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Part 5

L'hôtel choisi par M. Trelawney se trouvait sur les quais mêmes. Il pouvait ainsi surveiller de près l'armement du schooner. Nous nous y rendîmes sans perdre de temps. On peut imaginer ma joie en voyant des vaisseaux de tout tonnage et de tout pays. Ici les matelots procédaient en chantant à la toilette du pont. Là ils étaient suspendus dans les airs à des cordages qui ne me semblaient pas plus forts que des fils d'araignée. Quoique j'eusse vécu toute ma vie au bord de la mer, il me semblait la voir pour la première fois. L'odeur du goudron et de la marée même me paraissait nouvelle. Je vis de merveilleuses figures de proue toutes dorées, qui avaient sillonné les mers des deux mondes. J'aperçus de vieux marins avec des boucles d'oreille et des favoris en tire-bouchons, des queues goudronnées et leur démarche maladroite. Je crois bien que la vue d'un roi ou d'un archevêque ne m'aurait pas fait écarquiller de plus grands yeux.

Et moi aussi j'allais partir! j'allais m'embarquer sur un vrai schooner avec un maître d'équipage qui jouait du fifre et des matelots à queue goudronnée! en mer, à la recherche d'une île inconnue qui recélait d'immenses trésors!

Tout en rêvant, nous étions arrivés à l'hôtel. Sur la porte nous trouvâmes le squire Trelawney, revêtu d'un habit en beau drap bleu, galonné comme celui d'un officier de marine. Il vint à nous avec un sourire, et je remarquai qu'il avait déjà pris l'allure balancée des gens de mer.

«Enfin, vous voilà! s'écria-t-il. Le docteur est arrivé hier de Londres. Nous sommes au complet!

--Oh! monsieur, quand partirons-nous? demandai-je.

--Demain, me répondit le squire.»

VIII

A L'ENSEIGNE DE LA LONGUE-VUE

Quand nous eûmes déjeuné, M. Trelawney me chargea de porter un mot à John Silver, à l'enseigne de la _Longue-Vue_, ajoutant que je la trouverais aisément en suivant la ligne des quais.

Je partis enchanté de la commission, ravi de pouvoir examiner tout à mon aise les navires et les matelots, et c'est avec délices que je me glissai dans la foule qui encombrait à ce moment les docks, parmi les charrettes et les ballots, car c'était l'heure la plus animée de la journée.

Bientôt, l'enseigne que je cherchais apparut à mes yeux. Elle était nouvellement peinte au-dessus de la baie vitrée d'une petite taverne à rideaux rouges. Je trouvai en entrant un plancher proprement sablé, une salle assez gaie et claire, en dépit de la fumée de tabac, grâce aux larges portes ouvertes sur deux rues latérales.

Les clients étaient nombreux; des matelots pour la plupart. Ils parlaient si haut et faisaient tant de tapage que je m'arrêtai sur le seuil, hésitant à entrer. Comme j'attendais ainsi, je vis s'avancer vers moi un homme qui sortait d'une pièce voisine et dans lequel je reconnus à l'instant John Silver. Sa jambe gauche avait été coupée au niveau de la hanche. Il y suppléait par une béquille dont il se servait avec une habileté surprenante, sautant de côté et d'autre comme un oiseau. C'était un homme de haute taille et très solidement bâti, avec une figure aussi large qu'un jambon d'York, pas belle, mais intelligente et gracieuse. La bonne humeur semblait être sa qualité dominante; il sifflait gaiement en circulant parmi les tables, avec un mot aimable pour chacun, une tape amicale sur l'épaule des plus favorisés.

S'il faut tout dire, je dois avouer qu'en voyant mentionner John Silver dans la lettre du squire, j'avais frémi à la pensée que ce pouvait être _le marin à une jambe_, si longtemps attendu par moi à l'_Amiral-Benbow_. Mais un coup d'œil sur John Silver suffit à me détromper. J'avais vu le Capitaine, Chien-Noir et l'aveugle Pew; je savais comment un pirate était fait... Quelle différence entre ces forbans et l'hôtelier souriant à qui j'avais affaire! Je me décidai à l'instant à surmonter ma timidité; je traversai la salle, et, me dirigeant vers l'homme à une jambe, je lui tendis ma lettre en disant:

«Monsieur Silver, n'est-ce pas?

--Oui, mon garçon, c'est précisément mon nom, répondit-il. Mais vous-même?»

Au même instant, il reconnut l'écriture du squire et je crus le voir tressaillir.

«Oh! oh! dit-il très haut, je vois... Vous êtes notre nouveau mousse... Enchanté de faire votre connaissance...»

Et il me serra cordialement la main.

Au moment même, un des consommateurs se leva brusquement au bout de la salle, et s'élança vers la porte qui était tout près de lui. En deux secondes il se trouva dehors. Mais sa précipitation à sortir avait attiré mon attention, et j'eus le temps de le reconnaître. C'était ce même homme à la face couleur de chandelle et à la main privée de deux doigts, qui était venu le premier à l'_Amiral-Benbow_.

«Oh!... m'écriai-je. Arrêtez-le!... C'est Chien-Noir!...

--Peu m'importe qui il est, répliqua John Silver. Mais ce qui me fâche, c'est qu'il n'a pas réglé son compte... Harry, cours après lui et tâche de le rejoindre!»

Un des hommes assis près de la porte sauta dans la rue et se mit à la poursuite du fuyard.

«Ce serait l'amiral Hawke en personne, que j'exigerais ce qui m'est dû!» reprit John Silver.

Et lâchant ma main, qu'il tenait encore:

«Comment dites-vous qu'il s'appelle?... Chien quoi?...

--Chien-Noir, monsieur. Le squire Trelawney ne vous a-t-il pas parlé des pirates?... C'est précisément l'un d'eux.

--Vraiment! dit John Silver. Ah! le brigand!... oser venir ici, chez moi!... Ben, cours après lui avec Harry!... Comment, c'est un des requins?... Eh! là-bas, Morgan, c'est avec toi qu'il buvait. Avance un peu, je te prie.»

Celui qui s'appelait Morgan était un vieux matelot à tête grise et au teint couleur d'acajou. Il arriva d'un air assez embarrassé, en mâchonnant sa chique.

«Morgan, il faut nous dire la vérité, reprit sévèrement John Silver. Avais-tu jamais vu ce... Noir, ce... Chien-Noir... avant aujourd'hui?

--Non, sur ma parole, répondit Morgan en saluant avec respect.

--Connais-tu son nom?

--Ma foi, non.

--Bien vrai? Morgan, c'est heureux pour toi. Car s'il en eût été autrement, tu n'aurais jamais remis les pieds ici, je t'en donne mon billet!... Que te contait-il donc, ce gredin?

--En vérité, je n'en sais trop rien, répondit Morgan.

--Tu n'en sais rien?... Est-ce donc une tête que tu as sur les épaules, ou bien un hublot? s'écria John Silver. Tu n'en sais rien? Sais-tu seulement avec qui tu causais tout à l'heure?... Voyons, tâche de te rappeler un peu... Te parlait-il voyages, capitaines, navires?... Qu'était-ce enfin?

--Nous causions punitions à fond de cale, dit Morgan d'un air hébété.

--Vraiment? C'est là de quoi vous causiez? Vous auriez difficilement trouvé un sujet qui vous convînt mieux à tous les deux!... Allons, va t'asseoir, vieux marsouin!...»

Et, tandis que Morgan regagnait sa place, John Silver me dit à l'oreille:

«Ce Morgan est un brave homme, mais quelle huître!... Et maintenant que j'y pense, reprit-il plus haut, ce Chien-Noir... Non, je ne connais pas ce nom, mais j'ai comme une idée que j'ai déjà vu le requin quelque part... Oui, je me rappelle maintenant. Il est venu deux ou trois fois avec une espèce d'aveugle...

--Précisément! m'écriai-je tout ému. L'aveugle en était aussi, de la bande. C'était un nommé Pew.

--Juste! reprit John Silver, très agité. C'est bien ainsi qu'il s'appelait... Encore un qui n'avait pas l'air de valoir grand'chose!... Si seulement nous pouvions pincer ce Chien-Noir, voilà une nouvelle qui ferait plaisir au capitaine Trelawney!... Ben court très bien... Peu de marins courent aussi bien que Ben!... S'il nous le ramène, nous allons rire! Ah! il parlait fond de cale?... Eh bien! il en tâtera, du fond de cale.»

Tout en parlant ainsi, il allait et venait dans la salle, en sautant avec l'aide de sa béquille, donnant de grands coups de poing sur les tables, et au total montrant une indignation de bon aloi qui aurait suffi à convaincre un juge de Bow-street ou d'Old-Bailey. Mes soupçons venaient de se réveiller en trouvant Chien-Noir à la _Longue-Vue_, et j'étudiais de près notre cuisinier. Mais il était trop malin pour se trahir, ou j'étais trop jeune pour voir qu'il jouait un rôle. Quand les deux hommes partis à la poursuite du fuyard revinrent, hors d'haleine, en déclarant qu'ils avaient perdu sa trace dans la foule, et quand j'eus assisté à la scène que leur fit à ce sujet John Silver, je me serais porté caution pour lui devant tous les tribunaux du monde.

«Convenez, Hawkins, que je n'ai pas de chance! me dit-il en revenant vers moi. Ce qui m'arrive n'est-il pas absurde? Que va penser de moi le capitaine Trelawney? Avoir chez moi, dans ma maison, ce damné fils de Hollandais en train de boire mon meilleur rhum!... en être immédiatement averti par vous!... et le voir me glisser entre les mains!... C'est trop fort!... Mais je compte un peu sur vous, Hawkins, pour porter témoignage en ma faveur auprès du capitaine. Vous n'êtes qu'un enfant, c'est vrai, mais vous avez autant de cervelle qu'un homme. Je l'ai vu d'abord quand vous êtes entré. Mais aussi, à quoi suis-je bon, avec cette vieille béquille? Quand j'étais jeune et que j'avais mes deux jambes, je vous réponds que je l'aurais amarré, le Chien-Noir, et qu'il n'aurait pas été long à se voir orné d'une paire de bracelets!... mais maintenant!...»

Tout d'un coup il s'arrêta, et sa mâchoire tomba comme si quelque chose lui revenait à la pensée.

«Et le compte du brigand! s'écria-t-il. Trois tournées de rhum!... Le diable m'emporte si j'y songeais!...»

Là-dessus il tombe sur un banc en riant aux larmes. J'en fais autant, et notre gaieté est si contagieuse que les murs de la taverne en sont bientôt ébranlés.

«Quel veau marin je fais encore! dit John Silver quand il put enfin s'arrêter. Je serai bien surpris si nous ne nous entendons pas à merveille, mon cher Hawkins; car c'est comme mousse qu'on aurait dû m'enrôler et non pas comme cuisinier... Mais voyons, voyons! Il faut en finir. Le devoir avant tout, pas vrai?... Je prends mon vieux tricorne et nous allons ensemble trouver le capitaine Trelawney, pour lui conter cette affaire... car c'est plus sérieux qu'on ne le dirait à nous voir, et il faut convenir que ni vous ni moi n'avons brillé dans cette occasion... Vous non plus, ma foi!... Pas de chance, nous deux, pas de chance! Mais la peste m'étouffe si j'ai autant ri depuis longtemps qu'à propos de ce compte!...»

Et il se remit à rire de si bon cœur, que je dus par politesse partager de nouveau sa gaieté, quoique, à vrai dire, je n'en visse pas bien réellement la cause.

Le long des quais, tout en marchant, il se montra le mieux informé et le plus intéressant des causeurs, me nommant les navires, m'expliquant leur voilure, leur tonnage et leurs pavillons, entrant dans des détails infinis sur tous les travaux du port: celui-ci débarquait sa cargaison; celui-là l'embarquait; cet autre s'apprêtait à appareiller; et puis une infinité d'anecdotes maritimes et des expressions nautiques qu'il me faisait répéter jusqu'à ce que je me les fusse assimilées. Bref, avant d'arriver à l'hôtel, je m'étais déjà dit plusieurs fois qu'il était impossible de tomber sur un plus charmant compagnon de voyage.

Nous trouvâmes le squire et le docteur en train d'expédier un quart d'ale dans lequel flottait un morceau de pain grillé, avant de se rendre à bord pour inspecter toutes choses.

John Silver raconta toute l'histoire avec beaucoup d'animation. Il dit les choses exactement comme elles s'étaient passées.

«C'est bien ainsi, n'est-ce pas, Hawkins?» répétait-il de temps à autre.

Et je ne pouvais que rendre justice à sa véracité.

Les deux gentlemen regrettèrent vivement que Chien-Noir se fût échappé. Mais quoi! il n'y avait rien à faire, et il fallait bien s'en consoler. Après avoir reçu les compliments du squire, John Silver reprit donc sa béquille et partit.

«Tout le monde à bord à quatre heures précises! lui cria M. Trelawney.

--C'est dit, monsieur, répondit le cuisinier.

--Ma foi, squire, reprit le docteur, en général je me défie un peu de vos découvertes, je l'avoue. Mais je suis obligé de convenir que John Silver me revient tout à fait.

--Quand je vous disais que c'est une perle!

--Et maintenant, en route!... Jim peut venir à bord avec nous, n'est-ce pas?

--Je n'y vois aucun inconvénient. Prends ton chapeau, garçon; nous allons donner un dernier coup d'œil au schooner.»

IX

LA POUDRE ET LES ARMES

L'_Hispaniola_ était à l'ancre assez loin du bord. Nous eûmes donc à passer en canot sous la poupe ou l'avant de plus d'un navire, dont les amarres tantôt frôlaient la quille de notre embarcation, tantôt se balançaient au-dessus de nos têtes. Enfin nous accostâmes l'escalier du schooner, où nous fûmes accueillis avec un salut militaire par le second, M. Arrow, un vieux marin bronzé qui portait des boucles d'oreilles et louchait effroyablement. Le squire et lui étaient déjà les meilleurs amis du monde; mais je remarquai bientôt qu'il n'en était pas de même entre le squire et le capitaine.

Celui-ci était un homme à l'air avisé, qui semblait être en colère avec tout, à bord,--colère dont nous devions bientôt connaître la raison. A peine étions-nous descendus dans le petit salon, qu'un matelot nous y suivit.

«Le capitaine Smollett désire parler à M. Trelawney, dit-il.

--Je suis aux ordres du capitaine, répondit le squire. Faites-le entrer.»

Le capitaine arriva à l'instant et commença par fermer la porte derrière lui.

«Eh bien, capitaine, qu'avez-vous à me dire? Tout va bien, j'espère? tout est en bon ordre et prêt pour l'appareillage?

--Ma foi, monsieur, répondit le capitaine, il vaut mieux parler franc, n'est-ce pas, même au risque d'offenser?... Eh bien, je dois vous avouer que je n'aime pas beaucoup cette expédition; je n'aime pas l'équipage; et je n'aime pas le second que vous m'avez donné. Voilà qui est clair, j'espère?

--Pendant que vous y êtes, vous pourriez peut-être dire aussi que vous n'aimez pas le schooner? répliqua le squire avec l'accent d'un homme que la colère commence à mordre.

--Je ne parle pas du schooner, ne l'ayant pas encore vu à l'œuvre, dit le capitaine. Il semble bien construit et obéissant à la barre; c'est tout ce que je puis déclarer pour le moment.

--Peut-être est-ce le propriétaire du schooner qui ne vous plaît pas non plus?» demanda le squire.

Mais ici le docteur Livesey s'interposa.

«Voyons, voyons, dit-il, à quoi bon envenimer ainsi la discussion par des questions personnelles? Le capitaine, à mon sens, a trop dit, ou il a dit trop peu. Il nous doit une explication de ses paroles. Vous semblez entreprendre ce voyage à contre-cœur; pourquoi cela, capitaine?

--Mon Dieu, monsieur, le voici. J'ai accepté ce que nous appelons une commission cachetée, en d'autres termes j'ai consenti à prendre le commandement de ce navire pour le mener où l'ordonnera Monsieur, qui en est le propriétaire. Fort bien. Or, en arrivant à bord, je m'aperçois que tous les hommes de l'équipage en savent plus long que moi sur le but de l'expédition. Cela vous paraît-il juste?

--Non, déclara le docteur, assurément non.

--Après cela, reprit le capitaine, j'apprends qu'il s'agit d'aller chercher un trésor.--C'est par l'équipage que je l'apprends;--veuillez noter ce point... C'est toujours un métier hasardeux que la recherche des trésors. Les expéditions de ce genre ne sont pas mon fort, je le déclare, mais spécialement quand elles sont censées secrètes et que tout le monde connaît le secret, tout le monde, même les perroquets.

--Le perroquet de John Silver, sans doute? demanda ironiquement M. Trelawney.

--C'est une façon de dire qu'on en parle sans se gêner, reprit le capitaine. Je suis parfaitement convaincu que ni l'un ni l'autre, messieurs, vous n'avez la moindre idée du danger auquel vous allez vous exposer de gaieté de cœur... Eh bien, voulez-vous que je vous le dise, c'est tout simplement un danger de mort!

--Voilà qui est clair, répliqua le docteur. Mais nous nous en doutions bien un peu, capitaine. Nous acceptons ce danger, c'est notre droit. Passons au second point: vous dites que l'équipage n'est pas de votre goût. N'est-il pas composé de bons matelots?

--Ils ne me reviennent pas du tout, voilà ce que je puis dire. Sans compter qu'on aurait pu me confier le soin de choisir mes hommes.

--En effet, dit le docteur, mon ami Trelawney aurait peut-être mieux fait de vous consulter en cette matière; mais la négligence n'est pas intentionnelle, croyez-le bien... Et M. Arrow, votre second, ne vous plaît pas non plus?

--Non, monsieur. Je crois qu'il connaît son métier; mais il est trop familier avec l'équipage. Un second doit savoir tenir son rang, que diable! Il ne doit pas boire avec les matelots.

--Serait-ce un ivrogne? demanda le squire.

--Je ne dis pas cela. J'affirme qu'il est trop porté à traiter ses hommes de pair à compagnon.

--Concluons, capitaine, reprit le docteur. Que désirez-vous de nous?

--Messieurs, êtes-vous toujours décidés à partir?...

--Assurément! s'écria le squire.

--Eh bien, puisque vous m'avez écouté patiemment tandis que j'énonçais de simples opinions sans preuves, laissez-moi vous donner un avis. On est en train d'arrimer la poudre et les armes dans le magasin de l'avant. Il y a toute la place nécessaire à l'arrière, sous le salon; pourquoi ne pas y mettre l'arsenal? Premier point. Puis, vous emmenez avec vous quatre hommes sûrs et j'apprends qu'ils vont être logés avec l'équipage. Pourquoi ne pas leur donner les couchettes disponibles autour du salon? Second point.

--Y en a-t-il d'autres? demanda M. Trelawney.

--Un de plus, reprit le capitaine. On a déjà trop bavardé.

--Beaucoup trop, affirma le docteur.

--Je vais vous répéter ce que j'ai entendu dire, poursuivit le capitaine Smollett. Il paraît que vous avez la carte d'une île, qu'il y a des croix à l'encre rouge sur cette carte pour marquer où sont cachés certains trésors, et que l'île est située par... (Il nomma exactement la longitude et la latitude.)

--Je n'ai jamais dit cela à âme qui vive! s'écria le squire.

--Pourtant, l'équipage le sait, monsieur, répliqua le capitaine.

--Livesey, il faut que ce soit vous ou Hawkins! protesta M. Trelawney.

--Peu importe qui c'est!» répondit le docteur.

Et je vis bien que ni lui ni le capitaine n'attribuaient grande importance aux dénégations du squire. Moi non plus, à vrai dire; il était si bavard! et cependant je crois qu'il avait raison, cette fois, et que, pas plus que nous autres, il n'avait indiqué la position de l'île.

«Je disais donc, messieurs, reprit le capitaine, que j'ignore où et en quelles mains se trouve cette carte. Mais je demande formellement qu'on ne la communique ni à M. Arrow ni à moi. S'il en était autrement, je prendrais la liberté de donner ma démission.

--Si je vous comprends bien, dit le docteur, vous déclinez toute responsabilité à cet égard et vous demandez que nous fassions de l'arrière une sorte de citadelle, avec les domestiques personnels de M. Trelawney pour garnison, et le monopole exclusif de toutes les armes et munitions... En d'autres termes, vous craignez une révolte.

--Monsieur, répliqua le capitaine, je n'ai pas l'intention de me fâcher, mais il ne faut pas me faire dire ce que je ne dis pas. Un capitaine n'aurait pas le droit de prendre le large s'il avait des raisons positives de craindre pareille chose, et, pour mon compte, je ne le ferais pas. Je suis persuadé que M. Arrow est un honnête homme. J'en dis autant d'une partie de l'équipage, et je veux bien croire qu'on pourrait en dire autant du reste, que je ne connais pas. Mais je suis responsable du navire, responsable de la vie du dernier homme qui s'y trouve. Il me paraît que tout ne va pas comme il faudrait; je vous demande de prendre certaines précautions ou de me laisser résilier mon engagement,--voilà tout.

--Capitaine Smollett, dit le docteur en riant, avez-vous jamais entendu parler de la fable: la Montagne et la Souris? Vous me le pardonnerez, j'en suis sûr, mais vous me rappelez cette fable. Je parie ma perruque qu'en entrant ici, tout à l'heure, vous ne comptiez pas vous en tenir à cette conclusion?

--C'est vrai, répliqua le capitaine. En entrant ici, je m'attendais à une rupture. Je ne pensais pas que M. Trelawney voulût entendre un mot.

--Et vous aviez diantrement raison! s'écria le squire. Si Livesey ne s'était pas trouvé là, je vous aurais envoyé au diable. Quoi qu'il en soit, je vous ai écouté et je ferai ce que vous désirez. Mais je ne puis dire que ma confiance en vous en soit augmentée.

--A votre aise, monsieur, dit le capitaine. Il me suffit de faire mon devoir.»

Et sur ce, il prit congé.

«Trelawney, dit le docteur quand il l'eut vu partir, vous avez dépassé toutes mes prévisions! Je crois, sur ma parole, que vous avez réussi à engager deux honnêtes gens, cet homme et John Silver.

--Parlez de John Silver si vous voulez, riposta le squire. Mais, quant à cet intolérable hâbleur, je déclare que sa conduite est, à mon sens, fort peu digne d'un marin anglais.

--Nous verrons, dit le docteur, nous verrons.»

On monta sur le pont. Les hommes avaient déjà commencé de changer l'arrimage des armes et de la poudre, et procédaient à cette opération en s'accompagnant de leur mélopée ordinaire. Le capitaine la surveillait en personne, avec M. Arrow. J'approuvais entièrement les nouveaux arrangements. Il faut savoir que le plan intérieur du schooner était tout particulier. On avait établi six cabines à l'arrière dans ce qui formait primitivement le tiers postérieur de l'entrepont, et cette suite de cabines ne communiquait avec l'avant que par une coursive grillée, du côté de bâbord. Ces cabines étaient d'abord destinées au capitaine, au second, à M. Trelawney, au docteur, à Joyce et à Hunter. Il resta convenu que Redruth et moi viendrions occuper celles de M. Arrow et du capitaine, qui seraient logés sur le pont, dans la grande cabine, ainsi transformée en une sorte de poste avancé. Il y avait toute la place nécessaire pour y accrocher deux hamacs, et M. Arrow ne dissimula pas la satisfaction que lui donnait cette mesure. Lui aussi, peut-être, il avait ses doutes sur l'équipage. Mais, quelle que fût à cet égard son opinion, nous ne devions pas avoir longtemps le bénéfice de ses lumières, comme on le verra bientôt.

Nous étions encore en train de procéder à ce déménagement, quand les deux ou trois matelots qui restaient à embarquer arrivèrent, en compagnie de John Silver, dans un canot du port. Le cuisinier escalada l'échelle avec l'agilité d'un singe. Il n'eut pas plutôt vu ce qui se passait, qu'il voulut savoir à quoi s'en tenir:

«Holà! camarades, que faites-vous donc? demanda-t-il.

--Nous changeons la poudre de place, lui répondit un des matelots.

--Diable!... Mais nous allons manquer la marée! s'écria John Silver.

[Illustration: VI

«HOLA, MOUSSAILLON, N'AS-TU RIEN A FAIRE?»]

--C'est moi qui commande ici, dit le capitaine. Vous ferez bien de descendre à vos fourneaux, mon brave homme.

L'équipage ne sera pas fâché de souper tout à l'heure.

--On y va, capitaine, on y va, répondit le cuisinier en tirant en guise de salut une mèche de ses cheveux et se dirigeant vers l'écoutille.

--Celui-ci est un honnête garçon, capitaine, affirma le docteur.

--Je ne demande pas mieux, répliqua le capitaine Smollett. En douceur, mes gars, en douceur!» poursuivit-il en s'adressant aux hommes qui manipulaient les barils de poudre.

Et soudain, me voyant occupé à examiner l'une des deux coulevrines dont nous étions armés, longue pièce de neuf, en cuivre, il me prit à partie:

«Holà, moussaillon, n'as-tu rien à faire, que tu restes là à bâiller aux corneilles? Fais-moi le plaisir de débarrasser le plancher et d'aller demander du travail au cuisinier...»

Et comme je détalais sans demander mon reste, je l'entendis qui disait au docteur:

«Je ne veux pas de favoris sur mon navire!...»

J'étais déjà de l'avis du squire sur le capitaine, et je le détestais cordialement.

X

LE VOYAGE