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Part 10

Rien de plus charmant que le petit village d’Aïn-Karem perché sur la montagne. Par groupes de trois ou quatre, ses maisonnettes descendent jusqu’à mi-côte, dans la verdure, baignées par la belle lumière du soleil levant; elles sont entourées de potagers cultivés et de jardins en fleurs; elles regardent la vallée de Karem, qui s’allonge entre les collines et se perd au loin. L’air qu’on y respire a des senteurs balsamiques; quelques sources d’eau vive l’arrosent et y maintiennent une fraîcheur continuelle. Une de ces sources alimente la plus grande fontaine de la ville: un arbre imposant l’abrite, et elle coule, avec un gai bouillonnement, dans deux ou trois conques de roches naturelles; là, on voit arriver les femmes, si jolies et si fines, d’Aïn-Karem, venant chercher leur provision d’eau et laver leur linge. Petites, sveltes, avec un visage mince et doré sous des cheveux noirs, une bouche mignonne, semblable à une fleur pourprée, des pieds et des mains minuscules, elles sont vêtues de laine bleu sombre et portent sur la tête un diadème noir, auquel sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui composent leur dot; puis, sur cet édifice métallique est jeté un grand mouchoir, dont l’ourlet est brodé d’étranges dessins rouges et bleus. Quelquefois, elles tiennent dans leurs bras un petit enfant brun et maigre, et elles le cachent dans leur mante, où il rit à pleines dents. Aïn-Karem, donc, occupe une situation exquise, à l’abri des vents chauds ou froids. L’air y est très pur et l’eau limpide--ce qui est un trésor en Palestine;--les femmes y sont séduisantes et les hommes laborieux. Vers la fin de juin, quand les pèlerinages sont finis, beaucoup de Hiérosolomitains viennent en villégiature dans ce joli endroit, et si l’on ne se hâte pas de louer une maisonnette, on ne trouve plus un coin pour se loger. Tous les malades et tous les convalescents s’y guérissent. La distance de Jérusalem est à deux heures de voiture; la route bifurque entre Bethléem et Aïn-Karem. Celui qui visite ce village a le désir d’y séjourner, tant on y jouit de la paix et de la fraîcheur: le murmure des fontaines a certainement quelque chose de magique, car il est difficile de s’en arracher; et le cœur en garde une image de sérénité, le tableau d’un de ces lieux bénis où l’âme désire rester, mais que les nécessités de la vie ne nous permettent point d’habiter. Aïn-Karem est le nom arabe de Saint-Jean-de-la-Montagne. Ici est né Jean, le fils de sainte Élisabeth et de saint Zacharie, Jean le Précurseur, saint Jean-Baptiste, qui fut le plus grand parmi les enfants des hommes...

* * * * *

Le vieux Zacharie avait aussi à Aïn-Karem sa maison de campagne. On prend un sentier sous les arbres, et on monte à cette demeure modeste, où naquit Jean; et les deux petites chambres, parfaitement conservées, ont un caractère de simplicité candide qui parle d’idylle... Ils étaient vieux, Zacharie et Élisabeth; ils n’espéraient plus avoir d’enfants; mais, le nid d’Aïn-Karem devait abriter son aigle. Ce fut dans l’attente de cette maternité que Marie de Nazareth vint trouver sa cousine Élisabeth, des collines lointaines de la Galilée. Qui ne se souvient de la douceur de cette rencontre entre ces deux femmes, qui devaient donner à la lumière Jésus et Jean, des humbles paroles d’Élisabeth s’inclinant devant la mère du Sauveur, et du tressaillement de joie qu’elle ressentit à sa vue?

Ici, sur le seuil de ces deux pauvres chambres, la brune fille de Céphoris et la femme d’Aïn-Karem magnifièrent les miracles de Dieu et s’embrassèrent avec une profonde tendresse. Dans ce pays modeste et champêtre, Marie vécut trois mois; et la fontaine d’Aïn-Karem s’appelle la fontaine de la Vierge, parce qu’elle y descendait chaque jour chercher de l’eau, avec cette simplicité d’habitude que la plus élue d’entre toutes conserva toujours. Le voyageur et le pèlerin peuvent, assis sur une pierre, près de la fontaine, regarder le chemin par où Marie venait les matins dorés, l’amphore sur la tête, du pas léger des femmes de Judée; la douce scène se reproduit devant eux, avec la théorie des femmes aux manteaux bleus et aux tuniques rouges; et ils peuvent adorer la divine et fantastique image, mieux que sur les murs d’une église. L’idylle suave dura trois mois entre Élisabeth et Marie: un jour la Vierge abandonna la belle montagne d’Aïn-Karem, la terre bénie de Judée, et alla commencer sa dramatique existence de mère douloureuse. Si la chronologie traditionnelle ne se trompe point, le Précurseur naquit deux ou trois mois avant Jésus, et Élisabeth dut le sauver des persécutions d’Hérode, le tueur d’enfants, en le cachant dans une grotte. Le rocher où le corps du nouveau-né fut déposé et qui protégea ses membres frêles se voit encore, et les lèvres des fidèles viennent y déposer un baiser, l’usant lentement. Et ainsi Aïn-Karem ou Saint-Jean-de-la-Montagne, malgré que des siècles aient passé sur le sommet de ses collines, n’a rien perdu de son aspect serein: ses eaux y chantent toujours une légère chanson, donnant la joie de leur fraîcheur à la gorge desséchée des voyageurs; ses fleurs et ses fruits y croissent odorants et vigoureux; et la douce idylle qui vient des choses et des souvenirs domine l’obscure vallée qui va se perdre dans le désert.

* * * * *

Mais Jean voulut fuir l’idylle. Jeune encore, il laissa la maisonnette d’Aïn-Karem et alla vivre dans une grotte solitaire, où il commença une existence de prières et de contemplations mystiques. La beauté de la nature et la grâce des femmes n’eurent pas de signification pour lui; il renonça à tout ce qui était humain et ses yeux fiers se brûlèrent à regarder le ciel. Pendant que le Rédempteur traînait obscurément sa jeunesse dans la boutique de Joseph le charpentier, Jean avait déjà donné sa grande âme à un idéal suprême; la réputation de son austérité et de son esprit pur et élevé s’était répandue dans toute la Judée. Les sectes vivaient à Jérusalem dans l’hypocrisie et dans les plaisirs, soumises jusqu’à la servilité à la loi de Moïse; mais Jean n’entra jamais à Jérusalem, il n’aimait que les vastes solitudes et les horizons infinis du désert: le contact avec la vie troublait ses extases suprêmes. Jamais l’esprit de celui qui tressaillit dans le sein d’Élisabeth, à l’approche de Marie enceinte de Jésus, jamais cet esprit sauvage et indépendant ne voulut s’assujettir à la calme existence d’Aïn-Karem; jamais la brune et maigre figure du Précurseur, creusée par les jeûnes et les prières, ne monta le sentier étroit qui conduit au village: cette fontaine ne désaltéra point ses lèvres brûlées. Il partit pour toujours. Les jolies filles, aux yeux noirs brillants, ne le revirent plus; ses compagnons ne lui envoyèrent plus leurs saluts affectueux. Jean disparut. Plus tard, on apprit que dans l’ardent désert de Jéricho, entre le lac Asphaltite et le Jourdain, une voix puissante secouait les échos taciturnes des plages. Et la prophétie d’Isaac parut s’être réalisée: _Une voix clame dans le désert et dit: Préparez les voies du Seigneur._ Pendant des années et des années, dans cette plaine desséchée où, seul, à travers les buissons d’épines couverts de sel, galope le chacal immonde; dans cette plaine où semble planer l’éternel châtiment d’un Dieu sans miséricorde; dans cette plaine où tout paraît mort, là vécut Jean. Une peau de chameau lui ceignait les reins et était son unique vêtement; il mangeait des sauterelles et du miel sauvage; il était le fils du désert; il en était l’âme mystique; il en était l’esprit exalté. Il peuplait la plaine, il la remplissait de ses prédications. Qui l’écoutait? Personne. Cependant la renommée de sa piété, de ses privations, de son austérité pénétrait dans les villages les plus lointains, arrivait jusqu’à Jérusalem, faisait pâlir le Tétrarque, l’époux d’Hérodiade... Comment, il y avait quelqu’un, là-bas, qui maudissait l’éternel péché de l’homme; qui levait les bras au ciel, vers ce Dieu que la Judée méconnaissait?... Des pays les plus lointains, des gens humbles et repentants venaient solliciter le baptême et la purification. L’eau du Jourdain était versée par les mains brunies de Jean-Baptiste, et les hommes s’en retournaient réconfortés, venus à une vie nouvelle. Ah! le jour merveilleux où le blond prophète descendit, lui aussi, dans la plaine brûlante de Jéricho, demandant humblement le baptême! Ainsi que les mères s’étaient rencontrées et embrassées, ainsi les fils se rencontrèrent et s’embrassèrent, devant les rives du fleuve sacré, dans ces champs que le ciel dut aimer, car ils furent témoins de la scène suprême. Jean trembla de joie, et, dans l’émoi de son âme, il ne voulut pas baptiser Jésus, s’en croyant indigne; mais le Galiléen l’y obligea doucement, et sa tête blonde se baissa sous l’eau divine... Après cela, l’histoire de Jean finit. Le baptême du Rédempteur est la récompense de sa longue pénitence, de toute sa jeunesse sacrifiée à l’idéal sublime. Salomé, fille d’Hérodiade, peut danser voluptueusement devant le Tétrarque et demander la tête de l’ascète; celui-ci, dans les prisons de Machéro, verra venir sans trembler la hache du bourreau. Son destin mystique est accompli.

A QUATRE CENTS MÈTRES SOUS LA MER

I

Jéricho.

Jéricho, Jéricho! A peine dans la cité sainte, vous n’entendez que ce mot, dans toutes les langues, avec plus ou moins d’aspiration sur la première lettre, avec plus ou moins d’accent sur la dernière. Des voyageurs de toutes nations le prononcent constamment à l’heure des repas: Jéricho, Jéricho! En effet, celui qui, à Jérusalem, est monté sur le mont des Oliviers, a contemplé le saint Sépulcre, est descendu dans les tombeaux des Rois; celui qui a visité Bethléem et même traversé Hébron, la ville d’Abraham, n’a vraiment rien fait et n’a vu que tout ce que tout le monde peut voir. Jéricho! voilà l’endroit intéressant. Non par lui-même, car, de la ville fameuse, il ne reste guère que huit ou dix maisons, un hospice russe et quelques chambres meublées, seul abri que l’on puisse trouver après le mois d’avril. Jéricho n’est rien, mais c’est par là que passe la route du Jourdain et de la mer Morte. On y mange et on y dort, quand on peut manger et dormir à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la mer, dans un pays où l’on respire du plomb fondu. Le plus souvent, sans avoir ni mangé ni dormi, mais après avoir été dévoré par les plus terribles moustiques du monde, on se dirige vers le sombre lac de bitume qui a englouti Sodome et Gomorrhe et où semble encore flamber le feu vengeur. On se rend sur les bords du Jourdain, où saint Jean-Baptiste rencontra Jésus et lui versa sur la tête les claires eaux du fleuve. Beaucoup de voyageurs ne vont pas en Samarie et ne visitent pas la Galilée, Nazareth, le Thabor, le lac de Génésareth et Capharnaüm, c’est-à-dire le théâtre de la jeunesse de Jésus; aucun n’oserait quitter Jérusalem, sans s’être rendu à la mer Morte et au Jourdain.

* * * * *

A peine le passant ingénu et malheureux a-t-il émis l’intention de se rendre à Jéricho, que ses tourments commencent:

--Jéricho! mais la route est dangereuse.

--Dangereuse?... et pourquoi?

--A cause des Bédouins.

--Que font les Bédouins?

--Ils tuent les voyageurs pour les voler.

--Est-ce possible?

--Parfaitement.

--Et la police turque...

--Elle arrête les coupables, mais après le crime.

--Ah, bon!

_Ici, le voyageur s’abîme en de profondes réflexions; puis il va parler de Jéricho un peu plus loin._

--Jéricho? Oui, c’est assez dangereux; cependant, depuis quelque temps, on n’entend plus parler de rien.

--Depuis quelque temps?...

--Oui, il y a trois mois on a signalé une agression; c’était seulement une vengeance particulière.

--Alors, les Bédouins sont des voleurs?

--Certainement; mais le gouvernement turc a un traité passé avec eux, pour qu’ils n’attaquent pas les voyageurs.

--Vous parlez sérieusement?

--Pas tout à fait... Vous savez, dans ce pays...

--Alors, on peut voyager en toute sécurité?

--Je ne garantis rien.

_Le voyageur devient songeur; il prend courage et va vers un groupe de personnes qui reviennent de Jéricho._

--Jéricho? Nous n’avons pas vu de Bédouins.

--Alors, vous avez été tranquilles?

--Pas complètement, car à un certain endroit les guides et l’escorte nous ont fait hâter le pas, assurant qu’il y avait des brigands dans la montagne.

--Les guides voulaient peut-être un pourboire plus fort?

--Peut-être...

--Jéricho? interrompt un autre. Prendrez-vous une escorte?

--Naturellement. Mais de quoi faut-il qu’elle soit composée?

--Un Bédouin à cheval, bien armé, à qui on donne quinze francs. C’est une sorte de tribut payé au chef du village d’Aboutiss, sur la frontière de Jérusalem.

_Ici, le voyageur est très ému._

--Au moins, avec cette escorte, est-on protégé?

--Presque...

--Comment presque?

--Vous savez, on rencontre quelquefois des bandes indépendantes, contre lesquelles le cheikh d’Aboutiss ne peut vous protéger.

--Et l’escorte... que fait-elle?

--Elle se sauve.

--Mais alors elle ne sert à rien, votre escorte?

--Comment, à rien? Mais sans elle, vous ne pouvez partir.

--Cependant, puisqu’elle se sauve?

--Je le sais, mais elle est indispensable. Si vous n’en avez pas, il vous arrivera quelque chose quatre-vingt-dix fois sur cent...

--Et si j’en ai une?...

--Oh! alors, il ne vous arrivera rien quatre-vingt-dix fois sur cent...

--Le chemin est-il bon?

--Pas mauvais.

--Vous n’avez pas eu d’incidents désagréables?

--Moi?... Pas du tout.

--Depuis combien de temps les assassinats et les vols ont-ils cessé sur cette route de malheur?

--Depuis longtemps... mais qu’est-ce que cela vous fait, puisque vous avez votre drogman et votre escorte!

--C’est juste.

--Vous avez aussi un Bédouin à cheval?

--Oui.

--Emportez des armes, si vous en possédez.

--J’ai bien un revolver, mais j’ai toujours peur qu’il ne parte dans ma malle.

--Ça ne fait rien... Mettez-le bien en évidence.

--Voyons, la route de Jéricho n’est pas sûre, alors?

--Ah!... Vous comprenez... En Orient...

* * * * *

Puis le chœur continue:

--Jéricho?... Un chemin triste, désolé, désert, et de chaque côté, des paysages sombres et monotones.

--Jéricho?... Une chaleur atroce.

--Mais je suis du Midi...

--Qu’importe! Jéricho est le point le plus bas de la terre: on ne peut y respirer.

--Jéricho?... L’_hôtel du Jourdain_ est fermé... L’hospice russe est fermé. Il n’y a que quelques chambres meublées tenues par des Russes.

--Jéricho?... Mais il n’y a rien à manger.

--J’emporterai mes provisions.

--Personne ne vous les fera cuire.

--Buvez du thé... Évitez l’eau...

--Jéricho?... Vous partirez à l’aube de Jérusalem pour arriver à dix heures du matin. Il fera déjà chaud, mais vous ne souffrirez pas au commencement du voyage.

--Bien, je partirai à l’aube.

--Vous avez un grand chapeau?

--Non; seulement un chapeau de paille.

--Vous avez au moins une _kouffieh_, un mouchoir de soie?

--Oui.

--Mettez-le sur votre chapeau...

--Oui.

--Et en dessous, placez sur vos cheveux un mouchoir de batiste.

--Que de choses, grand Dieu!

--Plus vous vous couvrez la tête, moins vous avez à craindre une insolation.

--Très bien.

--Il vaudrait mieux avoir un casque de liège.

--Oh! un casque!

--Cela vous paraît étrange? mais en Orient, c’est le meilleur moyen de se protéger du soleil...

--Je n’ai pas de casque, et si j’en avais un, je ne le mettrais pas.

--Enfin, protégez votre tête.

--Oui, merci.

--Jéricho? reprend un autre. Vous partirez l’après-midi, n’est-ce pas?

--Non, je me mettrai en route à l’aube pour profiter de la fraîcheur matinale.

--C’est une erreur grave, car vous avez le soleil de face, et cela n’a rien de divertissant, je vous l’affirme. J’en sais quelque chose...

--Alors, que faire?

--Il faut partir après midi. Vous aurez le soleil dans le dos tout le temps, et vous ne souffrirez pas.

--En ce cas, j’arriverai fort tard à Jéricho!

--Cela n’a pas d’importance.

--Il n’y a donc pas de danger?

--Ma foi! on n’est pas sûr de rencontrer des voleurs, tandis que l’insolation...

--Jéricho?... C’est un voyage fatigant, etc.

_Ici, notre infortuné voyageur, énervé et sceptique, demande:_

--Jéricho? Est-ce que cela vaut la peine d’y aller?

Parmi les interlocuteurs, quatre disent non; trois, oui; un, oui et non.

* * * * *

Et malgré tout pas un seul voyageur, jeune ou vieux, homme ou femme, qui n’aille à Jéricho: c’est immanquable!

II

En palanquin.

Personne ne visiterait Jéricho, ses dix maisons et ses vingt cabanes perdues dans la grande plaine de Riha, si l’on n’était forcé de s’y arrêter en allant de Jérusalem aux rives désertes de la mer Morte ou aux bords verdoyants du Jourdain. Personne ne voudrait séjourner dans ce triste village, qui semble situé au fond d’un puits et où le ciel paraît si lointain que l’œil s’abaisse plein d’effroi sur la terre. Le voyageur emporte avec lui une impression d’ennui, de frayeur, de malaise, et se souvient de Jéricho comme d’un endroit étrange et angoissant, où l’on a la sensation d’une chute dans un trou profond, plein de vapeurs âcres et de reptiles mystérieux... Qui n’a éprouvé, à Jéricho, ce frisson physique et cette terreur morale? Qui n’a pas eu la crainte vague de mourir, suffoqué dans cet air irrespirable, la nuit, dans ces étroites chambres meublées? Qui n’a pas eu le cœur soulevé du goût de cendre qu’ont tous les mets et de la saveur saumâtre qu’ont tous les liquides? Alors, dès qu’on a subi ces effets divers, on n’a plus qu’un désir: fuir, fuir, sans perdre une minute, n’importe où, vers le Jourdain, vers la mer Morte, vers les monts de Moab, vers le désert même, mais ne pas rester là où l’agonie est inévitable--l’agonie d’une pauvre mouche tombée dans un verre.

La fuite! La petite maison de bois et de briques où l’on loge à trois francs la nuit est construite au bout d’une ruelle: elle est enveloppée d’un silence et d’un recueillement propres à donner immédiatement le frisson de la peur. Les deux vieilles Russes ont des vêtements gris, avec une coiffe et un col blanc, une tenue monacale. Elles ne comprennent pas un mot d’italien, de français ou de grec. Silencieuses, elles vont et viennent d’un pas léger. De temps en temps, la petite maison, qui a un étage, craque un peu et on ne sait rien de ceux qui sont au-dessus, à côté, autour de vous.

La chambre où l’on dort est au rez-de-chaussée; les fenêtres grillées s’ouvrent sur la campagne. Le lit est entouré d’une moustiquaire si épaisse qu’on pourrait y cacher un cadavre, comme dans les _Mystères d’Udolphe_, d’Anne Radcliffe. Au dehors, le drogman, fidèle défenseur, repose sur le divan d’une salle à manger; le Bédouin d’escorte, le _moukre_ et son fils logent dans un hangar près des bêtes. Deux longues nuits s’écoulent ainsi; on ouvre toutes les fenêtres sans réussir à respirer; on sort sur le chemin pour essayer de voir les étoiles à travers les arbres; on interroge les bruits légers qui rompent le lourd silence; on attend je ne sais quelle apparition imaginaire ou réelle.

* * * * *

On va généralement à Jéricho à cheval en une dizaine d’heures. Moi, je choisis le palanquin: ce mode de transport est plus pratique et plus poétique; il est un compromis entre la raison et l’imagination, et, tout en étant peu habituel, il respecte davantage les os du voyageur. En Orient, le palanquin est une sorte de chaise à porteur en bois, dont le devant est ouvert; sur les côtés, deux petites portières. La banquette et le dossier sont rembourrés de cuir et couverts de toile grise. Quatre brancards en avant et en arrière passent dans deux forts anneaux de fer attachés au bât de deux vigoureuses mules. Et l’on est un peu secoué, pas trop, avec la sensation d’un voyage sur mer--sans nausée.

Il est inoubliable, ce voyage en palanquin, dans ce pays où l’histoire sacrée a laissé tant de traces; où Jésus, humblement, courba la tête pour recevoir le baptême, tandis que le Précurseur pâlissait en touchant son Seigneur! Nous partîmes de Jérusalem vers une heure après midi. Un vent frais commençait à souffler. Notre petite caravane était ainsi composée: d’abord mon palanquin plein de valises, de livres, de manteaux pour la nuit, d’ombrelles et de mouchoirs de soie pour le soleil; puis le drogman Issa, à cheval; puis, également à cheval, le Bédouin Ahmed; celui-ci armé jusqu’aux dents, jeune, maigre, bruni, silencieux, fumant d’éternelles cigarettes; puis le _moukre_ Jean et son fils, conduisant l’âne chargé de provisions, sur lequel ils montaient une heure chacun. Le Bédouin marchait en tête, et sa silhouette menue et précise se détachait nettement sur la limpidité du ciel d’Orient; parfois, il s’arrêtait, et, immobile comme une statue équestre, attendait l’arrivée de la caravane. Le palanquin le rejoignait bientôt, avec son balancement, qui rendait le paysage imprécis et plus attrayant; après lui, toute notre petite troupe.

Ah! les longues heures passées en cette rêverie heureuse, en cet état d’âme exquis qui rend les impressions plus aiguës et plus profondes!... Ah! ma petite cellule de bois, ondulant sous les pas assurés des mules, et l’horizon fuyant, et le paysage mouvant, et le parfum des lauriers-roses! La route interminable, sans gaieté, sans vie, serpentant entre des collines arides, descendant insensiblement au fond de ce lugubre entonnoir, me faisait l’effet d’une route de rêve vers une contrée chimérique, grâce à ce muet bercement dans l’air léger.

Les hautes montagnes de Sion fuyaient derrière nous; les maisons de Béthanie disparaissaient une à une, et, comme en un kaléidoscope, défilaient les collines poudreuses où le chacal même ne peut trouver sa nourriture. Et toujours la petite boîte ambulante descendait, descendait, le long des parois rocheuses, dans le lit des torrents, dans les fossés creusés par les pluies hivernales. Le drogman, le _moukre_ et son fils marchaient avec cette patience impassible des Arabes qui affrontent toutes les privations et dévorent tranquillement l’espace. Le Bédouin svelte, le fusil en bandoulière, les poignards croisés dans sa ceinture, allait, toujours silencieux. Et pendant six heures, je n’ouvris pas un livre, et je vécus dans l’austère enchantement d’un pays deux fois sacré par les grands événements dont il fut le théâtre et par les cataclysmes de la nature: pays dévasté, peut-être pour avoir vu de trop grandes choses. Je me sentais loin, détachée du monde extérieur, délivrée de toute influence étrangère, seule, seule, devant cette campagne vaste et déserte, avec, là-bas, le but attendu et désiré; je me sentais toute autre, avec une âme ingénue comme celle d’un enfant,--mais d’un enfant qui aurait connu l’ardeur de la vie et la douceur du rêve... Ah! mon palanquin, tout parfumé de lauriers-roses, qui me portait par les chemins arides, semés de pierres fendillées par le soleil! Je n’ai qu’à fermer les yeux pour retrouver encore son mouvement régulier, pour revoir ces paysages tragiques et enchantés, imprimés en mon cœur, qui ne saurait plus oublier...

* * * * *