Chapter 2 of 19 · 3957 words · ~20 min read

Part 2

Baigné par la blonde lumière du matin, traversé par des bouffées d’un vent frais, rempli d’un tumulte joyeux et presque harmonieux, parcouru en tous les sens par une foule étrange et bigarrée, le Caire vous séduit dès l’arrivée. Les brumes de la fatigue morale, les voiles gris de l’indifférence se soulèvent, se dissipent, s’évanouissent. Autour de vous tout s’agite, tout se meut, tout vit; et c’est une agitation pleine de gaieté, un mouvement juvénile et allègre, une vie frémissante et ardente. Les magasins élégants abaissent leurs stores pour se protéger du soleil déjà haut; des groupes de clients ou de flâneurs s’arrêtent devant les boutiques, bavardant en arabe avec des sonorités gutturales, bavardant en grec avec des sonorités musicales, bavardant en français avec des sonorités chantantes, semblables au rapide gazouillement des oiseaux. Des Arabes en longues chemises blanches ou bleues, pieds et jambes nus, leur petit turban blanc mis de travers, courent en s’appelant, en se poursuivant, en criant, en dialoguant à distance; des Turcs enveloppés dans la grande tunique de soie à raies, croisée sur la poitrine, retenue par une ceinture qui fait deux fois le tour du corps, avec un turban plus large et plus solennel, marchent avec une noble lenteur, mais la plupart s’arrêtent, debout, près des petits cafés; des Bédouins vêtus de blanc et de noir, avec des visages olivâtres et des yeux malicieux sous le burnous brun relevé sur la tête, baissé sur le front et retenu par un cordon de laine, passent rapidement; des femmes _fellahs_ toutes vêtues de noir, avec des yeux pensifs qui brillent sous le voile, vous heurtent légèrement en passant, chargées de leur amphore remplie d’eau; des Européens en vêtements européens, mais avec le _fez_, vont à leurs bureaux égyptiens; des Européens, avec le chapeau européen, vont à leur travail européen, à leurs affaires mi-européennes, mi-orientales; des Anglais avec le casque en sureau et des Anglaises également avec le casque en sureau, couvert de sept ou huit mètres de mousseline blanche, qui pendent de tous côtés, traversent les rues de ce pas méthodique dont ils traversent le monde; des prêtres grecs en grands tubes noirs, avec la barbe grisonnante, les yeux extatiques, se rendent à l’église orthodoxe; des soldats anglais, très élégants, d’une politesse exquise, se pavanent fièrement; des soldats égyptiens, vêtus de blanc, le ceinturon remonté sur l’estomac, sont moins élégants, mais non moins fiers; des paysans, vêtus à l’égyptienne, de chemises de toutes couleurs, entrent par les différentes portes du Caire pour vendre leurs pacotilles; des débitants d’eau fraîche font tinter d’une manière très mélodieuse deux disques d’étain l’un contre l’autre; des vendeurs de graines cuites au four, des vendeurs d’abricots, des vendeurs de bananes, des vendeurs de café, appellent les clients. Des voitures européennes s’avancent au grand trot, portant un pacha drapé dans son manteau blanc, avec une longue barbe blanche sur la poitrine; des voitures où se font traîner de riches Levantins habillés chez Poole, ayant l’apparence anglaise, sauf le _fez_; des chameaux pliant sous d’énormes fardeaux; des chars longs et étroits qui, après avoir déchargé leurs marchandises, transportent, maintenant, douze ou vingt Arabes assis de tous les côtés, les jambes pendantes; et enfin, partout, des ânes, les petits, les gracieux, les adorables petits ânes égyptiens, au poil brun ou gris, à la tête fine, aux jambes minces, qui font du chemin sans en avoir l’air, qui filent portant sur leur dos un gros Levantin, ou un petit Européen, ou un Anglais vêtu de khaki, ou un Arabe, dont le vent fait flotter la chemise, au trot. Ces «bourricots» sont la joie du genre humain au Caire. On en trouve à chaque pas, arrêtés près du trottoir pavé, tandis que la chaussée est en terre battue. L’ânier est, généralement, un gamin brun, demi-nu, les jambes grêles comme celles de sa bête; et la course qui coûte, au tarif, vingt-cinq sous pour les étrangers ou les ignorants, a des accommodements à quinze sous, à dix sous, jusqu’à cinq sous. En une minute, l’arrangement est fait et le passager--appelons-le ainsi--saute sur la commode selle arabe et le petit âne file comme un éclair, suivi de son guide, qui galope derrière lui, la chemise gonflée comme un ballon. Et c’est, de tous côtés, le trot rapide des petits ânes, le piétinement des petits ânes, le passage des petits ânes intelligents et infatigables, accompagnés de leurs âniers fins et prompts comme un dard. Ah! si on les pave jamais, les rues du Caire, les ânes ne pourront plus trotter et disparaîtront, emportant avec eux une des plus jolies choses de cette curieuse ville!

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Après midi, le mouvement se calme. Les voitures se font plus rares; les chameaux ont tourné la tête vers les portes de la ville, retournant aux villages, aux faubourgs, d’où ils viennent; les chars marchent plus lentement; quelques magasins sont fermés; d’autres baissent complètement leurs stores. L’heure chaude tombe sur le Caire. Tous font la sieste. Les arroseurs inondent les rues avec de grands jets d’eau, sortant des tuyaux de caoutchouc. Les boutiques arabes sont vides, gardées seulement par un gamin, qui agite lentement un chasse-mouches. Les âniers s’appuient sur la selle des «bourricots» et dorment debout, les yeux mi-clos. Dans les obscurs bazars turcs ou arabes, dans les sombres échoppes, dans les passages où ne pénètre pas le soleil, les Turcs, les mains fatiguées par la chaleur, continuent à broder des ceintures de peau, à nettoyer de vieux argents, tout en sommeillant. Dans les palais seigneuriaux, les fenêtres ouvertes, les stores baissés, les terrasses couvertes d’étoffes multicolores, tous les soins sont pris pour laisser entrer l’air frais et se garantir de la chaleur; ils sont entourés de grands jardins; les ventilateurs battent de l’aile; de grands jets d’eau inondent le sol; de vastes fontaines chantent dans les cours. A cette heure, on rêve, on dort. La contemplation somnolente, ce charme singulier de la vie orientale, enveloppe tout l’être. On entend des bruits, mais atténués et sourds: si un peu de vent se fait sentir, aussitôt on en éprouve du soulagement; le trille des oiseaux est persistant, et cependant voilé; le tintement des disques du marchand d’eau paraît une musique légère, très lointaine; et pourtant, vous ne dormez pas; seule, votre volonté sommeille si profondément que cela vous semble une énorme difficulté de tourner une page du livre, où vous avez lu deux lignes.

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Mais quand le soleil décline et que vous sortez dans les rues du Caire, vous restez frappés de sa beauté et de sa richesse. La ville est à la fois orientale et européenne, et ces deux caractères bien marqués ne se heurtent pas; au contraire, ils se fondent et ils s’unissent, tout en gardant leur individualité. Les cafés, du plus petit au plus grand, sont remplis d’Égyptiens et de Turcs immobiles devant une table de café, taciturnes, même s’ils sont quatre ou cinq, se tenant un pied dans la main; près d’eux, quelques Anglais boivent leur _ale_, dans un silence grave. Près de la boutique du confiseur grec, qui vend des _loukoumis_ et des conserves de fraises, d’orange, de mastic et du chocolat, se trouve la pâtisserie française montrant des petits fours, des éclairs, des madeleines et des babas; et la cigarette, depuis celle qui coûte un centime jusqu’à celle qui en vaut six, se trouve sur toutes les lèvres, sur celles de l’Arabe demi-nu, du Bédouin svelte et léger, du commis italien, du riche Levantin, du Grec bavard, de l’Anglais raide et sévère. La vie du soir, vouée au luxe, à l’oisiveté, au plaisir, vous montre davantage ce contraste et en fait valoir toutes les séductions. Sur la route de Ghesireh, qui est le Bois de Boulogne du Caire, après avoir traversé cinq ou six rues aristocratiques, bordées de villas, d’hôtels entourés de jardins; après avoir passé le pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle devient plus varié, plus bizarre, plus curieux. Ici, une vaste prairie, près d’un petit palais, où deux ou trois familles anglaises jouent au _tennis_, au _crocket_, tandis qu’au bout du parc un groupe de jeunes Anglais galopent lançant leurs petits chevaux ardents; les domestiques nègres attendent, patients, tenant par le mors des montures de rechange; de petits breaks passent, chargés de bonnes d’enfants, de gouvernantes. Plus loin, la promenade de Ghesireh voit défiler des équipages viennois ou anglais, où de belles dames du Levant montrent des toilettes d’un goût exquis, peut-être un peu trop voyantes: un _saïs_ les précède. Le _saïs_ est une des plus jolies trouvailles du luxe égyptien. Ce _saïs_ est généralement un Arabe, choisi parmi les plus beaux et les mieux faits, très agile, vêtu de légères mousselines blanches, avec une jaquette rouge ou bleue brodée d’or; il a un bonnet également brodé d’or et entouré de gaze blanche, un sabre court attaché à une ceinture de métal, et dans les mains une baguette longue et fine. Il est pieds nus, naturellement. Il précède en courant la voiture aristocratique, faisant faire place; ses jambes sont plus rapides que celles des chevaux, et le vent agite ses étoffes blanches: il a l’air de voler. Quand les maîtres l’ordonnent, il s’assoit sur le siège; quelquefois, il monte derrière la voiture, et reste là, dans une pose fière et nonchalante. Ainsi, derrière un «stage», j’ai vu deux _saïs_, immobiles, admirablement beaux, bruns dans des tissus clairs, scintillants d’or, prêts à sauter, à courir, à voler. La route de Ghesireh est aussi remplie d’amazones, de soldats anglais avec la minuscule toque coquettement posée sur l’oreille, de four-in-hands et de voitures musulmanes fermées portant une dame voilée, et de petits ânes trottinant vers les villages voisins; plus loin, on aperçoit des dromadaires, allant de leur pas lent et régulier, vers l’horizon. Un son de guitare--est-ce une _guzla_? est-ce une guitare?--vient d’une petite auberge: une note gutturale et triste, malgré son trille aigu. Dans un champ, un Turc, agenouillé, salue la Mecque et le Prophète pour la quatrième ou cinquième fois de la journée. Çà et là, dans des petits cafés, on entend le bruit des bouteilles de limonade gazeuse qu’on débouche. Des êtres de toutes les nations se promènent en voiture, au milieu des palmiers et des _éleks_. Le soleil se couche brusquement, tout d’un coup: une fraîcheur d’abord légère, puis plus aiguë, vous pénètre. Des manteaux blancs apparaissent. Les voitures, les amazones, les cavaliers vont plus lentement, et si on regarde bien devant soi, les Pyramides se dessinent, au loin...

IV

Les Pyramides.

Pour aller aux Pyramides, pendant les chaleurs du mois de mai, il faut se lever tôt. Or, le «tôt» oriental n’est pas à sept heures, ni à six heures, ni même à cinq heures. Il varie de trois à quatre heures du matin, c’est-à-dire au moment où nos noctambules européens se décident à aller au lit. Du reste, à trois heures et demie, il commence à faire clair; à quatre heures, en se mettant en route, la lumière limpide enveloppe la ville. Il ne fait pas frais, il fait froid, et c’est une sensation exquise que de frissonner au Caire, sous le lourd manteau qui recouvre les vêtements légers. Toutes les villes, les plus vulgaires et les plus monotones, prennent, à l’aube, une expression originale et fugitive; une expression mystérieuse, où il y a de la fatigue mélancolique et de la gaieté nouvelle, l’engourdissement morbide et la tristesse résignée du travail qui reprend et du repos qui finit; et peut-être, derrière les fenêtres encore fermées des quartiers riches, se trouve-t-il l’accablement qui suit les insomnies cruelles.

Tandis que la voiture vous conduit vers la route droite qui, hors la ville, vous mène aux Pyramides, le grand bâillement et le léger sourire de l’aube donnent un charme tout particulier au Caire, cette perle de l’Égypte, et vous le fait aimer davantage. Déjà, vous rencontrez les âniers et leurs bourricots, courant de tous côtés; des femmes allant chercher de l’eau; des portefaix chargés de grandes jattes de lait frais; déjà les innombrables boutiques de cigarettes s’entr’ouvrent; mais, au pont de Ghiseh, sur le Nil, le spectacle de l’aurore devient extravagant. La voiture est arrêtée par un encombrement de chameaux chargés de fruits, de verdure, de sacs de charbon, de bois, de choses inconnues enfermées dans des sacs, si bien que pendant une demi-heure, il est impossible de faire un pas. Toutes ces bonnes et patientes bêtes de somme, ces chameaux d’un aspect ridicule et malheureux, se balancent, sans avancer: les conducteurs jurent en arabe; mais les soldats et les employés de l’octroi, flegmatiquement, ne font passer qu’un animal à la fois, tandis qu’il en arrive toujours de nouveaux; le nombre grossit, augmente, à l’entrée du pont, les cris montent sous le blanc ciel d’Orient, et la voiture du voyageur qui semble naufragée dans cette mer de bêtes réussit péniblement à accomplir son sauvetage, fuyant en sens inverse, sur la grande route balayée par la brise matinale. Nous pouvons être tranquilles: ce jour-là, le Caire aura de quoi se nourrir, puisque des plus lointains pays d’Égypte, sur le dos des grands chameaux jaunes, arrive l’énorme avalanche des provisions de bouche, pour les pauvres et les riches.

Deux heures au grand trot pour arriver aux Pyramides. Déjà, une heure avant d’arriver, vous les voyez monter à l’horizon, se dessiner en traits précis--car la finesse et la limpidité de l’air, en Orient, donnent aux myopes l’illusion d’une vue meilleure et plus forte--et montrer une blancheur pierreuse, teintée de jaune. On devrait logiquement supposer que ces sombres et immenses tombes des anciens rois d’Égypte sont un monument national sur la terre de Cléopâtre. Non. Les Pyramides appartiennent à une tribu de Bédouins. Qui les leur a données? Qui les leur a laissées en héritage? Sont-ils les descendants des Rhamsès, ces hommes aux yeux allongés et pensifs, à la bouche sinueuse et grave? Sont-ils les fils de ces grands Chéops aux mains allongées sur les genoux, dont les visages sévères semblent cacher une flamme ardente sous le masque de granit?... Ces Bédouins sont des tribus sauvages, vagabondes, voleuses, venues du désert. Et alors, comment possèdent-ils ces Pyramides? Ils les ont prises: voilà tout; d’autant plus que ces pierres superbes et tragiques n’ont offert aucune résistance. Ils se sont établis autour d’elles et ne les ont plus quittées. Qui peut les chasser de là? Le gouvernement égyptien ne l’oserait pas. Le pouvoir des Bédouins s’étend assez loin, sur une étendue de plusieurs milles, où ils ont leurs maisons et leurs champs: des maisons très propres et des champs très bien cultivés. Sur le pas de leurs portes ou dans la campagne, les Bédouins lèvent leurs yeux malicieux sur les Pyramides, les examinent avec le légitime orgueil du propriétaire, qui ne verra jamais périr son bien, et le léguera, en mourant, à ses descendants.

Un Bédouin des Pyramides est, généralement, un homme très grand, très mince, avec le teint brun doré; ses mains et ses pieds ont une élégance naturelle; quant à la tête, elle résume toutes les images poétiques que le monde s’est faites de la beauté masculine, dans ce pays d’Orient: c’est-à-dire, le profil classique, des traits fins et énergiques, des dents éclatantes qui luisent dans une bouche toujours ouverte. Ils sont vêtus de blanc, avec un grand manteau noir et un turban blanc; mais ces vêtements sont drapés avec une telle grâce, avec un sentiment artistique si inconscient et si savant que ce blanc et ce noir forment un tableau parfaitement harmonieux. Ils sont nu-pieds ou portent une paire de pantoufles, qu’ils ôtent quand ils veulent courir--ou plutôt voler. Car, personne n’égale l’agilité du Bédouin, personne n’est meilleur cavalier, personne n’est meilleur tireur que lui. Il chevauche le pied à peine appuyé sur l’étrier, qui est muni d’un éperon minuscule. Y a-t-il une selle sur son cheval? On ne la voit pas--on voit seulement un grand sac, fait d’un vieux tapis rapiécé, qui pend de chaque côté, comme une double besace. Et, soit qu’il descende en toute hâte une côte escarpée, soit qu’il galope dans un tourbillon de poussière, svelte, élancé, impétueux, il a toujours l’air de s’envoler...

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Il est hors de doute qu’il n’existe pas, dans tout l’univers, de voleurs plus habiles et plus ingénus que ces Bédouins. Je ne parle pas de ceux qui, dans les montagnes de Moab, près de la mer Morte, pillent, ravagent, dévastent, saccagent le pays et s’enfuient, marchant pendant quinze jours à étapes forcées, pour ne pas être pris: ceux-là sont des voleurs grossiers et imparfaits, que la malheureuse victime, indigène ou étrangère, ne réussit jamais à apercevoir, tant leurs rapines sont promptes. Je parle de ceux qui, civilisés, doux, sympathiques, possèdent les Pyramides. En arrivant dans le cercle étroit de leur domination, là où finit la campagne fleurie et où commence la ligne sablonneuse du désert, on voit, çà et là, des groupes d’hommes en manteaux blancs et noirs se former, se séparer, se reformer, toujours en des poses involontairement nobles. Ce sont les Bédouins qui veillent sur leur trésor. Quand vous descendez de la voiture, accompagné de votre drogman, et que vous avancez, marchant avec une certaine difficulté sur le sable, le chef de ces hommes s’approche, vous souhaitant la bienvenue en trois ou quatre langues--puisqu’ils en parlent cinq ou six, je crois--et il vous accompagne, continuant à vous entretenir d’une voix musicale, avec un sourire aimable. Peu à peu, se détachant de la première Pyramide, surgissant derrière un monticule de sable, d’autres Bédouins vous entourent, vous saluent, vous sourient, vous offrent tout ce qui est offrable. Celui-ci veut vous faire monter sur le chameau qu’il tient par la bride, afin que vous ne restiez pas les pieds sur le sable brûlant; celui-là propose son petit âne; cet autre veut vous accompagner _dans_ les Pyramides, tandis qu’un quatrième veut vous accompagner _sur_ les Pyramides. Car, il y a des voyageurs assez enragés pour se livrer à cet exercice. Devant leur insistance, le drogman les invective en arabe; le chef feint aussi de se mettre en colère contre ses «sujets», et ces derniers ont l’air de se justifier verbeusement; ils s’éloignent pour un moment, puis reparaissent brusquement, vous environnent, vous suivent, jusqu’aux pieds des Pyramides. Ils vendent de tout: vieilles monnaies, fragments d’albâtre, petites momies de terre, scarabées verts, sphinx minuscules, colliers pour préserver du mauvais œil, amulettes de cristal; et ils tirent tous ces menus objets de grands portefeuilles en peau noire, cachés sous leur tunique blanche. Ces Bédouins sont si pétulants et si tenaces dans l’offre et la demande, ils sont si beaux de malice, ils sont si ingénus et si ardents dans leur avidité, que, petit à petit, vous leur donnez vos _lire_, vos _shellings_, vos sous, vos piastres turques, toute la monnaie cosmopolite qui emplit vos poches. L’Anglais le plus gourmé et le plus raide ne leur résiste pas, tant ils sont persuasifs, aimables et séduisants. Si vous vous impatientez, ils ont l’air de céder et de se taire; si l’ombre d’un sourire se dessine sur vos lèvres, ils vous parlent en chœur dans toutes les langues, et ils sont si insinuants sans être serviles, si humbles sans paraître bas, que le voyageur abandonne son argent en compensation de ce spectacle, qu’il ne reverra peut-être jamais.

Le plus jeune d’entre eux, Mohammed, offrit de faire l’ascension et la descente de la plus haute Pyramide en dix minutes. Elle est élevée de quatre cents pieds anglais, taillée extérieurement en larges blocs de pierre qui forment des degrés--et Mohammed voulait trois shellings, prix modeste. Ils lui furent accordés. Il m’obligea à prendre ma montre à la main, pour compter les minutes. Puis, il jeta son manteau: d’un bond, je le vis sauter, tout blanc, sur la première pierre, et toujours plus petit, grimper là-haut, là-haut, devenir un chiffon blanc, un mouchoir blanc, un point blanc. Il atteignit le sommet en cinq minutes et demie; immédiatement, il refit le chemin, descendant, sautant, bondissant, devenant grand, plus grand, jusqu’à ce que, triomphalement, il arrivât devant moi, haletant et essoufflé, c’est vrai, mais indiquant, d’un geste, la montre que je tenais à la main. Il avait mis trois minutes et demie pour descendre: en tout neuf minutes. Il voulut un autre shelling, pour cette minute de moins. Je le lui donnai, en demandant ironiquement s’il ne désirait pas autre chose. Il me répondit, avec une grande fierté, qu’il fallait applaudir Mohammed et que, lorsque je retournerais dans mon pays, je ne devrais pas oublier de dire: _Bravo, Mohammed!_ Et en parlant, il se drapait noblement dans son manteau noir. Des quatre shellings, Mohammed aura eu cinq sous ou une piastre turque. Ces délicieux et implacables voleurs forment une association coopérative rudimentaire, et ils versent fidèlement leur gain dans la main de leur chef, qui le distribue ensuite, équitablement. Ils ont leurs heures de garde aux pieds des Pyramides, où ils ont des besognes fixes: les plus jeunes montent au sommet ou aident à monter l’Européen qui a cette folie. Ils se mettent à trois, se faisant payer chacun deux shellings d’avance: l’Européen, au quatrième degré, est pris de vertige et veut redescendre, trop heureux de ne pas grimper jusqu’en haut et ses guides trop contents de n’avoir rien à faire. Enfin, quand ils vous ont soutiré, gracieusement, le plus d’argent possible, ils vous escortent aimablement, pendant un bout de chemin, vous souhaitant un bon voyage et une bonne santé dans toutes les langues, vous priant de revenir, saluant très bas, se touchant le front à la mode arabe, se drapant dans leurs burnous sombres. De loin, vous vous retournez pour les regarder encore, ne pouvant leur garder rancune de vous avoir volé si galamment: ils sont groupés en une masse noire et blanche, près des Pyramides, attendant d’autres voyageurs, d’autres victimes placides et résignées. Quant aux Pyramides, je crois avoir dit, plusieurs fois, qu’elles sont très hautes...

V

Syrie, Syrie!

Celui qui va en Palestine quitte le port d’Alexandrie sans tristesse ni regret, et tandis que le bateau s’incline lentement, le souvenir de l’Égypte disparaît brusquement de son esprit, comme les brefs couchers de soleil dans les ciels d’Orient. Les visions de ce pays ardent et voluptueux, où le spectacle de la vie a l’enchantement de la grandeur et de la beauté, dans toutes les formes extérieures--ces visions exquises et majestueuses, qui ont été l’ivresse des yeux et de l’imagination s’effacent promptement. Peut-être reviendront-elles plus tard, ces visions charmantes dont nous gardons une impression mystérieuse. Alors, notre âme comprendra qu’elle n’a pas su lire dans les yeux vides et profonds du Sphinx, et le désir de revoir la terre de Cléopâtre nous reprendra. Pas à présent, cependant... Durant quelques semaines, l’agitation des départs précipités, la nouveauté d’une existence mouvementée au milieu d’êtres inconnus, l’étourdissement causé par des sensations multiples, la séduction de choses étrangement plaisantes données en pâture à notre curiosité, nous font oublier le but véritable du voyage. Celui qui va d’un bateau à un hôtel, d’un train à une barque, d’un fleuve à un café, ballotté, heurté, secoué, cahoté, perdu au milieu de la foule, n’est, dans ces premiers jours, qu’un pauvre être inconscient, privé de volonté et de sentiments précis. Bientôt il se ressaisit, reprend possession de ses esprits avec une tranquille certitude. Le bateau qui l’emmène lui en ouvre la voie, et le mélancolique idéal du pèlerinage reconquiert son cœur distrait: la petite et si grande Terre Sainte, que nous connaissons ingénument par les lectures de notre enfance; la région sacrée où le Seigneur s’est plu à parler aux hommes par la bouche de son divin Fils; ce pays qui, de loin, brille comme un pur joyau devant les yeux enchantés de tous les chrétiens; cette contrée reparaît irrésistiblement au voyageur qui va vers la Syrie...

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