Chapter 8 of 18 · 3903 words · ~20 min read

Part 8

LE PREMIER COUP

J'étais si content d'avoir échappé à John Silver, que je commençai à considérer avec intérêt l'étrange pays où je venais d'aborder.

J'avais d'abord traversé une plaine marécageuse, couverte de saules, de roseaux et d'arbres qui m'étaient inconnus. Puis j'étais arrivé au bord d'une grande clairière sablonneuse, longue d'un mille environ, où s'élevaient des pins et des chênes verts. Au loin apparaissait une des collines, dont le profil décharné brillait au soleil.

Il m'était donc donné de goûter les joies de l'explorateur! L'île était inhabitée. J'avais laissé en arrière mes compagnons de voyage. Je n'avais devant moi que des arbres et des animaux sauvages. Tout m'était nouveau: les fleurs, les oiseaux, les serpents. J'en vis un qui souleva sa tête au-dessus du rocher où il reposait, et qui me siffla dans la figure avec un bruit assez semblable à celui d'une toupie. Je ne me doutais guère que je me trouvais en présence d'un ennemi mortel et que ce bruit était celui du fameux serpent à sonnettes!...

Bientôt je touchai à un long fourré de ces arbres pareils à des chênes et qui poussent dans le sable, en broussaille, avec des branches entrelacées et un feuillage aussi serré que du chaume. Ce fourré couvrait une sorte de dune et devenait de plus en plus épais en descendant jusqu'à la marge d'un assez grand marais couvert de roseaux, à travers lequel un des ruisseaux que j'avais remarqués suintait paresseusement jusqu'à la mer. Le marais fumait sous le soleil brûlant et les rochers de la Longue-Vue semblaient trembloter à travers la buée.

Tout à coup il y eut dans les roseaux une sorte de révolution. Un canard sauvage s'éleva avec un couac; un autre le suivit; puis une nuée d'oiseaux qui criaient et tourbillonnaient dans les airs. Je jugeai tout de suite que quelqu'un de mes camarades devait approcher du marécage. En quoi je ne me trompais point, car j'entendis bientôt une voix humaine encore assez éloignée, mais qui me parut se rapprocher rapidement de l'endroit où je me trouvais.

Cela me fit grand'peur; aussi m'empressai-je de me glisser sous le chêne vert le plus proche, et, tapi dans ses basses branches, je restai là accroupi, retenant mon haleine, silencieux comme une souris.

Une autre voix répondit bientôt à la première; puis celle-ci, dans laquelle je reconnus alors celle de John Silver, recommença à parler et continua pendant assez longtemps, interrompue de temps à autre par la seconde. A leur ton, je jugeai qu'elles parlaient avec animation, presque avec colère; mais pas un mot distinct n'arrivait à mon oreille.

[Illustration: IX

UN SERPENT SOULEVA SA TÊTE AU-DESSUS DU ROCHER.]

Enfin, les deux interlocuteurs parurent s'arrêter. Sans doute ils s'étaient assis, car ils ne se rapprochaient plus de moi, et les oiseaux, cessant de tournoyer dans les airs, redescendaient peu à peu dans le marécage. Une sorte de remords se fit alors jour dans ma conscience. Il me sembla que je ne faisais pas mon devoir en flânant pour mon plaisir; qu'ayant eu la témérité de venir à terre avec ces coquins, je devais au moins tenter de les surveiller et d'assister à leurs conseils; en un mot, je sentis qu'il fallait me rapprocher d'eux le plus possible, à l'ombre propice de ces grands arbres à branches traînantes, dont j'étais entouré.

Je me rendais assez exactement compte, par le bruit des voix, de la direction qu'il fallait prendre, et quelques oiseaux qui voletaient au-dessus des deux interlocuteurs m'aidaient à reconnaître le but. Rampant sur les mains et les genoux, je m'avançai sans bruit jusqu'à ce qu'enfin, glissant le regard dans une ouverture du feuillage, j'aperçus dans une petite clairière, au bord du marais, John Silver et un homme de l'équipage assis côte à côte et causant.

Le soleil tombait d'aplomb sur eux. John Silver avait néanmoins jeté son chapeau à terre, et sa large face lisse et blonde, toute luisante de chaleur, était tournée vers l'autre d'un air presque suppliant.

«Camarade, disait-il, c'est uniquement parce que j'ai pour toi une véritable affection, tu peux croire!... Si je ne m'étais pas coiffé de toi, crois-tu que j'aurais pris la peine de t'avertir?... Tout est fini, et tu n'y peux rien... Ce que j'en dis est pour sauver ta tête; et, si quelqu'un de ces sauvages le savait, que deviendrais-je? Voyons, Tom, dis-le-moi un peu?...

--John Silver, répondait l'autre,--et je vis que sa figure était rouge comme braise et que sa voix rauque tremblait d'émotion,--John Silver, vous n'êtes pas un enfant, vous êtes un honnête homme, ou du moins vous en avez la réputation; vous avez de l'argent, et c'est plus qu'aucun matelot ne peut dire; vous êtes brave, ou je ne m'y connais pas... Pourquoi vous laisser mener par ce tas de vauriens?... Allons donc! un peu de courage!... Pour mon compte, aussi sûr que je suis là, j'aimerais mieux voir tomber mes deux bras que de trahir mes devoirs!...»

Il s'arrêta, interrompu par le bruit d'une altercation. Celui-là, du moins, était honnête!... Et voilà qu'au même instant j'allais avoir des nouvelles d'un autre. Au cri de colère qui avait retenti du côté du marais, succéda un cri de rage; puis un long, un terrible cri de douleur... Les rochers de la Longue-Vue en retentirent. La troupe entière des oiseaux du marécage en fut épouvantée et, s'envolant en désordre, obscurcit l'air pendant plusieurs minutes...

J'avais encore dans les oreilles ce funèbre hurlement de mort, que le silence s'était rétabli et le murmure lointain des flots troublait seul la lourdeur chaude de l'après-midi.

Tom avait bondi comme un cheval sous l'éperon. Quant à John Silver, il n'avait même pas bougé. Il restait à sa place, légèrement appuyé sur sa béquille, observant son compagnon comme un serpent prêt à s'élancer sur sa proie.

«John! s'écria le matelot en tendant la main vers lui.

--Bas les pattes!... répliqua John Silver, sautant d'un mètre en arrière avec la vitesse et la légèreté d'un gymnaste accompli.

--Bas les pattes si vous voulez, reprit l'autre. Que vous reproche donc votre conscience, que vous ayez peur de moi?... Mais, au nom du ciel, dites-moi quel était ce cri?

--Ce cri? répondit Silver souriant, mais toujours sur ses gardes... (Son œil n'était pas plus grand qu'une tête d'épingle sur sa large face; mais il brillait comme un éclat de verre.) Ce cri?... je pense que c'était le cri de mort d'Alan.»

A ces mots, le pauvre Tom se redressa, pareil à un héros.

«Alan! s'écria-t-il. Alors Dieu ait son âme!... C'était un brave marin et un honnête homme!... Quant à vous, John Silver, vous avez été mon camarade, mais vous ne l'êtes plus. Si je dois mourir comme un chien, je mourrai faisant mon devoir!... Vous avez tué Alan, n'est-ce pas?... Eh bien, tuez-moi aussi, si vous pouvez. Mais vous trouverez à qui parler, je vous en préviens!...»

Là-dessus, le brave garçon attendit un instant pour voir ce que répondrait Silver; mais, voyant que l'autre ne bougeait pas, il lui tourna le dos et se dirigea vers la grève.

Il ne devait pas aller loin. Saisissant de sa main gauche une branche d'arbre, pour se tenir en équilibre, John Silver prit sa béquille de la droite et, avec un cri de rage, fit tournoyer dans l'air cette arme inattendue. Elle s'abattit la pointe en avant sur le pauvre Tom, et le frappa, avec une violence inouïe, juste entre les deux épaules, en pleine épine dorsale. Il leva les bras, exhala un gémissement sourd et tomba la face en avant.

Était-il seulement étourdi? avait-il les reins cassés du coup?... c'est ce qu'on ne saura jamais. Il n'eut pas le temps de revenir à lui. John Silver, agile comme un singe, même sans sa béquille, bondit sur lui et à deux reprises lui plongea son couteau dans le dos. De mon embuscade, je l'entendais souffler comme un fauve, tandis qu'il frappait.

J'ignore si j'avais perdu complètement connaissance, dans la terreur où me plongea cet horrible spectacle; mais, pendant les quelques minutes qui suivirent, tout se confondit devant moi comme dans un brouillard. John Silver, et les oiseaux du ciel, et le haut sommet de la Longue-Vue, tournoyaient pêle-mêle à mes yeux; mes oreilles bourdonnaient; je n'avais plus conscience de la réalité.

Quand je revins à moi, le monstre s'était relevé, la béquille sous le bras et le chapeau en tête. A ses pieds, Tom gisait sans mouvement. Mais le meurtrier ne le regardait même pas. Il était occupé à essuyer son coutelas sur une poignée d'herbe. Autour de lui le soleil impassible brillait sur le marécage fumant et sur le sommet des hauteurs. Il semblait presque impossible de croire qu'un meurtre venait d'être commis, une vie humaine tranchée dans sa fleur, à l'instant et sous mes yeux.

Cependant John Silver mit la main à sa poche, y prit un sifflet et en tira un appel qui résonna dans les airs.

Le sens de ce signal m'échappait, cela va sans dire; mais il réveilla mes terreurs. D'autres brigands allaient arriver, qui me découvriraient peut-être. Ils avaient déjà assassiné deux braves gens; mon tour ne viendrait-il pas?

Sans perdre une seconde, je me dégageai des branches qui m'entouraient, avec aussi peu de bruit que possible, et je me remis à ramper vers la grande clairière. Tout en fuyant, j'entendais les appels du vieux forban et de ses camarades, et il n'en fallait pas plus pour me donner des ailes. Dès que je me vis hors du taillis, je me mis à courir comme je n'ai jamais couru, sans m'occuper de la direction que je prenais, pourvu qu'elle fût en sens contraire de celle des assassins. Et, à mesure que je courais, ma peur grandissait au point de devenir une sorte de frénésie.

Et, en vérité, était-il possible de se trouver dans un plus grand danger? Au coup de canon de retraite, comment oser rejoindre aux canots ces démons encore fumants de leur crime? Le premier qui m'apercevrait n'allait-il pas me tordre le cou comme à une bécasse? Mon absence même, ne disait-elle pas mes alarmes et par conséquent mes soupçons?... C'est fini, me disais-je. Adieu à l'_Hispaniola!_ Adieu au squire, au docteur, au capitaine! Il n'y a plus pour moi que la mort, par la faim ou par les mains des révoltés...

Tout en faisant ces amères réflexions, je courais toujours, et j'étais arrivé sans m'en apercevoir au pied d'une des collines, dans cette partie de l'île où les chênes verts poussaient moins drus et plus semblables à des arbres de forêt. Quelques pins assez hauts s'y montraient aussi. L'air était plus frais et plus pur qu'en bas, dans le marécage.

C'est là qu'une nouvelle alarme m'arrêta court, et me tint immobile, le cœur battant à se rompre.

XV

L'HABITANT DE L'ILE.

Un éboulement de gravier venait de rouler soudain au flanc de la colline et rebondissait au milieu des arbres. Mes yeux se tournèrent instinctivement vers le point où il s'était produit, et je crus voir un être vivant se glisser derrière un tronc de sapin. Qu'était cet être? Un ours, un singe de grande espèce ou un homme? Je ne pus le déterminer. Il était noir et velu, voilà tout ce que j'eus le temps de remarquer. La terreur, au surplus, me paralysait. Je me voyais perdu sans ressources: derrière moi les assassins, devant moi cet être mystérieux!...

Mon choix ne fut pas long. Plutôt Silver lui-même que cet habitant des bois!...

Je tournai les talons et je repris le chemin de la grève, non sans regarder avec soin derrière moi.

Il fallut bientôt m'avouer que le cas était sans ressources. L'être mystérieux, après avoir fait un grand détour, reparaissait devant moi et venait à ma rencontre!...

J'étais épuisé de fatigue; mais, eussé-je été aussi frais et dispos qu'en sautant le matin à bas de mon hamac, je n'aurais pu lutter de vitesse avec un tel adversaire. Il courait d'arbre en arbre comme un daim, quoiqu'il n'eût que deux jambes, comme un homme... Et c'était bien un homme, je ne pouvais en douter plus longtemps.

Des histoires de cannibales me revinrent en mémoire. J'allais appeler au secours, quand l'idée que j'avais affaire à un homme, même sauvage, me rassura dans une certaine mesure. Je me dis qu'il ne pouvait pas être aussi féroce que Silver. Je m'arrêtai donc pour réfléchir à quelque moyen de salut, et tout à coup je songeai que j'avais un pistolet. Aussitôt le courage me revint. Je fis volte-face et marchai droit à l'inconnu.

Il s'était caché derrière un tronc d'arbre; mais sans doute il m'observait, car, voyant mon mouvement, il se montra et fit un pas vers moi. Puis il parut hésiter, recula, et, finalement, à ma surprise mêlée de confusion, il se jeta à genoux en tendant vers moi des mains suppliantes.

Je m'arrêtai aussitôt.

«Qui êtes-vous? demandai-je.

--Ben Gunn, répondit-il. (Et sa voix était rauque comme une vieille serrure rouillée.) Je suis le pauvre Ben Gunn. Et il y a trois ans que je n'ai parlé à une créature humaine.»

Je m'aperçus alors que c'était un blanc comme moi, et même que ses traits étaient assez agréables. Sa peau, partout où on la voyait, semblait comme tannée par le soleil; ses lèvres mêmes étaient noires, et ses yeux clairs faisaient le plus singulier effet dans une figure aussi brune. Jamais je n'avais vu mendiant aussi déguenillé. Son accoutrement était le plus étrange, composé de vieux haillons de matelot et de lambeaux de toile à voile, retenus par tout un système d'agrafes hétéroclites: des boutons de cuivre, des morceaux de bois, des bouts de ficelle goudronnée. La seule partie solide de son équipement était un vieux ceinturon de cuir à large boucle, qui lui serrait les reins.

«Trois ans! m'écriai-je. Avez-vous fait naufrage sur cette île?

--Non, camarade, dit-il, je suis un pauvre _marron_.»

[Illustration: X

TENDANT VERS MOI DES MAINS SUPPLIANTES.]

Je connaissais ce mot et je savais qu'il se rapportait à une affreuse punition, en usage parmi les pirates. Elle consiste à déposer le coupable dans une île déserte et lointaine, avec une provision de poudre et de plomb, et à l'y abandonner pour toujours.

«Marron depuis trois ans, reprit-il. J'ai vécu tout ce temps de chair de chèvre, de baies sauvages et d'huîtres. Où que soit un homme, voyez-vous, il arrive toujours à vivre. Mais je suis joliment fatigué de ce régime, vous pouvez m'en croire!... C'est moi qui mangerais volontiers un bout de fromage!... Vous n'en auriez pas sur vous, par hasard?... Non? Bien souvent la nuit j'ai rêvé que j'avais un grand morceau de fromage et que je le faisais griller sur les charbons; mais, hélas! en me réveillant, je me retrouvais ici!...

--Si jamais je puis retourner à bord, lui dis-je, vous pouvez compter que vous aurez du fromage à la livre.»

Tout ce temps, il avait tâté l'étoffe de ma jaquette, caressé mes mains, admiré mes bottes, en montrant un plaisir enfantin à revoir une créature humaine. Mais, à mes derniers mots, il tressaillit et releva la tête avec une sorte de timidité sauvage.

«Si jamais vous pouvez retourner à bord? demanda-t-il. Et qui peut vous en empêcher?

--Pas vous, j'en suis sûr, répondis-je.

--Vous avez bien raison!... Mais comment vous appelez-vous, camarade?

--Jim, lui dis-je.

--Jim!... Jim!... répétait-il, tout ravi. Eh bien, Jim, pendant des mois et des années j'ai vécu comme un chien. Vous ne croiriez pas à me voir que j'ai eu une bonne mère, tout comme un autre, n'est-ce pas?

--Ma foi, non, répondis-je franchement.

--Eh bien, c'est pourtant vrai. J'en avais une qui valait son pesant d'or... Et moi, j'étais un garçon bien sage et je récitais mes leçons si vite qu'on ne distinguait pas un mot de l'autre... Voilà pourtant où j'en suis venu, Jim!... Tout cela pour avoir commencé en jouant aux billes à l'heure de l'école!... Ma mère me l'avait bien prédit, la digne femme!... Aussi j'ai fait mes réflexions, allez, depuis que je suis ici... Ce n'est pas moi qu'on reprendra à boire du rhum, je vous le garantis!... Tout au plus un dé à coudre, histoire de porter bonheur, vous savez, si l'occasion se présente!... Mais je veux mener une vie exemplaire... Et puis il faut que je vous dise, Jim (ici il regarda autour de lui et baissa la voix), je suis riche, très riche!...

--Le pauvre diable a perdu la tête dans sa solitude, me disais-je.»

Peut-être lut-il cette conclusion sur mon visage, car il reprit avec impatience:

«Très riche!... très riche! vous dis-je. Et savez-vous mon projet? Je vous ferai riche aussi, Jim... Vous pourrez bénir votre étoile d'avoir été le premier à me trouver ici, mon petit!...»

Mais tout à coup sa physionomie changea; il s'assombrit, et, me prenant par la main, leva son index d'un air d'inquiétude.

«Jim! dites-moi la vérité, reprit-il. Ce n'est pas, au moins, le navire de Flint qui vous a conduit ici?»

Une inspiration me vint. Je me dis que nous pourrions peut-être trouver un allié en ce pauvre homme.

«Non, lui dis-je, ce n'est pas le navire de Flint. Flint est mort. Mais je veux être franc, puisque vous le désirez, et je dois vous déclarer que, pour notre malheur, nous avons à bord quelques-uns de ses hommes.

--Non pas, au moins, un homme à une seule jambe? demanda-t-il d'une voix éteinte.

--John Silver?

--Oui, John Silver, c'était son nom!...

--Hélas!... c'est le cuisinier de notre navire, et aussi le meneur de la bande.»

Le pauvre diable tenait toujours ma main. Il la serra avec violence.

«Si c'est John Silver qui vous envoie, je suis mort, je le sais! dit-il.--Mais où croyez-vous être?» reprit-il après un instant de silence.

Pour mieux le rassurer, je lui dis en quelques mots le but de l'histoire de notre voyage et la position critique dans laquelle nous nous trouvions. Il m'écouta avec un profond intérêt, et quand j'eus fini mon récit:

«Je vois que tu es un bon garçon, Jim, reprit-il, et que vous êtes tous dans une triste passe... Eh bien, fiez-vous à Ben Gunn, et il vous en tirera!... Seulement, mon petit, dis-moi une chose: penses-tu que le squire serait homme à se montrer généreux pour celui qui viendrait à son aide, puisqu'il est dans une triste passe, comme tu le dis-toi même?...»

Je l'assurai que le squire était le plus généreux des hommes.

«Oui, mais je m'entends! reprit Ben Gunn: je ne veux pas parler d'un poste de garde-chasse et d'une livrée. Ce n'est pas du tout mon affaire, mon petit Jim... Mais penses-tu bien qu'il me donnerait... disons mille livres sterling... sur cet argent qui est déjà mien pour ainsi dire?

--J'en suis sûr, répondis-je. Son intention a toujours été de faire une part à chacun.

--Et il me donnerait aussi le passage gratuit? reprit-il d'un air diplomatique.

--Le squire n'est pas homme à vous refuser cette faveur; et, du reste, vous nous serez utile pour la manœuvre, si nous arrivons à nous débarrasser de ces forbans.

--C'est vrai, dit-il avec satisfaction, comme tranquillisé par cet argument. Eh bien, je vais te raconter mon affaire, reprit-il. Je faisais partie de l'équipage de Flint sur le _Walrus_, quand il vint ici avec six hommes,--six des plus robustes d'entre nous,--pour enterrer son trésor. Ils demeurèrent à terre près d'une semaine; nous avions ordre de les attendre à bord. Un beau matin, voilà le signal, et Flint revient tout seul en canot, la tête bandée dans un foulard bleu. Le soleil se levait et frappait en plein son visage qui était d'une pâleur mortelle. Mais il revenait, lui, vois-tu... et les autres étaient morts... morts et enterrés, tous les six! Comment avait-il fait? Personne n'aurait pu le dire. Que ce fût querelle, assassinat ou morts subites, il était seul, et eux six! Billy Bones lui servait alors de lieutenant, et John Silver de quartier-maître. Ils lui demandèrent des nouvelles du trésor. «Vous pouvez aller à terre et le chercher, si le cœur vous en dit, répondit-il; mais, quant au _Walrus_, il va mettre à la voile et se remettre à l'ouvrage, par les cent mille tonnerres!»

Telles furent ses paroles... Pour lors, trois ans plus tard, j'étais sur un autre navire, quand nous passâmes en vue de cette île. «Camarades, c'est là que se trouve le trésor de Flint. Allons à terre et cherchons-le!» m'écriai-je. Cela ne plaisait pas trop au capitaine; mais il fut obligé d'y consentir, et nous débarquâmes. Pendant douze jours, nous ne fîmes que chercher, sans rien trouver; mes camarades étaient furieux contre moi; un soir ils prirent le parti de revenir à bord, mais sans moi. «Benjamin Gunn, me dirent-ils, voilà un fusil, une bêche et une pioche; tu vas rester ici, garçon, et chercher l'argent de Flint.» Et ils m'abandonnèrent. Il y a trois ans que je suis ici, trois ans que je n'ai pas eu une bouchée de pain à me mettre sous la dent... Mais regarde-moi, Jim, regarde moi bien... Est-ce que j'ai l'air d'un simple matelot?... Non, n'est-ce pas? Et je ne le suis pas non plus!...»

Ici il cligna de l'œil en me pinçant le bras.

«Tu peux le dire au squire, Jim, reprit-il, tu peux lui répéter mes propres paroles. «Et il ne l'est pas non plus, lui diras-tu. Pendant trois ans il a habité l'île, le jour et la nuit, par le beau et le mauvais temps; pensant souvent à sa vieille mère et se demandant si elle est encore vivante (c'est ainsi que tu diras); mais pensant aussi à autre chose (diras-tu) et s'occupant d'autre chose...» Et alors tu le pinceras comme ceci...»

Et il me pinça de nouveau, en me regardant d'un air malin. Puis il continua:

«Ben Gunn est un brave homme (diras-tu), il sait faire la différence entre un vrai gentleman et un de ces chevaliers de fortune, comme ils s'appellent, l'ayant été lui même...»

Je l'arrêtai pour lui déclarer que je ne comprenais pas un mot de tout ce qu'il me contait là.

«Peu importe, du reste, ajoutai-je. La question est de savoir comment je reviendrai à bord.

--C'est là ce qui t'embarrasse me répondit-il. Eh bien, et mon bateau, que j'ai fait de ces propres mains que voilà!... Je le tiens à l'abri sous la roche blanche... S'il faut en arriver là, nous tenterons la chose quand la nuit sera tombée... Mais qu'est ceci?» fit-il tout à coup.

Quoique le soleil fût encore sur l'horizon pour deux heures au bas mot, tous les échos de l'île venaient de répercuter un coup de canon.

«La bataille a commencé! m'écriai-je. Suivez-moi...»

Oubliant toutes mes terreurs, je me mis à courir vers le mouillage, suivi de près par l'habitant de l'île.

«A gauche, à gauche, appuie à gauche, camarade Jim, disait-il en trottant légèrement, sous les arbres!... Voici l'endroit où j'ai tué une première chèvre!... Elles n'y viennent plus maintenant, elles ont trop grand'peur de Ben Gunn!... Et voici le cimetière, ces monticules espacés sur la droite.»

Ainsi il bavardait, sans attendre d'ailleurs ni recevoir de réponse.

Après un assez long intervalle, une volée de coups de fusil suivit le coup de canon. Puis il y eut un grand silence, et, comme j'approchais de la côte, j'aperçus tout à coup, à un quart de mille devant moi, le drapeau anglais flottant dans les airs au-dessus des arbres.

XVI

LE FORTIN

(_Récit du docteur._)

Ici, je prends la parole pour conter ce que Jim n'avait pu voir, se trouvant dans l'île.