Part 6
La nuit se passa à mettre tout en place. A chaque instant, il arrivait de pleins bateaux d'amis du squire. M. Blandly et autres venaient lui dire adieu, lui souhaiter bon voyage et bon retour. Ce n'étaient que bouteilles à déboucher, verres à rincer. Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu, à l'_Amiral-Benbow_, autant de travail et de fatigue.
Un peu avant le point du jour, le maître d'équipage prit son fifre, et les hommes commencèrent à pousser les barres du cabestan. J'aurais été cent fois plus las que je n'aurais pas donné ma place sur le pont dans cette occasion mémorable. Tout était pour moi si nouveau et si intéressant: le ton bref des commandements, la note aiguë du sifflet, les hommes se bousculant pour prendre place à la lueur des fanaux, ou s'agitant sur l'avant comme des ombres.
«John, chante-nous quelque chose! cria une voix.
--La vieille chanson! disait une autre.
--Volontiers, camarades», répondit John Silver, qui était là, appuyé sur sa béquille.
Et aussitôt il entonna l'air et les paroles que je connaissais si bien:
Ils étaient quinze matelots Sur le coffre du mort; Quinze loups, quinze matelots...
Et l'équipage répétait en chœur:
Yo-ho-ho! Yo-ho-ho! Qui voulaient la bouteille!
Au troisième ho!... le cabestan se mit à virer, et les hommes à courir en poussant les barres avec une force irrésistible.
Même à ce moment où ma curiosité était si vivement excitée par ce spectacle, ce refrain me fit penser à l'_Amiral-Benbow_. Il me sembla que j'entendais parmi toutes ces voix celle du «Capitaine». Mais bientôt l'ancre sortit de l'eau; on put la voir s'égouttant à l'avant; les voiles se gonflèrent, faiblement d'abord; la côte et les navires semblèrent prendre la fuite; et je n'avais pas encore eu le temps de me jeter dans mon hamac pour prendre un peu de repos, que l'_Hispaniola_ s'envolait déjà vers l'île au trésor.
Je ne raconterai pas en détail notre voyage. Il fut assez heureux. Le schooner était fin voilier; l'équipage avait l'habitude de la mer et le capitaine connaissait son métier. Il suffira donc de noter deux ou trois événements qui se produisirent avant notre arrivée en vue de l'île.
Et d'abord, M. Arrow ne justifia que trop le jugement porté sur lui par le capitaine. Il n'avait aucune autorité sur l'équipage, et les hommes faisaient de lui ce qu'ils voulaient. Mais cela n'était rien encore. Nous n'étions pas en mer depuis vingt-quatre heures, qu'il commença de se montrer sur le pont avec des signes d'ivresse manifeste: il avait le regard vague, les joues rouges, la langue épaisse, la démarche indécise. Plusieurs fois, le capitaine dut pour ce fait le mettre aux arrêts. Il lui arrivait de tomber et de se blesser en descendant l'escalier de l'entrepont; d'autres fois il restait tout le jour dans son hamac, sur l'un des côtés de la grande cabine. De temps à autre, il paraissait avoir pris de meilleures résolutions, passait deux ou trois jours sans boire, et alors il s'acquittait passablement de ses devoirs.
Nous ne pouvions arriver à comprendre où il pouvait se procurer la boisson dont il abusait. C'était le mystère du bord. On avait beau le surveiller, impossible de découvrir le mot de l'énigme. Lorsqu'on l'interrogeait à ce sujet, il nous riait au nez s'il était gris, et, dans ses moments lucides, il assurait solennellement qu'il n'avait pas touché autre chose que de l'eau.
Non seulement il était complètement inutile comme officier, et son exemple était déplorable pour les hommes, mais il devenait évident qu'en allant de ce train il ne pouvait manquer de se tuer. Aussi personne ne fut ni très surpris ni très désolé quand il disparut, par une nuit sombre et une grosse mer. Jamais on ne sut comment.
«Il sera tombé à la mer, dit le capitaine. Cela m'épargne la peine de le mettre aux fers, comme j'étais décidé à m'y résoudre.»
Nous restions sans second officier, et il fallait nécessairement faire avancer un des hommes. Le maître d'équipage Job Andersen fut désigné pour faire fonction de lieutenant, sans en prendre le titre. M. Trelawney avait heureusement beaucoup voyagé, il avait des connaissances nautiques et pouvait à l'occasion prendre le quart; il nous fut souvent très utile.
Enfin, le second maître, Israël Hands, était un vieux marin plein d'expérience, à qui l'on pouvait se fier quand il avait reçu une consigne.
Lui et John Silver faisaient une paire d'amis, et cela m'amène à dire un mot de notre cuisinier.
A bord, il portait sa béquille suspendue à son cou par une courroie afin d'avoir les deux mains libres. Rien de curieux comme de le voir se servir de cette béquille ainsi que d'un étai, dont l'extrémité reposait sur un appui quelconque, et, se laissant ainsi aller au roulis, faire sa cuisine aussi tranquillement qu'à terre. Mais le plus extraordinaire était de le voir courir sur le pont par un gros temps. On avait tendu des haussières à son usage dans les endroits les plus difficiles, et il s'en servait avec une adresse inouïe pour sauter d'un point à un autre, tantôt s'aidant de sa béquille, tantôt la traînant après lui par la courroie, mais toujours plus vite qu'aucun matelot n'aurait pu faire avec ses deux jambes. Cela n'empêchait pas ceux qui avaient autrefois navigué avec lui de le plaindre beaucoup d'en être réduit là.
«John n'est pas un homme ordinaire, me disait un jour le second maître. Il a eu de l'instruction dans ses jeunes années et il parle comme un livre quand il veut s'en donner la peine. Et brave comme un lion, par-dessus le marché!... Je l'ai vu, moi qui vous parle, attaqué, sans armes, par quatre hommes et en ayant raison en se servant de la tête des uns pour casser celles des autres!...»
Tout l'équipage le respectait et même lui obéissait. Il avait une manière à lui de se faire bien venir de chacun par quelque petit service. Pour moi il était excellent, me faisait toujours grand accueil dans sa cuisine, où les plats brillaient comme des sous neufs sous la cage de son perroquet.
«Venez donc par ici, Hawkins, me disait-il souvent; venez tailler une bavette avec John Silver. Vous êtes le bienvenu chez lui, fillot. Asseyez-vous et écoutez un peu. Voilà le _capitaine Flint_,--j'ai baptisé mon perroquet le _capitaine Flint_, à cause du fameux pirate,--voilà le capitaine Flint qui nous annonce un heureux voyage. N'est-il pas vrai, capitaine?...»
Là-dessus, le perroquet de se mettre à crier:
«Pièces de huit!... pièces de huit!... pièces de huit!...» avec une volubilité étourdissante, jusqu'à ce qu'enfin John Silver jetât son mouchoir sur la cage pour le faire taire.
[Illustration: VII
RETENANT MON HALEINE ET ÉCOUTANT DE MON MIEUX.]
--Vous voyez cet oiseau, Hawkins? Il a peut-être deux cents ans ou plus, car les perroquets ne meurent jamais, je crois. Et je ne sais guère que le diable en personne qui ait pu voir autant de tragédies qu'il en a vues. Pensez donc qu'il a navigué avec England, le fameux capitaine England, le pirate. Il a été à Madagascar, à Malabar, à Surinam, à Providence, à Porto-Bello. Il a assisté au sauvetage des galions espagnols. C'est même là qu'il appris à dire: «Pièces de huit!...» Et cela se comprend! On en a repêché trois cent cinquante mille, mon petit Hawkins. Il était à l'abordage du _Vice-Roi-des-Indes_ au large de Goa. Et à le voir, on le prendrait pour un perroquet-bébé. Nous avons pourtant senti la poudre ensemble, pas vrai, capitaine?...
--Attention!... A l'abordage!... glapissait le perroquet.
--Oh! c'est un brave petit matelot!» disait le cuisinier en lui montrant du sucre.
Et alors le perroquet se mettait à mordre les barreaux de sa cage en jurant comme un templier.
«Voyez-vous le brigand? reprenait John Silver avec componction. Ah! mon cher garçon, c'est qu'on ne peut pas toucher la poix sans se salir, voyez-vous. Mon pauvre innocent d'oiseau a eu des fréquentations bizarres, c'est ce qui lui fait dire des horreurs pareilles, sans seulement s'en douter!... Il y aurait ici un chapelain, qu'il jurerait tout aussi bien en sa présence...»
Et John Silver tirait son toupet de l'air solennel qu'il avait et qui me le faisait considérer comme l'homme le plus vertueux de la terre.
Cependant le squire et le capitaine Smollett étaient toujours en froid. Le squire ne faisait pas mystère de son opinion; il avait peu d'estime pour le courage et l'intelligence du capitaine. Celui-ci de son côté, ne parlait que lorsqu'on lui adressait la parole, et toujours froidement, sèchement, sans un mot de trop. Il voulait bien reconnaître, quand on le mettait au pied du mur, qu'il s'était trompé sur l'équipage, que les hommes ne boudaient pas au travail et que leur conduite était généralement satisfaisante. Quant au schooner, il s'en déclarait enchanté. Jamais il n'avait commandé un meilleur bâtiment, «obéissant au gouvernail comme plus d'un honnête homme voudrait voir sa propre femme,» disait-il souvent.
«Ce qui n'empêche pas, ajoutait-il, que nous ne sommes pas encore rentrés au port, et que je n'aime pas du tout, mais pas du tout, cette expédition!»
Le squire, alors, lui tournait le dos et se mettait à arpenter le pont.
«Cet homme finira par me faire éclater!» disait-il.
Nous eûmes de gros temps, ce qui ne servit qu'à mettre en lumière les hautes qualités de l'_Hispaniola_. Tout le monde à bord semblait content, et il aurait fallu être difficile pour ne pas se déclarer satisfait, car je crois bien qu'on n'a jamais gâté un équipage à ce point, depuis le temps où Noé s'embarqua. Au moindre prétexte on doublait la ration d'eau-de-vie; il y avait du pudding presque tous les jours, et un grand tonneau de pommes tout ouvert restait constamment sur le pont, près de la coupée, à la disposition de qui voulait y puiser.
«Mauvais système, disait le capitaine au docteur Livesey. Gâtez les gens de l'avant et vous en ferez des tigres. Voilà mon opinion.»
Mais le capitaine se trompait sur ce point, et le tonneau de pommes servit à quelque chose, car, sans ce bienheureux tonneau, nous aurions tous péri, victimes de la trahison la plus odieuse. Voici comment la chose arriva:
Nous avions laissé derrière nous la région des vents alizés pour aller chercher la brise qui devait achever de nous porter sur l'île (il ne m'est pas permis d'entrer dans des détails plus explicites) et nous nous attendions d'un moment à l'autre à l'entendre signaler par la vigie. Tout indiquait en effet que nous touchions au terme de notre voyage, même en faisant la place la plus large aux erreurs de calcul, et, selon toute apparence, le lendemain vers midi nous devions nous trouver en vue de l'île. Notre direction était sud-sud-ouest. Nous avions vent arrière, et l'_Hispaniola_ roulait assez fort, en piquant de temps à autre son beaupré dans la lame et le relevant au milieu d'une gerbe d'écume. Et chacun était content de voir comme elle filait toutes voiles dehors, et de se dire que nous allions enfin passer à la partie sérieuse de nos opérations.
Il advint qu'après le coucher du soleil, comme je rentrais dans ma cabine après avoir terminé mon ouvrage, l'envie me prit de croquer une pomme. Je montai sur le pont. Les hommes de quart étaient tous sur l'avant, cherchant à découvrir l'île. Celui qui tenait la barre regardait en l'air en sifflotant dans ses dents. C'était le seul bruit qu'on entendit, avec le gazouillement de l'eau des deux côtés du coupe-lame.
Le tonneau se trouvait presque vide; à peine y restait-il deux ou trois pommes. Pour les atteindre je dus même sauter dedans. Une fois là, je m'assis, car j'étais fatigué, et je me mis à manger; il est même fort possible que je me serais endormi au milieu de cette occupation,--car la nuit tombait, et le roulis me berçait au bruit des lames,--si quelqu'un n'était venu s'appuyer au tonneau en le secouant assez rudement. J'allais me montrer, quand je reconnus la voix de John Silver, et ce que disait cette voix était si terrible que mon premier soin fut de me tenir immobile dans ma cachette. Glacé d'épouvante et en même temps dévoré de curiosité, je restai donc accroupi, sûr que j'étais perdu si l'on me découvrait là, retenant mon haleine, pour ne pas trahir ma présence, et pourtant écoutant de mon mieux. Car de moi seul désormais dépendait la vie de tout ce qu'il y avait d'honnête à bord.
XI
CE QUE J'ENTENDIS DANS LE TONNEAU AUX POMMES
«Je te dis que non!... disait John Silver. C'était Flint qui nous commandait... J'étais son quartier-maître et j'avais encore ma jambe, à cette époque. Je l'ai perdue le même jour où le vieux Pew eut les yeux brûlés; c'est aussi le même chirurgien qui nous soigna, et c'était un malin celui-là, frais émoulu de l'Université, sachant le latin et toute la boutique... Ce qui ne l'a pas empêché d'être pendu comme les camarades et de sécher au gibet de Corso-Castle... Mais, pour en revenir à notre histoire, il s'agit des hommes de Roberts; et cela leur arriva pour avoir changé à l'instant le nom de leur navire. C'était tantôt la _Royal-Fortune_ et tantôt autre chose. Tout cela n'est bon qu'à vous faire pincer!... A mon avis, quand un navire a été baptisé une bonne fois, il doit garder son nom jusqu'au bout... C'était le système d'England; aussi voyez si la _Cassandra_ ne nous ramena pas sains et saufs de Malabar après la capture du _Vice-Roi-des-Indes_?... C'était aussi le système du vieux Flint, qui s'en tint toujours à son _Walrus_: et je l'ai vu assez souvent près de couler bas sous le poids de l'or, le _Walrus_!...
--Ah! dit avec l'accent de l'admiration la plus vive la voix d'un des jeunes matelots du bord, c'était le plus crâne de tous, le capitaine Flint!
--Davis seul le valait, au dire de ceux qui l'ont connu, reprit John Silver. Mais je n'ai jamais navigué sous lui. D'abord avec England, puis avec Flint, voilà toute mon histoire; et maintenant ici pour mon propre compte, si j'ose ainsi dire... De mes campagnes avec England, il me resta net neuf cents livres sterling; et deux mille de mes campagnes avec Flint. Ce n'est pas trop mal pour un simple matelot, comme tu vois. Et le tout en sûreté, à la banque. Car ce n'est pas tout de gagner gros, il faut savoir économiser.--Où sont les hommes d'England à l'heure présente? Du diable si je le sais. Et les hommes de Flint? Dame, la plupart sont ici, et bien aises d'avoir du pudding à discrétion, car plus d'un se trouvait réduit à mendier. C'est comme le vieux Pew, qui était aveugle et qui aurait dû donner l'exemple. Fallait-il pas qu'il dépensât douze cents livres par an, comme un lord au Parlement? Où est-il maintenant, avec ce beau système? Mort et enterré. Mais nous l'avons tous vu mendier son pain pendant plus de deux ans. Je te demande un peu si c'est la peine d'écumer les mers pendant trente ans pour arriver à ce résultat?
--Ma foi non! répondit le jeune matelot.
--Mais de quoi savent profiter les imbéciles? reprit John Silver. De rien... Écoute-moi, garçon. Tu es jeune, c'est vrai, mais tu as autant de cervelle qu'un vieux gabier. Je l'ai vu d'abord quand j'ai fait ta connaissance.»
On peut imaginer mes sentiments en entendant l'abominable gredin se servir littéralement avec un autre des mêmes flatteries par lesquelles il m'avait amorcé!... Avec plaisir je lui aurais arraché sa langue de vipère! Mais il n'y avait pas à y songer... Il poursuivit, sans se douter des réflexions que m'inspiraient ses paroles:
«Aussi, je vais te dire la fin de notre histoire, à nous autres chevaliers de fortune. Nous menons parfois la vie dure et nous courons chaque jour le risque d'être pendus, c'est vrai. Mais nous mangeons et buvons comme des coqs en pâte, et, quand la croisière est finie, ce n'est pas cent sous, mais cent livres que nous avons en poche. Malheureusement, pour le grand nombre cela ne sert qu'à boire et à s'amuser jusqu'à ce qu'ils restent sans chemise sur le dos et se voient obligés de reprendre la mer. Ce n'est pas ma manière, à moi. Je mets tout de côté, un peu ici, un peu là, jamais beaucoup à la fois, de peur d'éveiller les soupçons. Et le résultat? Le résultat, c'est qu'en rentrant de cette expédition-ci, je m'établis gentleman pour tout de bon. Il est bientôt temps, diras-tu, car j'ai cinquante ans sonnés. Oui; mais, en attendant, je ne me suis privé de rien, j'ai dormi sur la plume, mangé et bu du meilleur, excepté en mer... Et comment ai-je commencé?... sur le gaillard d'avant, tout comme toi.
--Oui, dit l'autre, mais cet argent dont vous parlez, il faut lui dire bonsoir, maintenant. Vous n'oseriez sûrement pas vous montrer à Bristol, après ceci?
--Et où crois-tu donc qu'est mon argent? demanda John Silver en ricanant.
--Chez le banquier de Bristol, répondit le jeune matelot.
--Il y était! s'écria le cuisinier. Il y était encore au moment où nous avons levé l'ancre. Mais la vieille l'a retiré, à l'heure où je te parle; elle a vendu la Longue-Vue, bail, clientèle et tout le gréement, et elle est déjà en route pour venir me rejoindre... Je te dirais bien où, car j'ai pleine confiance en toi. Mais il faudrait le dire aux autres ou faire des jaloux.
--Et si elle n'y venait pas, si elle partait avec le sac! objecta le novice.
--Oh! oh! mon petit, on ne joue pas ce jeu-là avec John Silver!... on sait qu'on aurait trop peu de chances de rester longtemps dans le même monde que lui... Tel que tu me vois, j'étais quartier-maître de Flint, et tu peux bien croire que son équipage n'était pas composé de gaillards faciles à intimider. Eh bien, mon garçon, sans me vanter, je puis dire que, pour moi, c'étaient tous des agneaux. Et Flint, lui-même, savait qu'il ne fallait pas plaisanter avec John Silver...
--Ma foi, dit le jeune homme, je vous avoue que cette affaire ne me plaisait guère, avant d'avoir causé avec vous, John. Mais, à présent, topez-là, j'en suis!...
--Tu es un brave garçon et un faraud, répliqua le cuisinier en donnant à sa nouvelle recrue une poignée de main si vigoureuse que le tonneau en trembla sur sa base. Tu étais né pour être un chevalier de fortune, je l'ai vu tout de suite.»
Je commençais à comprendre ce langage. Un chevalier de fortune signifiait tout uniment un pirate, et la scène à laquelle j'assistais était l'effort suprême tenté pour corrompre un des matelots fidèle, peut-être le dernier à bord. Je fus bientôt édifié sur ce point, car, à un léger coup de sifflet de John Silver, un troisième interlocuteur vint le rejoindre et s'assit sur le pont.
«Dick est avec nous, dit le cuisinier.
--Je n'en ai jamais douté, répondit la voix du second maître, Israël Hands. Il n'est pas bête, Dick!...»
Puis, après avoir retourné sa chique et lancé un jet de salive devant lui:
«Dis-moi donc un peu, John, reprit-il, combien de temps allons-nous encore attendre avant de commencer la danse?... Pour mon compte, je commence à en avoir assez du capitaine Smollett! Il me tarde de coucher dans la grande cabine, et de goûter leurs pickles, leur vin et le reste...
--Israël, dit Silver, tu n'as jamais eu pour deux liards de jugement, tu le sais bien. Mais tu peux entendre ce qu'on te dit, je suppose, car tu as pour cela d'assez longues oreilles... Eh bien, écoute-moi. Tu coucheras à l'avant, tu te passeras de vin et de pickles, et tu parleras poliment jusqu'à ce que je te dise: Voici le moment. Mets cela dans ta poche, mon fils.
--Qui parle d'agir autrement? dit le second maître. Je demande seulement quand ce sera.
--Quand? Par tous les diables, je vais te le dire! s'écria Silver. Ce sera le plus tard possible,--voilà quand... Comment! nous avons là un excellent capitaine pour conduire le schooner; nous avons le squire et le docteur qui possèdent une bonne carte où tout est inscrit, et ni toi ni moi ne savons où est cette carte, n'est-ce pas? Et tu voudrais aller nous priver de leurs services?... Ce serait stupide. J'entends que le squire et le docteur nous trouvent le trésor, qu'ils nous le servent à bord, bien arrimé dans nos soutes, par tous les diables! Et alors nous verrons. Si j'étais sûr de vous, doubles fils de Hollandais que vous êtes, savez-vous ce que je ferais? Je laisserais le capitaine Smollett nous ramener à moitié chemin, avant de lever le bout du doigt sur lui.
--Bon! nous sommes tous marins ici, je pense! dit le jeune Dick.
--Marins du gaillard d'avant, tu veux dire? riposta Silver. Nous savons tenir la barre, c'est clair; mais qui nous dira la route? C'est là que vous brilleriez, tous tant que vous êtes, les malins!... Si l'on m'en croyait, nous laisserions le capitaine Smollett nous remettre en chemin, au moins jusqu'aux vents alizés... Et alors nous pourrions nous passer de lui... Mais je vous connais. Il n'y a pas à vous faire crédit d'autant de patience. C'est pourquoi j'en finirai avec les gens de l'arrière dans l'île même, aussitôt que la monnaie sera à bord, et tant pis pour nous!... C'est dommage. Mais vous n'êtes jamais contents que si vous avez à boire. Ah! ce n'est vraiment pas drôle d'avoir à compter avec des idiots comme vous!...
--Ne te fâche pas, John! dit Israël avec humilité.
--Eh! je n'ai que trop sujet de me fâcher!... J'en ai vu des navires à la côte!... et des braves garçons pendus sur les quais!... et toujours pour s'être trop pressés!... Comprenez-moi donc, mille millions de bombes et de boulets!... J'ai quelque expérience de ces choses, que diable!... Si vous vouliez seulement m'écouter, bien prendre vos mesures et regarder devant vous, vous rouleriez carrosse avant six mois. Mais non. Je vous connais. Du rhum aujourd'hui et la potence demain, voilà votre affaire!
--On sait que vous prêchez à merveille, John, finit par dire Israël. Mais il ne s'agit pas seulement de bavarder, en ce monde. Nous en avons vu qui savaient manœuvrer aussi bien que vous, et qui, cependant, n'avaient pas toujours des sermons à la bouche. Eh! oui, ils ne montaient pas sur leurs grands chevaux; ils aimaient à s'amuser et savaient se donner une bosse à l'occasion comme de bons compères qu'ils étaient.
--Vraiment! et où sont-ils maintenant, ces bons compères? Pew était de ceux-là. Il mendiait, quand il est mort. Flint en était aussi; c'est le rhum qui l'a tué à Savannah! Oh oui! c'étaient de jolis merles! mais où sont-ils maintenant?
--Mais enfin, demanda Dick, que cette discussion n'amusait guère, quand nous aurons mis le grappin sur les gens de l'arrière, que ferons-nous d'eux?
--A la bonne heure! s'écria le cuisinier. Voilà ce que j'appelle parler en homme sérieux. Eh bien, qu'en dis-tu toi-même, garçon? Es-tu d'avis de les mettre en terre dans quelque île déserte? c'était le système d'England,--ou de les dépecer comme autant de porcs gras? c'était la manière de Flint et de Billy Bones...
--Billy n'était pas manchot, dit Israël. Les morts ne mordent pas, disait-il. Eh bien, il est mort, lui aussi, maintenant. Mais quel rude lapin!...
--D'accord, reprit Silver. Moi, la rudesse n'est pas mon genre. Je suis l'homme le plus accommodant de la terre, la politesse même. Tout le monde le reconnaît. Mais il ne s'agit pas de rire. Le devoir avant tout, camarades. J'opine pour la mort. Quand je serai au Parlement, on me promènera dans mon carrosse; je n'ai pas besoin que ces farceurs de la cabine reviennent mettre le nez dans mes affaires et paraissent sans être invités, comme le diable à la messe. Mon avis est d'attendre le moment favorable. Mais le moment venu,--la mort!...
--John, s'écria le second maître, tu es un homme!