Part 15
Je me promenais seule, ce soir de juin, dans le long corridor de l’hospice français, regardant par les larges fenêtres la vallée de Nazareth ensevelie dans les ténèbres, lorsque je fus prise d’une tristesse infinie. On éprouve de ces minutes de défaillance en voyage, lorsqu’on est seul, loin de sa patrie, avec le sentiment vague et indéterminé de la distance, avec l’ennui et la peur du monde indifférent et inconnu dans lequel on se trouve; minutes de trouble où tout le charme de l’éloignement, du pèlerinage dans ces pays nouveaux, au milieu des étrangers, est complètement perdu. Une ou deux fois déjà, j’avais eu cette douloureuse sensation de découragement, ce désir impuissant du retour, de la patrie et de la famille. En cette soirée pure, mais obscure, les étoiles me paraissaient hostiles, ennemies, lointaines: ce n’étaient plus mes étoiles--les étoiles de mon pays. Je me promenais, lentement, la tête basse, car je craignais, en rentrant dans ma cellule, d’augmenter ma nervosité maladive. A ce moment, le frère Jean de Rotterdam, un colosse au cœur d’enfant, spécialement voué à la Vierge et qui me parlait souvent de sa mère vivant encore en Hollande, me rejoignit pour me souhaiter le bonsoir. Je le regardai un peu étonnée, et il comprit que j’avais quelque chose. C’était un homme simple, et il voulut savoir si j’étais malade ou triste. Je me tus; mais il insista avec tant de bonne grâce et de bonté que vraiment cela m’aida à découvrir en moi la vraie, la profonde cause de l’angoisse qui m’avait envahie. Et je la lui confiai.
Je lui dis--ne me parlait-il pas, frère Jean, de sa mère chérie et ne pouvais-je lui parler, moi aussi, de mon fils adoré?--je lui dis donc, que le lendemain était le treize juin, jour de Saint-Antoine, que c’était le nom de mon fils, que je passais loin de lui ce jour sacré, pour la première fois, que cela me désolait... Il me comprit aussitôt et me regarda avec une telle pitié, que je me mis à pleurer dans l’ombre. Puis, il me consola dans son français barbare; il ajouta que dans la grande église de l’Annonciation il y avait une chapelle élevée à saint Antoine et que lui, frère Jean de Rotterdam, très dévot au thaumaturge de Padoue, dirait à cinq heures du matin une messe à cet autel.
--J’offrirai cette messe pour votre petit garçon, madame, et vous l’entendrez[1], me dit en me quittant ce brave religieux.
[1] En français dans le texte.
Immédiatement je fus consolée; il m’avait fait une de ces promesses qui réconfortent et soulagent le cœur endolori.
* * * * *
Je me réveillai à quatre heures et demie, avant l’aube: une lueur paraissait à l’horizon et le paysage se distinguait à peine dans l’obscurité finissante. Le prévoyant frère Jean, avant de partir, avait laissé devant ma porte une lanterne allumée. Comme pour une expédition mystérieuse, mais le cœur plein d’une douce joie, je me mis en route et traversai tout l’hospice des franciscains, où quelques pèlerins étaient logés. Ils n’avaient pas comme moi un enfant appelé Antoine, dont la fête tombait ce jour-là, et ils dormaient encore. Le froid me saisit sur la petite place, où trois ou quatre grands arbres se courbaient sous le vent. L’église de l’Annonciation était à cent pas à peine de l’hospice: je me retournais pour regarder la cité de Marie et de Jésus plongée dans le silence seulement interrompu par le son cristallin de la cloche annonçant la messe--la messe de saint Antoine. Personne dans l’édifice, sauf le frère convers qui allumait les cierges à l’autel de Saint-Antoine et qui devait servir l’office. Partout, les ténèbres: au dehors, sur la ville et sur les collines aimées de Jésus; au dedans, dans l’église érigée sur l’emplacement de la maison de Marie, où se passa la grande scène de Gabriel et de la Servante du Seigneur. J’étais seule pour écouter cette messe qui devait attirer sur mon fils chéri la bénédiction du Ciel. Seule, j’allais prier pour lui, afin qu’il ait la paix de l’âme et la santé du corps. Certes, il sentirait venir de loin l’espérance, le bonheur et la bénédiction. Revêtu des ornements sacerdotaux, le frère Jean parut, abîmé tout entier dans sa foi candide et enthousiaste, absorbé par l’acte sublime qu’il allait accomplir; il ne me chercha pas des yeux, parce qu’il me savait là, dans un angle obscur, plongée dans la contemplation et la prière, sentant l’immense poésie de la foi, la sentimentale attraction de cette heure, de ce temple. A ma droite, derrière le grand autel, se trouvait tout ce qui reste de la maison de Marie, l’autre moitié étant à Lorette; là aussi, était placée la blanche colonne qui marque l’endroit où Gabriel descendit et prononça la salutation angélique. Maintenant, une faible lumière commençait à se répandre, pendant que frère Jean continuait de dire les paroles et de faire les gestes qui rendent la messe si belle, si expressive, si captivante, du premier Évangile jusqu’à l’Élévation, jusqu’au dernier Évangile: la voix émue, les mouvements larges, il se sentait bien seul avec son Dieu, libre d’exprimer toute la grandeur de son sentiment religieux, et moi-même, dans un coin sombre, j’avais aussi l’impression d’être tout près de mon Seigneur, tremblante d’émotion, fidèle et humble, tandis que l’image de mon fils adoré, avec ses beaux yeux, doux et bons, passait devant moi. Bien des fois je m’étais prosternée au moment solennel où le Christ descend dans l’Hostie et j’avais ressenti un profond bonheur; mais en ce lieu consacré à un grand souvenir mystique, dans cette auguste solitude où rayonnait l’âme très pure de ce prêtre, en ce jour si cher à mes affections maternelles, mon cœur tressaillit d’allégresse, se brisa dans une émotion suprême et, comme sur l’autel, le Seigneur y descendit!
Vers quatre heures de l’après-midi, je fis une longue promenade dans Nazareth, vraiment charmante sur ses vertes collines, battue par les vents qui lui apportent les parfums des fleurs, bénie de Dieu et aimée des hommes. De onze heures du matin à quatre heures il est impossible de sortir, en cette saison d’été, car le soleil est trop chaud, la lumière trop éblouissante, l’atmosphère trop lourde: il faut rester enfermé dans sa chambre; on s’étend, on rêve, on fume ou on dort. Moi, en outre, j’écrivais. Je sortis donc vers cinq heures, après avoir dormi, lu, fumé, rêvé et écrit. J’avais déjà visité les sanctuaires assez en détail; J’avais vu l’Annonciation, Saint-Joseph et la Sainte-Table; je voulais maintenant parcourir la ville, faire connaissance avec les habitants, hommes, femmes et enfants, observer un peu leurs mœurs. Rien de mieux, lorsqu’on veut surprendre sur le vif les coutumes d’un pays, rien de plus utile que la flânerie dans les rues, marchant doucement, regardant beaucoup, sans en avoir l’air, causant avec une femme, riant avec un enfant. Ce sont des plaisirs simples et délicats, des impressions naïves et agréables, des tableaux qui s’impriment mieux dans la mémoire que les plus beaux monuments et les palais les plus magnifiques. Nazareth est beaucoup plus petite que Jérusalem, mais aussi plus gracieuse. Moins importante que Bethléem, elle possède des jardins, des champs cultivés, des vergers, des femmes, et elle ne renferme ni musulmans, ni juifs, ni schismatiques, ni coptes, ni abyssins. Elle appartient tout entière à la nation latine, c’est-à-dire aux franciscains: il n’y a ni haine, ni secte, ni fanatisme oriental, ni altercations, ni féroces vengeances. Nazareth, c’est le pays de la paix chrétienne: les moines y vivent dans une parfaite tranquillité et leurs œuvres pieuses et charitables ne sont troublées par personne. A Jérusalem, Bethléem, Jaffa, Caïffa, Tibériade, les éléments turcs et juifs sont toujours si discordants et les chrétiens si turbulents! Ici, c’est la paix profonde. Construite sur deux collines, cette petite ville de Nazareth est toute en montées et en descentes, mais les rues sont praticables; çà et là, on trébuche sur une pierre: seule, la grande voie, qui conduit au marché, est assez bien pavée. Les habitants sont surtout agriculteurs; cependant, il y a quelques artisans: des maçons, des forgerons, des cordonniers, des tisserands. J’ai beaucoup regardé leurs petites boutiques: elles sont assez propres; le fond, peint en brun, s’appuie sur les pierres de la colline et le devant est maçonné. Celle de Joseph le Charpentier devait être toute pareille. Les idées, les mœurs, la vie, sont presque immuables, en Palestine, depuis des centaines d’années, même dans les pays où la civilisation a pénétré: à plus forte raison en Galilée. Ces ateliers, à Nazareth, n’ont certainement pas beaucoup changé depuis deux mille ans, époque où le bon Joseph y maniait le rabot et où Jésus, humblement, travaillait l’âme débordante de son divin secret. Les Nazaréens sont simples, pieux et bons. J’ai acheté à l’un d’eux un ornement en filet avec des houppes rouges et bleues, destiné à garnir le harnais d’un petit âne: c’est un ouvrage assez bien fait. Mon vendeur, ancien élève des franciscains, parlait italien, possédait de beaux yeux souriants et des dents blanches. Peut-être descendait-il du pieux Joseph. Dans les rues, je fus bientôt entourée d’une foule d’enfants: il y en avait un surtout, si mignon, si leste, avec de si beaux yeux étincelants! il parlait arabe, très vite, très vite. C’était un petit chrétien, me dit frère Jean de Rotterdam, un petit chrétien qui apprenait déjà son catéchisme. Je donnais quelques sous à l’enfant.
--Moi aussi, je donne toujours quelque chose à ces petits, ajouta le frère. Je pense que l’Enfant Jésus était comme eux, ici, avec la même figure peut-être...
Le soleil se couchait au moment où j’arrivai à la grande fontaine de Nazareth, située un peu en dehors de la ville, du côté de l’église de l’Annonciation et de la maison de Marie, mais à cinq cents pas au moins. L’eau sort en trois jets, tombe dans une grande coquille de pierre brisée, coule dans toutes les directions, forme de larges mares et un petit ruisseau, où les femmes lavent leur linge. La nuit tombait rapidement. Des Nazaréennes sortaient continuellement de deux ou trois rues avoisinantes et venaient faire leur provision d’eau pour la nuit. Elles s’avançaient, portant avec aisance la grande tunique bleue, relevée à la ceinture et maintenue par un gros cordon de même couleur; le manteau, également bleu, leur couvrait la tête, retombait un peu sur le front et enveloppait tout le corps de plis très nobles. On n’apercevait que leurs petits pieds nus, leurs mains fines, leur visage ovale. Presque toutes sont belles: c’est un don de la Madone à ses cousines et ses nièces. Même lorsque les Nazaréennes ne sont pas d’une beauté absolue, elles sont fines, élégantes, sveltes, d’une pâleur orientale ou légèrement brunes. Leur taille se plie gracieusement, avec une certaine fierté. Lorsque leur cruche est vide, elles la portent appuyée sur la hanche ou penchée sur un bourrelet; mais quand elles l’ont remplie, elles la tiennent bien droite sur la tête ou sur le côté. Le soleil se couchait et l’heure était infiniment douce; d’un pas léger et silencieux, les femmes allaient et venaient, touchant à peine le sol; elles se baissaient, remplissaient leur vase d’argile, se relevaient d’un mouvement aisé et s’en retournaient tranquillement, sous le ciel gris et violet; l’eau chantait et s’enfuyait de tous côtés. Je me sentis entraînée en dehors du temps et il me sembla voir la Madone, elle-même, s’avancer, les pieds nus, dans le crépuscule léger, tenant par la main l’Enfant Jésus.
VIII
Sur le Thabor.
Partout en Galilée, le Thabor vous apparaît, dominant l’horizon; il a une agréable forme ronde et il vous accompagne dans toutes vos excursions, tantôt devant vous, tantôt derrière votre dos, vous regardant sournoisement à gauche, à droite, veillant comme un phare fidèle. Les contours sont délicatement dessinés: à mesure que vous approchez, vous découvrez les arbres, grands et petits, dont il est recouvert, et vous ressentez un vif désir d’entreprendre cette ascension à travers la verdure, de suivre ces sentiers ombreux, d’arriver sur ce sommet où le Christ se montra à ses disciples stupéfaits, dans sa blanche robe de lin, tout rayonnant de gloire. Le Thabor a l’air simple et facile; ses flancs ont un aspect engageant et, de là-haut, la vue de la Galilée fleurie doit être merveilleuse! Le drogman ne fait aucune difficulté pour vous accompagner, mais sans enthousiasme; le guide vous demande si vous êtes bien en selle, et tous deux finissent par vous déclarer que vous pourrez _peut-être_ monter à cheval jusqu’au point culminant, mais que vous descendrez sûrement à pied. Le chemin est donc roide? Très roide. Pourquoi ne pas monter à pied? Non, le cheval, qui connaît le terrain, est plus sûr. Et la descente, alors?
A la descente, l’animal glisserait s’il portait un cavalier ou une amazone. Cependant... le lendemain matin, malgré ces renseignements décourageants, le départ de Nazareth est décidé; nos montures se mettent en marche de leur pas tranquille et ferme; le drogman fume, le _moukre_ chantonne ses vers arabes et son petit chien, qui s’appelle Filjel, c’est-à-dire _poivre_, saute autour de lui. Pendant une heure, la route se maintient étroite, mais assez bonne et passe entre des champs, dont la terre est rouge brique: le Thabor s’approche toujours davantage, s’élève au-dessus de nous. Tout à coup, sous un grand olivier, le drogman s’arrête, descend, vient vérifier les sangles et les étriers, et procède pour lui-même à la même opération. Lentement, il se remet en mouvement, le _moukre_ se place près de moi et met la main sur le pommeau de ma selle.
Alors commence l’ascension la plus étrange, la plus effrayante qui soit: ce n’est pas un sentier, c’est une sorte de sillon, plus ou moins profond, plein de cailloux pointus, s’éboulant à un endroit, barré ailleurs par de grosses pierres polies, qui font glisser nos bêtes; un sillon si escarpé que le cheval est placé dans une ligne oblique et qu’à chaque instant le _moukre_ me recommande de baisser la tête sur la crinière. D’un côté, j’aperçois un précipice, à peine dissimulé par des arbustes qui se plient au-dessus de l’abîme; de l’autre, la paroi élevée de la montagne. Le sillon fait de grandes courbes, et à chaque détour, ce chemin à peine tracé devient de plus en plus incertain. La pente est si rude, qu’il est difficile de maîtriser le vertige. Cent fois, je me dis qu’il eût été préférable d’aller à pied, mais, dès que je regarde à terre, je change d’idée; du reste, il vaut mieux n’être distrait par aucune pensée, car le _moukre_ me fait pencher lui-même sur la selle et, si j’essaye de me relever, je sens une large et puissante main qui me maintient. La montée continue, les plaines de la Galilée s’abaissent et semblent ondoyer comme une mer, tandis que mon pauvre cheval, couvert de sueur, blanc d’écume, fait un dernier effort, escalade une véritable muraille... Le Thabor est vaincu!
* * * * *
Devant moi, le petit hospice et l’église des Franciscains se détachent très blancs sur le ciel. On a nommé cet endroit: _Porte du Vent_, en arabe: _Bab-el-Auoa_, parce qu’il y a continuellement une brise fraîche, quelquefois très violente. Comme partout, un franciscain me conduit d’abord à l’église dire quelques prières, puis me guide jusqu’à un endroit sauvage, où germent cependant quelques rares plantes odoriférantes. C’est là qu’eut lieu la Transfiguration. Nous avons devant les yeux la scène divine que peignit Raphaël, avec une singulière intuition et qui épuisa ses dernières forces d’artiste et de croyant: les nuages qui se heurtent dans le ciel, annonçant la venue d’un de ces orages habituels à cette région, semblent être les mêmes qui encadrèrent le visage glorieux du Christ. N’était-ce pas hier? Autour de nous s’étend la plaine d’Esdrelon, qui semble palpiter sous le vent qui vient du Thabor; au loin, blanchissent les petites villes de la Galilée: Séphoris, patrie de sainte Anne et de la Madone; Cana, lieu du premier miracle; Naïm, où habitaient la veuve et son enfant malade, et tout à fait à l’horizon, on devine la route qui mène au lac de Tibériade. Il devait aimer cette montagne, Celui dont l’esprit tendait toujours vers les régions pures et qui aspirait sans cesse à se rapprocher de son Père céleste. Au moment solennel de la Transfiguration, il n’y avait avec lui que trois apôtres: Pierre, Jacques et Jean; les autres s’étaient arrêtés dans un village arabe de la plaine, appelé Dabourieh, en souvenir de Débora. Seuls, les plus fidèles l’accompagnaient et eurent la vision sublime... La voix du Père Augustin de Saragosse, moine espagnol, à la douce prononciation, m’arrache à ma contemplation; c’est l’heure du déjeuner, et du reste il faudra bientôt descendre. Avant le départ, un religieux me présente un registre de visiteurs à signer. Hélas! Que le Thabor en voit peu! Cette année, de février à juin, plus de trois mille pèlerins ont visité la Palestine, sans compter les touristes, presque tous Anglais, qui vont où Cook les conduit, et quatre-vingt-deux seulement ont fait l’ascension du Thabor, pour voir l’endroit de la Transfiguration! La route était horrible même à l’époque où Jésus vivait sur la terre: c’est pourquoi les apôtres les moins courageux restèrent au pied de la montagne. Pierre, Jacques et Jean, les plus ardents et les plus dévoués, atteignirent seuls le sommet du Thabor et furent récompensés par le spectacle divin. Je signe au-dessous du nom de Paul Bourget, qui était venu un mois avant moi: je suis très contente d’être arrivée, mais combien heureuse de redescendre.
* * * * *
Pour gagner le sommet du Thabor, il faut quarante-cinq minutes, sans compter la longue route de la plaine. Si jamais, avant de repartir, vous demandez au drogman, avec une certaine appréhension, «s’il faut quarante-cinq minutes», il secoue la tête en souriant, et assure que cela prendra moins de temps. Dieu soit loué! Et vous vous approchez de votre monture. «Comment, vous voulez aller à cheval?» Le guide s’étonne de votre audace ou de votre paresse: _personne_ ne descend à cheval du Thabor. Le _moukre_ rassemble les rênes des bêtes et siffle pour appeler _Filjel_. On se met en route à pied: seulement, c’est une véritable chute! En vain, vous essayez d’aller lentement, avec précaution, vous êtes entraîné, vous vous affolez, vous vous reprenez, vous perdez de nouveau la tête, et vous ondoyez comme un drapeau battu par le vent, vous allez en zigzag comme un serpentin de feu d’artifice, dans ce fossé inégal qui devrait être un chemin! Quarante-cinq minutes! Le mouvement est si rapide, si vertigineux, qu’il devient inconscient et presque mécanique: vous tournez, et vous descendez, et vous descendez, et vous tournez, glissant, roulant, tombant, vous relevant, avec une complète absence de volonté, comme une toupie dont rien ne peut arrêter le mécanisme. Enfin, c’est la plaine! Vous vous asseyez sur une pierre, vous vous prenez la tête à deux mains, en vous demandant si vous êtes encore bien vivant. La réponse est plutôt favorable. Vous buvez une gorgée de cognac, vous respirez un peu; mais le temps presse. Il faut remonter à cheval pour aller au lac de Génésareth et à la glorieuse ville de Tibériade.
IX
Tibériade.
Il y a six grandes heures de cheval du Thabor à Tibériade. Comme il faut s’arrêter une demi-heure à moitié route pour faire reposer les chevaux, on ne peut arriver à destination qu’à sept heures du soir, en partant du Thabor après midi: c’est déjà un peu tard, car la soirée est dangereuse dans ces parages déserts de la Palestine. Six heures de trot serré, pendant lesquelles le drogman Mansour me laissait prendre les devants, voyant que je commençais à m’impatienter: le pauvre nazaréen, si intelligent et si bien élevé, me racontait toutes les histoires capables de m’intéresser, mais qui, après la troisième heure de cheval, ne réussirent qu’à m’irriter profondément. Cette région de Galilée qui s’étend du Thabor à Tibériade est aride, monotone, uniforme, tandis que l’autre chemin qui passe par Loubieh, Séphoris et Cana, est aisée, agréable et charmante. Cette vilaine route, que l’on prend à l’aller, n’est qu’une succession d’immenses plaines désertes, qui défilent lentement, l’une après l’autre, et derrière chacune d’elles vous croyez toujours deviner un paysage bizarre ou intéressant: quand vous arrivez au bout, vous ne trouvez jamais rien, qu’une autre étendue, sans cesse la même, désolante. Sucrie Mansour, mon patient drogman, vers la cinquième heure de marche, me jetait de timides regards et, voyant ma mauvaise humeur, mon découragement et ma fatigue, murmurait de temps en temps:
--Encore un peu, madame, encore un peu!
Mais, je ne le croyais pas. Je savais qu’il fallait six heures pour gagner Tibériade, pas une minute de moins. La lassitude me causait une sourde irritation. Le voyage de Nazareth au Thabor, la périlleuse ascension, la descente précipitée, tout cela me semblait presque agréable en comparaison de ces heures interminables, lentes, égales, à travers ces plateaux sans un arbre, sans une cabane, sans un être humain. Je sentais en moi une tristesse impatiente, une envie de pleurer, de crier, de me jeter à terre, de ne plus marcher. Enfin Mansour s’écria:
--Dans une demi-heure, nous verrons Tibériade!
Et moi, naïvement, je le crus. En effet, à l’horizon de la dernière plaine, quelque chose d’un bleu intense apparut, qui n’était pas le ciel: c’était le lac de Génésareth, le lac de Tibériade, si étendu, qu’il a mérité le nom de mer de Génésareth. Je poussai un profond soupir de soulagement!
--Voici Tibériade, dit Mansour.
Sur une des rives de cette exquise coupe d’azur aux reflets d’acier s’élevait, toute petite, l’ancienne cité romaine et sa forteresse brune. Hélas! quelle illusion! Nous étions encore loin: pendant soixante terribles minutes, je crus voir Tibériade s’enfuir progressivement! Oui, soixante-dix, peut-être quatre-vingts minutes de descente à pic, comme si nous avions suivi à cheval un escalier enchanté, conduisant au centre de la terre. Je pleurai de colère pendant cette dernière heure, et quand, après neuf heures de voyage, je m’arrêtai près de la porte de l’hospice de Tibériade, j’avais une forte fièvre causée par cet excès de fatigue.
Dans l’hospice des franciscains, je trouvai seulement deux moines et quelques domestiques pour le service des pèlerins. La ville qui fut une orgueilleuse cité romaine, et qui s’étendait autrefois sur les rives du lac, dans un des paysages les plus riants du monde, s’étiole aujourd’hui sous un climat malsain, dans une chaleur humide balayée par un vent lourd et surchauffé. Pour un franciscain, aller à Tibériade, c’est subir une punition, accomplir avec résignation un vœu ou chercher une pénitence volontaire. Beaucoup y tombent malades: quelques-uns y meurent. Le Père Benedetto, le gardien, résistait seul, depuis deux ans, aux pernicieuses influences; l’un des moines qui l’accompagnaient était mort la semaine passée. On avait voulu l’emporter, quand il tomba malade; mais, heureux de finir là où Jésus avait prononcé les plus grandes paroles de son enseignement, il s’y refusa. Ce moine était considéré comme un saint.
A peine arrivée, je m’étendis sur un divan et demandai une chambre sur le lac: il n’y en avait pas, le couvent étant étrangement construit. Très vaste, du reste: de longs corridors vides et sonores, de nombreuses cellules pour les pèlerins, et, çà et là, des lampes à huile, dont la flamme vacillait. Je souhaitais me coucher aussitôt, mais le Père Benedetto voulut absolument me faire prendre quelque chose, et j’étais à peine arrivée dans ma chambre que l’autre frère vint m’apporter des œufs et du thé. Ce religieux était vieux, décharné, tout ridé, mais il souriait doucement. Il ne pouvait comprendre que je me contentasse d’œufs et de thé. J’étais si épuisée, que je le regardais stupidement.
--Vous êtes seul ici avec le gardien, mon Père? demandai-je pour dire quelque chose.
--Oui, tout seul, murmura-t-il, l’_autre_ est mort.