Chapter 3 of 18 · 3991 words · ~20 min read

Part 3

Des lumières brillaient déjà dans les maisons du village, et je n'oublierai jamais le plaisir que me causa la vue de ces portes et fenêtres éclairées. A ce réconfort devait d'ailleurs se limiter tout le secours que nous devions y trouver. Personne ne voulut consentir à venir avec nous à l'_Amiral-Benbow_. Les hommes, au moins, auraient pu rougir de se montrer si pusillanimes. Plus nous insistions sur nos craintes, plus ils s'accrochaient tous, hommes, femmes et enfants, à l'abri tutélaire de leurs maisons. Le nom du capitaine Flint, qui m'était inconnu quand je l'avais entendu prononcer par notre défunt locataire, n'était que trop familier par là et portait la terreur avec lui. Quelques paysans, qui avaient travaillé aux champs de l'autre côté de l'auberge, déclaraient avoir remarqué sur la route des étrangers qu'ils avaient pris pour des contrebandiers et s'être hâtés de décamper, dans le but de n'être pas impliqués dans l'affaire. L'un d'eux assurait avoir vu un petit cotre à l'ancre dans une crique que nous appelions le Trou-de-Kitt. Du reste, n'importe qui s'intitulait le camarade du feu Capitaine devenait par cela même suspect. Bref, les volontaires s'offraient en foule pour s'en aller à cheval prévenir le docteur Livesey, dans la direction opposée à l'_Amiral-Benbow_, mais pas un ne consentait à venir avec nous défendre l'auberge.

On dit que la lâcheté est contagieuse. Mais, d'autre part, la discussion relève souvent les courages. C'est précisément ce qui arriva à ma mère. Quand chacun eut donné son avis, elle prit la parole. Rien ne pouvait l'empêcher, dit-elle, de tenter un effort pour sauver l'argent qui appartenait à son fils orphelin.

«Si nul de vous n'ose venir à notre aide, dit-elle, Jim et moi nous irons tout seuls. Oui, nous retournerons chez nous, comme nous sommes venus, et nous nous passerons de vous, poules mouillées que vous êtes!... Nous ouvrirons le coffre, dussions-nous payer ce devoir de notre vie. Tout ce que je vous demande, mistress Crowley, c'est de nous prêter le sac que je vois là, pour emporter l'argent qui nous appartient légitimement.»

Je déclarai, bien entendu, que j'étais prêt à escorter ma mère, et, bien entendu aussi, on poussa les hauts cris sur notre témérité. Mais n'empêche que pas un seul homme n'eut le courage de partir avec nous. On consentit seulement à me prêter un pistolet chargé, en cas d'attaque, et on promit de nous tenir des chevaux tout sellés, pour notre retour, en cas de poursuite. En outre, il fut convenu qu'un gars serait immédiatement envoyé au docteur Livesey pour demander l'appui de la force armée.

Je puis dire que le cœur me battait de belle manière quand nous partîmes tous les deux dans la nuit noire, maman et moi, pour cette périlleuse aventure. La lune, qui se trouvait dans son plein, se levait à peine et commençait à montrer un bord rougeâtre au-dessus du brouillard. Raison de plus de nous hâter, car il était évident qu'il ferait clair comme en plein jour avant que nous eussions fini, et, dès lors, notre départ serait signalé, s'il y avait des espions en campagne. Nous nous glissions donc rapidement le long des haies, en faisant le moins de bruit possible. Nous arrivâmes ainsi chez nous sans avoir rien vu ou entendu de suspect, et c'est avec un véritable soulagement que nous refermâmes sur nous la porte de l'_Amiral-Benbow_.

Mon premier soin fut de pousser le verrou. Un instant nous reprîmes haleine dans les ténèbres, seuls dans la maison avec le cadavre du Capitaine. Puis ma mère alluma une chandelle, et, nous tenant par la main, nous entrâmes dans le parloir. Le mort était comme nous l'avions laissé, sur le dos, les yeux grands ouverts et un bras étendu.

«Tire le store, Jim, me dit tout bas ma mère; on pourrait nous voir du dehors... Et maintenant, reprit-elle, quand je lui eus obéi, il s'agit de _lui_ prendre la clef du coffre, ce qui est impossible sans _le_ toucher,» ajouta-t-elle avec un frémissement d'horreur.

A l'instant, je m'agenouillai auprès du cadavre. Par terre, à côté de sa main ouverte, se trouvait un petit morceau de papier, coupé en rond, noirci d'un côté. C'était évidemment la _marque noire_. Je ramassai le papier, et je vis qu'au revers, resté blanc, il portait ce message laconique, d'une grosse écriture très lisible: «A CE SOIR DIX HEURES.»

«Mère, il avait jusqu'à dix heures!» m'écriai-je.

Et comme je parlais encore, l'horloge se prépara à sonner. Ce bruit inattendu nous fit grand'peur. Mais, après tout, la nouvelle était bonne, car il n'était que six heures.

«Allons, Jim, dit maman, cette clef!...»

Je tâtai les poches l'une après l'autre: quelque petite monnaie, du fil et des aiguilles, un dé à coudre, un couteau, un bout de tabac à chiquer, une boîte à amadou, un briquet, une boussole de poche, voilà tout ce que je trouvai. Je commençais à désespérer de découvrir la clef.

«Peut-être est-elle suspendue à son cou,» suggéra ma mère.

[Illustration: III

IL N'ÉTAIT QUE SIX HEURES.]

Surmontant ma répugnance, j'ouvris vivement son col de chemise, et là en effet, suspendue à un cordon goudronné, que je coupai avec son propre couteau, je trouvai la clef.

Cette victoire nous remplit d'espoir. Nous nous hâtâmes de monter chez lui, dans la petite chambre qu'il avait occupée si longtemps et d'où le fameux coffre n'avait bougé, depuis le jour de son arrivée.

Ce coffre était semblable à toutes les malles de matelot, fait en bois dur, usé aux coins comme s'il avait longtemps servi, et marqué sur le couvercle, au fer rouge, d'un grand B.

«Donne-moi la clef,» me dit ma mère.

Et, malgré la dureté de la serrure, elle eut en un clin d'œil fait tourner le pêne et rejeté le lourd couvercle en arrière.

Une forte odeur de tabac et de goudron s'exhala aussitôt. Nous ne vîmes rien sur le dessus qu'un costume complet, en fort bon état, proprement plié et brossé. Comme le fit remarquer ma mère, ces vêtements ne devaient même jamais avoir été portés. Ils recouvraient un assemblage assez hétéroclite de menus objets: quarts de cercle, gamelles d'étain, rouleaux de tabac, deux paires de beaux pistolets, une barre d'argent fin, une vieille montre espagnole, divers autres bijoux de peu de valeur et d'apparence exotique, un compas monté en cuivre, cinq ou six coquilles d'Amérique. Depuis combien de temps traînait-il ces coquilles avec lui, dans sa carrière errante, périlleuse et coupable?... Tout cela n'avait pas grand intérêt pour nous, sauf les bijoux et la barre d'argent. Et encore, comment en tirer parti?... Aussi poursuivions-nous activement nos recherches. Le fond du coffre était occupé par un vieux caban de matelot, blanchi par le sel de plus d'une plage lointaine. Ma mère le tira avec impatience, et nous découvrîmes alors les derniers objets que recélait la caisse, un paquet enveloppé de toile cirée et qui nous parut rempli de papiers, puis un sac de toile d'où sortit, quand je le touchai, un tintement d'or.

«Nous allons montrer à ces coquins que nous sommes d'honnêtes gens! dit ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un liard de plus... Tiens-moi le sac de mistress Crowley!...»

Et elle se mit à compter des pièces d'or, qu'elle jetait au fur et à mesure dans le sac que je tenais ouvert. Son projet était d'arriver au total exact de la note du Capitaine. Mais ce n'était pas une opération aussi simple qu'on pourrait le croire: car les pièces étaient de tout modèle et de tous pays, des doublons, des louis, des guinées, des onces, que sais-je encore? Le tout pêle-mêle. Encore les guinées étaient-elles les plus rares, et les seules que ma mère sût compter.

Nous n'étions pas à moitié de ce travail, quand je l'arrêtai soudain en posant ma main sur son bras. Dans le silence de la nuit, je venais de percevoir un son qui me glaçait le sang dans les veines, le _tap-tap-tap_ du bâton de l'aveugle sur le sol durci par la gelée... Le son se rapprochait... Nous écoutions, retenant notre haleine... Le bâton frappa le seuil de la porte, et nous entendîmes le loquet qu'on tournait, puis le verrou secoué par le misérable... Il y eut un long silence... Enfin le _tap-tap-tap_ recommença, s'éloigna lentement, à notre joie inexprimable, et finit par se perdre au loin.

«Mère, m'écriai-je, prenons tout et partons!»

J'étais sûr que cette porte verrouillée devait avoir paru suspecte et que toute la bande n'allait pas manquer de nous tomber sur le dos. Et pourtant, que j'étais aise d'avoir pensé à pousser ce verrou! Pour s'en faire une idée, il faut avoir vu ce terrible aveugle.

Si effrayée que fût ma mère, elle ne voulut à aucun prix entendre parler de prendre un sou de plus que son dû. Quant à prendre un sou de moins, elle s'y refusait obstinément.

«Il est à peine sept heures, disait-elle. Je veux tout ce qui m'appartient.»

Elle parlait encore, quand un coup de sifflet très prolongé se fit entendre à une assez grande distance sur la hauteur. Cette fois, il ne fut plus question de rester.

«J'emporterai ce que j'ai là! dit ma mère en se relevant précipitamment.

--Et moi, je prends ceci pour faire un compte rond! m'écriai-je, en ramassant le paquet de toile cirée.»

L'instant d'après, nous dévalions l'escalier dans les ténèbres, laissant notre chandelle auprès du coffre vide; nous prenions la porte et nous gagnions au pied. Le brouillard commençait à se dissiper et la lune éclairait déjà en plein les hauteurs qui nous entouraient; heureusement pour nous, le chemin creux et les environs de l'auberge se trouvaient encore plongés dans la brume, et une obscurité relative favorisait notre fuite, au moins au début. Mais nous avions à franchir un espace éclairé, à peu près à mi-chemin du village. Et le pis, c'est qu'un bruit de pas nombreux se faisait déjà entendre derrière nous. Bientôt nous eûmes la certitude que ces pas étaient ceux d'une troupe d'hommes se dirigeant vers l'auberge et dont l'un portait une lanterne.

«Mon enfant, dit tout à coup ma mère, prends l'argent et sauve-toi!... Je crois que je vais défaillir.»

C'était fini: nous allions être pris!... Ah! que j'en voulais à nos voisins de leur indigne lâcheté!... Par bonheur, nous touchions presque au petit pont. Tant bien que mal, j'aidai ma mère à marcher jusqu'au bord du fossé. En y arrivant, elle poussa un soupir, et tomba évanouie sur mon épaule. Je ne sais où je trouvai la force nécessaire pour la pousser ou plutôt la traîner jusqu'au fond du fossé, tout contre l'arche du pont. Je ne pouvais faire plus; le pont était trop bas pour me permettre autre chose que de me cacher dessous, mince comme j'étais, en rampant sur les genoux et les mains. Il fallut donc rester là, ma mère presque absolument en vue de la route, et tous deux à portée de voix de l'auberge.

V

LA FIN DE L'AVEUGLE

Chose étrange en pareille situation: la curiosité fut bientôt chez moi plus forte que la frayeur. Au bout de quelques instants, il me devint impossible de rester en place, et, rampant doucement au bord du fossé, j'allai m'abriter derrière un buisson de genêts, d'où je voyais la route et la porte de l'auberge. J'étais à peine installé dans ce poste d'observation, quand l'avant-garde de l'ennemi se montra: c'étaient sept ou huit hommes qui couraient en désordre, précédés par l'homme à la lanterne. Trois de ces individus allaient ensemble, en se tenant par la main, et bientôt, en dépit du brouillard, je reconnus que, dans ce trio, l'homme du milieu n'était autre que l'aveugle!... Presque aussitôt j'entendis sa voix et m'assurai ainsi que je ne m'étais pas trompé.

«Enfoncez la porte! criait-il.

--A l'instant!...» répondirent deux ou trois voix.

Il y eut une poussée au seuil de l'_Amiral-Benbow_. Puis, les assaillants s'arrêtèrent court, et je les entendis se parler en chuchotant, comme s'ils étaient surpris de trouver le passage libre. Mais ce ne fut pas long, car l'aveugle se remit à donner des ordres. Sa voix s'élevait de plus en plus; il semblait pris d'un accès de rage.

«Entrez donc! cria-t-il. Voulez-vous prendre racine ici?... Qu'attendez-vous maintenant?...»

Quatre ou cinq des premiers arrivés obéirent à cette injonction; deux autres restèrent sur la route avec le terrible aveugle. Il y eut un silence, puis une exclamation de surprise, et une voix cria dans la maison:

«Bill est mort!...»

Mais l'aveugle ne fit que les accabler d'injures pour leur lenteur.

«Fouillez-le, tas de lourdauds!... Que les autres montent dans sa cabine et enlèvent le coffre!... Il faut donc tout vous dire?...»

Je les entendis monter notre vieil escalier avec un tel bruit de gros souliers que la maison devait en être ébranlée. Peu après, nouveaux cris de surprise. La fenêtre de la chambre du Capitaine sauta en pièces avec un vacarme de vitres cassées, et un homme s'y montra, éclairé en plein par la lune. Il s'adressait à l'aveugle, qui attendait sous la fenêtre.

«Pew, cria-t-il, nous sommes refaits, on a fouillé le coffre avant nous!...

--La chose est-elle encore là? rugit l'aveugle.

--L'argent y est.

--Au diable l'argent! Je te parle de la griffe de Flint!...

--Nous ne la trouvons pas...

--Et vous autres, en bas, la trouvez-vous sur Bill?» cria l'aveugle.

A ce moment, un de ceux qui étaient demeurés au rez-de-chaussée, sans doute pour fouiller le cadavre du Capitaine, reparut sur la porte.

«Bill a sûrement été déjà fouillé, dit-il, il n'y a plus rien sur lui.

[Illustration: IV

PEW S'ABATTIT EN POUSSANT UN CRI TERRIBLE.]

--Ce sont les gens de l'auberge!... C'est le petit garçon, bien sûr!... hurla l'aveugle... Que ne lui ai-je arraché les yeux!... Mais peut-être est-il temps encore!... Les gens étaient là tout à l'heure, puisque la porte se trouvait verrouillée quand je suis venu... Dispersez-vous, garçons, et cherchez!...

--Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont laissé ici leur chandelle allumée! dit l'homme à la fenêtre.

--Cherchez!... Fouillez partout!... Démolissez plutôt la maison pierre à pierre!... reprit Pew en frappant le sol de son bâton.»

Ce fut alors un vacarme infernal dans notre vieille auberge: des pas lourds courant dans les chambres, des meubles défoncés, des portes battant de tous côtés, des fenêtres volant en éclats. Puis, l'un après l'autre, les hommes sortirent en déclarant qu'il était impossible de nous trouver.

En ce moment, le même sifflet qui avait tant alarmé ma mère résonna de nouveau dans la nuit, à deux reprises. J'avais supposé que c'était le signal de l'aveugle pour appeler sa bande à l'assaut. Mais je m'aperçus, par la direction d'où venaient les coups de sifflet et par l'effet produit sur les brigands, qu'il s'agissait plutôt de les avertir d'un danger.

«C'est Dick! dit l'un des hommes. Et deux coups!... Il va falloir décamper, camarades.

--Qui parle de décamper? cria Pew. Parce que cet imbécile et ce poltron de Dick a pris peur?... Ne le connaissez-vous pas?... Ne vous occupez pas de son sifflet, cela n'en vaut pas la peine... Il s'agit de trouver ces gens qui ne peuvent être loin... Je gage que vous avez le nez dessus, tas de chiens!... Damnation!... Si j'avais seulement mes yeux!...»

Cet appel produisit un certain effet. Deux hommes se mirent à battre les buissons autour de l'auberge. Mais il me parut que c'était sans entrain et qu'ils n'oubliaient pas le danger possible annoncé par le sifflet. Quant aux autres, ils semblaient indécis et ne bougeaient pas.

«Tas d'idiots, qui n'avez qu'à tendre la main pour ressaisir des millions et qui les laissez échapper! disait l'aveugle. Vous savez qu'un chiffon de papier vous ferait aussi riches que des rois, qu'il est là, près de vous, et vous ne grouillez pas?... Pas un de vous n'a osé seulement affronter Bill!... Il a fallu que ce fût moi, un aveugle!... Et il faut maintenant que je perde une fortune par votre faute!... que je continue à mendier ma misérable vie, au lieu de rouler carrosse, comme ce serait si facile!... Il ne s'agit pourtant que de trouver ces gens, et c'est une entreprise qui demande tout juste autant de courage qu'il y en a dans un ver de biscuit... Eh bien!... ce courage, vous ne l'avez pas!...

--Que veux-tu, Pew? nous avons toujours les doublons! argua l'un des hommes.

--Qui nous dit d'ailleurs que ce bienheureux papier n'est pas déjà enterré quelque part? reprit un autre. Prends les guinées, Pew, et ne reste pas là à brailler de la sorte...»

Brailler était le mot. Ces objections exaspérèrent l'aveugle à tel point qu'il ne se posséda plus et se mit à donner de grands coups de bâton à ceux qui se trouvaient à sa portée. A leur tour, ils ripostèrent avec des jurons et des menaces effroyables, en essayant, mais en vain, de lui arracher son bâton.

Cette querelle nous sauva, ma mère et moi. Car soudain j'entendis sur la hauteur, du côté du village, le galop d'une troupe de chevaux, et presque aussitôt un coup de pistolet brilla et retentit sur la falaise. Ce fut le signal de la débandade. Les brigands se mirent à courir de tous côtés, les uns vers la baie, les autres à travers champs. En moins d'une demi-minute, Pew était resté seul. L'avaient-ils abandonné ainsi par un simple effet de leur panique ou pour se venger de ses menaces et de ses brutalités, c'est ce que je ne saurais dire; mais le fait est qu'il se trouvait en arrière, tapant frénétiquement la route de son bâton, fuyant à tâtons et appelant vainement ses camarades. Bref, après plusieurs tours et détours, il se trompa de chemin, et se mit à courir vers le village, passant à deux pas de moi, et criant:

«Johnny, Chien-Noir, Dick et les autres, vous n'allez pas abandonner ainsi votre vieux Pew!... Ce n'est pas possible!...»

Au même instant, le bruit des chevaux se rapprochait, quatre ou cinq cavaliers arrivaient en pleine lumière au haut de la côte, et la descendaient vers nous au grand galop. Pew, comprenant son erreur, fit volte-face et courut droit au fossé, dans lequel il roula. Il se releva aussitôt, mais ce fut pour aller, dans son trouble, se jeter sous les pieds mêmes du cheval qui tenait la tête.

Le cavalier essaya de retenir sa monture, mais il était trop tard. Pew s'abattit en poussant un cri terrible; les durs sabots lui passèrent sur le corps. Il resta un instant penché sur le côté, comme il était tombé, puis s'inclina lentement sur la face et ne bougea plus.

J'avais déjà quitté mon abri, appelant les cavaliers, qui s'arrêtaient un à un, frappés d'horreur par l'accident. C'étaient des douaniers montés, que notre messager venait de rencontrer en se rendant chez le docteur Livesey, et qu'il avait eu l'esprit d'avertir du danger que nous courions. Leur chef, l'inspecteur Dance, avait déjà eu quelque nouvelle du cotre mouillé au Trou-de-Kitts, et, à tout hasard, il avait ce soir-là dirigé sa ronde vers ces parages. C'est sûrement à cette circonstance que nous devions la vie, ma mère et moi.

Quant à Pew, il était mort et bien mort.

Un peu d'eau fraîche suffit à ranimer ma mère; elle ne fut pas plus tôt remise de son épouvante et rentrée au village, qu'elle se mit à déplorer la perte des quelques guinées qui manquaient à son compte.

Pendant ce temps, l'Inspecteur Dance poursuivait sa route à toute bride vers le Trou-de-Kitts; mais, avec ses hommes, il dut bientôt mettre pied à terre pour trouver le sentier qui descendait au fond du vallon et se garder contre une embuscade possible; il fut donc un peu surpris en arrivant à la crique de constater que le cotre avait déjà levé l'ancre, quoiqu'il fût encore à portée de la voix. L'inspecteur le héla. On lui répondit de ne pas rester au clair de la lune, s'il ne tenait pas à avoir du plomb dans l'aile, et au même instant une balle siffla à son oreille.

Bientôt le cotre dépassa la pointe de la baie et disparut, tandis que M. Dance, selon sa propre expression, restait à la côte comme un poisson laissé par la marée. Tout ce qu'il put faire fut d'envoyer un de ses hommes à Bristol pour signaler le cotre.

«Et à quoi bon, je vous le demande? ajoutait-il. Les voilà hors d'affaire et il n'y a plus à en parler... C'est égal, je suis tout de même content d'avoir écrasé les cors de maître Pew...»

Car il savait maintenant toute l'histoire. J'étais revenu avec lui à l'_Amiral-Benbow_, et l'on ne saurait imaginer une maison dans un plus triste état. Dans leur fureur de ne pas nous trouver, les brigands avaient brisé et jeté à terre jusqu'à l'horloge. Quoiqu'ils n'eussent rien pris que le sac d'or du capitaine et ce qui se trouvait de monnaie dans le comptoir, un pareil désastre équivalait pour nous à la ruine. M. Dance ne comprenait rien à la rage qui avait évidemment animé les misérables.

«Vous dites qu'ils ont pris l'argent? me disait-il. Mais alors, que cherchaient-ils de plus? d'autre argent?...

--Non, monsieur; je ne le crois pas... M'est avis qu'ils cherchaient autre chose, et que cette chose je l'ai ici, dans la poche de ma veste... même je ne serais pas fâché de la mettre en sûreté.

--Bonne idée, mon garçon, excellente idée! Voulez-vous me la remettre?

--J'avais pensé que peut-être le docteur Livesey...

--Parfaitement, reprit l'inspecteur sans manifester la plus légère contrariété. Un gentleman, un juge de paix, est précisément la personne à qui vous pouvez confier ce dépôt. Et, maintenant que j'y pense, je ne ferai pas mal d'aller lui déclarer la mort de ce Pew. On a si vite inventé des histoires contre nous autres officiers de la douane... Si vous voulez, Hawkins, je vous emmène avec moi.»

Je le remerciai de grand cœur de son offre et nous revînmes au village, où les chevaux attendaient. Tandis que je faisais part à ma mère de ces arrangements, les douaniers se mettaient en selle. M. Dance me fit alors placer en croupe derrière celui de ses hommes qui était le mieux monté; puis il donna le signal du départ, et nous nous mîmes en route au grand trot pour la maison du docteur.

VI

LES PAPIERS DU CAPITAINE

Quand nous arrivâmes chez le docteur, pas une fenêtre de la façade n'était éclairée. Sur l'ordre de M. Dance, je sautai à terre et je heurtai à la porte. Une servante ne tarda pas à paraître et nous informa que le docteur ne se trouvait pas chez lui. Il dînait ce soir-là au château avec le squire Trelawney[2].

[2] Le mot _squire_ (qu'il ne faut pas confondre avec celui d'_esquire_) désigne en Angleterre le propriétaire d'un manoir seigneurial. _Esquire_ ou «écuyer» est la désignation qui s'ajoute par courtoisie, sur les adresses de lettres, au nom des gens non titrés.

M. Dance décida que nous nous y rendrions sur l'heure. Le château était d'ailleurs peu éloigné; aussi, sans remonter à cheval, ne fis-je que prendre en main un étrier et trotter à côté des cavaliers jusqu'à la porte du parc et le long de l'avenue. En mettant pied à terre, M. Dance donna son nom, et, me prenant avec lui, fut immédiatement admis. Au bout d'une galerie, le domestique nous introduisit dans une vaste salle dont les quatre murs étaient couverts de rayons chargés de livres et d'une douzaine de bustes en marbre. Nous y trouvâmes le squire et le docteur installés au coin d'un bon feu et fumant paisiblement leur pipe.

Je n'avais jamais vu d'aussi près le squire Trelawney. C'était un homme de haute taille, plus de six pieds (anglais), fort et large à proportion, avec une bonne figure ouverte et franche, bronzée par de longs voyages. Ses sourcils étaient très noirs et se fronçaient facilement. Cela lui donnait l'air dur, quoiqu'il n'eût pas au fond mauvais caractère et fût seulement très vif et quelque peu hautain.

«Entrez, monsieur Dance, dit-il majestueux et affable.