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Part 9

Combien cette religieuse devait souffrir! On devinait que pour venir à l’église et suivre la procession, elle avait dû faire un effort surhumain: aussi les forces lui manquaient à chaque instant. Le cortège était interminable et faisait de longues haltes: devant chaque église, devant chaque autel, tout le monde se mettait à genoux et priait, chantant pendant un quart d’heure ou une demi-heure. La malheureuse ne s’agenouillait pas, elle tombait à terre, perdue dans les ondes de sa robe de bure, abîmée dans un affaissement profond, la tête baissée, les épaules voûtées: une guenille par terre, une loque, un amas noir, d’où sortait un masque exsangue, effrayant. Elle pouvait à peine se relever; deux fois, je la vis devenir plus pâle, comme si elle allait mourir.

Ces longues stations à genoux sont épuisantes; à la troisième chapelle, humblement, elle alla s’appuyer contre un mur, ne se soutenant plus. Pauvre, pauvre petite!... Plusieurs fois, elle essaya de chanter, pour répondre aux motets et unir sa voix frêle à celles des fillettes; mais sa bouche, sa bouche dolente, s’entr’ouvrit, aucun son n’en sortit et des larmes passèrent dans ses beaux yeux obscurs. De temps en temps, la religieuse qui s’occupait des enfants lui souriait de loin, et l’autre lui répondait par un sourire mélancolique, las, si atrocement las... Ses traits se tiraient et deux grandes ombres noires s’allongeaient sous ses paupières.

--Elle va mourir... pensai-je, toute tremblante, inondée d’une sueur froide comme si j’avais été en proie à un cauchemar.

Tout cela me semblait vraiment un rêve: cette lente théorie de moines, de prêtres, de sœurs de charité; ce dais somptueux, ces files d’enfants, la bouche entr’ouverte, la gorge pleine de chants, les yeux calmes et béats; ce mysticisme serein, s’étendant sous les voûtes du vieux temple où le Fils de l’homme avait été crucifié et était mort, tout cela me semblait un songe--un grand songe de paix et de lumière--traversé par une ombre qui paraissait avoir scellé en son cœur toutes les duretés, toutes les tortures, toutes les misères humaines. Cette religieuse, qui était gracieuse et frêle dans les plis de sa noire tunique, avec un petit visage consumé par un exquis et terrible mal,--quel mal? un mal de l’âme ou un mal du corps?--avec des prunelles nageant dans un fluide de tristesse, avec une fine bouche aux lèvres violettes, avec des mains pures et blanches comme l’hostie, cette religieuse semblait l’emblème de ce que peut supporter notre pauvre existence humaine, limitée dans la joie, sans bornes dans la douleur!

--Qu’elle meure! qu’elle meure!... pensai-je encore en la voyant s’appuyer la tête contre un pilastre, presque inanimée.

La sœur qui conduisait le petit troupeau enfantin s’approcha d’elle et lui parla tout bas. L’infortunée écoutait, les yeux clos, sans répondre: elle fit un signe négatif, très faiblement. Cependant les paroles de l’autre lui avaient rendu quelque courage. Quand la procession se remit en marche, allant d’une chapelle à l’autre, elle se releva d’un seul coup. Elle avait pris un chapelet dans sa poche et, sans le baiser, le tenait collé contre ses lèvres, comme si elle buvait une liqueur réconfortante. Mais plus loin, à l’église souterraine de l’Invention de la Croix, je frémis pour elle: le cortège se pressait sur un large escalier, aux degrés glissants et à moitié brisés, sans rampe, et tout en bas, devant l’autel de Sainte-Hélène, psalmodiaient les frères. Hélas! elle ne put descendre. Elle resta appuyée contre l’architrave; je la revois encore, la face blême entre la coiffe et la guimpe, les paupières meurtries, la respiration haletante, une sueur glacée aux tempes, tenant le rosaire et le cierge dans ses mains, agitées d’un tremblement mortel. Elle ne put monter non plus à l’église du Golgotha. La chapelle du Calvaire est bâtie à la hauteur d’un premier étage, et, par un large balcon, elle s’ouvre sur celle du Saint-Sépulcre; elle est enveloppée de mystérieuses ténèbres, où scintillent les argenteries des madones byzantines et les cierges allumés. Un escalier de marbre, étroit et roide, y conduit et laisse passer peu de monde, car l’église du Golgotha n’est pas grande. J’entendais les chants, là-haut, devant le cercle fermé et auréolé d’or dans lequel brillait la croix; et jusqu’à moi venaient les voix graves et sonores des moines, les voix jeunes et argentines des séminaristes, les voix un peu aigres et un peu aiguës des fillettes et des garçons.

La religieuse était restée en bas. Je la vis essayer de monter la première marche, sans y réussir. Et, chose singulière, une bouffée de sang enflamma son visage; elle eut un geste de désespoir et serra les lèvres comme pour réprimer un sanglot, un cri, un soupir, que sais-je?... Elle parut attendre, dans une crise d’agonie, quelque chose de terrible, tant ses regards exprimèrent d’épouvante et d’anxiété. Là-haut, on priait et on chantait... Peu à peu, sa figure reprit sa pâleur terreuse, et le flot brûlant qui avait empourpré ses pommettes et son front s’éteignit. Et pendant qu’elle restait affaissée, devant cet escalier qu’elle n’avait pu gravir, moi, cachée derrière mon pilier, je vis s’échapper deux grosses larmes de ses paupières abaissées. Silencieuse dans l’ombre,--ombre elle-même,--elle pleurait doucement, sans même soupirer: l’eau amère coulait sous la frange brune de ses cils, mouillait ses joues amaigries, pleuvait sur sa robe noire, et elle ne pensait pas à l’essuyer, tandis que la main qui tenait le rosaire contre ses lèvres retombait à ses côtés et que le cierge, à demi consumé, versait ses gouttes de cire sur le sol. Combien cela dura-t-il de temps? Je n’en sais rien, mais cela me parut sans fin: il me semblait qu’un fleuve, qu’une mer, jaillissaient de ses yeux rougis, trempaient ses vêtements, inondaient le temple, submergeaient mon cœur et tout mon être... La sœur qui surveillait les petites filles redescendit, agile et active, et, en passant près de la malheureuse, s’arrêta une minute et la regarda. Elle ne lui dit rien et jeta un coup d’œil autour d’elle. Tous priaient. L’obscurité était complète. La sœur tira un mouchoir de sa poche et sécha le visage de la pauvre éplorée avec un geste caressant. L’autre releva la tête et la remercia d’un mouvement mélancolique.

Maintenant, la procession n’avait plus qu’à s’arrêter devant la _Pierre de l’Onction_, sur laquelle le corps de Jésus fut étendu pour être embaumé. Autour de cette roche brûlent une quinzaine de lampes d’argent, et, en entrant et en sortant du saint Sépulcre, chacun se prosterne devant elle, pour la toucher du front et des lèvres. Tout le cortège entoura la pierre; d’abord les moines franciscains, l’un après l’autre, baisèrent la dalle blanche, polie par les lèvres des croyants; puis le clergé, puis les enfants, puis tous les assistants: c’était un agenouillement général; quelques bouches s’arrêtaient plus longuement sur le marbre; d’autres s’y collaient convulsivement; et tous les visages paraissaient troublés de ce contact. La religieuse était restée adossée contre la paroi du vestibule où se trouve la pierre; elle attendit que, lentement, la foule se dispersât pour s’agenouiller sur la relique sacrée. Elle regarda autour d’elle: solitude complète. Alors elle tomba, les bras en croix, sur la roche et l’embrassa frénétiquement, dans un incroyable emportement de passion religieuse. Et elle resta là, comme un corps mort,--quelque chose de noir, adorant la pierre sacrée où Jésus fut oint par les saintes femmes...

* * * * *

Je sus plus tard l’histoire de cette religieuse. Elle était phtisique et était venue en Terre Sainte, envoyée par son couvent, pour voir si Jésus ferait un miracle en sa faveur. Parfois, l’air chaud et sec de l’Orient aide la volonté divine. Mais elle savait ne pouvoir être sauvée et voulait mourir, là, où était mort le Martyr... Cette fête fut la dernière à laquelle elle prit part. Quand je partis pour la Galilée, elle était déjà réunie à son Seigneur, comme elle l’avait désiré.

DANS L’IDYLLE

I

Ephrata.

Que l’on me pardonne d’inscrire ici cette parole hébraïque, mais elle est très significative et exprime bien ce qu’est Bethléem, terre de Judée... Ephrata est l’appellation en hébreu de Bethléem et veut dire la _fructueuse_, la _prospère_. De nos jours, si ce mot de Bethléem n’était pas si doux à notre oreille et si cher à notre cœur par les souvenirs qui s’y rattachent, nous l’abandonnerions volontiers pour revenir à l’ancien nom, qui semble réunir toute la vertu et toute la force de l’humble pays de la Nativité... Ainsi donc, la _fructueuse_, c’est-à-dire l’endroit où, par une bénédiction du ciel, s’est accompli quelque chose de grand et d’inespéré; car, depuis cet heureux jour, le blé des champs comme l’herbe des prés, la force des hommes comme la beauté des femmes, la grâce des enfants comme la santé des vieillards, tout a fructifié en cette belle contrée, à la chaleur d’un soleil matériel et spirituel. Peu de gens se rappellent le vieux nom qui symbolise si parfaitement la belle terre de Juda, mais tous se souviennent des prophéties qui annonçaient que dans le sein de Bethléem naîtrait le Sauveur des hommes; et, le grand fruit, le fruit divin vint au monde dans l’heureuse ville, par une nuit glacée de décembre, sous le scintillement des étoiles d’argent, dans un khan où étaient réunis les animaux domestiques. Qui donc l’a appelée Ephrata? Quel est le prophète qui donna ce nom aux grises murailles descendant le long des coteaux, au milieu des vignes, jusqu’à la grande plaine, où les pasteurs vinrent adorer le nouveau-né, tremblant de froid dans ses langes blancs? Quand, à l’aube, le petit enfant tendit ses mains mignonnes vers le ciel d’où il descendait; quand Marie fut consolée de ses souffrances et de sa pauvreté, devant le trésor qu’elle serrait contre son cœur, la destinée d’Ephrata était accomplie: elle était véritablement prospère, puisque de la vigne sacrée s’était détachée la grappe divine qui devait contenir la vie; et elle put s’appeler Bethléem, un nom très doux, un nom inoubliable, que toutes les âmes tendres ne peuvent entendre sans être secrètement émues.

* * * * *

Qu’elle est jolie et gaie, Bethléem, accrochée à sa colline! On s’y rend en une heure de Jérusalem, et, chose miraculeuse en Turquie, par une route carrossable, qu’on parcourt sans risquer de se rompre le cou ou d’avoir les côtes enfoncées. A un tournant du chemin, brusquement apparaît le pays béni où naquit l’Enfant divin; les maisons s’éparpillent au milieu des champs cultivés, des vignes, des potagers, cachés sous la verdure et les arbres. Puis, en approchant, vous vous engagez dans une rue étroite, c’est vrai, mais par les portes ouvertes des maisons vous voyez des intérieurs propres, décents, ne ressemblant à aucune des demeures chrétiennes de la Terre Sainte! La population de Bethléem se monte, à présent, à huit mille habitants, et presque tous sont chrétiens.

La contrée choisie entre toutes pour que le petit Rédempteur ouvrît les yeux à la lumière ne peut avoir ni musulmans ni juifs, et le titre de chrétien paraît aux Bethlémitains le plus glorieux qu’ils puissent posséder. Il circule dans cette petite ville--si souvent rêvée dans les songes enfantins--un tel souffle de bien qu’il semble que la Nativité y ait répandu toute sa sublime poésie. Les Bethlémitains aiment le travail comme la source de leur fortune: leurs mains adroites gravent délicatement la nacre et en font des objets de piété; ils créent de beaux rosaires; ils sculptent la noire pierre volcanique de la mer Morte et la transforment en mille jolis bibelots; ils taillent l’ambre, l’olivier, les noyaux des fruits pour exécuter des chapelets, des colliers et des bracelets, et ils n’ont de repos que lorsque le fond de leur magasin est bien garni. Puis, ils partent... Le Bethlémitain est voyageur. Il va loin, à Rome, en France, en Amérique, vendre sa marchandise, vivant frugalement, apprenant toujours la langue des pays où il passe, regardant, observant, acquérant une finesse et une politesse de manières qu’on ne trouve guère ailleurs que dans l’heureuse Bethléem. Ceux qui ne voyagent pas cultivent les champs, et pendant que leurs frères sont loin, ils augmentent la petite fortune de la maison, et au retour tout se met en commun: le produit du commerce et le produit de l’agriculture. Ils ne sont pas avides: ils veulent que leurs demeures soient propres, que leurs enfants ne se baignent pas dans la boue du ruisseau, que leur nourriture soit saine et abondante; ils aiment beaucoup leurs femmes et en sont fort jaloux; cependant, ils ne les traitent pas avec le mépris oriental qui fleurit dans tous les pays turcs, de Jaffa à Smyrne et de Beyrouth à Constantinople.

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La femme bethlémitaine mérite cet amour, cette jalousie, ce respect. D’abord, elle est d’une beauté parfaite, avec sa pâleur ardente, ses yeux largement ouverts, son regard franc et droit et sa bouche sérieuse, d’un dessin pur et noble. Elle n’est pas grande, mais son port est fier et paraît rehausser toute sa personne; elle est grassouillette, sans être forte; ses pieds et ses mains sont minuscules. Ses vêtements ont un cachet très artistique. Elle met une tunique longue et étroite en coton bleu sombre, qui va du cou jusqu’aux chevilles, serrée à la taille par une ceinture. Sur cette espèce de chemise, elle jette une double étole, devant et derrière, en laine bleu sombre, toute brodée de rouge. Si elle est encore vierge, elle se lie les cheveux par un ruban et noue autour de sa tête un grand mouchoir blanc, richement brodé de bleu et de pourpre sur l’ourlet; si elle est mariée, elle pose sur sa coiffure une espèce de tiare de drap, à laquelle sont attachées les monnaies d’or et d’argent qui forment sa dot; ces pièces de métal sont trouées et cousues les unes sur les autres, comme des feuilles... Par-dessus ce bonnet, qui est d’un poids énorme, la Bethlémitaine drape un voile avec un tel art et une telle grâce que l’œil en reste charmé. Et croyez-vous que ces femmes se bornent à être jolies et bien parées? Non. Tandis que la paresseuse Hiérosolomitaine ne pense qu’à s’accroupir à l’église, son enfant dans ses bras, et passe son temps à dire des prières qu’elle ne comprend pas, l’alerte Bethlémitaine travaille à la maison, fait quelque petit commerce de fruits ou de légumes, et même s’occupe à graver la nacre. Quand son mari est en voyage, elle garde la demeure conjugale, élève ses enfants, augmente le pécule familial, et son orgueil la met au-dessus de toute faiblesse. Ah! il faut les voir, quand elles descendent à Jérusalem, avec leurs amphores d’huile ou leurs paniers de fruits posés sur la hanche, marchant d’un pas rythmique, le voile tombant du bonnet en plis statuaires et leurs petits pieds touchant à peine terre. Elles regardent et passent, tranquillement superbes et cependant humbles: la journée terminée, elles viennent saluer le saint Sépulcre, finissant leur travail avec une prière, et elles s’en retournent par groupes de quatre ou cinq dans leur adorable pays; elles ne parlent pas, elles ne chantent pas, leurs belles bouches sont calmes et fières.

* * * * *

Tout cela, assurent les Bethlémitains, est un don du Divin Enfant...

II

La crèche.

Il est évident que Notre-Seigneur est né dans un _khan_.

Or le _khan_, en Orient, n’est même pas une auberge, c’est quelque chose de beaucoup plus inférieur: un édifice sans toit, aux murailles grises, souvent bâti en pleine campagne, appuyé contre une roche ou une grotte; quelquefois, quand le _khan_ est très luxueux, il possède un auvent. C’est un endroit de repos, fait surtout pour les chevaux, les mules ou les ânes; il y a des râteliers, il y a du foin et de l’orge, il y a de l’eau, et les animaux peuvent manger et boire. Quant aux _moukres_--c’est-à-dire les cavaliers--ils s’étendent à terre, la tête sur la selle, et ils dorment à la clarté des étoiles ou du soleil. Le voyageur peut s’asseoir ou s’allonger sur une balustrade de pierre qui sert à monter à cheval, et, s’il a un manteau ou un tapis, il peut même y dormir. Ordinairement, le touriste ne trouve d’autre rafraîchissement qu’un verre d’eau; mais si le _khan_ est absolument magnifique, il peut se procurer une tasse de café, mais rien de plus. Ces _khans_ sont servis par un patron avec deux aides, et dans des endroits très solitaires et un peu dangereux, le gouvernement turc y place un soldat, un _zaptieh_.

Au temps heureux de la Nativité, les _khans_ devaient être encore plus primitifs; Bethléem avait une petite auberge, mais Joseph et Marie ne purent y aller, non qu’ils manquassent d’argent pour payer le logement, mais parce que la maison était pleine. Quirino, au nom de l’auguste Rome, avait ordonné un recensement général, et toute la Palestine était sens dessus dessous, car chacun devait signer la feuille dans son pays d’origine. Joseph, descendant de David, malgré son humble métier de charpentier, était obligé de se rendre à Jérusalem. La route de Nazareth à Jérusalem par Nahim prend cinq à six jours de marche, par petites étapes: Bethléem était une des dernières stations où Marie et Joseph, fatigués, s’arrêtèrent, la nuit du 24 décembre. N’ayant pas trouvé de place à l’auberge, ils se résignèrent à aller dans le _khan_, où ils comptaient rester à peine quelques heures, devant partir le lendemain pour la cité sainte. Marie, qui, si toutes les traditions de la Terre Sainte ne se trompent point, avait alors quatorze ans et demi, fut prise des douleurs de la maternité dans ce pauvre refuge; les animaux qui se trouvaient là virent le petit Enfant sur la paille de leurs râteliers et réchauffèrent son mignon corps de leur haleine tiède. Au-dessus de cette réunion d’animaux et d’humbles gens, s’arrêta la lumineuse étoile qui avait guidé les trois rois dans leur chemin: l’un venait de Perse, l’autre des Indes, le dernier d’Abyssinie, et tous, avec leurs richesses, leurs dons, leurs cadeaux, s’agenouillèrent devant le pauvre _khan_ de Bethléem, où l’Enfant avait ouvert ses yeux clairs, qui devaient jeter sur le monde une lumière d’aurore.

* * * * *

A quoi bon raconter l’histoire de la belle église édifiée sur la place sacrée de la Nativité? Ces églises de Palestine, dues en grande partie à l’immense piété de sainte Hélène, mère de Constantin, ont été presque toutes détruites, puis reconstruites, puis encore démolies, puis de nouveau refaites, et cela cinq ou six fois: aussi leur histoire est-elle fort compliquée. A Bethléem, malgré les vicissitudes, la grotte où naquit le Divin Enfant est restée intacte. On prend un petit cierge dans l’église, on descend une douzaine de degrés assez roides, taillés dans le mur. En bas, une grande quantité de lampes vous éblouissent dans un scintillement d’or et d’argent, et vous vous trouvez dans la grotte sainte. C’est une caverne naturelle, creusée dans une roche calcaire tendre et couverte par une voûte artificielle. Sa longueur est de douze mètres sur quatre de largeur; elle a trois portes, et ne reçoit aucune lumière du dehors. Cinquante lampes y brûlent continuellement, et le sol est couvert de marbre blanc, ainsi que les parois rocheuses; une merveilleuse tenture de cuir repoussé s’étend le long des murs. A gauche, en entrant, vous trouvez une abside, et en dessous une ouverture circulaire qui laisse voir une pierre de couleur bleuâtre, un grand jaspe; cette ouverture circulaire est entourée d’une étoile d’argent, clouée sur le marbre. Autour du disque, il y a écrit: HIC DE VIRGINE MARIA JESUS CHRISTUS NATUS EST. Les genoux se plient et avidement les lèvres se posent sur le métal, comme si elles cherchaient le front du nouveau-né et sa petite main innocente. Mais à côté, la roche a une cavité: c’est le berceau où la Vierge Marie déposa l’enfant, priant la nuit d’être douce pour lui; c’est la place où vinrent s’agenouiller les pasteurs qui veillaient dans l’obscurité glacée et qui furent entraînés par la parole de l’ange: _Allez, et vous trouverez un enfant enveloppé de linges blancs et couché dans une grotte, c’est le Seigneur..._ Et devant vos yeux disparaît la merveilleuse église, édifiée sur le misérable _khan_ qui abrita la mère et le nouveau-né; on oublie que le fanatisme des Grecs schismatiques est plus violemment déchaîné ici que partout ailleurs et que le gouvernement turc est obligé de maintenir un _zaptieh_ près de chaque autel pour éviter une autre guerre de Crimée, arrivée parce que les Grecs, en 1847, volèrent l’étoile d’argent de la Nativité; vous ne voyez pas les soldats, les prêtres arméniens, les prêtres grecs, ni personne; vous ne remarquez pas les lampes d’argent, les marbres précieux qui forment les hôtels, les tapisseries brodées, les tableaux rares. Qu’est-ce que tout cela? rien... Ici, est né l’Enfant vers qui se tendent, depuis deux mille ans, les petits bras de tous les enfants chrétiens de la terre; ici se trouve le berceau où il fut déposé par les mains tendres et caressantes de Marie; ici elle chanta, peut-être pour l’endormir, quelque chanson en ce doux et lent idiome hébraïque; ici, enfin, est la crèche... Oui, cette crèche ingénue, candide, familière, à laquelle rêvent toutes les imaginations et qu’essayent de reproduire les doigts gauches et inexpérimentés; oui, cette crèche à laquelle vont les prières les plus pures, les aspirations les plus élevées, les désirs les plus chastes; oui, cette crèche... Peut-on voir autre chose? Ah! regardons-la bien, car si toutes les âmes brisées par les luttes et les souffrances demandent au voyageur de retour dans sa patrie ce qu’est le Golgotha ou le saint Sépulcre, si toutes les âmes ardentes et romantiques veulent savoir ce qu’est le mont des Oliviers ou le jardin de Gethsémani,--par contre, toutes les âmes tendres et simples désirent être renseignées sur Bethléem et la crèche, leur grande préoccupation religieuse.

Les enfants ignorent les douleurs de la Passion; ils connaissent seulement cette grotte située dans une campagne verdoyante, pleine d’arbres, de champs cultivés et de prés semés de violettes,--n’est-ce pas le paysage de Bethléem?--où vivait une population de pasteurs, de laboureurs, de bergers, de chasseurs, de joueurs de cornemuse qui, par tous les chemins, accouraient regarder le nouveau-né dans son berceau de pierre, au milieu des animaux domestiques. Les mains des enfants tremblent d’émotion quand, la nuit de Noël, ils portent un petit Jésus de cire, nu et souriant, sous l’arbre chargé de lumières; et certes, en cette nuit-là, nuls cantiques et nulles prières ne sont plus doux au ciel que ceux venant de cœurs innocents pour un innocent. Il faut leur dire, au retour, à ces enfants, que la crèche est bien, comme ils la croient, une petite grotte où la mousse et l’herbe tapissaient le sol, où dans la pénombre luisent les yeux placides du bœuf et le nez blanc de l’âne, où devant la porte toute une théorie de paysans est agenouillée... Qui oubliera jamais cette roche vive cerclée d’argent où palpita pour la première fois le cœur de Jésus? Qui donc pourra jamais l’oublier, car il faudra la décrire aux petits amis du Divin Nouveau-né; à ces petites créatures qui forment autour de lui le chœur qu’il a toujours préféré? Ils écouteront, étonnés, ravis que leur illusion ne s’envole point, et celui qui leur parlera sera plus heureux en leur racontant seulement la vérité.

III

Le Précurseur.