pied ou d'un pied et demi au-dessus du sol. Il y avait un porche au-dessus de la porte, et, devant ce porche, la source sortait en bouillonnant d'un bassin artificiel d'une espèce assez rare: tout simplement un grand chaudron défoncé et enterré jusqu'aux bords dans le sable. L'édifice ne montrait pas trace de meubles. Il y avait seulement dans un coin un foyer de pierre surmonté d'une vieille corbeille de fer toute rouillée.
Les flancs et les alentours du monticule avaient fourni les arbres dont se composait notre citadelle, et l'on voyait encore les moignons résultant de cette amputation en masse; le sol sablonneux, qu'ils soutenaient encore, s'était néanmoins éboulé en mainte place et tout sillonné de ravins par l'action des pluies. Le lit seul du ruisseau formé par la source traçait sur le sable jaune une ligne verte de mousses, de fougères et de petites plantes grasses. Non loin de la palissade,--pas assez loin, me dit-on, pour notre sécurité,--les bois s'élevaient denses et drus: des sapins du côté de l'intérieur de l'île, des chênes verts du côté de la mer.
La froide brise du soir dont j'ai parlé gémissait dans toutes les fissures de notre abri et nous couvrait d'une pluie continue de sable fin. Ce sable... nous en avions dans les yeux, dans les dents, sur notre souper,--et jusque dans l'eau de la source, au fond de son chaudron. En fait de cheminée, il y avait un trou carré dans le toit, par où s'échappait une très faible proportion de la fumée produite par un grand feu de bois. Le reste s'amoncelait dans la chambre, nous faisant tousser et nous frotter les yeux.
Si l'on ajoute que Gray, notre nouvel allié avait la figure bandée d'un mouchoir, à cause d'une blessure qu'il avait reçue en quittant les rebelles, et que le pauvre Tom Redruth était toujours étendu raide et froid le long du mur, en attendant qu'il fût possible de l'inhumer,--on aura une idée de l'aspect lugubre de notre établissement. L'inaction nous aurait nécessairement conduits à la mélancolie la plus noire. Mais le capitaine Smollett n'était pas homme à nous y laisser tomber.
Il commença par nous diviser en deux bordées: le docteur, Gray et moi dans l'une; le squire, Hunter et Joyce dans l'autre. Après quoi, en dépit de la lassitude générale, deux hommes furent envoyés au bois, deux autres occupés à creuser une fosse pour Redruth; le docteur fut désigné comme cuisinier, et je fus mis en sentinelle à la porte. Quant au capitaine, il allait et venait de l'un à l'autre, nous remontant le moral et prêtant la main où il était nécessaire.
De temps en temps, le docteur venait à la porte pour respirer et reposer ses yeux, que la fumée aveuglait; et chaque fois il avait un mot à me dire.
«Le capitaine Smollett vaut mieux encore que moi, fit-il remarquer dans une de ces occasions, et ce n'est pas peu dire, mon petit!...»
Une autre fois, il me regarda un instant en silence. Puis, penchant la tête d'un côté:
«Ce Ben Gunn est-il un homme? me demanda-t-il.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur, répondis-je. Mais je ne suis même pas bien sûr qu'il soit en possession de toute sa raison.
--S'il y a seulement doute à cet égard, tant mieux pour lui! reprit le docteur. Un homme qui a passé trois ans dans une île déserte, à se ronger les ongles, ne saurait paraître aussi raisonnable que toi ou moi, mon garçon. Ce n'est pas dans la nature des choses. Ne m'as tu pas dit qu'il a grande envie de manger du fromage?
--Oui, monsieur, c'est son plus ardent désir.
--Eh bien, Jim, vois comme il est bon de penser à tout. Tu m'as souvent vu avec une tabatière. Et sais-tu pourquoi? Parce qu'en campagne j'emporte toujours dans ma tabatière un morceau de fromage de Parme,--un fromage italien extraordinairement nourrissant sous un faible volume... Mon fromage sera pour Ben Gunn!...»
Avant de souper, nous eûmes à procéder aux funérailles de notre pauvre vieux Tom. Après l'avoir déposé dans la fosse, nous le recouvrîmes de sable, puis nous restâmes quelques instants, la tête découverte, autour de sa tombe.
Nous nous occupâmes ensuite de rentrer le bois sec rapporté des alentours de la palissade. Le capitaine hocha la tête quand il le vit en tas.
«La provision n'est pas suffisante, et il faudra s'occuper de l'augmenter demain matin,» dit-il.
Le souper terminé,--il se composait d'une tranche de porc salé et d'un verre de grog à l'eau-de-vie,--les trois chefs se réunirent dans un coin pour se concerter sur les mesures à prendre.
Ce qui les inquiétait le plus, c'était que nos provisions fussent tout à fait insuffisantes pour nous permettre de soutenir un long siège. Ils prirent donc la résolution de tuer le plus de monde possible aux révoltés, pour les amener, soit à capituler, soit à s'enfuir avec l'_Hispaniola_. Sur dix-neuf de ces coquins, il n'en restait déjà plus que quinze, et parmi ceux-là deux blessés, sans compter le matelot atteint par le premier coup de feu du squire et qui était peut-être mort. Il fut donc entendu qu'à la moindre occasion de tirer sur eux, on tâcherait d'augmenter ces pertes, en évitant toutefois avec soin de s'exposer. Nous pouvions d'ailleurs compter sur deux alliés puissants,--le rhum et le climat.
En ce qui touche au premier, quoique nous fussions à plus d'un demi-mille du camp des rebelles, nous pûmes les entendre chanter et rire fort avant dans la nuit. Au sujet du second, le docteur déclara qu'il ne donnait pas une semaine à des gens établis en plein marais, et privés de tout médicament, pour tomber comme des mouches sous l'action de la fièvre paludéenne.
«Quand ils s'en apercevront, ils seront trop contents de partir avec le schooner, ajouta-t-il. C'est un navire comme un autre et qui pourrait toujours leur servir à écumer les mers.
--Ce sera le premier que j'aurai perdu», dit laconiquement le capitaine.
J'étais mort de fatigue, et pourtant si agité par ces événements, qu'il se passa au moins une heure avant que je pusse m'endormir; mais alors ce fut pour tout de bon.
Les autres étaient debout depuis longtemps quand je rouvris les yeux; ils avaient déjà déjeûné, et la pile de bois s'était considérablement accrue. Je venais d'être réveillé par un bruit de voix.
«Un drapeau blanc!» disait-on.
Et presque aussitôt, avec l'accent de la surprise la plus vive:
«C'est Silver lui-même!» ajoutait-on.
Je sautai sur mes pieds et je courus me placer à l'une des meurtrières.
XX
L'AMBASSADE DE JOHN SILVER
Je vis deux hommes en dehors de la palissade: l'un d'eux agitait un linge blanc; l'autre était John Silver en personne, calme comme toujours.
Il était encore de très bonne heure, et il faisait une des matinées les plus froides que j'eusse jamais vues,--un de ces froids qui semblent vous transpercer jusqu'aux moelles. Le ciel était pur et sans nuages, et le soleil levant commençait à dorer la cime des arbres. Mais le bas du monticule, où se trouvaient John Silver et son lieutenant restait encore baigné dans l'ombre et comme enveloppé des vapeurs exhalées par le marécage. Ce froid glacial et cette buée ne disaient rien de bon sur le climat de l'île. Évidemment, la position était humide, malsaine et dangereuse.
«Que personne ne se montre, dit le capitaine. Je gage que c'est une ruse pour nous attirer dehors... Qui vive?... reprit-il. Halte, ou je fais feu!...
--Drapeau parlementaire!» répondit Silver.
Le capitaine se défilait sous le porche, se gardant avec soin. Il se retourna et dit:
«La bordée du docteur au nord, Jim à l'est, Gray à l'ouest. L'autre bordée rechargera les armes... Attention, mes braves, et l'œil ouvert!»
Puis il revint aux rebelles.
«Que voulez-vous avec votre drapeau parlementaire?» demanda-t-il.
Cette fois ce fut le compagnon de Silver qui répondit:
«Le capitaine Silver, monsieur, désire venir à votre bord pour arranger une trêve.
--Le capitaine Silver?... Connais pas!... Quel est cet officier?» cria le capitaine.
Et il ajouta en aparté:
«... Capitaine!... Par ma barbe, voilà de l'avancement!...»
John répondit lui-même:
«C'est moi, monsieur. Ces pauvres gens m'ont choisi pour chef après votre _désertion_, monsieur (il appuya avec intention sur le mot). Nous sommes prêts à nous soumettre et à ne plus parler de rien, s'il est possible d'arriver à des conditions favorables. Tout ce que je demande, c'est votre parole, capitaine Smollett, de me laisser ressortir sain et sauf, et de me donner une minute pour me mettre hors de portée avant de reprendre les hostilités.
--Mon garçon, je n'ai pas envie de vous parler, répliqua le capitaine. Si vous avez quelque chose à me dire, ma foi, c'est votre affaire, et vous pouvez venir. S'il y a trahison, ce sera de votre côté, et qu'elle vous soit légère!...
--C'est tout ce qu'il faut, capitaine, cria gaiement John Silver. Un mot de vous suffit, et je me flatte de me connaître en gens d'honneur...»
Nous vîmes l'homme qui tenait le drapeau parlementaire essayer de retenir Silver. Et cela n'avait rien de très étonnant après la réponse cavalière du capitaine. Mais Silver lui rit au nez en lui tapant sur l'épaule, comme si l'idée même d'un soupçon était absurde. Il s'avança vers la palissade, jeta sa béquille en avant, puis s'éleva sur les poignets et franchit l'obstacle avec une vigueur et une agilité surprenantes.
[Illustration: XIII
LES DEUX PLÉNIPOTENTIAIRES FUMÈRENT EN SILENCE.]
Je dois l'avouer: ce qui se passait m'intéressait à tel point que je ne songeai même plus à mes devoirs de sentinelle; j'abandonnai ma meurtrière, je m'avançai sur la pointe du pied derrière le capitaine, qui s'était assis sur le seuil; le menton dans ses mains et les yeux fixés sur l'eau qui sortait en bouillonnant du chaudron enterré dans le sable, il sifflotait un air populaire. Silver avait beaucoup de peine à escalader le flanc du monticule. Gêné par la raideur de la pente, les moignons d'arbres dont le sol était semé et le sol mouvant qui s'éboulait sous lui, il était aussi empêché, avec sa béquille, qu'un navire à sec. Mais il s'acharnait en silence et finit par arriver devant le capitaine, qu'il salua le plus courtoisement du monde.
Il avait fait toilette pour cette entrevue: un immense habit bleu couvert de boutons de cuivre lui pendait jusqu'aux genoux, et un beau chapeau galonné était posé en arrière sur sa tête.
«Vous voilà, mon garçon, dit le capitaine. Asseyez-vous, puisque vous êtes fatigué.
--N'allez-vous pas me permettre d'entrer, capitaine? demanda John d'un ton de reproche. Il fait un peu froid ce matin pour rester dehors, assis sur le sable.
--Silver, répondit le capitaine, il ne tenait qu'à vous d'être chaudement assis, à cette heure, près de vos fourneaux... Ou vous êtes le cuisinier de mon navire, et je crois faire un peu plus que je ne dois en vous autorisant à vous asseoir devant moi,--ou vous êtes le capitaine Silver, rebelle et pirate, et alors vous savez bien que vous n'avez droit qu'à la potence.
--N'en parlons plus, capitaine, reprit Silver en s'installant. Il faudra m'aider à me relever, voilà tout... Mais savez-vous que vous êtes fort bien, ici?... Et voilà Jim!... Docteur, je vous présente mes devoirs... Je vois avec plaisir que vous êtes tous comme chez vous...
--Si vous avez vraiment quelque chose de sérieux à dire, mon garçon, mieux vaudrait y arriver, fit le capitaine.
--Très juste, capitaine, très juste. Le devoir avant tout... Eh bien, donc, vous avez eu une fière idée la nuit dernière, capitaine, ce n'est pas moi qui le nierai. C'était une fière idée. Il y en a un parmi vous qui n'est pas manchot... Et je ne nierai pas non plus que quelques-uns des miens ont été ébranlés par cette affaire... Peut-être tous l'ont-ils été, ébranlés... Peut-être ai-je été ébranlé moi-même... peut-être est-ce la raison qui m'amène ici pour négocier... Mais, capitaine, croyez-moi: cela n'arrivera pas deux fois!... S'il le faut, nous saurons monter la garde et laisser porter d'un point ou deux sur le rhum!... Vous croyez sans doute que nous étions tous dans les vignes du Seigneur? Eh bien, ce serait une erreur. J'avais toute ma tête à moi. Seulement j'étais fatigué comme un chien. Il s'en est pourtant fallu d'une seconde à peine que je prisse votre homme sur le fait... Car, je vous le garantis, le mien n'était pas mort encore quand je suis arrivé près de lui,--non, il ne l'était pas!...»
Tout cela était évidemment de l'hébreu pour le capitaine, mais on ne l'aurait jamais deviné à sa physionomie.
«Après?» dit-il tranquillement, comme s'il avait compris.
Moi, je commençais à comprendre. Les paroles de Ben Gunn me revenaient en mémoire. Je me disais qu'il avait sans doute fait une visite nocturne aux pirates pendant qu'ils cuvaient leur rhum autour du feu, et je calculais avec joie que nous n'avions plus affaire qu'à quatorze de nos ennemis.
«Mais arrivons au fait, reprit Silver. Nous voulons ce trésor et nous l'aurons,--voilà la question. Quant à vous, vous ne seriez pas fâchés d'avoir la vie sauve, je présume, et cela dépend de vous. Vous possédez certaine carte, n'est-il pas vrai, capitaine?...
--C'est possible.
--Allons, allons, vous l'avez, je le sais. A quoi bon se tenir ainsi à quatre pour ne pas dire un bon oui? Cela ne sert de rien... Il nous faut cette carte-là!... Quant au reste, je ne vous ai jamais voulu de mal, capitaine...