Chapter 4 of 19 · 3940 words · ~20 min read

Part 4

Dès l’entrée du temple, on se trouve devant la _Pierre de l’Onction_, sur laquelle le corps du Seigneur fut lavé et parfumé de myrrhe et de nard. La foule s’avance lentement: les uns se prosternent devant la pierre; d’autres s’y étendent, les bras en croix; d’autres la frappent de leur front; d’autres la baisent frénétiquement; d’autres la contemplent en silence: de cette première rencontre mystique, les formes de l’adoration religieuse se manifestent clairement, avec toute une gamme d’expressions personnelles et variées. Sur cette pierre sacrée, devant laquelle s’agenouillent les fidèles, les Églises chrétiennes commencent leur lutte éternelle: des huit lampes qui brûlent au-dessus du rocher, suspendues à une grosse chaîne d’argent reliée à deux candélabres latéraux, trois sont au culte latin, trois au culte schismatique grec, une au culte arménien et une au culte copte. Toutes ces Églises appartiennent à Jésus et sont marquées du signe de sa Rédemption,--toutes veulent avoir une place où il a vécu, pâti, agonisé...

Anxieusement, le regard parcourt le vaste monument pour en saisir la ligne générale et se la fixer dans la mémoire. L’église du Saint-Sépulcre a toutes les formes architectoniques mêlées ensemble. Son corps central est rond à l’endroit où s’élève l’édicule qui renferme le saint Tombeau, et est entouré d’une colonnade circulaire, ainsi que d’un large corridor sombre; mais, elle s’allonge en ovale dans la partie de l’abside où, sur une plate-forme élevée à trois mètres du sol, s’ouvre la chapelle grecque schismatique; elle est rectangulaire du côté de la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, qui dépend du culte latin, et elle forme un grand trapèze à la place où les Arméniens chrétiens, les fils de saint Jacques, ont leur domination ecclésiastique. De toutes parts, des coins les plus obscurs, surgissent des chapelles, des sanctuaires, des autels, qui montent au premier étage ou descendent sous terre, formant une masse confuse et irrégulière, dans laquelle l’œil se perd. Il y a même un passage découvert, reliant les deux extrémités du saint Temple, où la pluie tombe en toute liberté.

Puis, au milieu de ces édifices de tous les temps, de tous les pays, de tous les styles, détruits et reconstruits cent fois, s’élève le conflit des diverses religions chrétiennes, qui se pressent, se poussent, s’étouffent, se serrent les unes contre les autres... Ainsi, près du portique qui domine la tombe, vous trouvez des groupes de femmes, drapées de bleu, misérables, sales et taciturnes, assises par terre, tenant des enfants à leur cou: ce sont des Coptes qui passent des journées à l’église, regardant la foule de leurs beaux yeux sauvages. Cependant, un chant nasal arrive jusqu’à vos oreilles: sur l’abside, dans une haute galerie d’or et de pierres précieuses, les Grecs schismatiques célèbrent leurs cérémonies somptueuses. Tournez-vous vers la chapelle souterraine où sainte Hélène revit la Croix, et tout à coup, d’une petite porte qui s’entr’ouvre, apparaît un prêtre étrange, avec un grand capuchon de soie noire abattu sur les yeux, une longue barbe tombant jusqu’à la ceinture: c’est un prêtre arménien; il tient l’aspersoir, et l’eau sacrée qui tombe sur vos mains et sur vos vêtements est parfumée de rose... Et vous, qui êtes habitué à la simplicité du culte latin, dans vos pays de mœurs simples, vous sentez augmenter le désordre de votre pensée, l’effarement de votre esprit...

Cette église informe et cependant majestueuse dans ses multiples architectures, insaisissable dans son aspect général, complexe et compliquée dans ses manifestations mystiques, ondoyantes et incertaines, a encore des caractères divers: ici, elle est propre, luisante, presque claire; là, elle est mal tenue, presque sale; ailleurs, elle est riche, brillante et somptueuse; plus loin, elle est pauvre et rustique; là-bas, elle est ornée à l’européenne, et à côté elle est décorée à l’orientale. Selon la patrie, la nation, la condition, les coutumes de ceux qui possèdent un lambeau du Saint-Sépulcre, selon leur dévotion ou leur fanatisme, ils en font un salon, une chapelle, une place... Parfois, comme ornements, des fleurs artificielles; parfois, de lourdes lampes d’argent éternellement allumées; parfois encore, de simples globes de cristal teinté abritant une lueur vacillante; ou bien, de ces boules de métal brillant, suspendues à des cordes, où le visage se reflète déformé, comme dans nos jardins bourgeois; puis, des noix de coco blanches, attachées avec des rosettes de rubans rouges et de perles blanches; puis, des petites lampes de porcelaine blanche éclairées par une flamme tremblante... Bref, tout ce qu’on peut rêver de plus invraisemblable en l’honneur du Sépulcre, en hommage à Jésus, à la gloire du Seigneur. Et toujours, et partout, vous retrouvez répétée l’histoire des lampes de l’entrée: trois sont latines, trois sont grecques, une arménienne et une copte; et vous la retrouvez dans les candélabres, dont les branches sont divisées proportionnellement entre les quatre Églises chrétiennes; et vous la retrouvez dans le nombre des messes dites sur les autels communs aux quatre cultes. Enfin, quand la première heure de flânerie religieuse est passée, vous cherchez vainement en vous-même la vision unique, l’idée unique, la pensée unique; vous essayez inutilement de fixer votre âme effarée, dans cette église où l’humanité chrétienne affirme tumultueusement ses divers droits mystiques et spirituels!

* * * * *

Le saint Sépulcre est une autre chose...

III

Cette Tombe.

Une nuée de petits oiseaux, toute vibrante de gazouillements, voltige continuellement autour de la façade de la vieille église où se trouve le saint Sépulcre: c’est un continuel battement d’ailes contre les deux grandes fenêtres ogivales, contre l’arc de la porte; et les chants joyeux pris et repris, interrompus et recommencés, sont plus allègres à l’aube, tandis qu’au crépuscule ils deviennent plus faibles. Souvent un oiseau plus curieux et plus impertinent pénètre dans le temple, sautille çà et là, volette à droite et à gauche, en poussant de petits cris; puis, après avoir un peu flâné, s’être posé sur ses fines pattes, avoir agité sa jolie tête aux yeux brillants, il reprend le chemin de la porte, ouvre ses ailes et s’enfuit dehors, emplissant l’air libre de ses accents triomphants. Les personnes qui prient, rêvent ou pensent derrière les pilastres qui soutiennent la voûte du chœur, dans les chapelles éclairées par les lampes votives, sur les degrés de l’escalier qui conduit à l’église du Golgotha, dans l’ombre sainte de la Tombe, entendent ce ramage lointain et persistant; il se mêle, pendant les heures des rites sacrés, aux chants mystiques que les Latins, Grecs, Arméniens et Coptes élèvent au souvenir du Rédempteur; et la voix aiguë de la gent emplumée s’unit à la voix grave de l’orgue, sur lequel les Pères franciscains célèbrent les louanges de la tendre mère de Jésus. Toujours résonne le trille perlé des petits oiseaux, fidèles aux pierres grises du vieux monument, où ils ont fait leurs nids; et ils vivent là, comme dans la plus riante campagne, saluant le soleil à son lever, qui dore le clocher moussu; saluant le soleil à son coucher, qui incendie le ciel assombri et disparaît à l’horizon, vers la mer. Dans la nuit, quand le temple est clos et que le silence règne sur Jérusalem, les petits oiseaux dorment la tête sous l’aile, blottis sur les corniches et sur les frises, comme sur une branche d’arbre en fleurs.

* * * * *

L’édicule du saint Sépulcre est complètement isolé du reste de l’église; il a été construit sur la roche vive qui formait les tombes de Joseph d’Arimathie, dans lesquelles Jésus fut enseveli: le Sépulcre a été revêtu de marbres précieux par la mère de l’empereur Constantin, qui mérita le surnom d’_Helena Magna_. L’édicule saint forme une chapelle allongée, carrée du côté de l’orient, pentagonale du côté de l’occident; l’intérieur est fait de deux petites pièces communiquant entre elles par une ouverture basse et étroite, sous laquelle on ne peut passer que plié en deux.

La première, en entrant, s’appelle la chambre de l’Ange. Vous vous souvenez de cette histoire pleine de grâce et de lumière, contée par le plus poétique et le plus éloquent des évangélistes, par saint Jean, que Jésus aima et préféra aux autres? Il vous dit que Marie de Magdala, deux jours après la mort, vint au Sépulcre, mais trouva la pierre soulevée et la tombe vide: elle se mit à pleurer, désespérée, parce que le corps du Seigneur n’était plus là et qu’elle ignorait où on l’avait emporté et caché. Et une figure céleste, de blanc vêtue, avec des ailes argentées, apparut en lui disant: _Ne le cherchez pas, il est ressuscité..._ La chambre de l’Ange a vu cette scène surprenante et a entendu ces paroles. Au milieu, posé sur un piédestal et enserré dans un cadre de marbre, usé par les baisers, il y a un morceau de la pierre tombale que Madeleine et les saintes femmes trouvèrent renversée: elle était très lourde et très grande, assurent les évangélistes. Cette cellule, qui est le vestibule de la sainte Tombe, est obscure, à peine éclairée par les quinze lampes d’argent appartenant, comme toujours, aux quatre religions chrétiennes. Toutes les hypogées hébraïques avaient un vestibule de ce genre, et celui où le pieux Joseph d’Arimathie, le disciple secret du Christ, voulut déposer le corps du martyr, ressemblait à tous les autres. Il était encore neuf, et le bon Joseph l’avait fait construire depuis peu pour lui et les siens, dans un de ses jardins hors de Jérusalem, près de la montagne du Golgotha. Un peu plus loin sous terre, dans un coin de l’église, il y a d’autres tombes de la famille de Joseph; le Sépulcre fut détaché de celles-ci par sainte Hélène: la topographie ne peut être plus simple, plus évidente, plus précise.

* * * * *

Le saint Sépulcre est dans la seconde pièce. La porte n’est qu’une ouverture arquée très basse et très étroite, taillée dans la roche vive. Cette cellule est plus petite que la première: elle mesure deux mètres carrés à peine. Elle a été entièrement revêtue de marbre, car les pèlerins et les touristes anglais emportaient avec eux des petits morceaux de la pierre et la détruisaient lentement; mais, entre les dalles de marbre, on aperçoit la roche d’_autrefois_... Le tombeau, en forme de sarcophage, est collé contre la paroi et creusé dans le roc même: le Seigneur y fut déposé avec la tête vers l’orient et les pieds vers l’occident. On dit que souvent, dans les derniers jours de sa vie, et qu’ensuite agonisant sur la Croix, Jésus tourna son visage du côté du couchant, comme s’il voulait repousser loin de lui ceux qui l’avaient injurié et crucifié, paraissant attendre des pays occidentaux l’exaltation et la gloire de sa foi.

Le saint Sépulcre est peu élevé du sol: une personne agenouillée peut le baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église, attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle où reposa Jésus: chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un autre fidèle... Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte: les treize premières sont aux catholiques latins,--c’est-à-dire aux franciscains de Terre Sainte; treize sont aux Grecs non unis; treize, aux Arméniens chrétiens, et quatre aux Coptes--toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe, est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une résurrection; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la messe.

La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge: on l’appelle en arabe _melezi_, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le tombeau n’a été ouvert que deux fois: le Révérend Père Mauro, gardien des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro, sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre sacrée: il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface, gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée; il y découvrit un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe; mais, au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement lire ces mots: _Helena Magna_. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et jamais ne fut plus touché.

Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi; ensuite, l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au nombre de trois par jour: deux messes basses et une chantée. Ceux qui le désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.

IV

En adoration.

Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de l’Ange, en récitant quelques oraisons; les autres s’appuient contre le mur: le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par un soupir douloureux, par un gémissement étouffé... Peu à peu, des ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent, pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule: des ombres inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule de spectres est muette, silencieuse, taciturne; elle ne regarde rien, absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà l’âme sent les affres de l’approche suprême: et chacun est renfermé en soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et l’espace, dans un frisson d’attente...

Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de leurs cheveux. On y voit très clair.

Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge, leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de piété ou de douleur--on devine presque leurs prières.

* * * * *

Prier, est-ce possible?

Celui-ci qui entre courbé et se relève comme ébloui par la clarté blanche, tâtonnant, les mains en avant, cherchant la tombe, et qui s’écroule devant elle, dans un oubli de toute formule, dans un abandon absolu, sans parole et sans idée, ne peut prier. Cet autre qui est venu de loin, qui a dominé mille difficultés pour arriver jusqu’à lui, qui a souffert de la misère et des privations, ne peut formuler une parole: le front appuyé sur le marbre sacré, les lèvres serrées, immobile, il n’a pas la force de baiser la pierre; pas un geste, pas un mouvement,--un abattement profond, comme si tous les ressorts de son être étaient brisés.

Quelques-uns pleurent. Dès qu’ils sont tombés à genoux, leur cœur paraît se briser; ils éclatent en sanglots bruyants, se frappent la tête contre la roche, l’arrosent de larmes brûlantes, l’embrassent avidement, s’y accrochent comme un naufragé à la planche de salut... Mais pas un mot, pas une demande, pas une promesse, pas un serment, pas même ce murmure d’oraisons, qui berce la mélancolie des fidèles devant l’autel: seulement des sanglots convulsifs et un affaissement qui ressemble à la mort.

Et c’est le pèlerin latin, venant de France, d’Italie, d’Espagne ou des Républiques sud-américaines, dont la mystérieuse douleur a les éclats les plus violents; c’est lui qui touche le saint Sépulcre des mains, des lèvres, du front, sans pouvoir arrêter le ruisseau amer qui coule de ses yeux; c’est lui qui voudrait se fondre dans une mer de larmes, pour y trouver la purification et la mort.

Vous reconnaissez le pèlerin russe, le plus pauvre, le plus humble, le plus dévot, le plus taciturne et le plus exalté de tous, à ses signes de croix répétés, à son grand corps effondré dans une adoration ingénue, à sa tête baissée sur laquelle s’abattent les ondes de ses blonds cheveux frisés, à ses paupières rougies par des pleurs silencieux, à ses doigts tremblants qui serrent un vieux bonnet de fourrure, à la pâleur de son visage où éclate une folle ardeur religieuse. Vous reconnaissez à sa figure hâlée, coupée de rides fortes et dures, à sa soutane usée, à son expression d’extrême lassitude, à sa longue prostration mystique, le pauvre prêtre maltais, qui est venu de son île dans les troisièmes classes des bateaux, en mendiant et en disant des messes dans tous les ports de la côte. Vous reconnaissez à ses regards extasiés la pèlerine polonaise, qui marche depuis des mois, traversant à pied toute la Syrie, ayant vécu grâce à la pitié des hospices, des refuges ou des passants, baisant la main de tout le monde, ne parlant que le patois de son pays, malade, épuisée, à bout de forces, mais brûlée par un feu inextinguible, et s’évanouissant de joie à la vue du Tombeau sacré. Vous reconnaissez le paysan grec à ses mains crevassées, qui ont tant travaillé la terre qu’elles en ont pris la couleur brunie, qui ont tant touché les arbres qu’elles en ont pris l’aspect rude et noueux; ces humbles mains frémissent en effleurant la pierre blanche; ces humbles mains tiennent la besace et le bourdon, comme les antiques pèlerins... Et ces fidèles, aux haillons misérables et à l’âme somptueuse, ces chrétiens venus de loin, venus de partout, apportent dans leur adoration le caractère particulier de leur pays, de leur race, de leur tempérament, de leur âme; mais tous, en approchant le saint Sépulcre, ont comme un _manquement_ de leur être, comme une faiblesse morale et physique, comme une défaillance devant le but atteint: la réalisation de leur désir, leur extrême fatigue, l’émotion suprême, le souvenir des souffrances passées, tout cela les accable d’un seul coup, comme si vraiment ils allaient mourir. Il y en a qui, devant la pierre sacrée, expirent de saisissement et de lassitude...

* * * * *

L’adoration du saint Sépulcre est perpétuelle: le jour, à toutes les heures où le temple est ouvert; la nuit, dans les couvents dont les grilles donnent sur l’église. Le jour, aux étrangers se mêlent ceux qui demeurent à Jérusalem ou ceux qui viennent des environs. Tous veulent prier, au moins une fois, au pied du lit funèbre de Jésus. Voilà la femme hiérosolomitaine, enveloppée de la tête aux pieds de son grand manteau de mousseline blanche: elle soulève son petit voile et montre un visage brun, aux lignes irrégulières, un peu tourmentées, des yeux magnifiques, d’un noir trouble; elle s’incline et pose ses lèvres sur le marbre avec beaucoup de noblesse. Voilà le paysan de Béthanie, drapé dans la longue tunique de toile et dans le burnous noir et blanc, la tête ceinte du turban en poil de chameau des bédouins: il se signe deux ou trois fois, très vite, et frappe son front contre le marbre, dans un brusque élan de dévotion. Voici encore la Bethlémitaine, habillée de laine bleue brodée de rouge, avec le fichu blanc ramagé de jaune et de rouge, enveloppant curieusement son fier visage d’un dessin classique, aux traits purs: elle s’agenouille dans une pose pleine de dignité, pendant que la paysanne d’Aïn-Karem, de Saint-Jean-des-Montagnes, une descendante du Précurseur, petite, menue, brune, gracieuse, avec des mains et des pieds minuscules, vêtue d’azur sombre, tire sur son front son châle de toile blanche, fin comme de la soie, pour cacher le triple fil de pièces d’or et d’argent qui serre ses cheveux; elle tient son enfant sur son épaule, et la mère et le fils baisent le Sépulcre. La dévote de la colonie russe résidant à Jérusalem paraît, toute en noir, un mouchoir blanc autour du cou, un autre mouchoir sur la tête, espèce de religieuse sans couvent, du rite schismatique, faisant de grands signes de croix, embrassant le sol, à chaque génuflexion.

C’est une procession d’hommes en turbans, en fez, en casquettes, en chapeaux, vêtus à l’arabe, à la turque, à l’égyptienne, à l’européenne, riches, pauvres, mendiants, loqueteux, miséreux; ces derniers, parfois si sales qu’ils font horreur et pitié, venant, eux aussi, devant le Sépulcre courber le front et plier le genou; tous les religieux, depuis les doux franciscains jusqu’aux dominicains blancs, depuis les prêtres grecs en cylindres noirs jusqu’aux prêtres arméniens encapuchonnés de soie sombre, depuis les missionnaires latins jusqu’aux sœurs de Saint-Joseph, tous accourent à l’aube, à midi, au soir, pour saluer le Tombeau du Sauveur. Races blanches, races brunes, races noires, Arabes, Européens, nègres, Abyssins, Syriaques, Grecs, personne ne passe devant la grande porte ogivale, sans être mystérieusement attiré dans l’église par cette pierre...

Au milieu de ces allées et venues, roule un flot incessant de bambins, de mioches, de gamins, de garçons et de filles, toute une marmaille appartenant aux nations qui campent à Jérusalem, et attirés, eux aussi, par la roche sainte: surtout aux heures où finissent les écoles, des bandes entières arrivent doucement, en silence, sur la pointe des pieds, se cachent parmi les grandes personnes, se coulent, se glissent et se trouvent dans l’édicule sans qu’on s’en aperçoive... Tous les enfants de Sion viennent, chaque jour, dans un puéril et tendre pèlerinage, adorer ingénument la pierre qui recouvrit le protecteur des innocents, le doux Jésus... Je me souviens d’en avoir rencontré un tout petit, un jour: il était très brun, maigre, délicat, et n’avait qu’une chemise jaune et rouge, serrée à la taille par un ruban; ses pieds mignons étaient nus, et il riait. Il n’était pas assez grand pour baiser la roche sacrée. Il sautait pour essayer de l’atteindre, et chaque fois, retombait assis, par terre. Alors, je le pris dans mes bras, et lui, tout heureux, s’étendit presque sur le Sépulcre, le baisa vivement, avec une quantité de légers baisers sonores. «_Yalla! Yalla!_ va-t’en! va-t’en!» lui cria le prêtre arménien qui veillait dans la cellule; mais, il souriait, lui aussi... Et pendant que le tout petit se sauvait, sans faire de bruit, sur ses mignons pieds nus, le religieux le bénit, et d’un coup d’aspersoir lui envoya un peu d’eau de rose...

V

Dans la nuit.