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Part 14

La voiture s’ébranla au trot rapide des chevaux dans la grande rue de Caïffa. J’avais vaincu le sommeil et la fatigue. Devant la petite porte du couvent, je fis arrêter pour laisser monter le père Marcel de Noilhac, supérieur des franciscains de Nazareth, qui, après avoir passé un mois à Jérusalem, s’en retournait dans son monastère. C’était un singulier type de religieux: décharné, le visage un peu fatigué, avec une barbe châtaine peu fournie, il portait le grand chapeau de paille recouvert d’un mouchoir de soie, comme en portent tous les moines de Terre Sainte. Taciturne, les yeux mélancoliques et pleins d’une flamme mystique, il était français et ne connaissait pas un mot d’italien. Les joues un peu rouges trahissaient bien un commencement de phtisie, ce mal secret pour lequel beaucoup de franciscains viennent en Palestine, afin d’y trouver la guérison ou de mourir en paix près du saint Sépulcre. Dans la voix aussi, une trace un peu plus nette de fatigue; mais c’était tout. Plus loin, un Turc qui se rendait à Nazareth me demanda de lui donner une place. Il monta, et certainement rien n’était plus étrange que ce haut véhicule conduit par un Prussien, portant un moine français venu des environs de Cognac, une voyageuse italienne et un Turc de Caïffa, et tout cela, dans la vaste plaine d’Esdrelon, par un beau matin frais, roulant vers le pays où Jésus passa son heureuse enfance. La route était longue, mais si fleurie, avec une fraîche brise qui courbait les hautes herbes, tandis que les cahots du char à bancs écrasaient les marguerites et les coquelicots du chemin: le père Marcel de Noilhac disait son chapelet et lisait son bréviaire avec une modestie toute féminine, avec une paix sereine, et Suss le regardait affectueusement, car le voiturier de Caïffa adorait les franciscains de Nazareth, grâce auxquels il vivait, travaillait, prospérait. Cependant Suss était luthérien: mais qu’importe? Il croyait au Christ comme le moine penché sur le livre jauni et ne demandait pas autre chose, semblant ponctuer avec le claquement de son fouet le mouvement des feuillets sacrés. Le Turc fumait continuellement des cigarettes et sommeillait; à chaque secousse de la voiture, son fez lui tombait sur les yeux: il fumait même en dormant. Je regardais autour de moi, toute au plaisir de contempler ce vaste et clair paysage, ces cultures, ces champs verts et ces champs jaunis, traversés de temps en temps par une femme ou un enfant--ce paysage sonore à cause de la brise légère qui faisait battre les tentes de la voiture, et emportait la fumée de la cigarette du Turc et de la courte pipe de Georges Suss. Il avait demandé la permission de fumer, le brave Prussien, et elle lui avait été accordée. Le père Marcel levait les yeux de temps en temps, regardait autour de lui et annonçait quelques sites importants.

--Voici le grand Hermon!

C’est la montagne la plus haute de la Galilée. On voit continuellement disparaître ses cimes neigeuses dans les blancheurs du ciel d’Orient. La longue route entrait maintenant dans les champs: il n’y avait plus de sentier et l’air était tout embaumé. De temps à autre, je demandais à Suss:

--Y sommes-nous?

--Non, madame, pas encore, mais bientôt.

Ils parlaient du Cison, un fleuve qu’on doit passer à gué, avec la voiture. Quand il enfle, alors on ne passe plus. Le père Marcel, ayant fini de prier, me conta de sa voix faible qu’un hiver il avait été enfermé pendant deux mois à Nazareth, ne pouvant se rendre à Jérusalem par Caïffa et la route de Samarie était encore plus mauvaise. Suss approuvait de la tête: le Cison n’était pas commode et le Sultan ne se hâtait pas d’y faire construire un pont. Le Turc n’écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Heureusement il ne s’agissait pas de Mahomet! Celui qui parle du Prophète en présence d’un Turc est dénoncé et va en prison. Enfin, le Cison apparut. Je ne vis qu’une berge pierreuse, avec un filet d’eau malsaine, mais quelles secousses! Les cahots de la voiture étaient si forts que j’étais forcée de m’accrocher aux tringles des rideaux. Le père souriait doucement. Depuis huit ans il habitait ce pays et avait fait maintes fois ce trajet en voiture, à cheval, ou même à pied.

--A pied, mon père?

--Pourquoi non, madame? J’ai été un peu malade après, mais très peu.

De temps en temps, à gauche, à droite, une montagne toute verte apparaissait, se rapprochait, s’éloignait, toujours visible.

--Le Thabor!

--Pouvez-vous m’y conduire, Suss, demandai-je?

--Non, madame. N’y allez pas, c’est très laid.

Enfin, la voiture s’arrête dans une grande allée ombragée de tamarins. Nous sommes à moitié chemin: il est huit heures ou huit heures et demie. Georges Suss saute à terre et accroche deux sacs d’avoine au cou des chevaux. Elles déjeunent, les pauvres bêtes, et nous aussi. Nous mettons en commun un peu de viande froide, de fromage, des petits abricots et des gâteaux anglais. Suss accepte un morceau de viande et du pain, et comme il doit conduire, il ne veut pas boire de vin. Déjà le soleil est très chaud, mais ces tamarins sont si touffus et la paix est si profonde dans cette Galilée fleurie! Qui ne prendrait avec plaisir une heure de repos, ici, sous ces arbres, dans ce char à bancs, où le Turc dort profondément, la cigarette à la bouche?

--Il y a beaucoup de Turcs ici, mon père?

--Heureusement non! répond, à voix basse, le maigre frère de Saint-François.

En route! en route! Le soleil brûle et l’heure passe: les chevaux se retournent mélancoliquement vers les sacs d’avoine qui disparaissent, et Suss leur parle allemand pour les consoler. La vaste campagne de la Galilée s’étend devant nous, comme si elle s’allongeait: on passe de collines en collines, de plaines en plaines, de ravins en ravins, on marche, avec de grands cahots: la seconde moitié du chemin est la plus mauvaise. Voici Naïm, où eut lieu le miracle du fils de la veuve; voilà, au loin, la route de Samarie, que Jésus prenait, tous les ans, pour aller à Jérusalem, en passant par Naplouse.

--Nous arrivons aux monts de Gelboé, dit le moine.

_Di Gelboe son questi i Monti!_ Oh! souvenirs de ma jeunesse! C’est donc ici que se déroula le drame sanglant dont Saül fut le héros? Le grand poète italien n’a donc pas imaginé tout cela? Rien n’est plus étrange que de retrouver quelque chose de vrai, dans un récit dont nous nous sommes moqués et que nous avons considéré autrefois comme une œuvre de pure imagination! Qui, d’entre nous, n’a pas appris: _Bell’ alba è questa..._ pour en rire après? Et cependant, c’était une aube comme celle-ci dans ce pays sacré, qui vit la mort du malheureux: c’est étrange! Le père Marcel de Noilhac n’a pas lu Alfiéri et je me garde bien de lui en parler. Il fixe les yeux à l’horizon, et au fond de son cœur il y a un grand désir de revenir à Nazareth. Il est certain que Jérusalem est faite pour les franciscains qui combattent, mais non pour ceux qui prient; elle est faite pour ceux qui luttent et non pour ceux qui aiment les muettes contemplations. Je parle de Nazareth: les yeux du religieux brillent. Si Dieu le veut, il y passera toute sa vie et il y mourra, le jour désigné. Nazareth!... Il en rêvait, quand il était enfant, au milieu des tonneaux d’alcool de son père, qui était un distillateur de Cognac: tout petit, il croyait à la poésie de ce nom.

--Alors, votre rêve s’est réalisé, mon père?

--Oh! oui, madame... Il ne valait pas la réalité, s’écria-t-il, l’air pleinement heureux.

Voilà donc un homme qui n’a jamais eu de désillusion! Il déclare ardemment que la réalité valait plus que son rêve, ici, près des collines nazaréennes, dans ce pays qui écouta la divine parole. Inclinons-nous devant lui et rappelons-nous cette minute, cette rencontre, cette parole. Suss, tout joyeux, excite ses chevaux; le temps fuit derrière nous, ainsi que le chemin; la terre s’est éveillée.

--Voilà Nazareth, dit le moine.

La ville, blanche et rouge, monte sur la colline; monte avec ses maisons, ses jardins, ses vergers, avec les aiguilles de ses trois églises; monte tout heureuse, aspirant vers les cimes, vers l’azur du ciel. Les yeux du père Marcel sont voilés de larmes. En vérité nul cœur de chrétien ne peut voir Nazareth sans être ému.

VI

L’histoire de la Vierge.

Deux pays de la Galilée se disputent la gloire d’avoir vu naître Marie: Séphoris et Cana, car le père et la mère de la Vierge n’étaient point complètement pauvres; ils possédaient quelques champs sur le mont Carmel, où ils venaient tous les ans, avec la jeune Marie; il est vrai aussi qu’ils avaient beaucoup de parents à Cana: cependant il n’existe pas d’autre preuve en faveur de cette ville, qui doit se contenter d’avoir vu le premier miracle du Christ. On peut, au contraire, être à peu près sûr que la mère de Jésus est née à Séphoris, un gros bourg, à moitié chemin entre Tibériade et Nazareth. Comme tous les beaux villages de Galilée, Séphoris est bâti sur une colline, et l’humble maison de sainte Anne et de saint Joachim est construite presque au sommet du coteau; le nom de Marie, Myriam, Mariam, Maria, est très commun en Galilée et revient étrangement dans l’existence de Jésus: Marie, sa douce mère; Marie de Cléophas, sa tante, ardente et dévote; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare, qui l’écoutait, extasiée, pendant le temps qu’il passait auprès d’eux; Marie de Magdala, la pénitente passionnée, qui purifia si noblement l’impur métal de son âme. La tradition parle de l’enfance de la Madone, comme d’une période très douce: elle était brune et fine, elle avait des mains effilées et de petits pieds, elle aimait sa maison et la solitude; elle était laborieuse, souriante et réservée. Quand ses vieux parents faisaient quelques pèlerinages à pied, à travers la Palestine, ils emmenaient la fillette avec eux; et la tradition dit encore qu’elle monta souvent sur la montagne qui ferme ce golfe de Saint-Jean-d’Acre, et que, de là-haut, elle laissa errer sur la mer ses regards calmes et doux: c’est par sa présence, sa pensée et ses rêves qu’elle attira sur le mont Carmel la bénédiction du ciel. A treize ans et demi, elle quitta sa petite maison de Séphoris pour épouser Joseph, le charpentier de Nazareth.

* * * * *

En Orient, la vie est précoce, et on ne doit pas s’étonner que Marie se soit mariée à cet âge. Il est tout naturel aussi qu’on l’ait donnée à un homme mûr, presque vieux. La femme orientale respecte tellement l’homme que la différence d’âge ne signifie rien. L’histoire dit, du reste, que «Marie vénérait Joseph». Adossée au rocher, comme presque toutes les maisons en Galilée, leur petite habitation était bâtie à l’entrée de Nazareth et dominait une partie de la riante vallée: elle comprenait trois pièces, dont une, la cuisine, avait une petite porte sur le jardin. On pouvait gagner, à travers champs, sans entrer à Nazareth, la petite boutique de Joseph.

C’est là que vécut la Vierge, dans sa famille, ignorée de tous, jusqu’au jour où elle fut choisie. Comme les autres Nazaréennes, elle portait une jupe d’un rouge sombre, serrée à la taille par une ceinture, et un grand manteau de laine bleu foncé, tombant jusqu’à terre et relevé sur la tête, ombrant le front; elle marchait pieds nus. Le chemin qui conduit de sa maison à la fontaine l’a vue passer chaque jour, portant une cruche inclinée sur la tête ou appuyée sur la hanche; bien souvent elle pencha, au-dessus des eaux claires, son beau visage pensif. La route est pierreuse, la source est en dehors de la ville, et cependant la Madone y venait, chaque jour, accomplir l’humble besogne de puiser de l’eau; un peu plus loin, dans cette vasque qui est toujours entourée de brunes femmes du village, elle lavait les langes de l’Enfant Jésus.

Travail et prière, ces mots résument bien la première partie de la vie de Marie, la femme de Joseph. L’heureux jour de printemps où Gabriel descendit du ciel, elle priait, comme toujours. Le séraphin apparut sur le seuil de la première chambre, tandis qu’elle se tenait dans la seconde. Le croyant peut, ici, évoquer le saint dialogue, la scène mystique, et prier à la même place où Elle pria, tout en regardant dans l’ombre si quelque chose de lumineux ne se fait pas voir.

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Plus tard, Marie, son petit enfant serré contre elle, ne fait que fuir les dangers qui menacent cette tête si chère. Joseph et elle partent pour l’Égypte, marchant pendant des mois entiers, errant çà et là, dormant dans le tronc d’un vieil arbre, se nourrissant d’herbes et de fruits. Ce sont les années d’exil jusqu’à ce que, les persécutions finies, la Vierge revienne à Nazareth, retrouve sa maisonnette, reprenne sa vie obscure. Maintenant, quand elle va à la fontaine, meurtrissant ses petits pieds nus sur les pierres du chemin, elle tient un enfant par la main; le matin, elle sort par la petite porte des champs et conduit Jésus à l’atelier du charpentier, pour que son père putatif lui enseigne à travailler le bois. A cette époque, l’amour maternel de Marie est profondément tendre, calme et joyeux. Elle serait donc tout à fait heureuse si, par moments, la vision de l’avenir ne traversait sa pensée. Bien souvent, alors, elle dut ressentir le frémissement du désespoir et de la mort, en pensant à la mission terrible et divine de son fils chéri. Cependant, à côté d’elle, souriant et pensif, bon et courageux, si beau avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds, le Christ grandissait; et elle veillait sur lui; serrait dans les siennes sa petite main, le bénissait chaque soir, quand il fermait les yeux; elle jouissait du bonheur ineffable d’être la mère d’un enfant divin! Années sereines dont la joie était faite de vertus simples, de pieux désirs et de pieuses satisfactions! Années disparues trop vite, hélas! pour le cœur de la Vierge!

Rapidement, l’adolescent devient un jeune homme à l’œil plein de douceur et d’autorité, à la parole éloquente, à l’âme noble et forte; déjà ses compatriotes s’étonnent des audaces de Jésus, et ils ne l’aiment pas, le prenant pour un rebelle, pour un révolutionnaire. Marie commence alors à trembler pour son bien-aimé. Joseph, très vieux, descend dans la tombe, sa mission accomplie. Marie, cédant au désir de son fils, qui ne veut plus habiter Nazareth, où il est méconnu, quitte le pays où elle a connu de trop brèves joies et se rend à Cana, chez ses parents. Alors commencent les pérégrinations du Christ en Galilée et ses premières prédications dans la campagne. La Vierge le suit quelquefois et s’épouvante en l’entendant parler; elle se rassure aussi parfois devant l’adoration dont Il est entouré. Mais le Fils de l’Homme approche de la trentième année et la vie de la Madone devient une angoisse perpétuelle; les beaux jours ont fui à jamais, elle commence son martyre--elle devient la Mère des Douleurs!

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Le premier miracle se fait à Cana, grâce à son intercession. La mère et le fils assistent à des noces. Le vin vient à manquer. Le maître de la maison se désole. Timidement, Marie dit à son fils: _Voyez, ils n’ont plus de vin._ Jésus ne répond pas, ferme les yeux; une lutte intérieure l’agite, comme s’il hésitait à manifester ses pouvoirs suprêmes: mais la douce mère le regarde, l’air suppliant, et il se décide: les jarres d’eau, qui étaient dehors, se changent en vin. L’essence spirituelle du Christ est révélée, et la Madone, pour la première fois, vénère son Divin Fils. Mais cette révélation est aussi le premier pas vers la Croix, et elle le suit, toute tremblante, l’âme en proie à une joie débordante et à une angoisse infinie. Dans le groupe des femmes altérées des saintes paroles du Christ, Marie se mêle à celles qui le servent, qui l’aiment, qui l’adorent. Les Maries! L’histoire nous a conservé le nom de ces femmes heureuses qui purent entendre les paroles bénies, brûler d’un amour sublime, vivre, souffrir et mourir pour leur Seigneur. Le Christ se transporte à Tibériade et prêche à tout un peuple de pêcheurs, de femmes et d’enfants: Marie est toujours là. Elle loge à Bethsaïde, sur la rive gauche de la mer de Génésareth, dans la maison de l’apôtre Pierre. La modeste maison suffit à contenir la femme, les enfants et la belle-sœur du serviteur de Dieu. Maintenant Bethsaïde, maudite comme Capharnaüm et Chorozaïn, n’est plus qu’un monceau de ruines. Il ne reste que Magdala, le pays de l’autre Marie. Cependant la Vierge suivait toujours Jésus en tremblant. Le voyage à Jérusalem surtout présentait de grands dangers, car les habitants étaient féroces et obstinés, mais la mère ne voulait pas mettre obstacle à l’expansion de l’âme divine de son Fils. Acte obscur d’une mère qui cache ses souffrances, qui voit la gloire et sent des épines dans son cœur, qui sourit aux hymnes de joie et prévoit la Passion, l’agonie et la mort. O longue et douloureuse vision d’un avenir fatal, tu as été le tourment de ce cœur maternel, et Marie a subi, avant son Fils, les tortures de la Croix!

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Le dimanche des Rameaux, ce jour où Jésus éprouva les plus puissantes émotions de sa jeunesse et de sa vie, quand une foule l’acclamait comme le Fils de David, l’Élu du Seigneur, sous cette magnifique Porte Dorée, que les Hiérosolomitains ne voulurent plus jamais avoir, la Madone était cachée parmi le peuple. La nuit de la trahison et de l’arrestation, elle veillait dans la maison de l’apôtre Thomas, où elle s’était réfugiée, et ce fut l’apôtre Marc, échappé aux soldats de Pilate, qui vint l’avertir du malheur qui la frappait. Alors elle se mit à la recherche de son fils, avec les autres femmes fidèles, et toutes ensemble, pleurant sans se plaindre, passèrent la nuit du jeudi au vendredi, devant la maison du pontife Hannah, où Jésus avait été enfermé. Les saintes femmes savent seulement que le jeune et blond prophète est au pouvoir de ses ennemis; mais elle, la mère, sait qu’il est perdu. Elle pleure et se tait. Lorsque la Passion commence et que Jésus est condamné dans le prétoire de Pilate, lorsqu’il sort portant la croix et fait les premiers pas vers le Calvaire, Marie va à sa rencontre. Le Christ lève les yeux, la voit et la salue: _Salve, Mater!_ Et elle?... Elle se tait, pétrifiée. Une angoisse suprême serre son cœur, et, appuyée sur ses saintes compagnes, pieds nus, les cheveux défaits sur le manteau bleu, le visage décomposé, elle marche derrière son fils, avec la raideur du désespoir. Elle ne se plaint pas, elle ne gémit pas; mais, en vérité, il n’y a pas au monde une douleur pareille à la sienne. O mères, qui adorez vos enfants et qui avez eu la terreur de la mort, près du lit d’un fils chéri, qu’en dites-vous?... Elle avance à grand’peine, mais elle va quand même, liée par les entrailles et le cœur à ce Martyr tombé sous la croix, poussée par l’instinct sublime de la mère joint à l’adoration de la femme pour son Dieu.

Qui a jamais peint le visage de la Vierge, tandis qu’elle suivait Jésus, du Prétoire au Golgotha? Qui a jamais essayé d’interpréter cette douleur sans borne? Personne... L’art s’est inspiré, sous toutes les formes, de la chasteté, de la pureté, de la sérénité, de la tendresse de Marie, mais nul n’a créé la figure terrible de la Mère, décomposée par une souffrance surhumaine. Cette tragédie maternelle a effrayé la main des artistes, et seule notre imagination peut se représenter ce spectacle d’horreur et de pitié. La Madone arrive enfin au Calvaire: elle ne peut approcher, on l’empêche d’embrasser la Croix; alors toute la vie de Marie se concentre dans ses yeux. _Elle regarde mourir Jésus._ Une mère! L’histoire ne dit rien de ses larmes et de ses sanglots. Les pleurs se sèchent et la voix s’éteint dans sa gorge; elle contemple toujours le supplice, l’agonie de son Fils... Jamais un regard n’eut une pareille intensité; jamais la terre ne supporta une semblable douleur, dans un corps aussi frêle. Ici, à cette place, tous ceux qui ont souffert devraient venir baiser la terre en se disant que rien n’est comparable à l’angoisse qu’éprouva Marie en voyant mourir son Fils... Celui-ci pousse le cri suprême, le ciel s’obscurcit, la terre tremble, le voile du temple se déchire, et Marie, sans tressaillir, contemple et attend ce cadavre. La nuit tombe, le pieux Joseph d’Arimathie et quelques fidèles disciples descendent le corps. C’est alors seulement que les bras maternels s’ouvrent et serrent cette dépouille sacrée; le visage de la Mère touche celui du Fils dans un dernier baiser.

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Marthe, Marie de Cléophas, Marie-Madeleine, quelques disciples, quittent Jérusalem, craignant les persécutions: une barque de pêcheurs les porte de Jaffa sur les côtes de Provence. La Madone reste à Jérusalem: elle a une tombe chérie à garder, à visiter tous les jours. Son Fils est monté au ciel, la foi chrétienne commence à se répandre, mais elle ne veut pas abandonner l’endroit où Jésus a souffert, où Il est mort. Adieu donc, doux pays de Galilée! Tes sentiers ne seront plus parcourus par le pied léger de la Vierge; elle ne portera plus son amphore à la fontaine; elle ne reverra plus la petite maison de Nazareth, caressée par les parfums des vergers voisins; elle ne reverra plus ses amis et ses parents. Elle reste où la tragédie du Christ eut son cruel dénouement, elle ne veut pas oublier, elle vit dans la tristesse et la prière. Quelquefois, la belle fontaine de Siloé, hors Jérusalem, voit cette femme se pencher, pensive, sur ses eaux fuyantes; mais c’est un visage consumé par les ans et la douleur, c’est une frêle matrone sur qui la vie a imprimé sa trace; ce n’est plus la brune jeune fille qui reçut la visite de l’ange Gabriel. Elle vit toujours chez l’apôtre Thomas, qui l’entoure d’une piété filiale, en souvenir du Christ. Puis, un jour, sur le mont des Oliviers, Gabriel lui apparaît encore une fois: il a une palme à la main; il lui dit que sa vie est finie et que Jésus daigne l’appeler dans sa gloire. Elle est vieille, elle est lasse, elle désire le ciel et la mort; le divin ambassadeur la trouve prête comme autrefois, dans la maisonnette de Nazareth, comme aujourd’hui à Jérusalem. Elle monte enfin vers son Fils, laissant tomber sa blanche ceinture, pour que Thomas la conserve, comme souvenir. Son humble et grande histoire est finie sur la terre.

VII

Une journée à Nazareth.