Chapter 13 of 18 · 3930 words · ~20 min read

Part 13

Et tout d'un coup je mesurai l'étendue du péril. Mais j'eus à peine le temps de penser, à peine le temps d'agir pour y échapper. J'étais sur le sommet d'une lame quand le schooner plongea son avant dans la plus proche. Son beaupré s'allongeait au-dessus de ma tête. Je me dressai debout et je pris mon élan en repoussant la pirogue sous mes pieds. D'une main je saisis le bâton de foc, tandis que mes jambes, pendues dans le vide, cherchaient et finissaient par trouver aussi un appui sur les barbes de beaupré. Et, comme je restais accroché à l'avant, presque sans haleine, un coup sourd m'annonça que le schooner avait frappé et coulé la pirogue. Je restais sur l'_Hispaniola_, sans retraite possible.

XXV

J'ABATS LE DRAPEAU NOIR

J'avais à peine réussi à me hisser à califourchon sur le beaupré quand le grand foc se remplit de vent et, se tendant d'un coup sec comme une détonation, nous emporta vers le nord. Le schooner frémit jusqu'à la quille par l'effet de la secousse. Mais l'instant d'après, les autres voiles ayant pris le vent, le foc retomba. Je n'en avais pas moins manqué être précipité à la mer. Aussi m'empressai-je de quitter cette dangereuse position, et, rampant sur le beaupré, j'allai tomber la tête en avant sur le gaillard. Je me trouvais sur le côté du vent, et, comme la grande voile était encore tendue, elle me cachait une partie de l'arrière. Le pont semblait être désert. Il n'avait pas été lavé depuis la révolte et portait de nombreuses traces de pieds. Une bouteille vide, le goulot cassé, roulait comme une chose vivante entre les datois.

Mais soudain l'_Hispaniola_ arriva face au vent. Les focs craquèrent bruyamment derrière moi; le gouvernail battit contre l'arrière; tout le navire tressaillit et fit un plongeon à soulever le cœur; en même temps, le boute-hors du grand mât tourna en dedans, la voile gémit sur ses poulies et me laissa voir l'arrière. J'aperçus alors les deux hommes de garde: l'un, celui qui avait un béret rouge, couché sur le dos, raide comme une pique, les bras étendus comme ceux d'un crucifix, montrant toutes ses dents entre ses lèvres tordues par une sorte de rictus sinistre; l'autre, Israël Hands, accoté contre le bastingage, le menton sur la poitrine, les deux mains pendant ouvertes, la face pâle comme cire sous son hâle...

Pendant quelques minutes, le schooner continua à bondir et à courir de côté comme un cheval vicieux, les voiles prenant le vent tantôt à bâbord, tantôt à tribord, le boute-hors allant et venant, jusqu'à ce que le mât gémît sous l'effort. De temps en temps, une envolée d'embruns tombait sur le pont, ou les bossoirs se heurtaient comme un bélier contre la lame; car la mer était moins clémente à ce grand et lourd navire qu'à ma pauvre pirogue informe, maintenant disparue à jamais.

A chaque soubresaut du schooner, l'homme au béret rouge glissait de côté et d'autre; et, chose horrible à voir, ni son attitude ni son affreux rictus aux dents blanches n'étaient changés par ce mouvement; à chaque soubresaut, encore, Hands semblait se replier sur lui-même et s'abaisser vers le pont, ses pieds glissant toujours plus loin et son corps penchant vers l'arrière, de sorte que sa figure devenait graduellement invisible pour moi, et que je finis par ne plus apercevoir que son oreille et le bout d'un de ses favoris. Je remarquai qu'auprès d'eux le pont était taché de larges plaques de sang, et je commençai à croire qu'ils s'étaient mutuellement tués dans leur rage d'ivrognes.

Tandis que je regardais ce terrible spectacle et que je réfléchissais, un moment de calme survint, et, comme le schooner s'arrêtait, Israël Hands se retourna sur le côté; puis, avec un gémissement sourd, il se souleva et reprit l'attitude dans laquelle je l'avais vu d'abord. Ce gémissement, qui indiquait une souffrance et une fatigue mortelles, et la manière dont sa mâchoire pendait, m'allèrent au cœur. Mais je me rappelai la conversation que j'avais entendue, du fond du tonneau aux pommes, et toute pitié m'abandonna. Je me dirigeai vers l'arrière, et m'arrêtant au grand mât:

«Me voici de retour à bord, monsieur Hands, lui dis-je avec ironie.»

Il tourna lentement les yeux vers moi; mais sans doute il était trop épuisé pour marquer aucune surprise. Tout ce qu'il put faire fut d'articuler ces mots:

«De l'eau-de-vie!...»

Je vis qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Évitant le boute-hors qui revenait une fois de plus en dedans, je me glissai à l'arrière et je descendis au salon.

Rien ne pourrait donner une idée exacte du désordre que j'y trouvai. Tous les coffres, tiroirs et réduits fermés à clef avaient été forcés, sans doute pour chercher la carte. Le plancher était couvert de boue, là où les coquins s'étaient assis pour boire ou se concerter après avoir pataugé dans le marais. Les boiseries, peintes en blanc et bordées de perles dorées, portaient çà et là des empreintes de mains sales. Des douzaines de bouteilles vides cliquetaient dans les coins au roulis du navire. Un livre appartenant au docteur était ouvert sur la table, la moitié des feuilles déchirées, probablement pour allumer des pipes. Sur tout cela, la lampe suspendue au plafond laissait tomber sa lueur fumeuse et mourante.

Je descendis à la soute aux vivres. Tous les barils avaient déjà disparu, avec un nombre inouï de bouteilles. Il est sûr que pas un des rebelles ne devait avoir cessé d'être ivre depuis le commencement de la révolte. Je finis pourtant par mettre la main sur une bouteille d'eau-de-vie pour Hands; et pour moi je découvris un peu de biscuit, des fruits conservés, une grappe de raisin sec, un morceau de fromage. Je remontai aussitôt sur le pont, je plaçai mes provisions près du gouvernail, hors de portée des mains du blessé, et, me dirigeant vers le tonneau d'eau, je commençai par aller en boire une longue gorgée. Puis je revins vers Hands et je lui remis la bouteille d'eau-de-vie.

Il en but au moins le quart sans respirer.

«Tonnerre! dit-il enfin, ce n'était pas sans besoin!...»

Je m'étais déjà établi dans mon coin et j'avais commencé mon déjeuner:

«Vous êtes grièvement blessé?» demandai-je.

Il fit entendre une sorte de grognement ou, pour mieux dire, d'aboiement.

«Bah! répondit-il, si ce sacré docteur était à bord il m'aurait bientôt remis sur pied. Mais je n'ai pas de chance, voilà ma grande maladie... Quant à ce requin-là, il est mort et bien mort, reprit-t-il en désignant l'homme au béret rouge... Un triste matelot, sur ma parole!... Mais d'où diable sortez-vous, Hawkins?

--Ma foi, monsieur Hands, lui dis-je, je suis venu à bord pour prendre possession de ce navire, et vous voudrez bien jusqu'à nouvel ordre me considérer comme votre capitaine.»

Il me jeta un regard sombre, mais ne répliqua rien. Ses joues étaient un peu moins pâles; mais il paraissait encore bien faible, et, chaque fois que le schooner donnait une secousse, il recommençait à glisser sur le pont, comme je l'avais déjà vu faire.

«A propos, repris-je, je ne puis pas tolérer ici ce drapeau noir, monsieur Hands. Avec votre permission, je vais l'abattre. Mieux vaut encore ne pas en avoir, qu'arborer une couleur pareille!...»

Je fis comme je disais, et, empoignant la ligne du maudit drapeau noir, je l'amenai, puis le jetai à la mer. Sur quoi, j'ôtai mon bonnet en criant:

«Bonsoir au capitaine Silver!»

Hands me considérait d'un air attentif et rusé, le menton toujours appuyé sur sa poitrine.

«J'imagine, dit-il enfin, j'imagine, capitaine Hawkins, que votre idée est maintenant de revenir à terre?... Si nous en causions un brin?

--Volontiers, monsieur Hands, répondis-je. Causons.»

Et je me remis à manger de grand appétit.

«Ce gaillard-là et moi, reprit-il en me montrant le cadavre d'un faible mouvement de tête,--ce gaillard-là et moi,--c'était un nommé O'Brien, un misérable Irlandais,--eh bien, lui et moi nous avions pris un peu de toile avec l'intention de rentrer au mouillage!... Mais il est mort, à présent, mort comme un sabot, et je ne vois guère qui pourra se charger de diriger le navire... Ce ne sera toujours pas toi, je pense, à moins que je ne te dise ce qu'il y a à faire... Eh bien, voici ce que je propose: tu me donneras à boire et à manger, avec un vieux mouchoir pour bander ma blessure; et moi je t'indiquerai la manœuvre... C'est ce qui s'appelle parler, pas vrai?...

--Il faut que je vous dise une chose, répliquai-je. Je ne veux pas revenir au mouillage du capitaine Kidd. Mon intention est de pénétrer dans la petite rade du nord et d'y échouer tranquillement le schooner.

--Bien sûr! s'écria-t-il. C'est une excellente idée. Parbleu, mon fiston, je ne suis pas aussi mauvais diable que j'en ai l'air. J'ai des yeux pour voir, n'est-ce pas?... Je sais m'avouer vaincu quand il n'y a pas autre chose à faire. C'est toi qui es le maître, et je n'ai pas le choix... Va donc pour la petite rade du nord!... Tu me dirais d'aller droit au quai des Pendus, il le faudrait bien, nom d'un tonnerre!...»

C'était faire de nécessité vertu et prendre la chose du bon côté. Le traité fut conclu sur l'heure. En trois minutes, sur les indications de Hands, j'avais mis l'_Hispaniola_ en bonne route, et nous voguions tranquillement le long de la côte, avec vent arrière; je pouvais espérer de doubler la pointe nord avant midi, de descendre au niveau de la petite rade avant la marée haute, et là, d'échouer le schooner en toute sûreté sur une plage de sable, pour attendre que le jusant le laissât à sec et nous permît de prendre terre.

Quand je vis tout en règle, j'attachai la barre du gouvernail avec un bout de corde et je descendis fouiller dans ma malle, où je pris un foulard de soie qui me venait de ma mère. Je le rapportai au blessé, que j'aidai de mon mieux à panser la large plaie béante qu'il avait à la cuisse; puis je lui donnai à manger et il but encore une ou deux gorgées d'eau-de-vie. Le résultat fut une amélioration évidente dans son état; il se redressa, se mit à parler plus clairement et plus fort et devint de toute manière un autre homme.

La brise nous favorisait à souhait. Le schooner filait devant elle comme un oiseau; je voyais fuir la côte à notre droite et le paysage se modifier de minute en minute. Nous eûmes bientôt dépassé les hautes terres, et nous commençâmes de longer un rivage bas et sablonneux, parsemé de sapins nains; puis, nous le laissâmes derrière nous pour doubler la pointe qui termine l'île vers le nord.

Tout compte fait, j'étais enchanté de moi-même et de ma nouvelle dignité, mis en belle humeur par le beau temps, le soleil et le panorama changeant de la côte. J'avais de l'eau à discrétion, autant de bonnes choses à manger que je pouvais en désirer; ma conscience, qui m'avait assez durement reproché ma désertion, était maintenant apaisée par la merveilleuse conquête qui en résultait. Mon bonheur aurait été complet, n'eussent été les yeux du second maître, qui me suivaient sur le pont avec une expression que je trouvais ironique, et aussi l'étrange sourire qui s'ébauchait par instants sur ses lèvres. Oui, je ne me trompais pas: il y avait, dans ce sourire, de la souffrance et de la faiblesse, comme dans celui d'un vieillard malade; mais il y avait aussi un grain de dérision et peut-être de perfidie, quand il croyait que, tout entier à mon ouvrage, je ne le voyais pas m'observer en dessous.

XXVI

ISRAEL HANDS

La brise, qui semblait nous obéir, venait de tourner à l'ouest. Il nous fut donc on ne peut plus aisé d'arriver du coin nord-est de l'île à l'entrée de la baie du nord. Mais, une fois là, comme nous étions dépourvus d'ancre, et comme il ne pouvait être question d'échouer le schooner avant que la marée fût au plus haut, nous n'avions plus qu'à nous croiser les bras. Le second maître m'avait dit comment je devais m'y prendre pour rester en panne.

Je finis par réussir après trois ou quatre essais infructueux; et alors, pour passer le temps, nous nous remîmes à manger.

«Capitaine, me dit Hands quand il vit que je m'arrêtais, et mon vieux camarade O'Brien, que voilà... pourquoi ne le jetterions-nous pas à la mer?... En général, je ne suis pas dégoûté... mais il n'est pas beau à voir, vrai!...

--Je ne suis pas assez fort, et la besogne ne me sourit guère, répondis-je avec frisson. Il peut bien rester là, après tout!...

--Ah! c'est un navire de malheur, cette _Hispaniola!_ reprit alors Israël Hands, sans insister sur sa proposition. C'est effrayant, ce qu'il en est mort, de ceux qui se sont embarqués à Bristol, avec toi et moi!... Pauvres gens! cela fend le cœur d'y penser, tout de même...»

Il resta quelques instants comme absorbé dans ses réflexions; puis, relevant les yeux:

«Sais-tu ce que tu ferais, si tu étais bien aimable, Jim? reprit-il. Tu descendrais au salon me chercher une bouteille de vin... Cette eau-de-vie est trop forte pour ma pauvre tête!...»

Il formula cette demande d'un ton doucereux qui ne me parut pas naturel. Et, quant à l'histoire qu'il me contait, je n'y crus pas une minute. Hands, préférer du vin à l'eau-de-vie!... comme c'était vraisemblable!... Évidemment, il avait besoin d'un prétexte pour me faire quitter le pont pendant quelques minutes. Mais dans quel but? c'est ce que je ne pouvais imaginer. Ses yeux évitaient maintenant les miens. Tantôt il les levait vers le ciel, tantôt il jetait un regard sur le cadavre d'O'Brien. Et, tout le temps, il souriait d'un air embarrassé et honteux. Un enfant de sept ans aurait vu qu'il méditait quelque mauvais coup.

Je lui répondis promptement, car je voulais profiter de mon avantage, et, avec un gaillard aussi stupide, il ne m'était pas difficile de cacher les soupçons que sa requête faisait naître en moi.

«Du vin vous vaudra, en effet, beaucoup mieux que l'eau-de-vie, lui dis-je. Le voulez-vous rouge ou blanc?

--Ma foi, cela m'est absolument égal, camarade, répliqua-t-il.

--Eh bien, je vais vous chercher une bouteille de porto, monsieur Hands. J'espère que je n'aurai pas trop de peine à la trouver...»

Là-dessus, je pris l'escalier du salon et je le descendis en faisant autant de bruit que possible; puis, ôtant mes souliers, je courus sur la pointe du pied le long de la coursive, jusqu'à l'échelle de l'avant, et je vins mettre mes yeux au niveau de l'écoutille. J'étais bien sûr que Hands ne pouvait s'attendre à me voir par là; mais je n'en prenais pas moins toutes les précautions possibles. Mes soupçons ne se trouvèrent que trop justifiés!

Hands s'était soulevé pour ramper sur ses mains et ses genoux. Sa jambe le faisait cruellement souffrir en se remuant, car il étouffait des plaintes involontaires; mais il n'en réussit pas moins, en se traînant ainsi, à traverser assez vite toute la largeur du pont. En moins d'une demi-minute, il avait atteint les dalots de bâbord, et ramassé, au milieu d'un paquet de cordages, une espèce de long couteau ou de dirk écossais ensanglanté jusqu'au manche. Il l'examina avec soin, allongea la lèvre inférieure, essaya la pointe du poignard sur un de ses doigts; puis, le cachant vivement sous sa jaquette, il revint à sa place...

J'en savais assez. Israël Hands pouvait se mouvoir; il avait une arme; et, s'il s'était débarrassé de moi pour aller la chercher, c'est évidemment que cette arme m'était spécialement destinée. Ce qu'il se proposait de faire ensuite: comptait-il se traîner à travers l'île, de la baie du nord au camp des révoltés,--ou bien se proposait-il de tirer un coup de canon pour avertir ses camarades et les faire venir à son aide? je ne me chargeais point de le décider.

Mais un point me paraissait à peu près certain: c'est que je n'avais rien à craindre tant que nous n'aurions pas mis le schooner en sûreté. Nos intérêts étaient à cet égard les mêmes. L'un et l'autre, nous voulions voir l'_Hispaniola_ proprement échouée sur une plage bien abritée, de telle sorte qu'il fût aisé, le moment venu, de la remettre à flot. Et, tant que ce plan n'était pas réalisé, je restais indispensable.

Tout en réfléchissant à ces choses, je n'étais pas inactif. Je revenais à pas de loup au salon, je reprenais mes souliers sans bruit, je mettais la main sur la première bouteille venue; enfin, je remontais sur le pont.

Hands était à demi couché à l'endroit où je l'avais laissé, les jambes repliées, les paupières closes, comme si la lumière était un poids trop lourd pour sa faiblesse. Il releva pourtant la tête quand j'arrivai près de lui, cassa le goulot de la bouteille en homme qui en avait l'habitude, et prit une bonne lampée, accompagnée de son toast favori:

«A mes souhaits!»

Puis, il resta immobile pendant quelque temps. Et enfin, tirant de sa poche une corde de tabac, il me pria de lui en couper un morceau.

«Rien qu'une chique, dit-il. Je n'ai même pas de couteau sur moi, et d'ailleurs pas plus de force qu'un poulet... Ah! Jim, Jim, c'est fini, vois-tu!... et je crois bien que mon tour arrive... Coupe-moi une bonne chique, garçon; ce sera peut-être la dernière, car je suis lesté pour le grand voyage, cette fois!...

--Je veux bien vous couper du tabac,» répondis-je en lui faisant bonne mesure.

Il prit le morceau que je lui tendais, l'introduisit dans sa bouche et retomba dans le silence. Au bout d'un quart d'heure environ, il en sortit pour me faire remarquer que la marée était maintenant assez haute.

«Suivez maintenant mes instructions, capitaine Hawkins, reprit-il avec son sourire indéfinissable, et je vous garantis que le schooner sera bientôt en sûreté.»

Nous avions à peine deux milles à parcourir; mais c'étaient deux milles de navigation difficile, d'abord parce que l'entrée de ce mouillage était fort étroite, puis parce qu'elle s'ouvrait de l'ouest à l'est, pour s'infléchir au sud; il fallait donc gouverner avec une extrême précision pour éviter tout accident. Je puis dire que je m'acquittai bien de ma tâche, et il est certain que Hands devait être excellent pilote; car nous allâmes à merveille, biaisant ici, là rasant un banc de sable, comme si nous n'avions de toute notre vie fait autre chose.

[Illustration: XV

J'APPUYAI DE TOUTES MES FORCES SUR LA BARRE.]

A peine avions-nous franchi la passe, que nous nous vîmes entourés de terres de toutes parts. Les bords de la baie du nord étaient boisés comme ceux de l'autre mouillage; mais la forme de cette baie était toute différente, beaucoup plus allongée et beaucoup plus étroite. Elle ressemblait plutôt à un estuaire de petit fleuve, et en fait ce n'était pas autre chose. En face de nous, à l'extrémité sud, se dressait la carcasse d'un navire naufragé,--un grand trois-mâts qui gisait là depuis bien des années, car il était comme drapé d'algues marines, et, sur le pont, des broussailles avaient déjà pris racine, parmi d'autres plantes ou herbes de terre, dont quelques-unes étaient en fleur. Spectacle mélancolique, qui témoignait au moins de la sûreté du mouillage.

«Allons, fit Hands, attention maintenant; voici un endroit qui semble fait exprès pour s'y échouer. Du beau sable fin, pas ombre de roche, des arbres tout alentour, et, à deux pas, une vieille épave toute fleurie,--un vrai jardin, quoi!...

--Et une fois échoués, demandai-je, comment ferons-nous pour nous remettre à flot?

--Oh! ce n'est pas difficile, me dit-il. Nous voici échoués sur la rive droite, n'est-ce pas?... Eh bien, à marée basse, on porte une amarre sur la rive gauche, en suivant la côte, si l'on n'a pas de chaloupe; on passe cette amarre autour du tronc d'un de ces gros pins, on la rapporte à bord, on l'attache au cabestan, et il n'y a plus qu'à attendre l'arrivée de la marée. Le flot venu, tout le monde tire sur l'amarre, et le tour est fait... Mais assez causé, voici le moment critique!... Nous touchons, ou peu s'en faut, et le schooner a trop de force... Barre à tribord!... dur!... A bâbord, maintenant!... en douceur!... Là! nous y voici...»

J'exécutais ses ordres à la lettre et sans seulement prendre le temps de respirer. Tout à coup il cria:

«Et maintenant garçon, arrive en grand!... ferme!...»

J'appuyai de toutes mes forces sur la barre, l'_Hispaniola_ vira rapidement, courut droit vers la rive basse et boisée...

L'intérêt dramatique de ces manœuvres avait un peu relâché depuis quelques instants la surveillance que j'exerçais sur les mouvements d'Israël Hands. En ce moment, j'étais si absorbé, attendant d'une seconde à l'autre que le schooner touchât, que j'avais complètement oublié le péril suspendu sur ma tête. Je me penchais à tribord pour regarder les ondulations de l'eau qui s'élargissaient sur l'avant.

Un instant de plus, et j'aurais succombé sans avoir eu seulement le temps de me défendre, si je ne sais quelle inquiétude soudaine ne m'avait fait tourner la tête. Peut-être avais-je entendu un craquement derrière moi, vu du coin de l'œil une ombre se mouvoir; peut-être fut-ce un instinct pareil à celui qui avertit un jeune chat... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en me retournant, je vis Hands qui arrivait sur moi, son poignard à la main!... Il avait déjà fait la moitié du chemin.

Deux cris s'échappèrent à la fois de nos poitrines quand nos yeux se croisèrent: un cri de terreur de la mienne, un rugissement de rage de celle de Hands. Au même instant il se jeta vers moi et je fis un bond de côté vers l'avant. Dans ce mouvement, je lâchai brusquement la barre, qui retomba vers bâbord, et, très probablement, c'est à cette circonstance que je dus la vie, car la lourde poutre frappa le misérable en pleine poitrine, et, du coup, l'étourdit net.

Avant qu'il eût pu se remettre, j'étais hors du coin où il s'en était fallu de si peu qu'il ne me prît comme dans une trappe,--et j'avais tout le pont devant moi pour lui échapper. Je m'arrêtai au grand mât; je tirai un pistolet de ma poche et je le dirigeai froidement sur le scélérat qui revenait déjà sur moi... Je lâchai la détente; le chien s'abattit... Hélas! le coup ne partit pas. L'eau de mer avait mouillé la poudre du bassinet, et je n'avais à la main qu'une arme inutile!...

Ah! combien je maudis alors ma négligence! Il aurait été si simple de renouveler l'amorce de mes armes!... Et, du moins, je n'aurais pas été réduit au seul rôle qui me restât: celui d'un mouton qui fuit devant le boucher.

[Illustration: XVI

«UN PAS DE PLUS ET JE VOUS BRULE LA CERVELLE.»]

Je n'aurais jamais cru que cet homme pût se mouvoir aussi vite, blessé comme il était. Il faisait peur à voir, avec ses cheveux gris en désordre, sa face cramoisie de fureur et d'impatience. Mais je n'eus ni le temps ni l'envie d'essayer mon second pistolet; je savais d'ailleurs que ce serait inutile. Je voyais clairement une chose: c'est qu'il ne s'agissait pas simplement de battre en retraite, si je ne voulais pas me trouver pris sur l'avant comme une minute plus tôt j'avais failli l'être à l'arrière. Une fois acculé, dix à douze pouces de couteau dans le corps seraient ma dernière expérience en ce bas monde... Je plaçai donc les paumes de mes mains sur le grand mât, qui était d'une belle épaisseur, et j'attendis, les nerfs tendus, le cœur battant...