Chapter 3 of 19 · 3846 words · ~19 min read

Part 3

Personne à bord de l’_Apollo_--un nom prédestiné--ne parle de la Palestine, qui est un vocable géographique assez peu commun; mais le mot retentissant de Syrie revient à chaque instant dans les conversations des passagers. La Syrie! cette appellation poétique de la côte de Palestine, n’est-elle pas celle des vieilles ballades d’il y a cinquante ans, que nos mères nous récitaient en se souvenant de leur jeunesse, et qui nous semblaient une musique délicieuse? Je me rappelle d’un seul vers, assez modeste, d’une de ces légendes, aux rythmes simples:

Un marchand s’en allait un jour de Syrie,...

et rien de plus; tout le reste s’est effacé de ma mémoire sauf ce vers prononcé par des lèvres chéries et qui est resté imprimé en traits ineffaçables dans mon esprit. La Syrie! Et dans notre jeune âge, nous les avons aussi aimés, les personnages de ces naïves histoires, qui se vouaient à la Croix et fuyaient un monde où ils ne trouvaient pas à satisfaire leur besoin de souffrir et de combattre; ces chevaliers toujours vêtus de fer, portant de lourdes épées qu’ils maniaient comme un jonc, beaux, forts, brûlés par une noble ambition, torturés par leur courage inutile et leur inutile valeur: le Saint Sépulcre prenait ces vies de guerriers et de chrétiens! Nous les avons aimés, ces héros de la _Jérusalem délivrée_, ces chevaliers aussi purs et aussi malheureux que le poète qui les chanta; et plus tard, devant ceux qui se moquaient de ces vieilles poésies et de ces croisés, tous taillés sur un même patron, si passés de mode, nous nous sommes tus, sans sourire: nos sympathies juvéniles, intimidées, dispersées, n’ont plus osé se montrer devant le ricanement des ironistes modernes. Qui aurait le courage, à présent, de montrer son enthousiasme pour Godefroy de Bouillon, sans entendre des protestations sardoniques? Mais ici les esprits forts sont loin, et justement le bateau va où Godefroy de Bouillon donna sa vie, pour cette pierre que demain, peut-être, nos lèvres baiseront!

La Syrie! Le vapeur autrichien emporte, dans ses trois classes, des pèlerins et des marchands, des touristes et des curieux, des dévots et des indifférents: une petite foule, enfin, qui visite la Terre sacrée, pour les intérêts de son cœur ou de son corps, de sa conscience ou de sa bourse. Trois ou quatre avocats du Caire vont simplement à Jérusalem pour aplanir des questions juridiques et financières se rattachant au nouveau chemin de fer Jérusalem-Jaffa; près d’eux, un pèlerin maltais, vêtu d’un habit presque sacerdotal, récite pieusement son rosaire, les yeux perdus dans le vide, abîmé dans sa prière; à côté, deux jeunes filles de Caïffa, le petit port d’où l’on part pour Nazareth et pour Tibériade, deux jeunes filles turques européanisées, qui ont le regard timide et fuyant, le teint transparent des femmes orientales, habituées à être toujours voilées; plus loin, une nombreuse famille grecque, de la grosse bourgeoisie, s’entretient avec vivacité de Jérusalem où elle se rend, avec les enfants, la bonne et le domestique, et le mot _Panagia_, le nom grec de la Vierge, revient à chaque instant dans leurs propos. Et dans les troisièmes classes, pleines de petits marchands, de camelots, de colporteurs, de guides, de drogmans, de soldats turcs qui vont rejoindre leur corps en Palestine, personne ne s’occupe plus de la lucrative Égypte où la saison est finie, et tout le monde parle de la Terre Sainte, où la saison continue. Il y a une masse d’Anglais à bord, munis de tous les billets Cook possibles et imaginables, qui, après le bain, se promènent pieds nus, en pyjama, jusqu’à neuf heures du matin, et après le second déjeuner se font lire la Bible, en anglais, par un _clergyman_, notant tous les passages du Saint Livre qui se rapportent à leur voyage, à leurs prochaines excursions; et vous entendez les noms sacrés, coupés par des exclamations britanniques: _Aôh! Jéricho!... Aôh! Holy-Land!... Aôh! Jordan!..._ Et, malgré l’indifférence suprême avec laquelle ces mots sont prononcés, ils vous font quand même tressaillir, dans l’émotion que vous éprouvez à l’approche de Jaffa. Quelqu’un interroge le commandant de l’_Apollo_, un de ces fins Dalmates, hommes de mer renommés, et lui demande si, vraiment, ce port de Jaffa où nous toucherons pour la première fois le pays de Jésus est dangereux et peu sûr? Le capitaine ne le nie pas, mais avec sa belle tranquillité de marin déclare qu’il a vu d’autres ports bien plus mauvais, et que, du reste, l’_Apollo_ s’arrête en pleine mer. Le port de Jaffa?... Un vilain quart d’heure à passer, dans une barque qui bondit sur les vagues, au milieu de récifs effrayants...

Cependant, près de Port-Saïd, un tumulte monte de la mer. Tous les passagers se précipitent contre les bastingages, pour regarder un grand bateau qui passe près de nous, si chargé de Turcs que l’on en éprouve de la crainte et de l’épouvante. On voit des Turcs à l’avant, à l’arrière, sur le pont du capitaine, jusque dans les barques pendues le long des bordages: ils sont vieux, jeunes, sales, pieds nus, en haillons; ils prient, parlent, crient, chantent, hurlent; c’est une apparition si étrange et si effarante, que tout le monde se tait, à notre bord. C’est le pèlerinage des musulmans, qui va à la Mecque et se dirige vers Djedda, le port d’où les fanatiques partent pour se rendre en procession à la tombe du Prophète. Ils vont dans la superbe mosquée, où se trouve, sous les tapis précieux, la tombe inaccessible de leur grand Mahomet: ils sont cinq ou six cents, c’est-à-dire une petite fraction de l’immense pèlerinage turc. Pauvres, mais religieux jusqu’à l’exaltation la plus aveugle, ils amassent sou par sou, piastre par piastre, l’argent nécessaire à l’accomplissement de leur vœu. Des armateurs cupides les entassent sur de vieux vapeurs, comme un troupeau humain. On ne les nourrit pas: ils n’ont qu’une ration d’eau tous les jours. Ils emportent leurs provisions et font la cuisine sur le pont: ils possèdent quelques bouts de tapis usés, sur lesquels ils s’étendent et dorment. Il n’y a ni première, ni seconde, ni troisième classe: le navire n’est qu’un vaste dortoir. Et, sur les quatre cent mille pèlerins qui vont à la Mecque, il en meurt presque toujours cinquante mille de maladies infectieuses, du choléra, de la peste, de fatigue, d’insolation ou de faim. Mais, pour eux, c’est un grand bonheur que de trépasser pendant ce pieux voyage: le comble de la félicité est d’expirer au retour, après avoir vu et adoré le tombeau saint. Les deux bateaux, celui qui porte les pèlerins musulmans et celui qui porte les _hadji_ à la Mecque, se suivent à peu de distance l’un de l’autre, tandis que les Turcs continuent à chanter leurs prières.

Sur l’_Apollo_, on bavarde: «Quel est le pays qui envoie le plus de monde en Palestine? L’Amérique du Sud expédie des croyants et l’Amérique du Nord expédie des curieux. Mais, en Europe, quel est le peuple chrétien le plus atteint de la nostalgie du Saint Sépulcre? Le peuple russe. Et les Italiens? Bien peu se rendent en Palestine. Ils sont religieux, cependant? Oui, certes, seulement, ils ne possèdent pas la foi ardente et active: beaucoup d’entre eux n’ont pas de quoi faire le voyage; et puis, les uns manquent d’énergie physique, les autres d’énergie morale, et la plupart ignorent comment on va en Terre Sainte. C’est dommage! Et pourtant, savez-vous la langue qui se parle le plus là-bas? C’est l’italien.»

* * * * *

Dimanche matin. A l’aube, le commandant s’approche d’un groupe de voyageurs un peu nerveux, qui ont mal dormi, et leur montre à l’horizon un nuage bleu dans l’azur pâle du ciel. La Terre Sainte! Tous les passagers courent à l’avant, pour deviner la terre dans cette masse informe et vague. Le temps s’écoule et l’on voit émerger, de ce nuage bleu, des contours plus nets, et enfin la colline où s’élève Jaffa, au milieu de ses vergers, au milieu de ses jardins d’orangers et de citronniers encore couverts de fleurs; son port, un vain simulacre de port, semble tout blanc sous l’écume irritée qui se bat contre les rochers: le bateau autrichien marche lentement. Là-bas, près de l’endroit où nous devons passer dans une barque frêle, se dresse la coque d’un navire russe qui s’y échoua l’an passé; et celle-ci, frappée par les vagues furieuses, apparaît complètement retournée. L’_Apollo_ est arrêté. En tendant l’oreille, on perçoit au loin le son des cloches chrétiennes, dont les vibrations se font de plus en plus claires. Les habitants de Jaffa vont à la messe et nous pourrons aussi entrer dans une église, quand nous débarquerons. Les pèlerins examinent anxieusement la côte de Palestine; mais il y a, parmi eux, des gens bien nés, un peu esclaves du respect humain, qui n’osent pas se jeter à genoux sur le pont et tendre les bras vers le but tant désiré: leur émotion se devine seulement à la pâleur de leur visage, aux larmes mystérieuses qui emplissent leurs yeux. Oui, tous les voyageurs qui viennent se réconforter au pays de Jésus éprouvent une angoisse suprême en s’approchant de cette chose longuement rêvée, longuement attendue et presque inespérée: ils ont la curiosité fébrile de celui qui recherche derrière un voile une physionomie connue et aimée dans une vie antérieure ou peut-être dans un rêve... Ceux-là, muets, isolés dans leur contemplation, incapables de prier, incapables de faire le signe de la croix, paralysés, éperdus, haletants, tentent de comparer la réalité à leur songe; ceux-là, qui oublient de se prosterner et de se frapper la poitrine, car ils viennent ici pour s’humilier et être pardonnés, ceux-là, silencieux, taciturnes, morts à la vie extérieure, essayent, en voyant la Terre Sainte, de _la reconnaître_...

LE VŒU ACCOMPLI

I

En chemin de fer.

Donc, grâce à la civilisation, un chemin de fer relie Jaffa, port de mer, à Jérusalem, qui est sur la montagne. Le trajet est de trois heures et demie. Un train unique part de Jaffa, tous les jours, pour la Ville-Sainte, vers deux heures et demie de l’après-midi. Par une fâcheuse combinaison des horaires, les bateaux égyptiens, autrichiens, français ou russes, qui touchent les côtes de Syrie, arrivent à Jaffa le matin; et le voyageur, poussé par la foi ou pressé par la curiosité, ne fait ordinairement qu’y débarquer, aller au _Jérusalem-Hôtel_, se laver les mains, déjeuner et repartir, la bouche brûlée par une tasse de café bue en hâte. Qui visite Jaffa? Personne ou presque personne. Cependant, c’est une ville curieuse, battue par une mer toujours agitée, fouettée par les brises marines qui balayent, aux heures dangereuses du soir, les mauvaises humidités des crépuscules d’Orient; c’est une ville intéressante, avec ses cent jardins, où les orangers d’or et les citrons jaunes brillent dans la verdure assombrie; c’est une ville riche, car ses rues pittoresques se bordent peu à peu de jolies maisonnettes, bien bâties. Les femmes de Jaffa ont le teint très clair, contrairement aux autres femmes orientales; elles portent un long manteau de mousseline blanche, tombant jusqu’aux pieds, serré au cou, et quelquefois un voile sur le visage; les plus austères cachent leurs traits. Celles qui sont européanisées montrent des yeux châtain clair, allongés, doux, un peu fiers... Elles marchent lentement, par deux ou trois ensemble, silencieuses, enveloppées dans leurs draperies légères.

Mais comment noter tout cela, avec le départ prochain? Celui qui veut observer un peu mieux Jaffa doit se décider à y passer un jour et une nuit, puisqu’il n’y a pas d’autre train à prendre. Bien peu le font: presque tous se laissent gagner par la fièvre des Anglais et quittent Jaffa au bout de deux heures. Ce petit voyage est cher: quinze francs. Il n’y a que deux classes. La première, avec ses bancs de bois à peine vernis, sans coussin, sans dossier, ressemble à nos troisièmes classes; et la seconde n’a pas d’équivalent chez nous. Elles sont séparées par une simple porte vitrée: la communauté est donc largement assurée. On part généralement avec trois quarts d’heure de retard, car les Turcs perdent flegmatiquement la tête, pendant que les voyageurs crient et protestent dans toutes les langues. Il faut toujours ajouter un ou deux wagons, au milieu des cris, des scènes, des disputes et des injures. On part enfin!... Signe de croix; lecture pieuse. Mais est-ce bien sûr?

Il y a toujours quelques accrocs en chemin. A la station de Sejed, par exemple, nous n’avons pas trouvé d’eau pour la machine: quarante minutes d’arrêt. Nous repartons; le conducteur essaie de rattraper le temps perdu en lançant sa locomotive à toute vapeur, épouvantant tous les voyageurs. Les wagons sont petits et mal construits; la route monte continuellement, côtoie la colline, serrée d’un côté contre la paroi rocheuse, de l’autre dominant un torrent, un précipice, un ravin, et les courbes s’enroulent et se déroulent dans un entrelacement ininterrompu: le train ondoie sur les rails d’acier comme une barque sur la mer. Il est préférable de se recueillir, de ne pas regarder par la fenêtre et d’attendre les événements. Les stations intermédiaires, entre Jaffa et Jérusalem, sont au nombre de cinq: Lyddah, Ramleh, Sejed, Dei-Aboun et Battir.

* * * * *

Eh bien! rien de plus odieux que ce chemin de fer!... La traversée sur mer a laissé lentement germer dans le cœur toutes les simples fleurs du sentiment; l’arrivée à Jaffa n’a pas détruit l’émotion que donne l’approche de la Terre sacrée, et pendant qu’en soi naît cet _état d’âme_ spécial, fait de crainte muette, de vague tendresse, d’évocation mystérieuse, le chemin de fer, brutalement, fauche toutes les belles fleurs de la piété religieuse, dessèche les pures sources de la poésie...

Le chemin de fer, comme toutes les choses nécessaires aux intérêts humains, comme toutes les choses pratiques et utiles, est vulgaire; ailleurs, il a sa raison d’être et je ne penserais jamais à en dire du mal. Mais ici... Ici, on doit le maudire, au nom de toutes les choses tendres et douces qu’il démolit dans l’esprit du voyageur. Lire imprimé sur un sale carton vert le nom de celle que les psaumes célèbrent comme la lumineuse Sion et que tous les chrétiens du monde évoquent comme la cité de la Passion; entrer dans une de ces cages de bois au milieu des bousculades, des coups de sifflet et des cris; voyager en compagnie de Turcs riches ou pauvres, qui fument, somnolent, dorment, s’éveillent, ôtent leurs souliers,--quand ils en ont,--se prennent le pied dans la main et restent dans leur position favorite; voyager avec ces pâles Hébreux, les cheveux bouclés aux tempes, sous des casquettes de fourrure, sales, puants, qui vous regardent en dessous avec leurs yeux curieux et moqueurs; subir tous les ennuis mesquins du voyage, qui, ailleurs, sont insignifiants et ici semblent démesurés; traverser ce coin de Palestine sans le voir, car le train danse la sarabande sur les rails d’acier et les Arabes font un tintamarre d’enfer dans les secondes classes... Ah! comme elles penchent leurs têtes fanées les pauvres fleurs de la poésie... Vous passez en courant dans cette plaine de Saron, où les Philistins vainquirent les fils d’Israël et leur prirent l’Arche Sainte; le train laisse derrière lui la vallée de Sorve, où Dalila séduisit Samson et l’envoya à Gaza, prisonnier aveugle, mais non vaincu; vous devinez à peine la vallée des Géants, où David défit les Philistins; plus avant, n’est-ce pas la tombe du vieux Siméon, qui tint dans ses bras le Divin Enfant et demanda humblement à Dieu de le rappeler à lui, ayant assez vécu pour voir le Sauveur? N’est-ce pas, là-bas, le mont du Mauvais-Conseil, où les Pharisiens se réunirent avec Caïphe pour décider la mort du Christ? Le train est trop rapide pour laisser rien deviner; vous ne saisissez ni une ligne, ni une teinte, ni un trait saillant, et, les yeux fatigués et l’esprit las, vous retombez énervé sur votre banc de bois, vaincu par la vulgarité de ce chemin de fer.

* * * * *

Le train s’approche de Jérusalem et la tristesse devient mortelle. C’est donc sous cette forme hâtive, pressée, affairée, que l’on doit arriver dans la ville des patriarches et des prophètes, dans la ville de David et de Salomon; dans la ville où Jésus a vécu, a souffert, est mort sur la Croix? Et c’est ainsi que sans recueillement, sans dévotion, sans piété, Jérusalem va nous apparaître serrée dans sa ceinture de montagnes? Ce n’est pas ainsi que la virent, pour la première fois, ceux qui, dans les siècles passés, s’approchèrent de ces pierres divines. Ce n’est pas ainsi que la virent les guerriers qui, avec Godefroy de Bouillon, pleurèrent, combattirent et moururent sous ces saintes murailles. Ce n’est pas ainsi que la virent ceux qui, jusqu’à ces dernières années, y venaient en voiture, à cheval ou à pied, lentement, tranquillement, s’abandonnant à l’émotion sacrée que donne le spectacle de ces tours crénelées, de ces vieilles portes, de ces clochers chrétiens, qui envoient au ciel la gaieté de leurs carillons,--ces pèlerins qui pouvaient s’agenouiller dans la poussière et toucher la terre de leur front...

Nous autres, pauvres misérables, nous arrivons dans un wagon, noirs de la fumée de la locomotive, étourdis par les cris des portefaix. Nous débarquons comme des voyageurs anonymes allant dans un pays quelconque, pour une cause inutile ou vaine. Est-ce que Sion est une ville d’affaires ou de plaisirs, où l’on ne se rend que pour des affaires ou des plaisirs? Et notre âme? Et nos émotions? Et nos larmes? Où nous agenouillerons-nous, nous autres?

Ah! cet abominable chemin de fer n’est pas pour nous autres; il est fait pour les gens qui assignent au temps la valeur de l’argent, pour les gens toujours pressés qui vont partout en courant, même au Saint Sépulcre, qui veulent tout voir rapidement, même la maison de Marie de Nazareth;--pour ces Anglais qu’étonneraient notre pâleur, nos pleurs, nos agenouillements. Malheureusement ce sont ceux qui viennent en plus grand nombre ici; et les vallées profondes d’où l’on monte à Jérusalem sont déjà noyées dans les brumes charbonneuses des trains. La Palestine a besoin d’eux: elle en vit. Il fallait donc une ligne ferrée. On a dépensé beaucoup d’argent pour la construire. C’est utile. Fermons les yeux pour goûter toute l’amertume de notre désillusion. Selon une coutume pieuse, tous ceux qui se rendent dans la cité sainte, en voyant apparaître la tour de David, devraient entonner le magnifique psaume: _... Je me suis réjoui de cette parole qui m’a été dite: «Nous irons dans la maison du Seigneur. Et nous avons élu notre demeure dans tes maisons, ô Jérusalem...»_ Mais comment murmurer un psaume dans un train, au milieu du tumulte de l’arrivée? Nous prierons ce soir sur le Sépulcre.

Mais, cela ne nous est même pas permis. C’est le comble de la tristesse. Une antique habitude religieuse défend à un chrétien, qui entre à Jérusalem, de mettre le pied dans une maison, avant d’être allé adorer le tombeau divin. Hélas! le train arrive tard, au crépuscule... Nous avons mis les pieds dans tes murs, ô Sion; mais le soleil est couché, le soir tombe, l’église du Saint-Sépulcre est fermée à la nuit. Impossible de baiser le roc où Il fut déposé; impossible de contenter notre désir de prières et de larmes. Il faut aller avec les Anglais de Cook, au _New Grand Hôtel_, se rhabiller, attendre la cloche de la table d’hôte, dîner avec un menu britannique, prendre du thé, comme si on était sur la Maloya, dans l’Engadine ou à Monaco, et dormir dix heures,--la première nuit, à Jérusalem...

II

Dans l’église.

Le centre de la Jérusalem chrétienne, le centre moderne, le centre absolument anglais, est une grande place populeuse, qui s’étend devant l’antique tour de David: là, se trouvent le _New Grand Hôtel_, les bureaux de _Cook_, les bureaux de _Gaze and son_, son rival; quelques boutiques à l’européenne et un peu plus loin, sous la porte de Jaffa, une remise de voitures. De ce centre part la voie qui conduit à l’église du Saint-Sépulcre: une voie étroite, traversant un des bazars turcs de Jérusalem, c’est-à-dire une espèce de passage, bordé de boutiques obscures, où il est difficile de distinguer ce qu’on vend. La rue est encombrée de Turcs fumant leurs _narghilehs_, de chameaux couchés dans la boue, d’ânes chargés de grains, d’Arabes trafiquant des marchandises, leur éternelle cigarette aux lèvres; de femmes européennes venant acheter des provisions et s’en retournant aussitôt... Après le bazar, la voie fait deux ou trois coudes et commence à descendre, à descendre, par de larges degrés. Et l’approche du Saint-Lieu se fait sentir clairement.

Dans les petites boutiques, maintenant, on aperçoit des cierges de toutes tailles, historiés d’or, d’argent, d’azur et de pourpre; on voit des chapelets de tous genres, depuis ceux qui ressemblent à un bracelet d’enfant, jusqu’à ceux, énormes, qui se suspendent à la tête du lit; depuis les rosaires modestes en verres colorés ou en noyaux de cerise, jusqu’aux rosaires luxueux en grains d’ambre ou de lapis-lazuli; on vend encore de ces grossières images peintes sur fond d’or, d’un style ingénument byzantin, avec des visages pareils à ceux des premières madones de l’_Hagia Sophia_, à Constantinople, mais copiées avec des couleurs si criardes qu’elles paraissent éclairer le fond des magasins sombres. Toutes ces choses, à ce que m’assure le pâle vendeur d’objets sacrés,--je n’ai vu que des figures pâlies dans ces échoppes,--ont touché le saint Sépulcre, ont été bénies par le saint Sépulcre... En effet, à un tournant de la rue étroite, quelques degrés plus bas, on débouche sur la petite place du Saint-Sépulcre. Aussitôt, on est frappé par la belle façade de l’église, la seule ligne artistique du vieux monument. Elle est fermée par deux portes ogivales en granit, d’une coupe noble et large, surmontées de deux fenêtres également ogivales, très pures, toujours fermées, drapées d’herbes parasites, où se nichent des centaines d’oiseaux babillards. Sur la petite place, de pauvres marchands ambulants étendent à terre des tapis déchirés et exposent des petits objets de piété: images, médailles, chapelets, statuettes, photographies jaunies; près d’eux, s’agite le vendeur de maïs cuit au four, et le vendeur d’eau fait tintinnabuler harmonieusement ses deux gobelets d’étain...

Une confusion excessive frappe l’œil de celui qui franchit le seuil sacré de l’église du Saint-Sépulcre: une confusion qui vient de l’agglomération et de la diversité des choses et des êtres. Avant tout, sous la grande entrée, à main gauche, se trouve la loge du gardien matériel de l’église: une plate-forme de bois, couverte de tapis et de coussins, où sont accroupis deux ou trois musulmans, car le sultan a conservé un droit de possession sur les Lieux-Saints, qu’il exerce avec beaucoup de douceur et de dignité; mais, les gardiens sont turcs, eux!... Étendus sur leurs coussins, habillés de longues robes de soie à raies jaunes et rouges, déchaussés, le turban tourné deux fois autour du fez, ils prennent le café dans des tasses minuscules, fument la cigarette ou le narghileh, échangent de rares paroles entre eux, tournent entre leurs doigts les boules d’ambre d’un _comboloi_, le rosaire musulman, et ne daignent pas regarder ceux qui passent.