Chapter 12 of 19 · 3963 words · ~20 min read

Part 12

Le lendemain, je partis pour Jéricho à deux heures de l’après-midi: de Jérusalem, il y a six bonnes heures de cheval. Pendant la première heure, on reste sur la montagne, car Sion est à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette heure, il fait déjà frais en Palestine et, dans la marche vers Jéricho, on a le soleil derrière le dos. Aussi le voyage est-il délicieux au début. Puis, on commence à descendre, à descendre continuellement, entre des collines arides, s’abaissant par degrés, formant une interminable série d’entonnoirs, au-dessus desquels le ciel paraît s’éloigner de plus en plus, tandis que le voyageur a l’air de s’enfoncer dans un trou, toujours plus étroit, plus solitaire, plus étouffant. Ce n’est pas un paysage de tristesse; la tristesse a ses attraits et l’horreur ses séductions: c’est un passage de cauchemar, qui rappelle les rêves dans lesquels on tombe lentement d’une tour, on descend par une corde qui ondoie sous le vent, on marche dans un souterrain sans issue. Ainsi, pendant cette route interminable, aux circuits arrondis, le malheureux pèlerin cherche en vain du regard une maison, un arbre; il voit disparaître l’air et la lumière; oppressé, il ressent un désir irrésistible de remonter vers l’air libre, vers la pleine lumière, vers Jérusalem; mais ses mains sont incapables d’imprimer le moindre mouvement aux rênes; le cauchemar paralyse sa volonté et son cheval le rapproche toujours de Jéricho. Le soir tombe. Ces parages ne sont pas sans danger, livrés sans défense aux incursions des Bédouins pillards, appartenant aux tribus du Jourdain; mais toutes ces roches jaunes et nues qui s’élèvent vers le ciel sont tellement déprimantes qu’il n’y a pas de place dans l’âme pour la peur. L’air devient presque irrespirable. Jéricho apparaît dans une grande plaine encaissée avec ses trois ou quatre maisons, ses vingt ou trente cabanes.

--Est-ce là Jéricho? demandai-je au drogman.

--Oui.

--Il n’y a pas autre chose?

--Rien autre.

Et comment pourrait-il en être autrement? La terre serait fertile, mais la température, l’été et l’hiver, est si chaude que peu de personnes peuvent y vivre.

--A quel niveau est Jéricho?

--A quatre cents mètres _au-dessous_ de la Méditerranée, répond le drogman. C’est l’endroit le plus bas de la terre.

Cela suffit pour m’enlever le peu de souffle qui me reste; j’ai peine à comprendre comment Jéricho pouvait être une cité florissante et glorieuse du temps de Jésus. Elle se nommait Rihha; son pain se vendait dans toute la Palestine. Elle était pleine d’agriculteurs et de commerçants. Comment vivaient-ils? Il est certain que de grands cataclysmes atmosphériques ont dû changer pour toujours l’aspect du pays de Jésus: de vastes régions sont désertes, des villes entières ont été détruites, les habitants ont péri et l’homme a disparu. Les Écritures parlent des trompettes du jugement, tellement retentissantes qu’elles firent tomber les murs de Jéricho; maintenant pas une âme n’apparaît au milieu des quelques maisons du village et je ne sais où passer la nuit. Un hôtel qui contient quelques chambres est fermé à cause de la chaleur des derniers jours d’avril. L’hospice russe, qui reçoit les pèlerins de toutes les religions, n’admet plus personne dès le 15 mai.

Je suis forcée d’aller demander l’hospitalité dans une petite maison que tiennent deux vieilles demoiselles russes. Pour trois francs, on me donne une chambre; le drogman, lui, devra se contenter du divan de la salle à manger, et les voituriers dormiront par terre près de l’écurie. Je frappe à une barrière, il est huit heures et il fait nuit; personne ne répond. Je refrappe; enfin une vieille femme apparaît, portant une lanterne. Vêtue de gris, avec une étroite coiffe blanche et un grand fichu blanc sur les épaules, elle ressemble à une religieuse. Le drogman lui adresse la parole en arabe, et elle nous montre le chemin. Les chevaux restent à l’écurie; quant à nous, nous suivons un sentier rustique sous une treille; je lève les yeux, et j’aperçois les étoiles à travers les feuilles. Malgré l’obscurité, je devine une végétation très florissante; seulement, mes poumons oppressés ne fonctionnent plus, sous cette atmosphère de plomb, et le contraste de ce jardin fleuri avec l’angoisse de l’étouffement est cruel.

La maison est cachée sous les arbres. Ma chambre est au rez-de-chaussée: la porte s’ouvre vis-à-vis de la treille; j’ai trois fenêtres pour établir la ventilation; mais y a-t-il du vent? le vent a-t-il jamais existé dans ce pays? Cette petite maison, cette chambre, ces deux lits enveloppés de moustiquaires ont un aspect mystérieux. J’adresse la parole à la vieille en français, elle ne me comprend pas; en grec, même résultat; elle ne connaît que le russe et un peu l’arabe. Je lui fais dire par le drogman d’enlever la lampe à pétrole et de me donner une bougie. Cela l’étonne. Autour de la chambre, il y a d’autres portes fermées et j’entends au-dessus de ma tête craquer le plancher de bois. Tout cela est si nouveau, si étrange, que j’ai la sensation d’être en pleine aventure. Qui habite cette maison? Y a-t-il d’autres voyageurs? Qui sont ces deux vieilles? Qui a couché hier dans cette chambre, dans ce lit? Ceux qui y ont dormi se sont-ils _réveillés vivants_, comme les héros de Ponson du Terrail? Tout cela, je le pense sans le dire; la vieille disparaît et le drogman s’éloigne.

Fermer les fenêtres et la porte me semble une bonne précaution, mais, un quart d’heure après, je suis si oppressée que j’ouvre une croisée, puis la seconde, puis la troisième, et enfin je sors, je vais me promener sous la treille. La nuit est déjà avancée, les étoiles brillent; seulement il est impossible de respirer. Jéricho me fait l’effet d’un grand coup de poing donné par le bon Dieu sur la croûte terrestre. Quelque chose de blanc attire mon attention. Ce sont de fines campanules. De temps en temps, s’élèvent des bruits étranges dans le jardin, des frôlements d’animaux peut-être... dans la maison aussi montent des rumeurs bizarres. Impossible de dormir par cette chaleur qui donne le vertige, dans cette demeure inquiétante, dans ce lit où les cousins vous dévorent, près de ce jardin délicieux, mais qui doit être plein de bêtes venimeuses.

Le matin, avant de partir pour le Jourdain, je fis demander à la vieille Russe s’il y avait des roses à Jéricho.

--Certainement, répondit-elle au drogman.

Dans la lumière matinale, la maison me parut attrayante et propre, la treille charmante et la propriétaire toute souriante, lorsqu’elle revint portant une belle rose.

--Demandez-lui si c’est la rose de Jéricho?

--Oui, répondit-elle, par l’entremise de l’interprète.

--La vraie?

--Elle n’en connaît point d’autre.

--Depuis combien de temps est-elle ici?

--Depuis vingt-huit ans.

J’emportai la rose, toute joyeuse. C’était une fleur fraîche, de couleurs vives, ayant à peu près la même forme et la même odeur que notre rose de mai, seulement un peu plus petite. Voulant jouir de sa beauté, je l’emportai avec moi au Jourdain, à la mer Morte, oubliant les valises, les livres et les éventails, pour ne faire attention qu’à la compagne odorante et délicate de mon long et silencieux voyage. Elle ne commença à se flétrir qu’à mon retour à Jérusalem; alors, comme une jeune fille sentimentale, je la plaçai entre deux feuilles de ouate et je la renfermai dans un gros livre. Si les joues des femmes juives étaient aussi belles que les pétales de ma rose, si leur haleine était aussi parfumée, le Psalmiste avait raison!...

Le soir, à table, le secrétaire du Consul français me présenta le médecin du Consulat, homme très intelligent et très aimable, qui habite la Palestine depuis huit ans.

--Eh bien, madame, me demanda-t-il, avez-vous trouvé la rose de Jéricho?

--Oui, monsieur, je l’ai rapportée avec moi.

--Ah! très bien. Vous l’avez cueillie sur la montagne de la Quarantaine?

--Je n’ai pas été forcée d’en faire l’ascension; je l’ai trouvée dans le jardin de la maison où j’ai passé la nuit.

--Dans un jardin? C’est étrange, murmura le docteur, du ton que prennent les savants quand ils doutent de quelque chose.

--Étrange, pourquoi?

--Parce que cette fleur ne se trouve qu’à une grande altitude, et même assez rarement. Voulez-vous me la montrer?

--Certainement.

Je lui portai mon livre, il souleva la ouate et regarda la rose déjà fanée.

--Ce n’est pas la rose de Jéricho.

--Et qu’est-ce donc, grand Dieu?

--C’est une simple rose de mai, une rose des pays chauds. Mais vous devez en avoir des milliers à Naples.

--Mais celle-ci vient de Jéricho! m’écriai-je presque les larmes aux yeux.

--Certainement: cependant ce n’est pas la «rose des Évangiles».

--Et vous, l’avez-vous jamais vue?

--Non seulement je l’ai vue, mais j’en possède trois ou quatre. Je vous en donnerai une.

En retournant en Italie, j’emportai donc la _vraie_ rose de Jéricho, enfermée dans une petite boîte avec une notice scientifique. C’est une petite fleur sèche, roulée en cornet, grande comme un ongle; elle a des rameaux qui s’élargissent comme les branches d’un candélabre et portent deux autres petites fleurs. Si l’on trempe la tige dans l’eau, ces petites feuilles s’ouvrent, sans reprendre leur couleur. Du reste, voici la notice scientifique: «La rose de Jéricho est une plante de la famille des composites, grisâtre, laineuse, largement ouverte sur le sol. La capsule des feuilles séchées présente des qualités hygrométriques très remarquables, sur lesquelles M. de Saulcy attira le premier l’attention. C’est pourquoi cette plante, qui est l’_astericus aquaticus_, est aussi appelée _saulcya higrometrica_. Ses propriétés, bien plus accusées que dans la plante des crucifères nommée _anastatica antherocuntica_ (la fausse rose de Jéricho), de même que son abondance dans les plaines d’El Zelzeyd, ont conduit de Saulcy et Michon à considérer l’_astericus aquaticus_ comme la plante hygrométrique connue des anciens sous le nom de rose de Jéricho. Ces voyageurs ont de plus fait observer que les armes de certaines familles remontant aux Croisades représentent comme rose de Jéricho une plante qui ressemble à l’_astericus_ et pas du tout à l’_asterica_. L’_astericus_ se trouve sur la montagne de la Quarantaine.»

Je l’ai, cet _astericus_. Dans l’eau il s’ouvre, mais il reste gris, sec et laineux. Et c’est la rose de Jéricho...

EN GALILÉE

I

En marche.

Bien que, sur la carte, Jérusalem paraisse peu éloignée de Nazareth, il faut néanmoins, pour gagner la Galilée, huit journées de cheval à travers la Judée et la Samarie. Ce voyage est très fatigant et très désagréable: aussi les indigènes et quelques paysans russes l’accomplissent-ils seuls. Un second itinéraire par Jaffa et Caïffa demande environ sept jours, mais sur des routes affreuses, dans des voitures épouvantables. A ces inconvénients, ajoutez un certain nombre de dangers plus ou moins fantastiques, toutefois inquiétants, et vous comprendrez que j’aie choisi un troisième moyen plus commode, par terre et par mer.

Un mardi soir, le petit et ridicule chemin de fer de Jérusalem me transporta à Jaffa en trois heures et demie. Je partis le même jour pour Caïffa à bord d’un paquebot du Lloyd autrichien; et, le jeudi, j’étais à Nazareth. De la sorte, le trajet ne dure en tout qu’un peu plus de deux jours. C’est relativement très rapide, mais ce passage du chemin de fer au bateau, du bateau à la voiture, de la voiture au cheval, est vraiment fatigant. On dort mal. A peine a-t-on le temps de manger, l’embarquement à Jaffa est atroce et le débarquement à Caïffa n’est pas moins effrayant.

Qu’importe! La Galilée vous attire de loin: la vue de ce doux pays où Jésus fut jeune, aimé, heureux, peut seule diminuer l’horreur de sa mort. Les larmes versées en Judée sur ses souffrances ont été si amères que l’on a le besoin de remonter dans la vie du Martyr, et d’arriver au temps où il vécut dans cette contrée exceptionnellement prospère. Quand une personne aimée meurt jeune, c’est une affreuse douleur de penser qu’elle n’a pas été heureuse durant sa courte existence; on interroge anxieusement le passé pour découvrir si la chère morte a eu un jour, une heure de joie! Eh bien, c’est en Galilée que l’on va rechercher le temps juvénile, serein et glorieux de Jésus: j’éprouve cette sensation en mettant le pied sur le bateau.

Cependant, la côte de Saint-Jean d’Acre apparaît au loin; les cimes du grand Hermon, couvertes de neige, se dessinent à l’horizon et la perfide mer de Syrie prend des tons plus bleus; la terre, voilée par une nuée légère, se fait plus visible, revêtue d’une teinte verte qui efface du souvenir l’horrible cauchemar laissé par Jéricho. Caïffa, petite ville industrieuse, située au pied du Carmel, semble être en prière devant le grand sanctuaire de Marie et nous accueille admirablement dans une auberge allemande, très propre. Quelque chose d’indécis, mais de très tendre, flotte dans l’air et se reflète jusque sur les habitants. A l’aube, un cocher allemand vient frapper à votre porte, tandis que son cabriolet, dont les chevaux piaffent et hennissent, vous attend en bas: c’est Georges Suss, un brave Westphalien appartenant à la petite et travailleuse colonie allemande de Caïffa. Il possède trois cabriolets; mais, par précaution, il conduit lui-même à Nazareth. On part et, pendant six heures, dansant, sautant, descendant dans le lit d’un torrent, entrant dans un champ de blé, repartant à fond de train, s’arrêtant pour manger un biscuit et boire un verre de vin sous de beaux arbres, on goûte en ce voyage une saveur mystique qui vraiment enchante.

A mesure qu’on traverse les champs cultivés, richesse de l’immense plaine d’Esdrelon, l’attraction mystique de la Galilée devient plus profonde, plus enveloppante: il semble que la bénédiction divine sourit encore à cette région si vivante et si gaie. Nul maintenant ne pense à la mort. A chaque détour de la route, tantôt près, tantôt loin, semblant se déplacer magiquement, se dresse le Thabor, rond et vert comme un immense sillon jailli du sol fleuri. Des paysans bruns, lestes, vêtus d’une chemise de coton bleu, passent çà et là et saluent en arabe, tout souriants. Des charrettes chargées de bois et de pierres nous croisent. Et, sous ce ciel très pur, au milieu de ce paysage si gai, au bruit d’un vent léger qui agite la capote du cabriolet, on se sent peu à peu envahir par une impression de calme, de paix, de sérénité. Nazareth est encore loin, qu’importe! Le temps passe vite, l’âme s’abandonne sans résistance à cette douceur nouvelle. En quoi consiste-t-elle donc? La Galilée est la contrée de l’amour, mais est-ce là tout le secret?

Cette impression de tendresse, d’émotion, de joie silencieuse est plus profonde qu’au commencement du voyage; quelle est donc la force nouvelle, le pouvoir inconnu qui donnent à la Galilée cette séduction mystérieuse? Comment y a-t-on davantage la certitude de se trouver dans la terre de toutes les charités, de toutes les miséricordes, de toutes les beautés matérielles et spirituelles... Quand du haut de la colline, Nazareth s’offre à la vue, la vérité éclate harmonieusement dans notre âme: la Galilée n’est pas seulement le pays de Jésus, c’est aussi le pays de Marie...

II

M. Hardegg.

Au _Jerusalem Hotel_, à Jaffa, il y a toujours beaucoup de monde, et il n’y a jamais personne. Je m’explique: Jaffa est le port d’attache des steamers français, autrichiens, russes ou égyptiens qui font le service des passagers ordinaires. Tous ces paquebots sont d’une exceptionnelle ponctualité; ils partent et arrivent à jour fixe et résolvent même le problème du départ à l’heure exacte, quelle que soit l’importance des marchandises qu’ils doivent embarquer ou décharger. Chaque voyageur sait donc à quelle heure et quel jour il sera à Jaffa et quand il repartira; il peut calculer sur son indicateur l’emploi de son temps. Un seul train par jour part de Jaffa pour Jérusalem, à deux heures et demie de l’après-midi. En comptant trois heures de trajet, en y ajoutant les retards habituels en Turquie et naturels dans cet odieux petit chemin de fer, on peut compter arriver à Jérusalem vers six heures.

Un train unique descend tous les jours de Jérusalem à Jaffa; il part à huit heures du matin et arrive à onze heures et demie. Ainsi, les bateaux qui transportent les touristes, les déposent à Jaffa entre neuf et dix heures du matin. Ils montent alors au _Jerusalem Hotel_, font leur toilette, déjeunent et repartent pour Sion. Ceux qui viennent de Terre Sainte s’embarquent vers trois heures et ont à peine le temps de déjeuner au célèbre _Jerusalem-Hotel_... J’espère que cette longue explication n’aura pas été trop embrouillée et fera comprendre comment le registre des voyageurs est toujours plein au _Jerusalem_, le matin, et comment, le soir, il n’y a jamais personne. La plus grande agitation y règne de neuf heures du matin à deux heures tous les jours. C’est le long de la route poudreuse un bruit continuel de voitures qui remontent, au milieu des jardins d’orangers, de la ville commerciale à la ville agricole, de la cité laide et noire à la colonie allemande, blanche et propre, dont le _Jerusalem-Hotel_ est un des plus beaux ornements et M. Hardegg, le propriétaire de l’établissement, le joyau le plus précieux; partout les fouets claquent et les grelots résonnent; c’est une procession d’hommes de peine, chargés de valises--presque toutes anglaises, hélas!--couvertes d’étiquettes de toutes les stations du monde; ce sont des discussions et des cris sous la treille fleurie de l’hôtel, des allées et venues dans les sonores escaliers de bois; des appels, par les portes ouvertes, pour demander l’eau, pour savoir l’heure du déjeuner, pour avoir une tasse de café; c’est un bruit de voix, de malles qu’on ouvre, de chaînes qui tombent; c’est toute l’installation hâtive qui doit durer une heure, dans l’impatience de partir, d’aller plus loin. Tout à coup, la cloche de l’hôtel sonne le déjeuner; tous se précipitent dans l’escalier, malgré le flegme britannique, qui d’ordinaire attend le troisième appel. Il y a toujours au moins vingt à trente personnes à table: des Grecs, des Égyptiens, des Russes, des Allemands et surtout des Anglais. Le repas est abondant mais médiocre; personne n’y fait attention puisqu’on ne doit le subir qu’une fois. Les méticuleux Anglais même ne réclament pas. On boit du vin d’Hébron, _Hebroner wine_, à un franc la bouteille et on dévore distraitement, en hâte, sans regarder ses voisins, qu’on ne reverra probablement plus. Le café est avalé brûlant, la note payée vivement, sans examen. A deux heures, nouveau tumulte; à deux heures et demie, silence profond, claustral. On n’entend plus que le bruit léger des orangers, agités doucement par la brise.

Cependant, cela vaudrait la peine de rester un jour ou deux à Jaffa pour la ville, qui est originale et gracieuse; pour ses jardins, fameux dans toute la Syrie; pour ses monastères, pour ses églises, et aussi pour le _Jerusalem-Hotel_ et pour M. Hardegg. Qui est-ce donc que M. Hardegg? C’est un petit homme maigre, sec, robuste, malgré son âge, portant des favoris courts, qui complètent bien sa physionomie austère et silencieuse. Toujours vêtu d’un pantalon gris, d’un pardessus noir et d’un bonnet de velours également noir. Toujours correct, muet et discret.

C’est un hôtelier, mais c’est aussi un chrétien de premier ordre, un moraliste, un philosophe; il ne daigne jamais parler à ses voyageurs. Pendant les trois ou quatre heures de presse, il fait quelques rares apparitions sur le seuil d’une porte dans les escaliers, regardant froidement çà et là et ne desserrant jamais ses lèvres minces. Aussi est-il très difficile de se rendre compte de ses qualités intellectuelles. Les personnes qui ne font que passer dans son hôtel ont à peine le temps d’observer que les portes des chambres, au lieu d’un numéro, sont marquées du nom d’un patriarche, d’un prophète, d’un grand personnage de l’Ancien Testament. Il y avait, sur mon palier, les chambres _Abraham_, _Jacob_, _Ézéchiel_, _Élie_; en tournant un peu, on trouvait la chambre _David_; en face de la mienne, qui portait le nom de _Josué_, le grand général qui arrêta le soleil, on voyait la chambre _Melchissédec_. Les voyageurs hâtifs ne peuvent pas non plus profiter du livre étrange déposé sur une table, au milieu de leur chambre. C’est un ouvrage imprimé en anglais, en allemand, même en italien, et dont la couverture est tout un symbole. Elle représente des animaux qui figurent les sept péchés mortels, le dragon de l’Apocalypse, des candélabres à sept branches. En l’ouvrant... mais qui l’ouvre jamais? Et, c’est pourquoi M. Hardegg, hôtelier chrétien et philosophe moraliste, prend l’argent des voyageurs qui restent trois heures, mais il les méprise: pas moyen en effet de les moraliser. Ceux qui restent appartiennent à M. Hardegg, et il les évangélise.

Parmi ceux-là, se trouvent le consul de Grèce, qui demeure à l’hôtel; le représentant de Cook, sa femme et sa fille. Il y avait aussi, à cette époque, un officier supérieur turc neveu du sultan, aide de camp du pacha de Jérusalem: un jeune homme beau, intelligent, très cultivé, un de ces musulmans raffinés qui ont habité Paris et Pétersbourg, comme attachés d’ambassade. Quelquefois, un client curieux, fantaisiste ou fatigué, reste aussi à Jaffa et ne va pas à Jérusalem pour des motifs spirituels ou physiques; ces six ou sept personnes ne font pas de bruit, mangent tranquillement, causent sans se presser. Le repas est bon. M. Hardegg aime les voyageurs qui restent; il peut les sermonner; en attendant, il les nourrit bien, tandis que les autres sont très mal partagés. Dans sa magnanimité, M. Hardegg se décide à s’asseoir à la table d’hôte, mais sans prendre part au repas. Quand mange-t-il? Mystère. Par dévotion, il jeûne souvent. Il parle--ô miracle!--aux étrangers qui séjournent plusieurs jours. Ce sont ses sujets: ils liront son livre. En effet, après avoir causé, on remonte dans sa chambre pour écrire une lettre; mais, enfin, tous ces serpents, ces renards, ces tortues, toutes ces fouines, dessinés sur la couverture attirent, et on lit le traité de morale de M. Hardegg. C’est un singulier mélange de passages de la Bible et d’extravagants commentaires, de citations des docteurs de l’Église et de notes bizarres de M. Hardegg, hôtelier; des menaces, des prophéties, des exclamations, des phrases mystérieuses et inquiétantes et surtout l’idée que chaque pas que vous faites est un péché. Pour un voyageur, la chose est vraiment charmante!... Distraitement, on prend et on reprend ce volume où le symbole est exposé d’une façon confuse et où la philosophie est grotesquement imitée de la _Sonate à Kreutzer_. Mais ce sont, par-dessus tout, les gens mariés que M. Hardegg veut évangéliser; pour lui, l’état conjugal est un des plus criminels, et, dans son livre, les apostrophes violentes contre les malheureux conjoints ne manquent pas. M. Hardegg a l’habitude d’interroger, à l’improviste, les étrangers qui s’attardent chez lui. Vers neuf heures, un matin, comme je remontais après le premier déjeuner, je le trouvai près de la chambre _Josué_.

--Êtes-vous mariée? me demanda-t-il sans me regarder.

--Certainement, monsieur, dis-je stupéfaite.

--Lisez mon livre, ajouta-t-il.

Et il disparut. Je le revis le lendemain sous la treille, au moment où je montais en voiture.

--Vous avez lu? me demanda-t-il sévère.

--Et vous l’avez compris? reprit-il d’un ton où perçait comme une certaine menace des châtiments célestes.

--Je l’espère, répliquai-je toute contrite.

Il était content de moi. En effet, le lendemain, je trouvai un exemplaire italien de son traité de morale... J’en avais maintenant trois: en français, en anglais et en italien. Dans l’après-midi, vers six heures, je vis l’estimable hôtelier se promener sous la treille, et justement je lisais ses élucubrations ténébreuses en souriant; il me regarda et secoua la tête d’un air satisfait. Aussi, chaque fois que j’appelais le garçon, celui-ci arrivait à l’instant; mes lettres m’étaient apportées avec une rapidité foudroyante; la fille faisait deux fois ma chambre au lieu d’une et ma bouteille d’_Hebroner wine_, à moitié pleine, m’était toujours fidèlement conservée.