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Part 14

Voyant ma tactique, il s'arrêta. Quelques instants se passèrent en feintes de sa part et mouvements correspondants de la mienne. C'était un jeu que je connaissais pour l'avoir souvent pratiqué avec des galopins de mon âge dans les rochers de Black-Hill, quoique ma vie n'en dépendît pas alors, et je comptais bien en sortir vainqueur, cette fois, avec un vieux matelot blessé pour adversaire. Le fait est que je repris courage, et cela me permit de réfléchir sur la fin probable de l'affaire. Je voyais bien la possibilité de prolonger fort longtemps la lutte; je n'en voyais guère de m'en tirer définitivement avec la vie sauve...

Sur ces entrefaites, l'_Hispaniola_ toucha le banc de sable, vacilla sur sa quille et soudain s'arrêta, en tombant sur le flanc de bâbord,--le pont faisant avec l'horizon un angle de quarante-cinq degrés; toute une masse d'eau rebondit par-dessus les bastingages, balaya ce qui se trouvait devant elle, puis forma une espèce de mare dans le creux.

Du coup, Hands et moi nous perdîmes simultanément notre équilibre, et nous allâmes rouler ensemble jusqu'aux dalots,--suivis de près par le mort au béret rouge, qui tomba derrière nous, tout raide et les bras étendus. Nous étions si près l'un de l'autre, que ma tête frappa le pied du second maître avec une violence dont mes dents furent ébranlées.

Mais je fus le premier à me relever, car Hands avait à se dégager du cadavre.

La chute soudaine du navire n'en faisait pas moins du pont un champ de course absolument impraticable. Il me fallait trouver, et sur l'heure, un autre moyen de salut, car mon ennemi n'avait qu'à allonger le bras pour m'atteindre. Avec la rapidité de l'éclair, je me jetai dans les haubans de misaine, je grimpai sans perdre une minute, et je ne m'arrêtai pour reprendre haleine qu'en me voyant arrivé à la grande vergue.

La rapidité de mon action m'avait sauvé la vie, car le poignard de Hands, lancé d'une main furieuse, vint frapper les haubans à un demi-pied à peine au-dessous de moi. En regardant en bas, je vis le brigand qui me considérait, la bouche grande ouverte, hébété de surprise et de désappointement, après quoi il ramassa son arme.

Cela me donnait un moment de répit. J'en profitai pour changer l'amorce de l'un de mes pistolets, et me mettre en devoir de recharger complètement l'autre.

Hands me vit faire. Il comprit qu'il était perdu s'il me laissait le temps d'achever cette opération. Et aussitôt, le poignard aux dents, il se hissa lourdement dans les haubans, puis commença de les monter, non sans une peine infinie et des gémissements continus.

Mais tandis qu'il traînait ainsi après lui sa jambe blessée, j'avais tranquillement achevé mes préparatifs. Il était à un tiers environ de son ascension, quand je m'adressai à lui, un pistolet de chaque main:

«Monsieur Hands, un pas de plus et je vous brûle la cervelle,» lui dis-je.

Il s'arrêta. Je pus voir à l'expression de sa physionomie bestiale qu'il essayait de réfléchir, et cela lui coûtait évidemment tant de peine, que je ne pus m'empêcher de rire tout haut.

Enfin, avalant deux ou trois fois sa salive avant de parler, il commença, sa figure portant toujours la même expression de perplexité extrême. Il fut obligé pour parler d'ôter le poignard de sa bouche, mais ne changea pas autrement sa position.

«Jim, me dit-il, m'est avis que nous sommes manche à manche, et qu'il vaut mieux signer un traité. Je t'aurais pincé, sans cette damnée secousse; mais je n'ai pas de chance!... Me voici donc réduit à capituler, et c'est un peu dur, vois-tu, d'un maître marinier à un gamin comme toi!»

Je buvais ses paroles et je souriais d'une oreille à l'autre, fier comme un coq sur la crête d'un mur, quand soudain, rejetant sa main droite en arrière, il s'arrêta. Quelque chose siffla comme une flèche en fendant l'air. Je sentis un coup, puis une douleur aiguë, et je me trouvai cloué au mât par l'épaule.

Dans la douleur affreuse et la surprise de ce moment,--je puis à peine dire que ce fut par ma volonté, et je suis certain que ce fut sans viser,--mes deux pistolets partirent, puis s'échappèrent de mes mains.

Ils ne tombèrent pas seuls.

Avec un cri étouffé, le misérable lâcha les haubans qu'il tenait de la main gauche, et, la tête la première, s'abattit dans la mer...

XXVII

«PIÈCES DE HUIT!»

La chute du schooner sur son flanc gauche avait eu naturellement pour conséquence d'incliner les mâts de telle sorte qu'au lieu d'être perpendiculaires à la surface de la mer, ils fissent avec elle un angle aigu. Aussi, mon poste élevé dans la grande vergue se trouvait-il directement au-dessus de l'eau. Hands, arrivé moins haut que moi, était tombé entre le navire et la verticale de mon corps. Je le vis remonter un instant, dans un bouillonnement d'écume sanglante; puis il s'enfonça pour toujours. Quand la tranquillité de l'eau fut rétablie, je pus le voir gisant sur le sable fin, dans l'ombre projetée par le flanc du navire. Un ou deux poissons frôlèrent son corps, et le frémissement de l'eau lui rendit l'apparence de la vie, comme s'il avait encore tenté de se soulever. Mais il était mort et bien mort, et devait servir de pâture aux poissons, à la place même où il avait voulu me mettre...

A peine eus-je acquis cette certitude, que je me sentis saisi d'un malaise et d'une terreur inexprimables. Mon sang coulait tout chaud sur mon épaule. Le poignard de Hands, qui m'avait cloué au mât, brûlait comme un fer rouge. Et cependant ce n'était pas la douleur physique qui me faisait trembler,--c'était l'horreur de me dire que, si mes forces m'abandonnaient, j'allais tomber du haut de la vergue dans cette eau verte et tranquille, à côté du cadavre...

Un instant cette vision m'épouvanta au point que je fermai les yeux pour résister au vertige, en me retenant aux vergues avec une telle force que les ongles m'entraient dans la paume des mains. Peu à peu le sang-froid me revint; mon pouls battit plus calme, et je pus réfléchir sur ce que j'avais à faire.

Ma première pensée fut de me délivrer du poignard, en l'arrachant; mais je le trouvai planté si profondément, et l'effort me coûta une douleur si vive, que je lâchai prise avec un violent tressaillement.

Chose bizarre, ce mouvement même me tira d'affaire. Le poignard avait été bien près de me manquer, car il ne me retenait que par une pincée de peau sur le dessus de l'épaule; le tressaillement la fit se déchirer, et je me trouvai débarrassé. Le sang coulait de plus belle, cela va sans dire; mais enfin j'étais libre de mes mouvements et cloué seulement par ma veste et ma chemise.

Une secousse acheva de me dégager en déchirant ces vêtements. Il ne me resta plus qu'à redescendre sur le pont, par les haubans de tribord. Car, pour rien au monde, je n'aurais voulu, tremblant comme j'étais, m'aventurer sur ceux que les mains de Hands venaient à peine de lâcher.

Arrivé en bas, mon premier soin fut de panser tant bien que mal ma blessure, qui me faisait beaucoup souffrir et continuait à saigner. Elle était d'ailleurs sans gravité et ne m'empêchait pas de me servir de mon bras.

Me voyant maître du schooner, je songeai alors à le débarrasser de son dernier passager,--le cadavre d'O'Brien. J'ai déjà dit comment il était tombé sur le bastingage de bâbord, où il avait l'attitude d'une horrible et effrayante marionnette de grandeur naturelle. Cela me laissait peu de chose à faire pour achever de le pousser par dessus bord. Mes aventures tragiques commençaient à m'avoir singulièrement aguerri contre la terreur des morts. Je pris le corps par la taille comme un sac de son, et avec un grand effort je réussis à le faire basculer. Il plongea avec un bruit sinistre et s'en alla lentement tomber sur le sable du fond, à deux pas du cadavre de Hands. Le béret rouge surnagea. Quand l'eau se fut calmée, je vis des poissons aller et venir autour de cette épave.

J'étais maintenant absolument seul à bord. La marée commençait à redescendre, et le soleil était déjà si bas sur l'horizon que les pins de la rive gauche allongeaient leur ombre presque sur le pont du schooner. La brise du soir se levait, et, quoique bien abrités par la colline et les pins de l'est, les cordages se mettaient à gémir doucement et les voiles à palpiter. Cela pouvait devenir un danger pour le navire. Aussi m'empressai-je de courir aux deux focs et de les abattre. Mais la voile de misaine était plus difficile à manier. Son boute-hors avait naturellement suivi le mouvement du schooner, au moment où il tombait sur le flanc, et trempait maintenant dans l'eau avec deux ou trois pieds de toile. Je pensais bien que cette circonstance même rendait mon intervention plus nécessaire; mais la tension de la toile sous l'action de la brise était déjà si forte que je n'osais plus entamer la lutte. Je me déterminai à tirer mon couteau et à couper les drisses. Tout s'abattit à la fois, et une bonne moitié de la voile, tombant à la surface de l'eau, y forma une masse flottante par l'effet de l'air qui se trouvait emprisonné; j'eus beau tirer de toutes mes forces, il me fut impossible de la ramener à bord. J'y renonçai donc. J'avais fait tout ce qui dépendait de moi, et l'_Hispaniola_ devait maintenant s'en remettre à sa bonne étoile.

Déjà le mouillage était plongé dans l'ombre; les derniers rayons du couchant, passant à travers une éclaircie dans la masse des bois, brillaient comme des rubis et des émeraudes sur les fleurs et les buissons du navire naufragé; le froid commençait à se faire sentir; la marée fuyait rapidement vers le large, et le schooner s'enfonçait de plus en plus dans le sable. Je grimpai à l'avant et regardai au-dessous de moi. L'eau semblait tout à fait basse. Empoignant à deux mains l'amarre toujours pendante depuis que je l'avais coupée, je me laissai doucement glisser et je pris pied sur le fond; le sable était ferme et ondulé par le jusant, de sorte que je n'eus aucune difficulté à marcher, avec de l'eau jusqu'à mi-corps. Ainsi je quittai l'_Hispaniola_, couchée sur le flanc avec sa voile de misaine étendue à côté d'elle. Le soleil venait de disparaître, et la brise soufflait doucement dans les pins.

Je me sentais de la meilleure humeur du monde en prenant terre. Quoi qu'il arrivât désormais, je laissais enfin la mer derrière mes talons. Et je ne revenais pas les mains vides. Le schooner était là, débarrassé des pirates et prêt à repartir avec les fidèles. Il ne me manquait plus maintenant que de les rejoindre et de leur conter mes exploits. Je pouvais m'attendre sans doute à être quelque peu grondé pour mon escapade; mais je ne doutais pas que la capture de l'_Hispaniola_ ne fût la meilleure des excuses et que le capitaine Smollett lui-même ne fût le premier à convenir que je n'avais pas perdu mon temps. Dans ces dispositions, je me mis en route pour le blockhaus. Me souvenant que le ruisseau qui débouchait à l'est, dans le mouillage du capitaine Kidd, venait de la colline aux deux pics sur ma gauche, je me dirigeai d'abord de ce côté, afin de pouvoir le franchir plus aisément près de la source. Le bois était peu touffu; j'eus bientôt tourné les contreforts inférieurs de la colline et traversé le cours d'eau, en me mouillant à peine jusqu'aux genoux.

Je me trouvai alors près de l'endroit où j'avais rencontré Ben Gunn, et je commençai à marcher avec plus de précaution. La nuit était tout à fait tombée quand je sortis de la vallée qui séparait les deux pics. J'aperçus à ce moment sur le ciel une lueur que je supposai projetée par le feu de mon homme, en train de préparer son dîner; et je m'étonnai même un peu qu'il ne craignît pas d'attirer par cette imprudence l'attention toujours en éveil de Silver. Puisque je remarquais cette lueur, pourquoi les gens campés dans le marais ne la verraient-ils pas aussi?

L'obscurité devenait de plus en plus profonde, et c'est à peine si je pouvais me diriger. La double colline derrière moi et la Longue-Vue sur ma droite s'effaçaient de plus en plus dans les ténèbres. Les étoiles étaient encore pâles et peu nombreuses. Il m'arrivait à tout instant de trébucher dans des fondrières ou de m'embarrasser en des broussailles.

Soudain, une lumière argentée se projeta sur le bas-fond. La lune s'élevait lentement au-dessus de la Longue-Vue et, me suivant à travers les arbres, semblait venir éclairer ma route. Dès lors, il me fut aisé d'avancer, et mon voyage s'acheva promptement. Tantôt courant à perdre haleine, tantôt allant d'un pas moins rapide, je finis par arriver en vue du bosquet qui entourait le blockhaus.

Aussitôt je ralentis mon allure et je n'avançai plus qu'avec prudence. Ce serait couronner tristement mes exploits, me disais-je, que de recevoir par méprise une balle envoyée par mes amis. La lune montait toujours, et sa lumière tombait maintenant presque à pic dans les éclaircies du bois. Je fus surpris de voir tout à coup à travers les arbres une lueur toute différente, ardente et rouge comme celle d'un feu de joie. D'où elle venait, je ne pouvais le comprendre. Il fallut, pour me l'expliquer, que j'arrivasse au bord même de la clairière où s'élevait le blockhaus.

Je vis alors, de l'autre côté de l'édifice, et dans l'intervalle qui le séparait de la palissade, un immense brasier en plein air, d'où provenait cette lueur d'incendie.

Je m'arrêtai surpris et inquiet. Jamais nous n'avions allumé un feu pareil. Nous étions même avares de bois à brûler, par ordre du capitaine... Était-il, par hasard, survenu du nouveau pendant mon absence?... Rien ne bougeait, et je n'entendais d'autre bruit que le murmure de la brise. Cela me rassura. Je tournai la palissade par le côté est, en ayant soin de me tenir dans l'ombre, et, trouvant un point où je pouvais la franchir sans être vu à cause de l'obscurité profonde, je me trouvai bientôt dans l'enclos.

Afin de ne négliger aucune précaution, je poussai la prudence jusqu'à me mettre sur les mains et les genoux pour monter la pente, et c'est en rampant ainsi que j'arrivai au coin du blockhaus. Un bruit familier vint tout à coup me rassurer. Ce n'est pas que ce bruit fût bien harmonieux; il m'est arrivé souvent de le trouver désagréable en d'autres circonstances. C'était le ronflement sonore de deux ou trois dormeurs,--et ce témoignage du paisible sommeil que goûtaient mes amis me fut la plus délicieuse des musiques. Le cri de la vigie en mer, le glorieux: _All right!_ «Tout va bien!» n'est jamais tombé dans mon oreille avec un accent plus rassurant.

N'empêche qu'ils ont une drôle de façon de monter la garde! me disais-je. Si Silver et ses hommes se trouvaient à ma place, ces beaux dormeurs auraient un joli réveil!... Voilà ce que c'est d'avoir le capitaine blessé!...

Et je me blâmais intérieurement de les avoir abandonnés dans un danger pareil, quand ils étaient si peu nombreux pour se garder.

Cependant, j'étais arrivé à la porte et je m'arrêtai sur le seuil. A l'intérieur tout était sombre, et je ne pouvais rien distinguer. J'entendais mieux que jamais la basse continue des ronflements et de temps en temps une espèce de frôlement, suivi d'un coup sec, qu'il me fut impossible de m'expliquer. Les bras en avant pour ne pas me heurter, je pénétrai dans la salle. Je me disais en riant tout seul qu'il serait drôle de me coucher tranquillement à ma place et de voir la figure que feraient les braves gens en me trouvant là, le lendemain matin. En marchant, mon pied toucha la jambe d'un des dormeurs, qui se retourna en grommelant, sans se réveiller.

Mais tout à coup une voix perçante éclata dans les ténèbres.

«Pièces de huit!... criait-t-elle. Pièces de huit! pièces de huit!... pièces de huit! pièces de huit!...»

Et ainsi de suite, sans une pause, sans un changement. C'était le perroquet de Silver, le _capitaine Flint_!... C'est lui que je venais d'entendre picotant un morceau d'écorce! C'est lui qui montait mieux la garde que des êtres humains et qui annonçait mon arrivée, de sa voix stridente, avec son cri habituel.

Tous les dormeurs s'étaient réveillés en sursaut. Ils étaient déjà debout avant que je fusse revenu de ma surprise.

«Qui vive?» demanda la voix de stentor de Silver.

Je me retournai pour fuir. Mais je me heurtai violemment contre quelqu'un qui me repoussa et je retombai dans les bras d'un autre, qui les referma sur moi et me maintint.

«Apporte de la lumière, Dick!» cria Silver.

Un des hommes sortit et revint presque aussitôt avec un tison enflammé.

XXVIII

AUX MAINS DE L'ENNEMI

La torche, en éclairant l'intérieur du blockhaus, me montra un spectacle qui justifiait trop mes appréhensions. Les pirates étaient en possession du fort et des approvisionnements. Tonneau d'eau-de-vie, quartiers de porc salé, sacs de biscuits, étaient à leur place, comme avant mon départ. Mais ce qui me glaça d'horreur fut de n'apercevoir aucune trace de prisonniers. Mes amis avaient donc tous péri jusqu'au dernier!... Et je n'étais pas là pour me battre à leurs côtés!...

Il n'y avait que six hommes. Pas un autre ne survivait. Cinq d'entre eux s'étaient levés, la figure rouge et gonflée, sortis en sursaut du lourd sommeil de l'ivrogne. Le sixième, resté couché, se levait sur son coude. Il était d'une pâleur mortelle et sa tête était entourée d'un bandage taché de sang. Je me souvins de l'homme qui avait été blessé à l'assaut et qui s'était enfui dans le bois; je ne doutai pas que ce ne fût lui.

Le perroquet avait enfin cessé de crier et lissait ses plumes, sur l'épaule de son maître. Il me sembla que Silver était plus pâle et plus sérieux qu'à l'ordinaire. Il portait encore l'habit de drap sous lequel il était venu parlementer; mais cet habit était déjà déchiré, couvert de boue et de taches.

«Eh donc! c'est Jim Hawkins qui vient nous faire une petite visite! dit-il en me reconnaissant. Que le diable m'emporte si je l'attendais!... Mais grand merci de la politesse, tout de même!...»

Il s'assit sur le tonneau d'eau-de-vie et se mit à bourrer sa pipe.

«Approche la torche, Dick,» reprit-il.

Et quand il eut allumé son tabac:

«C'est bien, merci... Fixe le tison dans ce tas de bois. Et vous, messieurs, ne vous gênez pas: inutile de rester debout pour M. Hawkins; il vous excusera sûrement... Eh donc, Jim, c'est bien toi, en chair et en os?... L'aimable surprise pour ton vieil ami!... Je savais bien que tu étais un finaud. Je te l'ai dit la première fois que je t'ai vu. Mais ceci, je l'avoue, passe mes prévisions...»

Je ne soufflais mot, on peut le supposer, et je restais immobile, le dos collé au mur, comme on m'avait placé, regardant Silver bien en face et sans montrer de faiblesse,--je l'espère du moins,--mais avec un affreux désespoir au cœur.

Silver tira une ou deux bouffées de sa pipe, avec le plus grand calme, puis il reprit:

«Puisque tu es ici, Jim, j'en profiterai pour te parler franchement. J'ai toujours eu de l'affection pour toi, garçon, car tu es mon portrait vivant, de l'époque où j'étais jeune et beau; j'ai toujours souhaité te voir avec nous, afin que tu prennes ta part du magot et que tu puisses mourir un jour dans la peau d'un gentleman. Or, te voilà ici, mon poulet. Ne perds pas cette occasion. Le capitaine Smollett est un marin de vieille roche, ce n'est pas moi qui dirai le contraire, mais un peu dur sur la discipline, un peu dur... «Le devoir avant tout», il ne sort pas de là. Et il n'a pas tort. Fais attention au capitaine, Jim. Si tu m'en crois, tu te tiendras à distance respectueuse de ses eaux... Le docteur lui-même est enragé contre toi. «Ce déserteur!» voilà comment il t'appelle... Bref, mon garçon, tu ne peux pas revenir à eux, car ils ne veulent plus de toi. A moins donc de former un tiers parti à toi tout seul, ce qui ne sera pas très gai, il ne te reste plus qu'à t'enrôler sous le capitaine Silver.»

[Illustration: XVII

JE RESTAIS IMMOBILE, AVEC LE DÉSESPOIR AU CŒUR.]

Il y avait dans tout cela au moins une bonne nouvelle. Mes amis étaient encore vivants!... A la vérité, s'il fallait en croire Silver, leur irritation contre moi semblait être plus grande que je ne l'avais supposé. Mais n'importe! j'avais un énorme poids de moins sur la poitrine.

«Je n'ai pas besoin de te faire remarquer que tu es à notre merci, Jim, continua Silver. Je suis trop poli pour cela, et j'ai toujours été pour la discussion tranquille. Rien qui me répugne comme les menaces. Si ma proposition te convient, fort bien, tu n'as qu'à le dire. Sinon, réponds sans te gêner, camarade! Je ne puis pas te parler plus gentiment, n'est-ce pas?

--Vous voulez que je réponde? demandai-je d'une voix tremblante, car, à travers l'ironie de John Silver, je sentais bien une menace de mort suspendue sur ma tête; mes joues étaient brûlantes et mon cœur battait douloureusement dans ma poitrine.

--Mon gars, dit Silver, personne ne te presse. Prends ton temps. Les heures ne nous paraîtront jamais longues en ta compagnie...

--Eh bien, si je dois faire un choix, repris-je d'un ton assuré, j'ai le droit de savoir d'abord pourquoi vous êtes ici et où sont mes amis.

--Ah! ah!... grommela un des pirates. Il serait fin, celui qui pourrait te dire le pourquoi!...

--Toi, tu vas me faire le plaisir de taire ton bec jusqu'à ce qu'on te donne la parole!» cria Silver à l'interrupteur, d'un ton furieux.

Puis reprenant son air le plus gracieux pour s'adresser à moi:

«Je suis à la disposition de monsieur Hawkins pour les explications qu'il désire... Sachez donc, monsieur Hawkins, que, hier matin, à la première heure, le docteur Livesey nous est arrivé sous pavillon parlementaire. «Capitaine Silver, vous êtes trahi; le navire a disparu,» m'a-t-il dit. C'est vrai que nous avions bu quelques verres de trop pendant la nuit, et chanté à perdre haleine. Bref, nous n'avions plus pensé au navire. Nous tournons tous nos yeux vers le mouillage. Le schooner n'y était plus... Tu vois d'ici la tête que nous avons faite, moi tout le premier.... Là-dessus, le docteur propose un arrangement. «Va pour l'arrangement», lui dis-je. Et le résultat, c'est que nous sommes où tu nous vois, avec les provisions, le cognac, le blockhaus, le bois que vous avez eu l'obligeance de couper pour nous,--bref, toute la boutique... Quant à eux, ils ont déguerpi, et nous ne savons pas où ils sont...»

Silver s'arrêta pour tirer deux ou trois bouffées de sa pipe, puis il poursuivit:

«Ne va pas au moins te mettre en tête que tu as été compris dans le traité, Jim!... Voici les derniers mots qui ont été échangés: «Combien êtes-vous à évacuer le blockhaus?» ai-je demandé?--«Nous sommes quatre hommes valides et un blessé, m'a répondu le docteur. Quant au mousse, que le diable l'emporte, je ne sais ce qu'il est devenu, ni ne tiens à le savoir. Nous sommes las de lui et de ses escapades.» Ce sont ses propres paroles.

--Est-ce tout? demandai-je.

--C'est tout ce que j'ai à te dire, mon fils.

--Et maintenant, il faut que je fasse mon choix?

--Assurément.