Part 11
Le voyage de nuit en palanquin a quelque chose de magique. Vers trois heures après minuit, le drogman vient frapper à la porte de la petite chambre où je repose, à Jéricho; dans l’ombre profonde, au milieu de l’agitation de personnages fantastiques, qui grouillent de tous côtés, la caravane repart pour le Jourdain. Les ténèbres sont épaisses, mais les mules ont le pied sûr. Et le palanquin entre dans le noir, descend, s’incline, penche, remonte, ondoie, effleure des buissons parfumés et s’enfonce de plus en plus dans l’obscurité: au loin, paraît un bout de ciel étoilé. J’ai la sensation d’être dans un pays inconnu, mystérieux, fabuleux; de suivre des routes inexplorées et des chemins incertains, dans des végétations invisibles; d’étranges profils et d’inquiétantes silhouettes se dessinent autour de moi: seule, la cigarette du Bédouin brille faiblement devant moi. En vain, mon regard halluciné essaye de distinguer quelque chose; en vain, je me penche à la portière pour tenter de voir... Où allons-nous? Avons-nous réellement un but? Le voyage me semble interminable, sans fin, éternel... Peut-être vais-je toujours marcher ainsi, sous la sombre nuit, enfermée dans cette boîte? Mais non! là-bas, là-bas, les voiles épais, s’éclaircissent comme si une main surhumaine les soulevait un à un. La pénombre devient grise, un souffle frais bat de l’aile, et nous allons vers la lumière du jour nouveau. L’heure est exquise. L’aube dans ce désert de sel qui s’étend de Jéricho au lac de bitume, l’aube n’a pas la tristesse de l’aurore brumeuse des villes. Elle a une délicatesse, une douceur, une jeunesse intenses. Une clarté rose enveloppe la montagne de la Quarantaine, où Jésus fut tenté par le démon, et descend dans la plaine. L’hallucination devient réalité: la grandeur de cette solitude où Jean a parlé se manifeste dans toute sa noblesse. J’ai les yeux encore pleins des visions de la nuit et mouillés de larmes... Mais le soleil se lève et une étendue vaste, immobile, décolorée, apparaît: c’est la mer Morte.
III
Sodome et Gomorrhe.
La mer Morte est située à environ dix lieues de Jérusalem, à trois cent quatre-vingt-dix-neuf mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée. L’immense coupe de ses eaux immobiles est renfermée entre deux chaînes de montagnes élevées et arides, les monts de Juda et les monts de Moab. Sur les rives et sur les sommets, aucune trace d’hommes ou de végétaux. Sa largeur est de dix-sept kilomètres et elle a près de quatre cents mètres de profondeur. Devant son apparence métallique, devant sa teinte uniforme qui ne réfléchit même pas l’azur du ciel, le voyageur croit à une étendue démesurée, et dans son imagination ce triste lac apparaît comme un océan tranquille, qu’aucun navire ne traversera jamais.
Malgré une certaine transparence, l’œil est arrêté à peu de profondeur par des étincelles rappelant l’éclat du mica. Je dois aussi avertir les baigneurs qu’on remonte toujours à la surface et qu’il faut apprendre à nager obliquement si l’on veut éviter de plonger et d’avaler un liquide dont la saveur est atroce. Le baigneur est également forcé de se couvrir le corps pour éviter le contact des minéraux en dissolution, et la tête pour se protéger des rayons du soleil. Lorsque l’eau de la mer Morte pénètre dans les yeux, elle y produit une brûlure analogue à celle du tabac. Aucune espèce de poisson ne peut vivre dans ces ondes empoisonnées. De temps en temps seulement, un oiseau rase le miroir scintillant sans le ternir et disparaît rapidement.
Phénomène bizarre: aucun des fleuves qu’elle reçoit et qui y déversent des milliers de litres d’eau, ne fait croître son niveau. Une immense évaporation se produit et augmente encore le mystère, la solennité de cet endroit. Pendant trois ou quatre lieues, la terre est brillante de sel et les chevaux enfoncent dans cette blancheur comme dans une neige scintillante. Çà et là, loin de la plage, s’élève un arbuste aride aux fruits étranges, amers ou pleins de cendre, selon qu’ils sont frais ou desséchés. Ce sont les fruits de la mer Morte, nés d’une végétation condamnée, dans un désert aride, des fruits abominables au goût, des fruits de châtiment, qui portent, eux aussi, les traces de la malédiction divine.
* * * * *
Devant cette mer sans vague et sans tempête, qui prend à l’aube la couleur de l’acier non trempé et aux heures plus lumineuses la teinte de l’argent en fusion; sur cette plage qui ne vit jamais une barque de pêcheurs ou un bateau de plaisance; en présence de cet océan mort où s’engouffre le rapide et bruyant Jourdain, la curiosité superficielle disparaît. Qu’importe si le manche d’une ombrelle, plongé dans l’eau, en ressort tout brillant de sel? Qu’importe si cette petite île, là-bas, paraît ou disparaît au-dessus de la ligne des eaux? Qu’importe si un Anglais a parcouru à la nage la distance qui la sépare de la rive? Qui oserait penser à de telles futilités au milieu du tragique silence qui règne en ce lieu, parmi les âcres senteurs de bitume et de soufre, devant l’expression austère que prennent les Arabes de l’escorte, gens impressionnables et craignant Dieu?
C’est plutôt une sorte de curiosité macabre qui pousse à se pencher sur l’eau et à la fixer, avec autant d’intensité peut-être que Dante, en son immortelle et funèbre vision de l’Enfer. Sous les ondes fumantes du lac de bitume, ensevelies sous une pluie de feu et de métaux fondus, dorment les cinq villes pécheresses, où il fut impossible de trouver dix justes. Terrible, implacable, fut le châtiment qui s’appesantit sur elles. La mer Morte étendit dans la vallée, jadis pleine de vie, ses eaux chaudes, épaisses et fumantes.
Pas une pierre, pas une trace humaine n’est restée de Sodome, de Gomorrhe, d’Adama, de Ségor et de Soboïm! La terreur de cette punition céleste se répandit par tout le pays des patriarches et, dans le cours des siècles, plana comme un spectre menaçant au-dessus des villes adonnées au péché. La crainte du feu vengeur troubla longtemps encore les rois impies et les princes infidèles. Quel long pèlerinage d’êtres humains virent ces rivages solitaires! Combien de voyageurs se sont mélancoliquement penchés sur ces ondes pour en découvrir le secret, et sont repartis plus pensifs, accablés sous l’infinie tristesse qui se dégage de la Mer Morte!
* * * * *
Jamais nulle part le symbolisme ne fut exprimé d’une façon plus efficace et plus épouvantable. Sodome et Gomorrhe sont bien disparues pour toujours, et ni la religion ni l’art ne parviendront à les évoquer. Cependant le péché et son châtiment, inflexiblement unis, sont partout. Cette immensité déserte où l’herbe ne pousse pas; cette mer qui n’eut jamais de vagues et dont les vapeurs sulfureuses montent dans l’air jusqu’au ciel; ce métal liquide où se heurtent les éléments les plus opposés; ces couleurs sans vie, qui semblent faites de pierre ou de fer; cette absence de mouvement; la mort de ce vif et rapide Jourdain dans les abîmes profonds et obscurs de la mer Morte; cette chaleur qui dessèche et cette odeur qui serre la gorge; cette eau qui est du sel et du métal; ces fruits qui sont du verre et de la cendre--tout cela, c’est l’âme, c’est son péché, c’est son châtiment. Et l’homme qui a dégradé son esprit dans les plaisirs égoïstes, qui a rendu un culte à la matière, qui a vécu dans l’orgueil, qui a sacrifié la partie la plus pure de lui-même aux choses du monde; l’homme, au moment où il se croit le plus fort, sent en lui le poids écrasant de ce désert, de cette solitude, de cette aridité.
L’être qui a obéi lâchement aux plus bas instincts, dès que sont passées les brèves heures de ses joies, se voit fermer pour toujours le spectacle de la vie: il n’y a plus pour lui ni riante campagne, ni fleurs parfumées, ni oiseaux jaseurs; tout est poussière, pierre, métal; tout est sombre ardeur, tout est tourment des sens. Le fruit de la vie, d’apparence si florissante, désormais ne contient plus pour lui qu’un peu de cendre. Pareil à ces misérables habitants des cités maudites, il a nié, lui aussi, les saints enthousiasmes; il a renoncé à l’idéal, il a repoussé la pureté et la foi, et comme eux, une fois son rêve de plaisir fini, il ne trouve plus en soi que la dévastation, la ruine, et le silence de la mort. Les eaux justicières se sont refermées sur cette dévastation et ne s’ouvriront jamais plus. Dieu a voulu que ce paysage de la mer Morte fût l’image du péché et du châtiment; et quiconque a vécu dans l’erreur et a aimé le mensonge, voit submerger son âme sur un horrible lac asphaltite...
IV
Le Jourdain.
Peu à peu, disparaissent les arides sillons couverts de sel que les vapeurs de la mer Morte laissent tomber sur le vaste désert de Jéricho. Le terrain mêlé de sable noirâtre et de pierres où se fatiguent les chevaux est laissé en arrière. L’air n’est plus chargé de ce brouillard qui, le long du lac de bitume, accable le voyageur. Le ciel d’Orient, d’un azur très pâle et très doux, reparaît enfin; lentement, la caravane poursuit sa marche, au pas tranquille des chevaux et des mules; le palanquin se balance uniformément; et, tout à coup, dans la fraîcheur matinale, quelques touffes d’herbe surgissent, où l’œil surpris croit entrevoir des gouttes de rosée! Puis, un léger trille rompt le grand silence de l’espace: c’est la voix d’un de ces petits oiseaux qui vivent dans les herbes et sautillent près du sol. La végétation augmente sans cesse: on voit maintenant, au milieu de la verdure, quelques fleurs des pays chauds, blanches, jaunes ou violacées, jamais rouges; fleurs gracieuses sur leur tige légère. Le sentier court entre des haies fleuries et épineuses; les chevaux, de temps en temps, arrachent au passage quelques plantes aromatiques et délicates comme de la dentelle.
Alors, sentant venir à lui ces odeurs saines et réconfortantes, voyant toute cette verdure par les portières ouvertes, le voyageur se penche avidement pour contempler le spectacle nouveau. Le balancement de la marche l’empêche de remarquer que le paysage est très vaste, très animé, très vivace, avec l’ondulation des hautes herbes, avec toutes ces masses de fleurs, avec ces oiseaux qui chantent, avec toutes les formes de cette vie solitaire et ardente, sous un ciel pur et caressant. Puis, sur les parois mêmes de la chaise, il entend un léger frottement: les herbes sont devenues si hautes qu’il faut maintenant s’ouvrir un passage, et qu’il est presque entièrement submergé dans toute cette fraîcheur, parmi ces rameaux qui le frôlent, ces gouttes de rosée qui lui mouillent le visage. Et ce bain de feuillage après le pays aride, pierreux, maudit, qu’il vient de traverser, cette tendresse des choses, cette caresse des fleurs, tout cela est vraiment délicieux. Voici donc l’oasis de la Palestine. Voici les champs aimés du ciel. Voici le Jourdain.
* * * * *
Non loin de la rive droite, la caravane s’arrête. En un clin d’œil, le palanquin est sur le sol; les chevaux, les mules, sont laissés en liberté; les châles, les valises, les tapis, les ombrelles sont placés sur le gazon fleuri. Le soleil baigne d’une lumière blonde toute la berge droite, tandis que la gauche est encore dans l’ombre. Le fleuve sacré roule rapidement ses eaux claires par petites vagues, encore un peu grises, que le soleil colore bientôt. Les hommes de la caravane se réconfortent, étendus sur des tapis; le Bédouin fume son éternelle cigarette et le drogman visite le sac aux provisions. Le touriste est seul, tout seul devant le Jourdain. On ne peut décrire la superbe beauté de cette eau limpide, fuyant silencieusement entre les buissons des rives ombragées de grands arbres; la fascination de ce fleuve solitaire qui traverse un beau pays tout plein de rosée, tout égayé par le chant des oiseaux. De nouveaux paysages se découvrent. C’est partout la même végétation libre et douce, des bosquets où s’harmonisent les tons verdoyants des saules délicats qui courbent leurs rameaux légers.
L’eau très claire se plisse, bouillonne, forme mille cercles qui s’ouvrent, se ferment, se reforment plus loin, tandis que d’autres apparaissent, et cette masse liquide semble frémir d’une vie sacrée et joyeuse. Le pèlerin reçoit alors une impression de complète félicité: l’oppression que lui avait laissée ce long et fatigant voyage dans le désert de Jéricho et à la mer Morte disparaît comme par miracle; la profonde tristesse des contemplations austères s’évanouit comme une nuée obscure; une joie sereine ranime son imagination engourdie et ses lèvres voudraient baiser cette terre bénie.
Le Jourdain passe, très rapide; et le voyageur, arrêté sur la rive, éprouve le désir intense d’entrer dans ses fraîches eaux et d’en recevoir la vigoureuse et brutale caresse; il voudrait enfermer dans ses bras ce grand fleuve qu’aima le Seigneur, que les prophètes saluèrent, que les apôtres bénirent, et que tous les chrétiens vénérèrent. Et là, immobile sur le bord, il veut passer en son âme une heure divine. Les plantes se réfléchissent dans les ondes, les fleurs exhalent des parfums exquis, les arbres tendent leurs bras noueux, le sable est doux sous les pieds. Depuis des milliers d’années, le Jourdain coule ainsi à travers la Palestine, formant une oasis merveilleuse, et donnant la sensation d’un paradis consolateur aux âmes lassées de spectacles monotones, sombres et tragiques: le fleuve sera toujours ainsi dans les siècles à venir.
Mais le temps du pèlerin est compté, la mémoire est courte, les impressions fugitives. Celui qui est venu contempler le fleuve le plus saint du monde se couche sur le sel, laisse sa main baigner dans les eaux glacées, pose son visage sur les herbes folles, joue avec les pierres blanches de la grève et aspire de toutes ses forces le magique enchantement du Jourdain. Les douloureuses émotions du pays désolé s’effacent; les souvenirs de l’histoire terrible où coula le sang divin, s’enfuient; les mortelles tristesses de l’âme souillée et misérable s’évanouissent. Le Jourdain, c’est le mysticisme lumineux sans une ombre, c’est la prière sereine sans un sanglot et sans une larme, c’est la foi sans peur et sans tourments. Le ciel sourit à la terre, qui lui adresse ses plus joyeux saluts; les herbes, les plantes, les arbustes germent et fleurissent; un chant continuel s’élève sur les rives du fleuve, de l’aube au coucher du soleil; et les grandes eaux réfléchissant l’azur ont une pureté que rien ne peut troubler.
Ah! la cruelle tragédie qui fait encore pleurer des millions de chrétiens, ici n’afflige plus le cœur du croyant: ici, c’est l’amour et non la douleur; c’est l’espérance et non le désespoir; c’est la foi sublime et non la terreur du doute. Les ondes magiques renouvellent le miracle du baptême, auquel elles servirent; elles lavent, purifient, vivifient, et un printemps nouveau se lève dans le cœur guéri de ses incertitudes, de ses amertumes, de ses blessures. Toute l’innocence des belles fleurs, toute la clarté des eaux fuyantes, toute la sérénité du ciel joyeux, passent dans l’âme de celui qui vient ici accomplir ce pèlerinage de foi et de pitié. Le mystère régénérateur se répète une seconde fois, puisque c’est ici, sous ce grand arbre, que Jésus, un jour de printemps, courba sa blonde tête sous la main de saint Jean: ce paysage a vu la scène suprême de l’amour. C’est assez pour que nos lèvres pieuses effleurent ce tronc rugueux, pour que notre front le touche, pour qu’une extase divine emplisse notre cœur...
V
La rose de Jéricho.
Avant le départ, il se trouve toujours un ami peu indulgent qui ne trouve d’autre moyen de torturer le pauvre voyageur, que de détruire ses illusions de route en déflorant les légendes poétiques des régions lointaines et en démontant, morceau par morceau, les merveilleux châteaux en Espagne que l’imagination s’était créés. Je me souviens qu’en avril j’eus la faiblesse ou la prétention de dire que je partais pour la Palestine. Or, mon voyage fut retardé d’une vingtaine de jours, et je ne pus me soustraire aux plaisanteries d’un de mes amis très sceptique, qui se moquait de la Terre Sainte, de Jésus, de Jérusalem, de toutes les choses mystiques et sacrées qui m’attiraient dans le pays de Soria. Il me priait de lui envoyer les mesures exactes de la vallée de Josaphat; il voulait que je lui fasse expédier, dans une enveloppe, une mèche de la chevelure d’Absalon; il me demandait de fermer mes lettres avec le sceau de Salomon; il désirait avoir la photographie de Sodome et de Gomorrhe; il me conseillait de me faire rebaptiser dans le Jourdain, si ce petit fleuve existait encore; mais son idée fixe était la rose de Jéricho. Cette rose est si souvent nommée dans les Saintes-Écritures qu’il me parlait sans cesse de cette fleur. Jusqu’au dernier moment, il me recommanda de la rechercher pour la lui rapporter; seulement il voulait la vraie, l’authentique rose de Jéricho, celle qui sert de comparaison pour la beauté féminine dans le Livre Saint: on pourrait au moins, en voyant la fleur, se faire une idée des femmes de l’antiquité...
Je me suis souvent informée auprès de ceux qui étaient allés avant moi à Jéricho, sur les rives desséchées de la mer Morte ou à la fraîche oasis du Jourdain, s’ils avaient vu, trouvé, cueilli la fameuse rose: les réponses étaient contradictoires. L’un n’y avait pas pensé; un autre avait toujours cru qu’elle était une figure de rhétorique; un troisième l’avait cherchée sans la trouver, mais la saison était peut-être avancée; un quatrième soutenait que les habitants déclaraient n’avoir jamais vu de roses dans leur pays; un cinquième, enfin, affirmait qu’elle se trouvait seulement à des hauteurs inaccessibles. Peu à peu, devant tant d’incertitudes, je commençai à croire moins fortement à l’existence de la fleur mystique. Tout le monde connaît cette subtile sensation d’amertume, qui se répand dans notre âme quand le doute vient briser une des poétiques croyances de notre enfance: ce n’est pas une grande douleur; mais c’est une peine obscure, quelque chose de beau qui disparaît--et la beauté est une chose si nécessaire à notre vie! Donc, personne ne pouvait me renseigner sur cette plante symbolique, qui parfume tant de pages sacrées et qui, avec le nard et le cinnamome, semble composer un des pénétrants aromes dont sont imprégnés les antiques récits. Nul n’avait vu cette fleur de forme exquise et d’odeur suave, nul ne la possédait, nul ne pouvait me donner une indication certaine: c’était sans doute une figure biblique, un mot qu’il fallait prendre à l’esprit et non à la lettre? La rose de Jéricho, à qui l’on compara Marie de Nazareth, la Vierge très pure, n’existait plus, détruite comme tant d’autres choses, comme les villages et les villes, comme Jéricho elle-même aux grandioses murailles? Et, dans l’antiquité, il n’y avait peut-être jamais existé une seule rose de Jéricho! Et les moqueurs, les sceptiques de troisième catégorie, les railleurs sans esprit, ceux qui détestent les voyages, les pays de traditions et de légendes, avaient peut-être raison contre cette pauvre fleur désormais hypothétique et perdue dans le ciel de l’abstraction. «Faites-en un bouquet avec _le lis de la vallée_...», m’avait dit en ricanant mon ami, victime de la manie de tout ridiculiser, tandis que Dieu l’avait créé simple et tranquille.
Je ne renonçai pas pour cela à mon projet: je devais rester près de deux jours dans la vieille cité, où quelques maisons à peine sont encore debout, et j’avais l’intention de chercher cette introuvable fleur, produit de l’imagination orientale. Je préparais quelques excursions dans la campagne avec mon drogman; je voulais faire l’ascension des collines même du mont de la Quarantaine, où Jésus après son baptême était venu passer dans la solitude quarante jours de jeûne et de prière. Cette montagne est jaune, aride, faite de durs rochers: on découvre à cette hauteur le grand paysage de Jéricho jusqu’à la mer Morte et au Jourdain. C’est là que Satan tenta Jésus et lui offrit tous les royaumes de la terre, s’il reniait son divin Père.
L’ascension de cette montagne est plus difficile et plus périlleuse que celle du Thabor; mais j’étais décidée à la faire, pour suivre pas à pas la vie du Christ et aussi pour chercher la plante désirée. Si je ne la trouvais pas... eh bien, il fallait perdre tout espoir et déclarer que sous les cieux azurés, parmi le chant sonore des tourterelles, parmi les genêts sauvages à l’odeur intense, parmi les grandes marguerites jaunes, jamais, jamais la rose de Jéricho n’avait existé, même au temps des patriarches et des prophètes, même pendant la vie de Jésus, même aux époques suivantes...
Un jour, je me trouvais à Bethléem: c’est la première excursion qui se fait, après avoir visité Jérusalem, car Ephrata, la prospère, n’est qu’à une heure et demie de l’orgueilleuse Sion. Avant mon départ j’entrai, accompagnée de mon drogman, dans une de ces boutiques où l’on vend des curiosités locales: coquilles de nacre finement sculptées où est représentée une scène de la Passion, rosaires de deux sous et de cinq francs, petites croix de bois et d’ivoire, colliers aux grains bizarrement colorés, coupe-papier de nacre, cendriers en pierre noire de la mer Morte, et cent autres souvenirs, que les habitants fabriquent, creusent, cisellent, toujours actifs, bons ouvriers et habiles commerçants. J’avais acheté quelques petits objets, lorsque le commis me demanda:
--Ne désirez-vous pas une rose de Jéricho?
--Moi?... certainement, répondis-je, absolument stupéfaite.
Il me présenta une sorte de petite branche portant de légères brindilles réunies ensemble et formant une sorte de boule épineuse, où l’on voyait à peine, dans les interstices, quelques graines complètement desséchées.
--C’est la rose de Jéricho? demandai-je.
--Oui.
--Mais fanée, flétrie?...
--Elle est toujours ainsi, madame.
--Vous n’en avez pas de fraîches?
--Mais, madame, la rose de Jéricho n’est jamais fraîche.
--Ce n’est peut-être pas la saison, continuai-je voulant absolument que ce rameau fût le cadavre d’une rose.
--Non, non... du reste cette plante accomplit le miracle...
--Quel miracle?
--Trempez-la dans l’eau et vous verrez les feuilles s’ouvrir et présenter des traces de fraîcheur.
--Et ensuite?
--Elle se dessèche de nouveau.
--Faut-il la tremper entièrement?
--Oui.
--Et quel prix la vendez-vous?
--Un sou.
J’achetai trois de ces roses, trois petits paquets d’épines jaunâtres, si secs qu’ils semblaient tomber en poussière.
J’étais très heureuse d’avoir trouvé aussi facilement ce que je cherchais; cette fleur s’était pour ainsi dire présentée d’elle-même à moi, pour que ma fantaisie fût satisfaite et pour me permettre de triompher des sceptiques qui n’y croyaient pas. Cependant je restais froide. Ça, une rose? Ça, la belle fleur que le Psalmiste célèbre avec tant d’enthousiasme? Chercher le fin coloris des pétales, la ligne gracieuse des corolles, le parfum enivrant, et rapporter cette branche d’épines! Quelle déception! Plongée dans l’eau, cette rose s’ouvrait en effet et semblait commencer à s’épanouir: mais cet étrange miracle n’arrivait pas à m’enlever ma secrète mélancolie. Un soir, à l’hôtel de Jérusalem, je montrai la fleur à un secrétaire du Consul de France, mon voisin de table.
--Elle est fausse, me dit-il.
--Comment, fausse?
--Oui, madame, c’est la fausse rose de Jéricho. On en vend partout à bas prix.
--En effet, un sou...
--Eh bien, jetez-la, c’est une vulgaire contrefaçon.
--Et la vraie, l’avez-vous vue?
--Moi? Jamais. Je ne suis ici que depuis trois mois; j’ai bien le temps de la voir.
--Où pourrais-je la trouver?
--A Jéricho peut-être... Sur la montagne de la Quarantaine...
--Je la chercherai, déclarai-je plutôt pour moi que pour le secrétaire.