Part 11
--Oh! vous savez, nous sommes fixés là-dessus. Nous savons quels étaient vos projets,--et j'ajoute que nous nous en moquons, attendu qu'il vous est impossible de les mettre à exécution.»
Et le capitaine le regarda tranquillement dans les yeux, en bourrant sa pipe.
«Si vous croyez tout ce que vous dit Gray!... s'écria Silver.
--Gray?... Gray ne m'a rien dit, je ne lui ai rien demandé, et, qui plus est, je vous verrais, vous, lui et toute l'île, au diable, avant de lui rien demander!... Mais, je vous le répète, je suis fixé.»
Ce petit accès de vivacité parut calmer Silver. Il reprit d'un ton plus insinuant:
«Soit!... Ce n'est pas moi qui me mêlerai de juger ce que des gentlemen considèrent comme leur point d'honneur... Mais, puisque vous allez fumer une pipe, capitaine, je prendrai la liberté d'en faire autant.»
Il bourra sa pipe et l'alluma. Pendant quelques minutes les deux plénipotentiaires fumèrent en silence, tantôt se regardant, tantôt tassant leur tabac, ou se penchant pour cracher. C'était une vraie comédie de les voir faire.
«Donc, reprit Silver, nous y voici. Vous me remettrez la carte, pour trouver le trésor, et vous vous engagerez à ne plus me tuer mes hommes. De mon côté, je vous donnerai le choix entre deux systèmes: ou bien vous revenez à bord avec nous, une fois le trésor embarqué, et je vous donne ma parole--par écrit si vous le souhaitez--de vous déposer sains et saufs en quelque bon endroit; ou bien, si cela ne vous plaît pas, car je ne nie pas que quelques-uns de mes hommes sont un peu sujets à caution et peuvent avoir de la rancune,--ma foi, vous pouvez rester ici... Nous partagerons les provisions, bien également, et je vous donnerai ma parole--par écrit si vous le désirez--de vous signaler au premier navire que je rencontrerai et de l'envoyer vous prendre... Voilà ce qui s'appelle parler, je pense. Le diable m'emporte si vous pouviez compter sur des conditions pareilles. Et j'espère...»
Ici il haussa la voix.
«... J'espère que tout le monde dans ce blockhaus m'entend, car ce que j'en dis est pour tout le monde.»
Le capitaine se leva et secoua les cendres de sa pipe dans la paume de sa main gauche.
«C'est tout? demanda-t-il.
--Tout, assurément, répondit John Silver. Refusez ces conditions, et vous n'aurez plus de moi que des balles.
--Fort bien, dit le capitaine. A votre tour, écoutez-moi. Si vous voulez vous rendre, et arriver ici sans armes, l'un après l'autre, je m'engage à vous mettre aux fers à fond de cale et à vous ramener en Angleterre pour être traduits devant les tribunaux maritimes. Si vous ne voulez pas,--aussi vrai que je m'appelle Alexander Smollett et que le pavillon britannique flotte au-dessus de moi,--vous irez à tous les diables!... Vous ne trouverez pas le trésor. Vous êtes incapables de diriger le navire, vous ne savez même pas vous battre; Gray, que voilà, a eu raison de cinq d'entre vous. Vous avez manqué le coche, maître Silver, comme vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. C'est moi, votre capitaine, qui vous le dis. Et j'ajoute que c'est le dernier avis que vous aurez de moi,--et que je vous logerai une balle dans le dos la première fois que je vous reverrai... Et maintenant, sans adieu!... Par file à gauche et débarrassons le plancher!...»
La face de Silver était à peindre. Les yeux lui sortaient de la tête. Il secoua le feu de sa pipe.
«Aidez-moi à me relever! cria-t-il.
--Ce ne sera pas moi, dit le capitaine.
--Qui me donne la main pour me relever? hurla le cuisinier.»
Pas un de nous ne bougea. Grommelant les plus dégoûtantes imprécations, il se traîna sur le sable jusqu'à ce qu'il eût atteint le porche et réussi à se mettre debout sur sa béquille. Crachant alors dans la fontaine:
«Voilà ce que je pense de vous! cria-t-il. Avant une heure de temps, je veux qu'il ne reste pas une miette de votre blockhaus!... Oh! vous pouvez rire!... Rira bien qui rira le dernier... Mais je jure qu'avant peu, ceux qui mourront seront les moins à plaindre!...»
Et il s'éloigna en trébuchant dans le sable. Après quatre ou cinq efforts infructueux pour franchir la palissade, il dut se faire aider par l'homme au drapeau parlementaire et bientôt disparut parmi les arbres.
XX
L'ASSAUT
En rentrant dans le blockhaus, le capitaine s'aperçut que pas un de nous n'était à son poste, à l'exception de Gray. Et cela le mit dans une véritable colère. Nous ne l'avions jamais vu encore dans un pareil état.
«A vos places!» cria-t-il d'une voix de tonnerre.
Et comme nous nous hâtions de les reprendre, l'oreille basse:
«Gray, ajouta-t-il, je vous mettrai à l'ordre du jour dans le livre de bord, pour avoir fait votre devoir... Monsieur Trelawney, vous m'étonnez!... Docteur, je croyais vous avoir entendu dire que vous aviez porté l'uniforme! Si c'est ainsi que vous vous êtes conduit à Fontenoy, mieux aurait valu rester au lit!...»
Il y eut un grand silence. Puis le capitaine reprit sur un tout autre ton:
«Mes enfants, j'ai lâché ma bordée dans les œuvres vives de Silver. C'est exprès que j'ai tiré à boulet rouge. Avant une heure, vous l'avez entendu, ils viendront à l'abordage... Nous sommes inférieurs en nombre, vous le savez, mais nous combattons à couvert, et il y a une minute j'aurais ajouté: nous avons la discipline pour nous... Il ne tient donc qu'à nous de les battre...»
Il fit le tour de la casemate, s'assura que tout était en règle, chacun à son poste et les armes chargées.
Aux deux bouts de l'édifice, est et ouest, il n'y avait que deux meurtrières; deux également sur le côté sud, où se trouvait la porte; cinq au nord. En fait d'armes, nous avions une vingtaine de mousquets. Le bois à brûler avait été arrangé de manière à former quatre piles,--quatre tables si l'on veut,--une vers le milieu, de chaque côté; sur chacune de ces tables, quatre fusils chargés et des munitions étaient à portée des sept défenseurs. Au milieu nous avions rangé les coutelas.
«Éteignez le feu, dit le capitaine; il ne fait plus froid et il est inutile d'avoir de la fumée dans les yeux.»
M. Trelawney prit la corbeille de fer et l'emporta dehors, où il laissa les tisons s'éteindre sur le sable.
«Jim n'a pas encore déjeuné, reprit le capitaine. Jim, mangez un morceau et reprenez votre poste. Allons, mon garçon, doublez les bouchées. Vous en aurez besoin dans quelques minutes... Hunter, un verre d'eau-de-vie à tout le monde.»
Tandis qu'on buvait, le capitaine achevait de formuler son plan de défense.
«Docteur, vous vous chargerez de la porte, dit-il. Ayez l'œil ouvert, sans vous exposer; gardez-vous avec soin, en tirant à travers le porche. Hunter prendra l'est et Joyce l'ouest... Là, mon garçon... Monsieur Trelawney, vous êtes le meilleur tireur; vous et Gray prendrez le côté nord, avec les cinq meurtrières... C'est là qu'est le danger. S'ils peuvent y arriver et se mettre à tirer sur nous par nos propres sabords, nous commencerons à nous trouver dans de mauvais draps... Jim, ni vous ni moi ne serions bons à grand'chose pour faire le coup de feu. Nous nous tiendrons donc prêts à recharger les armes et à donner main forte...»
Comme l'avait dit le capitaine, la froidure était passée. Le soleil n'eut pas plus tôt dépassé notre ceinture d'arbres qu'il inonda la clairière de ses rayons et en un instant eut pompé les vapeurs. Bientôt le sable fut brûlant, et la résine se mit à grésiller sur les troncs d'arbres du blockhaus. On mit bas habits et jaquettes, et, en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'au coude, nous attendîmes, chacun à notre poste, dans une fièvre d'impatience.
Une heure s'écoula.
«Le diable les emporte! dit le capitaine. C'est aussi assommant qu'un calme plat.»
Presque au même instant, le premier symptôme de l'assaut se produisit.
«S'il vous plaît, monsieur, dit Joyce avec sa politesse habituelle, dois-je tirer, si je vois quelqu'un?
--Bien sûr! s'écria le capitaine. Je vous l'ai déjà dit.
--Merci, monsieur,» répondit Joyce avec la même politesse inaltérable.
Rien ne suivit immédiatement; mais cette remarque nous avait mis sur le qui-vive, écarquillant les yeux et les oreilles, les fusiliers leur arme à la main, le capitaine debout au milieu de la salle les lèvres serrées et le sourcil froncé.
Quelques secondes se passèrent ainsi. Puis, tout à coup, Joyce épaula son arme et tira. La détonation ne s'était pas plus tôt fait entendre, qu'une volée de coups de feu éclata au dehors, de tous les côtés de l'enclos. Plusieurs balles ennemies frappèrent le blockhaus, mais pas une n'y entra. Quand la fumée se fut dissipée, les bois d'alentour avaient repris leur aspect calme et désert. Pas une branche d'arbre ne s'agitait, pas un scintillement d'acier ne révélait la présence de l'ennemi.
«Avez-vous touché votre homme? demanda le capitaine.
--Non, monsieur, je ne crois pas, répondit Joyce.
--Il dit la vérité, c'est quelque chose!... murmura le capitaine. Recharge son fusil, Jim... Combien sont-ils de votre côté, docteur, à votre estime?
--Je puis le dire exactement, répondit le docteur, on a tiré trois coups par ici: deux ensemble, un plus à l'ouest.
--Trois, répéta le capitaine. Et de votre côté, monsieur Trelawney?»
Ici la réponse était plus malaisée. Il en était venu plusieurs du côté nord: sept, pensait le squire; huit ou neuf, à l'estime de Gray. De l'est et de l'ouest on n'avait tiré qu'un seul coup. Il était donc probable que l'attaque allait porter au nord et que des trois autres côtés on essayait seulement de nous dérouter par un semblant d'hostilités. Mais cela ne changea rien aux arrangements du capitaine. Si les rebelles parvenaient une fois à franchir la palissade, disait-il, ils prendraient la première meurtrière qu'ils trouveraient désarmée et nous tireraient comme des rats dans notre trou.
Au surplus, nous n'eûmes guère le temps de réfléchir. Tout à coup une bande de pirates s'élança hors du bois, au nord, et courut droit à la palissade. Au même instant le feu recommença sur nous de tous côtés, et une balle arrivant par le porche fit sauter le fusil du docteur en morceaux.
Les rebelles s'étaient jetés comme des singes à l'assaut de la palissade. Le squire et Gray tirèrent chacun deux fois, coup sur coup: trois hommes tombèrent, un la tête en avant dans l'enclos et les deux autres en dehors. Un de ceux-ci avait plus de peur que de mal, car il se releva aussitôt et prit sa course à travers les bois.
Mais quatre autres assaillants avaient réussi à franchir la palissade, et sept ou huit autres, ayant évidemment plusieurs fusils, dirigeaient sous bois un feu nourri contre le blockhaus.
Les quatre qui avaient sauté dans l'enclos s'élancèrent sans perdre un instant vers nous, en poussant des cris sauvages. Ceux qui étaient restés sous bois, criaient aussi pour les encourager. De notre côté, on tirait sans s'arrêter. Mais la précipitation des tireurs était telle qu'aucun coup ne portait. En un clin d'œil, les quatre assaillants avaient escaladé le monticule et ils arrivaient sur nous.
[Illustration: XIV
PERDANT PIED, JE ROULAI LA TÊTE LA PREMIÈRE.]
La face de Job Andersen, le second maître, se montra la première au trou du milieu.
«Tout le monde à l'assaut! tout le monde à l'assaut!» criait-il d'une voix tonnante.
Presque au même instant, un autre empoignait le fusil de Hunter par le canon, le lui arrachait des mains, puis, le repoussant violemment dans l'embrasure, portait au pauvre garçon, en pleine poitrine, un coup de crosse qui le renversa privé de sentiment. Un troisième, faisant le tour de l'édifice, apparaissait à la porte, coutelas en main, et tombait sur le docteur.
La position était en quelque sorte renversée. Tout à l'heure nous tirions à couvert contre un ennemi exposé à nos coups. Maintenant c'est nous qui étions couchés en joue par des ennemis invisibles. Heureusement la fumée nous valut une immunité relative. On ne se voyait plus à deux pas. J'entendis des cris confus, des coups de pistolet, un gémissement de douleur; puis la voix du capitaine:
«Dehors, mes enfants... Au couteau!... Et tout le monde dehors!...»
Je pris un coutelas dans la pile, et quelqu'un que je n'eus pas le temps de reconnaître, en en prenant un autre au même instant, m'en donna un coup qui me mit les doigts en sang. A peine y fis-je attention, tant j'avais hâte de m'élancer dehors en plein soleil. J'aperçus le docteur qui poursuivait son agresseur jusqu'au bas du monticule et lui logeait un coup de pointe dans la tête.
«Restez autour de la maison, mes enfants!...» criait le capitaine.
Et même au milieu de ce tumulte je remarquai un changement notable dans sa voix.
J'obéis machinalement et je tournai vers l'est, mon couteau à la main. Au coin de la maison, je me trouvai face à face avec Andersen. Il poussa un hurlement sauvage en brandissant son coutelas. Mais je n'eus même pas le temps d'avoir peur: aussi prompt que l'éclair, je fis un saut de côté, avant que le coup se fût abattu sur moi, et, perdant pied dans le sable, je roulai la tête la première sur la pente. J'avais eu le temps de voir les autres rebelles s'élancer tous à la fois sur la palissade pour en finir. L'un d'eux, coiffé d'un béret rouge, et son coutelas entre les dents, avait déjà enjambé le haut de la clôture; un autre montrait sa tête un peu plus loin. Tout se passa si vite, qu'en me relevant je retrouvai ces deux hommes exactement dans la même attitude. Cependant, dans cet instant rapide, la victoire venait de se décider, et elle était pour nous.
Gray, qui arrivait sur mes talons, avait abattu Andersen avant que le géant eût eu seulement le temps de relever le bras, après m'avoir manqué. Un autre rebelle, frappé d'une balle au moment où il venait de tirer par une de nos meurtrières, expirait, son pistolet encore fumant à la main. Le docteur avait réglé le compte du troisième. Le quatrième de ceux qui avaient pu pénétrer dans l'enclos jugea à propos d'abandonner l'entreprise, et, laissant son couteau sur le champ de bataille, se hâta de revenir à la palissade.
«Tirez, mais tirez donc! criait le docteur. Et vous, mes enfants, remettez-vous à couvert.»
Mais son ordre ne fut pas obéi. Le quatrième assaillant put repasser la palissade et s'enfuir sous bois avec les autres. L'instant d'après, il ne restait plus que les rebelles tombés à l'assaut, dont quatre à l'intérieur et un à l'extérieur de la palissade.
Nous étions rentrés dans le blockhaus, les survivants pouvant d'une minute à l'autre revenir à la charge. La fumée commençait à se dissiper; nous pûmes voir combien la victoire nous coûtait cher.
Hunter était resté privé de sentiment au pied de sa meurtrière. Joyce gisait devant la sienne, frappé d'une balle dans la tête et ne respirant déjà plus; au milieu de la salle, le squire soutenait le capitaine; ils étaient tous les deux d'une pâleur mortelle.
«Le capitaine est blessé, dit M. Trelawney.
--Ils sont partis? demanda M. Smollett.
--Ceux qui ont pu, répondit le docteur. Mais il y en a cinq à bord.
--Cinq! s'écria le capitaine. Tout va bien. Nous voici quatre contre neuf, ce qui vaut mieux que d'être sept contre dix-neuf, comme nous étions hier[4].»
[4] Les rebelles furent bientôt au nombre de huit seulement; car l'homme blessé par M. Trelawney à bord du schooner mourut le soir même. Mais nous n'en savions rien encore.
XXII
COMMENT JE REPRIS LA MER
Les rebelles ne reparurent pas et ne donnèrent plus signe de vie. Ils avaient leur compte pour ce jour-là, selon l'expression du capitaine. Nous eûmes donc tout le temps de panser les blessés et de préparer notre dîner. Le squire et moi nous étions chargés de ce soin, et les gémissements des patients, tandis que le docteur les examinait, étaient chose si horrible à l'intérieur du blockhaus, que nous préférâmes, en dépit du danger, aller faire notre cuisine en plein air.
Des huit hommes qui avaient été atteints dans le combat, trois seulement respiraient encore: le capitaine Smollett, Hunter, et le pirate blessé à la meurtrière. Encore celui-ci était-il à peu près mort, car il expira entre les mains du docteur. Hunter, en dépit de nos soins, ne reprit pas connaissance. Toute la journée, il râla, et au milieu de la nuit, sans avoir prononcé une seule parole, ni indiqué par aucun signe qu'il eût conscience de ce qui lui arrivait, il rendit le dernier soupir. Quant au capitaine, il était grièvement blessé, mais non pas mortellement. Aucun organe essentiel n'avait été atteint. Une balle lui avait brisé l'omoplate; une autre lui avait traversé les muscles du mollet. Le docteur croyait pouvoir affirmer qu'il en reviendrait; mais le repos le plus absolu lui était nécessaire; il ne fallait pas qu'il bougeât, ni même qu'il ouvrît la bouche.
Pour moi, je n'avais rien qu'une longue coupure sur les doigts. Le docteur y appliqua une bande de taffetas gommé et me tira les oreilles par-dessus le marché.
Aussitôt après dîner, le squire et lui tinrent conseil auprès du capitaine. La délibération fut assez longue; quand elle eut pris fin, il était midi passé, le docteur prit son chapeau et ses pistolets, passa un coutelas dans sa ceinture, mit la carte dans sa poche, un fusil sur son épaule, puis il descendit à la palissade, l'escalada prestement et partit à travers bois.
J'étais assis avec Gray au bout de la salle, afin de n'être pas à portée d'entendre ce que disaient nos chefs en se consultant. Au moment où Gray vit disparaître le docteur, sa stupéfaction fut si profonde qu'il en oublia de fumer sa pipe.
«Le diable m'emporte, s'écria-t-il, le docteur est fou.
--N'ayez crainte, lui répondis-je, il est assurément le dernier de nous à qui ce malheur arrivera.
--Alors, camarade, c'est moi qui ai perdu la tête, répliqua Gray, car je ne comprends rien à sa conduite.
--Bah! il doit avoir son idée, repris-je. Peut-être va-t-il trouver Ben Gunn.»
Je devinais juste, comme la suite des événements le démontra. Mais, en attendant, comme il faisait aussi chaud dans le blockhaus que dans l'enclos palissadé, je me mis à ruminer, moi aussi, un projet de promenade qui était loin d'être raisonnable. Cela me prit en me faisant une image enchanteresse du plaisir que devait trouver le docteur à marcher sous bois, à l'ombre des arbres, en humant la bonne odeur des pins et en entendant autour de lui le chant des oiseaux,--tandis que j'étais là à griller dans cette casemate, les vêtements collés par la résine, au milieu des cadavres et du sang.
Tout en lavant à grande eau le plancher de la salle, d'abord, puis la vaisselle du dîner, je laissais insensiblement ces pensées s'emparer de mon imagination; elles finirent par la dominer entièrement. Enfin, à un certain moment, me trouvant près d'un sac de biscuits et remarquant que personne ne faisait attention à moi, je fis le premier pas dans la voie d'une escapade, en commençant par remplir mes poches de biscuit.
C'était insensé, si l'on veut. Assurément, j'allais m'engager dans une entreprise des plus téméraires. Mais j'étais au moins décidé à m'entourer de toutes les précautions possibles; et je calculais que,--quoi qu'il arrivât,--ces biscuits m'empêcheraient toujours de mourir de faim pendant vingt-quatre heures.
Le second pas fut de m'emparer d'une paire de pistolets, que je cachai sous ma jaquette avec ma poire à poudre et un petit sac de balles.
Quant au plan que j'avais en tête, il n'était pas en lui-même des plus mauvais. Il s'agissait de descendre vers le banc de sable qui séparait le mouillage de la pleine mer à l'est, de retrouver la Roche-Blanche, que j'avais observée la veille, et de m'assurer si le bateau dont m'avait parlé Ben Gunn y était caché ou non. La vérification du fait avait assurément son importance, je le crois encore à l'heure qu'il est. Seulement, comme j'étais certain qu'on ne me permettrait pas de quitter le blockhaus, je résolus de partir sans tambour ni trompette et de m'échapper quand personne ne me verrait. C'est là ce qui rendit ma tentative coupable. Mais je n'étais qu'un enfant et je ne sus pas résister à la tentation.
Saisissant donc un moment où le squire et Gray étaient occupés à renouveler le pansement du capitaine,--je me glissai jusqu'à la palissade; je la franchis, et j'avais détalé dans les bois avant que mon absence eût seulement été remarquée.
C'était ma seconde équipée, plus imprudente encore que la première, car je ne laissais que deux hommes valides pour défendre le fort. Et, comme celle-là pourtant, elle devait servir à notre salut.
Je me dirigeai tout droit vers la côte orientale, car j'avais décidé de longer la langue de terre en question, du côté du large, pour éviter d'être aperçu par les pirates. L'après-midi était déjà très avancée; mais le soleil n'avait pas encore disparu à l'horizon et la chaleur était accablante. Tout en marchant dans les bois, j'entendais le grondement lointain des brisants, et, en même temps, l'agitation des feuilles et des hautes branches me montrait que la brise de mer était assez forte. Bientôt l'air devint plus vif et plus frais. Encore quelques pas, et je débouchais sur la lisière du fourré. Au loin, la mer bleue s'étendait jusqu'à l'horizon. Presque à mes pieds, les flots venaient rouler en écumant sur la grève, car jamais ils n'étaient calmes autour de l'île au Trésor. Le soleil pouvait être brûlant, l'atmosphère sans souffle, la mer rester au large aussi unie qu'un miroir: toujours d'énormes vagues faisaient retentir leur tonnerre le long de la côte; il n'y avait pas un seul point de l'île où nuit et jour on n'entendit leur mugissement, plus ou moins affaibli par la distance.
Je marchai donc le long de ces vagues, en me dirigeant vers le sud; puis, quand je crus m'être suffisamment avancé dans cette direction, je profitai de l'abri de quelques buissons pour me glisser avec précaution jusqu'à la ligne de faîte de la langue de terre.
Derrière moi, j'avais la mer; devant moi, le mouillage, qui semblait aussi mort qu'un lac de plomb, abrité qu'il était par l'île du Squelette; et, se réfléchissant dans ce miroir, l'_Hispaniola_ immobile, avec le drapeau noir à sa corne.
Une des chaloupes se trouvait amarrée à tribord, et dans cette chaloupe je reconnus Silver. Deux hommes se penchaient aux bastingages, au-dessus de lui; l'un d'eux portait un béret rouge, c'était évidemment le même coquin que j'avais vu quelques heures plus tôt à califourchon sur la palissade. Ils semblaient être en train de rire et de causer; mais, à la distance de plus d'un mille, qui me séparait d'eux, il m'était naturellement impossible de distinguer un mot de ce qu'ils disaient. J'entendis pourtant des cris horribles qui éclatèrent tout à coup, non sans me faire d'abord grand'peur; mais je ne tardai pas à reconnaître la voix du _capitaine Flint_, le perroquet de Silver, et j'arrivai même à distinguer le brillant plumage de l'oiseau, perché sur le poing de son maître.
La chaloupe s'éloigna bientôt pour revenir au rivage. L'homme au béret rouge et son compagnon rentrèrent alors dans l'intérieur du navire, par l'escalier du salon.
Précisément à ce moment, le soleil disparaissait derrière la Longue-Vue; un brouillard épais s'éleva aussitôt du marécage; la venue prochaine de la nuit s'annonçait. Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre si je voulais trouver ce soir même la barque de Ben Gunn.