Chapter 12 of 18 · 3955 words · ~20 min read

Part 12

La Roche-Blanche, très visible au-dessus des broussailles, se trouvait à trois ou quatre cents pas environ vers l'extrémité de la pointe. Je fus néanmoins assez longtemps à y arriver, car j'avais soin de ramper pour ne pas être vu, en m'arrêtant à tout instant derrière les buissons. Aussi la nuit était-elle presque tombée quand je l'atteignis enfin. Sous la roche même, je découvris alors une sorte de niche tapissée de gazon, abritée par des bruyères fort épaisses, et formée d'une petite tente de peaux de chèvre, comme celles dont se servent les bohémiens errants en Angleterre.

Je me glissai jusqu'à ce creux, je soulevai un coin de la tente et je me trouvai en présence du canot de Ben Gunn,--un produit du terroir, s'il en fut jamais. C'était une espèce de pirogue de bois dur, informe et rugueuse, pontée, si j'ose ainsi dire, de peaux de chèvre, le poil en dedans; si petite qu'à peine devait-elle être suffisante pour moi, et que je me suis toujours demandé comment un homme avait pu s'en servir; avec un banc de rameur aussi bas que possible, un appui pour les pieds et une double pagaie en guise de propulseur. Je n'avais pas vu alors de pirogues de bois et de peaux, telles qu'en construisaient les anciens Bretons; mais j'en ai vu depuis, et je ne puis donner une meilleure idée de l'embarcation de Ben Gunn qu'en disant qu'elle ressemblait de tout point à la plus primitive de ces pirogues. Elle en possédait en tout cas la principale qualité,--qui est une légèreté extrême.

Maintenant que j'avais vu et touché ce bateau, on pourrait croire que j'avais suffisamment fait l'école buissonnière. Mais une nouvelle idée venait de poindre dans ma tête, et cette idée me séduisait au point de l'accomplir, je crois, à la barbe même du capitaine Smollett. Cette idée, la voici: «Pourquoi, protégé par les ombres de la nuit, n'irais-je pas dans cette pirogue jusqu'à l'_Hispaniola_, pour couper son amarre et laisser aller le schooner s'échouer où il voudrait?...» Il me semblait que les rebelles, après leur défaite du matin, ne pouvaient plus songer qu'à lever l'ancre et à prendre le large. Il me paraissait beau de les en empêcher. Et maintenant que je les voyais laisser leurs hommes de garde sans chaloupe, l'entreprise pouvait être relativement aisée.

Je m'assis par terre pour penser à ces choses et croquer un biscuit, en attendant que la nuit fût tombée. On aurait dit qu'elle était faite à souhait pour mon projet. Le brouillard montait à vue d'œil et cachait entièrement le ciel. L'obscurité fut bientôt profonde. Quand je me décidai à prendre le canot de Ben Gunn sur mon épaule et à me diriger presque à tâtons vers la mer, il n'y avait que deux points visibles dans tout le mouillage: le premier était le grand feu, au bord du marais, autour duquel les pirates vaincus noyaient leur humiliation dans le rhum; l'autre était une petite lueur pâle qui perçait à peine le brouillard en indiquant la position du navire à l'ancre.

Le schooner avait graduellement viré de bord avec la marée descendante; son avant se trouvait tourné de mon côté; les seuls fanaux allumés à bord se trouvaient dans le salon, et ce que je voyais n'était que la réflexion, sur la surface des eaux, de la nappe de lumière qui sortait de la fenêtre de la poupe.

La marée étant déjà très basse, j'eus à marcher pendant un assez long espace sur le sable mouillé, où j'enfonçais jusqu'à la cheville. Mais enfin j'arrivai à l'eau, et, y entrant jusqu'à mi-jambe, je réussis à déposer assez adroitement ma pirogue, la quille en bas, sur l'onde amère.

XXIII

A MARÉE DESCENDANTE.

La pirogue de Ben Gunn, comme je devais avoir ample moyen de le vérifier, se trouva fort supérieure à sa mine, légère, admirablement adaptée à un navigateur de ma taille et de mon poids; mais c'était bien l'embarcation la plus capricieuse et la plus fantasque à diriger. Quoi qu'on fît, elle avait toujours une tendance à s'en aller de côté, et la manœuvre où elle excellait, c'était à tourner sur elle-même comme une cuve. Ben Gunn lui-même a bien voulu reconnaître avec moi qu'elle était «un brin difficile à orienter, quand on ne savait pas ses habitudes».

Ses habitudes étaient à coup sûr singulières. Elle tournait dans tous les sens, excepté celui où je désirais aller. La plupart du temps, nous progressions bâbord en avant, et il n'est pas douteux pour moi que, sans le reflux, je ne serais jamais arrivé au schooner. Heureusement, le jusant m'y portait, et, de la façon que je tinsse ma pagaie, il était à peu près impossible de manquer l'_Hispaniola_.

D'abord je la vis se dresser devant moi comme une tache plus noire sur l'obscurité générale. Puis-je commençai à distinguer la coque et les agrès. Enfin, le courant m'entraînant toujours, je m'aperçus que j'allais passer sous la haussière, et je m'en saisis.

Cette amarre était tendue comme une corde d'arc, et le courant si fort, que le schooner virait sur son ancre. Tout autour de sa coque, dans la nuit, l'eau chantait en fuyant comme un ruisseau de montagne. Un coup de mon couteau, et l'_Hispaniola_ s'en allait vers le large avec la marée. Rien de plus simple en apparence. Mais je me rappelai tout à coup qu'un grelin tendu et qu'on tranche net peut être chose dangereuse comme une ruade. Il y avait dix à parier contre un que, la pirogue et moi, nous serions jetés en l'air si j'avais l'imprudence de couper l'ancre de l'_Hispaniola_. Cette réflexion m'arrêta, et, si le hasard ne m'avait pas encouragé de la façon la plus formelle, il est fort probable que j'aurais abandonné mon projet.

Mais la brise avait sauté au sud-ouest; pendant que je méditais ainsi, il arriva qu'elle frappa l'_Hispaniola_ et la força contre le courant. A ma joie intense, je sentis le câble se relâcher sous mes doigts et la main dans laquelle je le tenais plongea dans l'eau pendant une seconde ou deux.

Je pris aussitôt ma décision. Tirant mon coutelas, je l'ouvris avec mes dents, puis je me mis à scier un toron après l'autre jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que deux sur l'épaisseur du câble, pour tenir le navire. Après quoi, je m'arrêtai, attendant, pour trancher ces deux derniers torons, que l'amarre fût de nouveau détendue par un souffle de vent.

Pendant tout ce temps, j'avais entendu des voix dans le salon; mais, à vrai dire, j'étais si occupé de mes pensées et de mon travail qu'à peine m'en étais-je inquiété. Maintenant, n'ayant plus rien à faire, je me pris à écouter. Je reconnus alors dans une de ces voix celle de Hands, le second maître, celui qui avait été jadis canonnier de Flint. L'autre était naturellement celle de notre ami au béret rouge. Les deux hommes étaient pris de boisson, c'était clair, et continuaient probablement à boire; car, pendant que j'écoutais, l'un d'eux, toujours en parlant d'une voix avinée, ouvrit la fenêtre de l'arrière et jeta à la mer quelque chose qui me parut être une bouteille vide.

Non seulement ils étaient ivres, mais ils semblaient être furieusement en colère. Les jurons volaient dru comme grêle, et, de temps à autre, il y avait une telle explosion que je les croyais sur le point d'en venir aux mains. Mais, chaque fois, la querelle s'apaisait; les deux voix se mettaient à grommeler des menaces plus sourdes, jusqu'à ce qu'une nouvelle crise se produisît, toujours sans résultat comme la précédente.

A terre, je voyais, parmi les arbres du rivage, la chaude lueur du grand feu allumé par les pirates. L'un d'eux chantait d'une voix monotone une vieille ballade de matelot, avec un trémolo à la fin de chaque couplet.

Enfin la brise adonna. Le schooner s'agita faiblement dans l'obscurité; je sentis le grelin se relâcher sous ma main. Aussitôt, d'un coup, je tranchai les dernières fibres de chanvre.

Le vent avait peu de prise sur la pirogue; aussi fut-elle rejetée presque instantanément par la marée contre l'_Hispaniola_. Presque en même temps le schooner se mit à tourner lentement sur son arrière, puis à dériver sous l'action du courant.

Je me mis aussitôt à travailler de la pagaie comme un diable, car je m'attendais à chaque instant à être coulé bas par cette masse. Mais, voyant qu'il m'était impossible d'en détacher la pirogue, je pris le parti de chercher uniquement à gagner l'arrière. J'y arrivai enfin et je me vis dégagé de mon redoutable voisin; au moment même où je donnais la dernière impulsion qui allait m'en séparer, mes mains rencontrèrent un bout de corde qui traînait à l'eau par-dessus bord. Je m'en saisis à l'instant.

Pourquoi? je serais fort en peine de le dire. Ce fut d'abord par un mouvement instinctif. Mais quand une fois j'eus cette corde en main, je m'aperçus qu'elle tenait solidement, et alors la curiosité fut la plus forte; j'eus envie de m'en servir pour donner un coup d'œil au salon par la fenêtre de poupe. Je me suspendis donc à la corde, je me soulevai lentement, et non sans danger, jusqu'à la hauteur de la fenêtre; et je me trouvai bientôt à portée de voir, avec le plafond, une certaine étendue de la pièce.

A ce moment le schooner et sa minuscule compagne glissaient assez vite sur la baie; nous étions déjà arrivés au niveau du feu allumé sur le rivage. Le navire bavardait, comme disent les matelots, en faisant route à travers les ondulations de l'eau avec un bouillonnement continu. Et j'avais peine à m'expliquer comment les hommes de garde n'avaient pas encore pris l'alarme. Mais, quand mes yeux furent au niveau de la fenêtre, je compris tout. A peine eus-je le temps de glisser un regard, tant j'avais peur de lâcher du bout du pied mon esquif peu solide. Ce regard suffit pourtant par me montrer Hands et son camarade enlacés dans une lutte mortelle et se serrant mutuellement à la gorge.

Je me laissai retomber sur le banc de la pirogue, et il n'était pas trop tôt, car, si j'avais attendu une seconde de plus, elle m'échappait. Pendant quelques minutes, je restai comme ébloui, avec l'image de ces deux faces violacées s'agitant sous la lampe fumeuse; puis, mes yeux s'habituèrent à l'obscurité où j'étais retombé.

Sur le rivage, la ballade s'était arrêtée maintenant, et toute la compagnie, réunie autour du feu, venait d'entonner le refrain familier:

Ils étaient quinze matelots, Sur le coffre du mort; Quinze loups, quinze matelots.

Tout à coup, un plongeon subit de la pirogue vint me tirer de ma rêverie. Elle venait de dévier brusquement et de changer de route. En même temps sa vitesse augmentait d'une façon singulière. Autour de moi, de petites vagues se poursuivaient avec un bruit de cascade, en se couronnant d'une écume phosphorescente.

L'_Hispaniola_, dans le sillage de laquelle j'étais toujours entraîné, semblait vaciller de la quille au faîte de ses mâts, et je vis ses agrès se balancer contre les ténèbres de la nuit; en regardant plus attentivement, je me sentis convaincu qu'elle aussi virait vers le sud.

Un coup d'œil jeté autour de moi m'en donna la certitude. On peut penser si mon cœur accéléra ses pulsations, quand j'aperçus le feu du camp derrière mon dos!... Le courant avait tourné à angle droit, et maintenant, rapide, écumant, emporté, grondant plus haut de seconde en seconde, il entraînait vers la passe--vers la pleine mer--le schooner et la pirogue!...

Presque au même instant des cris éclatèrent à bord du navire. J'entendis des souliers ferrés se précipiter sur l'échelle du salon. Je compris que les deux ivrognes, faisant enfin trêve à leur querelle, venaient d'ouvrir les yeux à l'étendue de leur désastre.

Quant à moi, je m'étais déjà couché à plat au fond du misérable esquif, n'attendant plus que la mort. A la sortie de la passe, je savais que nous allions à peu près nécessairement nous précipiter sur la ligne des brisants et que j'y trouverais la fin de tous mes maux. Et, quoique je fusse peut-être prêt à mourir, je ne l'étais pas à regarder en face l'épouvantable danger sur lequel je courais. Je fermai donc les yeux.

Longtemps j'attendis ainsi la mort, pensant à tout instant la voir arriver, emporté dans une course vertigineuse sur la cime des vagues, trempé jusqu'aux os par des gerbes d'écume. Puis, par degrés, la fatigue eut raison de l'épouvante. Une sorte de stupeur s'empara de moi; de l'engourdissement je passai au sommeil; bercé par les flots, je me mis à rêver de chez nous, de ma mère et de l'_Amiral-Benbow_.

XXIV

LE VOYAGE DE LA PIROGUE

Il était grand jour quand je me réveillai, pour me trouver flottant à l'extrémité sud-ouest de l'île. Le soleil était déjà au-dessus de l'horizon, mais la Longue-Vue me le cachait encore; entre la montagne et moi, j'apercevais de hautes falaises. A une portée de fusil, vers ma droite, se dressait le cap de Tire-Bouline et, plus loin, le Mât-de-Misaine: la colline noire et nue, le cap bordé de rochers.

Ma première idée fut naturellement d'empoigner la pagaie, de m'en servir pour reprendre terre. Mais je ne tardai pas à abandonner cette pensée. En avant des rochers, les brisants écumaient et hurlaient; de soudaines réverbérations, des gerbes d'écume s'élançant dans les airs et retombant à grand bruit, m'avertissaient du péril. Je me vis précipité sur les rochers, déchiré et mis en pièces par l'irrésistible puissance des vagues, ou m'épuisant en vains efforts pour leur échapper.

Et ce n'était pas tout, car, rampant sur les écueils ou se laissant retomber avec fracas dans les flots, je vis d'énormes monstres marins, des espèces de limaces molles et gluantes, d'une taille incroyable, réunis par groupes de trente à quarante et qui remplissaient l'air de leurs mugissements. On m'a dit depuis que c'étaient des veaux marins parfaitement inoffensifs. Mais leur aspect, ajouté aux difficultés que présentait l'approche du rivage, fut plus que suffisant pour m'ôter l'envie de débarquer là. Je crois que je serais plutôt mort de faim en pleine mer que de tenter l'aventure.

J'avais d'ailleurs dans la tête la carte de l'île, et je me rappelais fort bien qu'après le cap de Tire-Bouline la côte s'infléchissait en forme de golfe et laissait à découvert, à marée basse, une longue bande de sable jaune. Plus au nord encore, venait un autre cap, désigné sous le nom de cap des Bois, à cause des grands sapins verts qui le couvraient en descendant jusqu'à la mer. Je savais aussi qu'un courant longe la côte ouest de l'île, en se dirigeant vers le nord; et, voyant, d'après ma position, que j'étais déjà sous l'influence de ce courant, je préférai laisser le cap de Tire-Bouline derrière moi et réserver mes forces pour tenter d'atterrir vers le cap des Bois.

La mer était assez grosse; mais, par bonheur, la brise soufflait du sud, de sorte qu'il n'y avait pas lutte entre elle et le courant et que les vagues se soulevaient et retombaient sans se briser. S'il en eût été autrement, j'aurais infailliblement péri depuis longtemps. Mais, dans l'état des choses, mon petit bateau flottait avec une légèreté et une immunité surprenantes. Par instants, couché comme je l'étais au fond de la pirogue et ne laissant dépasser qu'un œil au-dessus du bord, je voyais une énorme montagne bleue se soulever tout près de moi; mais la pirogue ne faisait que bondir un peu plus haut, danser comme sur des ressorts, et, légère comme un oiseau, glisser dans la vallée.

Je finis par m'enhardir et m'asseoir pour m'essayer à la manœuvre de la pagaie. Mais le plus léger changement dans la répartition du poids peut produire d'étranges différences dans la manière dont se comporte une pirogue. A peine avais-je modifié mon assiette que l'esquif, abandonnant son doux balancement, se mit à descendre comme une flèche sur la pente liquide et, en se relevant, alla piquer sa pointe droit dans le flanc de la vague suivante.

Trempé et terrifié, je retombai sans plus tarder dans mon attitude première. Sur quoi, la pirogue retrouva immédiatement son équilibre et se remit à me porter aussi doucement qu'auparavant parmi les vagues. Je vis bien qu'il ne fallait pas songer à la guider. Et alors quel espoir me restait-il de jamais regagner la terre?

Une frayeur nouvelle s'empara de moi. Malgré tout, pourtant, je ne perdis pas la tête. D'abord, en prenant soin d'éviter tout mouvement brusque, je commençai par vider le bateau, avec mon bonnet, de l'eau qu'il avait embarquée; puis, replaçant mon œil au niveau du bord, je me mis à étudier comment s'arrangeait mon esquif pour naviguer si tranquillement sur une si grosse mer.

Je remarquai alors que chaque vague, au lieu d'être la montagne lisse qu'elle paraît être du rivage, ou du pont d'un navire, ressemble parfaitement à une véritable montagne terrestre, avec ses pics, ses plateaux et ses vallées. La pirogue, abandonnée à elle-même, tournait en rencontrant le moindre obstacle, enfilait pour ainsi dire son chemin dans ces vallées, évitait les pentes raides, les précipices et les pics sourcilleux.

«Il est donc évident, me disais-je, qu'il faut rester couché comme je le suis, pour ne pas déranger l'équilibre; mais il est clair aussi que je puis mettre ma pagaie en dehors et, de temps en temps, dans des endroits bien choisis, donner à la pirogue une impulsion vers la terre.»

Aussitôt fait que pensé. Je me soulevai sur mes coudes, dans l'attitude la plus incommode, et je risquai à deux ou trois reprises un faible coup de pagaie dans la direction de la côte. Je n'obtins pas un énorme résultat, mais enfin j'obtins un résultat appréciable; et, quand j'approchai du cap des Bois, je vis que, quoique je dusse infailliblement le manquer, j'avais cependant gagné une centaine de mètres vers l'est. En fait, j'étais très près du rivage; je voyais la fraîche et verte cime des arbres se balancer sous la brise, et je me sentais presque sûr d'atteindre le promontoire suivant.

Il était temps, car je commençais à être torturé par la soif. L'ardeur du soleil, l'éclat des rayons réfléchis par les vagues comme par autant de miroirs à facettes, l'eau de mer qui séchait sur moi en couvrant de sel mes lèvres mêmes, tout cela se combinait pour mettre ma gorge en feu. La vue des arbres si près de moi me donnait une envie folle d'y arriver et de m'abriter sous leur ombre. Mais le courant m'emporta bientôt au delà de la pointe, et, comme je débouchais dans la baie suivante, j'aperçus un objet qui changea brusquement le cours de mes idées.

Tout droit devant moi, à moins d'un mille de distance, je voyais l'_Hispaniola_, sous voiles. Évidemment j'allais être pris; mais j'étais dans une telle détresse, par besoin de boire, que je ne savais plus si je devais être content ou fâché de cette perspective. Longtemps avant d'en venir à une conclusion, la surprise avait pris possession entière de mon esprit et je ne me trouvais capable que d'écarquiller les yeux d'étonnement.

L'_Hispaniola_ portait sa voile de misaine, avec deux focs, et la toile blanche, frappée par le soleil, resplendissait comme de la neige ou de l'argent. Quand je la découvris, ces trois voiles étaient gonflées par le vent et elle allait vers le nord-ouest. J'en conclus que les hommes qui se trouvaient à bord cherchaient à faire le tour de l'île pour revenir au mouillage. Tout d'un coup, elle se mit à porter vers l'ouest, ce qui me fit croire que j'avais été vu et qu'on se préparait à me donner la chasse. Mais, finalement, elle tomba droit contre le vent, et s'arrêtant court, elle resta un instant comme indécise, ses voiles battant les mâts.

«Les brutes! me dis-je. Je gage qu'ils sont encore ivres-morts!...»

Et je me représentai comme le capitaine Smollett les aurait fait danser en pareil cas.

Cependant, le schooner avait graduellement tourné sur lui-même et repris le vent; ses voiles s'étant de nouveau gonflées, il vogua assez vite pendant deux ou trois minutes, puis s'arrêta court, comme la première fois. Cela se répéta à plusieurs reprises. Allant et venant, ici, de là, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'_Hispaniola_ errait à l'aventure, et chaque mouvement se terminait de la même manière, les voiles retombant contre le mât. Il devint certain pour moi que personne ne tenait la barre. Et, s'il en était ainsi, où se trouvaient donc les hommes? Ou ils étaient ivres à ne plus avoir conscience de ce qui se passait, ou ils avaient abandonné le navire.

«Si je pouvais seulement l'aborder, me dis-je, peut-être arriverais-je à le ramener à son capitaine!»

Le courant entraînait le schooner et la pirogue dans la même direction. Quant aux voiles du schooner, elles agissaient d'une façon si désordonnée et si intermittente, et à chaque temps d'arrêt le navire restait si indécis, qu'il ne gagnait assurément pas sur moi, si même il ne perdait pas. Si seulement j'osais m'asseoir pour pagayer, je me sentais sûr de le rejoindre. Le projet avait un air d'aventure qui me plut, et le souvenir du tonneau d'eau fraîche près de la porte du salon redoubla mon courage.

Je me relevai et je reçus immédiatement comme salut un nuage d'embruns en pleine figure. Mais, cette fois, je ne cédai pas, et je me mis à pagayer de toute ma force vers l'_Hispaniola_. Une fois, un si gros paquet d'eau inonda mon embarcation, que je dus m'arrêter pour la vider, le cœur battant comme un oiseau en cage. Mais, par degrés, je me pénétrai de l'esprit de la chose et je finis par guider assez convenablement ma pirogue parmi les vagues, non sans recevoir de temps en temps un coup sur mon avant ou une gerbe d'écume sur la face. Peu m'importait, car j'avançais maintenant et je gagnais visiblement sur le schooner. Bientôt je vis étinceler les cuivres du gouvernail, comme il battait sur l'arrière. Et toujours personne sur le pont!... J'étais bien obligé de me dire qu'on avait déserté le navire. En tout cas, si les hommes s'y trouvaient encore, ils devaient être ivres dans le salon, et alors il serait peut-être possible de les y enfermer et de faire du schooner ce que je jugerais à propos.

Pendant assez longtemps, il était resté dans la pire position possible pour moi,--immobile, son avant tourné vers le sud. Il dérivait alors, bien entendu. Bientôt son avant portait à l'ouest, ses voiles se remplissaient à demi et le ramenaient en un moment droit sous le vent. Et le résultat était qu'il s'enfuyait devant moi au moment où je pouvais me croire sur le point de l'atteindre.

Mais enfin je crus avoir trouvé l'instant favorable. La brise était à peu près tombée pendant quelques secondes; le courant faisant tourner l'_Hispaniola_ sur elle-même, elle me présenta sa poupe, avec la fenêtre gauche ouverte, et la lampe toujours allumée au-dessus de la table, en plein jour, la grande voile tombait le long du mât comme un drapeau. Sauf pour le lent mouvement de progression que lui imprimait le courant, le navire semblait être à l'ancre. Je redoublai d'efforts pour le rejoindre, et je n'en étais pas à cent mètres quand un souffle de brise arriva, tomba dans les voiles par bâbord, et le fit repartir en rasant l'eau comme une hirondelle.

Mon premier mouvement fut le désespoir. Le second fut la joie du triomphe. L'_Hispaniola_ virait et me présentait le flanc; elle virait encore et revenait sur moi; elle franchissait la moitié, puis les deux tiers, puis les trois quarts de la distance qui nous séparait. Elle allait m'atteindre. Je voyais les vagues bouillonnant toutes blanches sous sa proue. D'en bas, dans ma pirogue, elle me paraissait effroyablement haute.