Part 8
Chaque vendredi, dans les rues de Jérusalem, partant de l’antique Prétoire où Jésus fut injustement condamné et allant jusqu’au Sépulcre, les pèlerins accomplissent la _Via Crucis_, s’agenouillant et priant devant toutes les stations de la Croix, reconstituant chaque épisode du drame horrible. Et le fatal dialogue entre Ponce-Pilate et le peuple juif revient à l’esprit: _Voulez-vous la mort de ce juste?... Je me lave les mains de son sang._ Et le peuple: _Retombe son sang sur notre tête et sur celle de nos fils, jusqu’à la septième génération!_ Et c’est vraiment chaque vendredi que la déprécation juive trouve son témoignage douloureux et profond, encore une fois et toujours! En effet, ce jour-là, les nombreux Israélites qui peuplent Jérusalem, environ trente mille, ferment leurs boutiques et leurs échoppes, barricadent leurs maisons et désertent leurs faubourgs infects. La ville prend l’aspect d’un pays abandonné; on dirait une vieille cité de province, un dimanche, à l’heure des vêpres. Les marchés sont vides. Les derniers chameaux se sont éloignés, retournant à Bethléem, à Jéricho, à Saint-Jean-de-la-Montagne. Un grand silence tombe sur l’antique Solima, la ville de Salomon et de David, et le grand souffle d’Israël semble avoir balayé les rues; le quartier nazaréen, le quartier de Jésus, paraît rapetissé, dispersé sous le vent du rite hébreu. Où est donc la population de Sion aux visages blêmes et aux fines lèvres pâles, la population aux yeux tristes et fiers? Les chrétiens qui ont fait la _Via Crucis_ rentrent à l’hôtel ou à l’hospice des franciscains pour se reposer un peu, calmer leur esprit agité par les souvenirs de la Croix; et plus tard, vers les heures d’après-midi, le drogman fidèle vient leur rappeler qu’il faut aller voir les _pleurs d’Israël_. Les Juifs travaillent durement, s’adonnent aux besognes les plus pénibles, peinent du matin au soir, se disputant pour un centime, mangeant mal, dormant peu, infatigables, silencieux, obstinés, toujours croissant en nombre et en fortune; et un seul jour de la semaine, le vendredi, ils exhalent leurs âmes dans des plaintes. C’est un vrai spectacle que les _pleurs d’Israël_, un spectacle curieux, bizarre, morbide et émouvant.
* * * * *
Un mur! Non pas un mur ordinaire, mais quelque chose comme l’immense flanc d’une construction cyclopéenne, voilà tout ce qui reste du temple de Salomon, du temple qui renfermait la Loi mosaïque; du Temple, enfin, dont les splendeurs et les somptuosités emplissent les Saintes Écritures. Un mur seulement, mais si grandiose, si colossal, qu’aucune parole ne peut en donner l’idée: l’œil qui se lève pour en mesurer la hauteur s’abaisse aussitôt, humilié. Les pierres en sont larges, longues, profondes, et sont en réalité des blocs égaux posés les uns sur les autres: une roche à pic, taillée, lisse, poussiéreuse, puissante. Tout a été ruiné. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il pouvait détruire le Temple et le reconstruire en trois jours? Il ne reste rien de ces bois précieux, de ces ivoires, de ces pierres rares qui le rendaient éclatant et stupéfiant; seul, ce pan de mur est là pour attester la puissance de la main qui le renversa. Et cette ruine, non seulement n’est qu’un misérable débris de la gloire d’Israël, mais pour que la malédiction soit plus tragique encore, le destin a fait de cette muraille, qui atteste la grandeur de Moïse et de Salomon, le support d’une partie de la mosquée d’Omar.
Les Turcs ont profité des fondements du Temple pour ériger dessus, pendant le règne d’Omar, un édifice magnifique, en l’honneur de Mahomet; il est le troisième, par l’importance, dans l’Islam, après la mosquée de la Mecque, tombe du Prophète, et après celle de Médine. Et le mur qui était couvert d’escarboucles, d’émeraudes, de lames d’or et de cuivre; le mur sacré qui avait vu les pompes solennelles de la loi mosaïque, maintenant asservi et humilié, est le soutien d’un sanctuaire mahométan: les lettres mystiques arabes en sont l’unique ornement, et des briques jaunes et bleues courent intérieurement le long de la corniche. Dehors, il suit une ruelle étroite et sale, où les blocs de pierre prennent un aspect fantastique, au milieu des masures et des chaumières. La gloire de Salomon est disparue, la gloire du peuple hébreu s’est éteinte, et la muraille qui entendit les prophéties et les prières judaïques, qui fut le berceau idéal de la Loi, est aujourd’hui marquée du sceau musulman.
Et c’est sur ce dernier vestige de leur passé, que les Hébreux viennent pleurer chaque vendredi; ils n’entrent pas dans la mosquée d’Omar, parce qu’elle leur fait horreur: ils assurent que le livre de la Loi a été enterré sous le péristyle et qu’ils craignent de le fouler involontairement aux pieds; en réalité, ils souffriraient trop en voyant le croissant à la place de l’Arche Sainte, et le _mirah_ au lieu du Tabernacle. Ils n’y pénètrent point. Chaque vendredi, ils s’acheminent vers la ruelle où s’élève la muraille de Salomon; tous s’y rendent, femmes et enfants, vieux et jeunes. Les femmes portent une espèce de toquet de soie ou de laine, posé sur les cheveux; et, là-dessus, un châle de mousseline à fleurs, qui leur cache la moitié du visage. Quelques hommes ont le bonnet de fourrure, et ce sont des Juifs russes ou polonais; d’autres, un bonnet de soie noire, et ce sont des Juifs français ou anglais; d’autres encore sont vêtus de l’antique simarre hébraïque, mais ceux-là sont peu nombreux. Le long des masures et des chaumières, en face du mur sacré, il y a des bancs et des sièges: là, s’asseyent les vieillards et les enfants, pour prier et pour lire leurs oraisons. Et contre le mur, le front appuyé sur les pierres, se tiennent une quantité de femmes, le châle rabattu sur la tête, les épaules courbées, plongées dans une douleur silencieuse; et le roc froid, lisse et poussiéreux, peu à peu se trempe de larmes, tombées de ces yeux qui semblent se fondre en eau. Il y a là deux ou trois cents personnes à la fois, qui restent dix minutes ou un quart d’heure. Ils sanglotent, cherchant à étouffer leurs gémissements, ayant la pudeur de leur douleur; puis ils cèdent la place à deux ou trois cents autres personnes qui embrassent la roche, la frappent de leur front, prient et se désespèrent. Et elles répètent une dolente et angoissante litanie, dont voici les premiers vers:
Pour notre temple détruit--nous venons ici et pleurons, Pour notre gloire tombée--nous venons ici et pleurons, Pour notre peuple exterminé--nous venons ici et pleurons.
Le rabbin ou quelque pieux vieillard, serviteur fanatique d’Israël, psalmodie la première partie de ce chant désespéré, et la foule répond avec le second vers. A mesure que s’étend le récit de l’infinie misère du peuple juif, sans patrie, sans nation, sans roi; à mesure que la grande lamentation se déroule, les pleurs coulent plus amers sur le mur de Salomon. Ah! ils n’ont gardé que ces pierres posées les unes sur les autres, dernier souvenir d’un temps glorieux et heureux, quand Israël était aimé du Seigneur, et ils gémissent sur elles, comme sur un immense cercueil où seraient ensevelies toutes leurs tribus. Parfois un chrétien s’avance, par curiosité. Ils ne se retournent pas, ils ne le regardent pas. Lui-même s’arrête, étonné. Ce qu’il voit le frappe profondément. Une heure auparavant, il s’est souvenu des arrogantes paroles prononcées par les meurtriers de Jésus: le sang qu’ils ont répandu a semé la guerre, le feu, les épidémies, les persécutions, et ce pauvre mur voué à Mahomet est leur unique héritage mystique.
Les pieds dans la boue, en plein air, au froid, au chaud, à la pluie, sous le soleil, dans une ruelle pleine d’immondices, comme des chiens chassés à coups de pied, ils viennent baiser ces pierres, pleurer sur elles, _au dehors_, au milieu des curieux qui les observent, au milieu de leurs ennemis les Turcs et les chrétiens. Ils étouffent leurs sanglots, mais c’est une foule qui soupire et il y a dans l’air des bruits de plaintes; ils répriment leurs soupirs, mais c’est une foule qui se désespère; ils refrènent leurs plaintes, mais c’est une foule qui se lamente... Flegmatiques, les Anglais les examinent avec un lorgnon. Ainsi un jour j’ai vu une vieille Anglaise impertinente et obstinée, montée sur un âne, qui voulait absolument traverser toute la ruelle sur sa monture, et elle troubla fort les Juifs. Bizarre et émotionnant spectacle. Certes, les pleurs sont contagieux; certes, la névrose des larmes loge dans cette ruelle; certes, le mur de Salomon les hypnotise... Mais à quoi servent les paroles de la science? Ils gémissent là sur un désastre; ils expient le plus grand des péchés; ils trouvent dans leur religion un nouveau sujet de douleur, quand nous, au contraire, y trouvons un éternel sujet de consolation. Comment se moquer d’eux? Ils ont tué Notre-Seigneur, mais ils sont si misérables, malgré leur cupidité et leur commerce; ils sont si abandonnés et si délaissés, malgré leur avarice; ils sont si privés de réconfort moral, malgré leur courage, que la grandeur de leur châtiment effraye... Une fatalité les enveloppe et leurs lamentations du vendredi est le cri des âmes qui, après deux mille ans, sont encore oppressées par le destin.
VI
La vallée de Josaphat.
Si vous sortez de la cité sainte, en voiture, pour vous rendre dans la jolie petite ville de Bethléem, vous voyez la grande vallée sombre paraître et disparaître devant vos yeux; si vous allez, toujours en voiture, dans ce frais et ombreux village de Saint-Jean-de-la-Montagne, où est né le Précurseur, la vallée sinistre surgit encore devant vous, mettant en votre âme un sentiment d’incroyable tristesse; si, enfin, vous partez à cheval pour faire cette fatigante excursion de Jéricho, de la mer Morte et du Jourdain, avant que vous arriviez à Béthanie, le village où le Rédempteur aimait venir visiter Marthe et Marie, la vallée s’étend à vos pieds, dans sa funèbre apparence d’immobilité, de silence et d’horreur; et pendant les longues heures du trajet, cette effrayante vision hante votre rêverie.
Et quand vous montez au jardin de Gethsémani, vous la sentez toute proche, la vallée noire et muette; et si, parfois, vous l’oubliez, soyez sûr que votre drogman, un homme précis et méthodique, vous rappellera que c’est la vallée de Josaphat et que vous n’y êtes pas encore allé. En vain, toute la partie sereine et tranquille de votre esprit se révolte contre cette influence de lourde mélancolie; en vain, vous essayez de résister à l’entraînement fatal qu’exerce sur vous ce voisinage d’immuable consternation; en vain, vous tentez de vous soustraire à l’ensorcellement secret de ce lieu d’éternelle douleur: tout en vous se soumet à cette emprise mystérieuse. Vous finissez par avoir la nostalgie malsaine d’une ambiance, où toutes vos misères passées et futures pourraient former un _ex-voto_ de larmes réprimées, de soupirs étouffés, de sanglots contenus, et un beau jour, presque malgré vous, oubliant l’azur du ciel, oubliant le soleil, oubliant le sourire de la nature, vous finissez par aller à pied dans la vallée de Josaphat, cherchant l’ivresse des tristesses, des découragements, des ruines...
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Croyez-vous qu’elle soit grande, la vallée de Josaphat? Non. Elle a quatre kilomètres de longueur sur deux cents mètres de largeur. Mais qu’importent ces mesures mesquines!... Quand on est descendu, lentement, par le petit sentier raide et escarpé qui conduit au centre de la vallée, quand on est arrivé au fond du ravin, on croit avoir pour toujours abandonné les formes gaies et heureuses de la vie et être entré dans le royaume sans fin de la Tristesse. La vallée de Josaphat n’a pas d’arbres; elle n’a pas de fleurs; elle n’a pas une touffe d’herbe; toute végétation a disparu depuis un temps immémorial, ou peut-être n’y en a-t-il jamais eu; elle est faite de terre brune et stérile; elle est faite de roches sombres et âpres; elle est faite de pierres rougeâtres et hostiles. Tout le côté occidental est semé de tombes juives, et elles sont si serrées, si pressées, si nombreuses, qu’il n’y a plus de place pour en construire d’autres; de toutes les parties du monde, les Israélites viennent se faire enterrer ici, et quelques-uns, agonisants, arrivent seulement pour y mourir... Eh bien! ce ne sont pas ces monuments qui inspirent une si profonde mélancolie: ils n’ont pas de croix, pas d’inscriptions, pas de couronnes, pas de fleurs, et ces pierres blanches, grises ou brunes n’évoquent pas d’idées funèbres. Puis, elles nous touchent assez peu, ces sépultures juives qui renferment des êtres que nous ne connaissons pas, des êtres d’une autre race, des êtres d’une autre foi. Non, l’infinie désolation de la vallée de Josaphat n’est pas là...
Il y règne un silence lugubre. Les bords du ravin se dressent à pic de chaque côté, comme les parois d’un abîme, où n’arrive même pas la douce lueur des étoiles; la lumière y est froide, comme décolorée par une incommensurable pâleur; le ciel apparaît si lointain, si blanc, si fermé, que les yeux se baissent involontairement sur la terre rougeâtre. Personne ne passe. Là-bas, très loin, vers la fontaine de Siloé, une paysanne s’éloigne, chargée de son outre noire remplie d’eau; mais on dirait une ombre incertaine et fuyante. La solitude, ici, se fait éternelle, dans le temps et dans l’espace. Peut-être, une âme vivante n’ose-t-elle pas descendre dans ce désert, où l’imagination chrétienne place le grand jugement et la dernière journée? Il semble qu’un charme magique cloue à la pierre sur laquelle il s’est assis l’audacieux qui s’est risqué dans ce gouffre. Aucun oiseau n’effleure de son aile les hautes cimes de la vallée; aucun bourdonnement d’insecte n’anime l’air immuable et pesant. Trois grands mausolées bizarres émergent au milieu des pierres: celui d’Absalon, l’indigne fils de David; celui de Zacharie, le fils de Barrabas, et celui de saint Jacques le Mineur. Ces trois tombes sont chacune d’un style différent: celle d’Absalon surgit au fond de la vallée, celles de Zacharie et de saint Jacques sont collées contre la roche, et toutes trois attirent le regard sans le retenir. La vallée de Josaphat, froide, muette, enveloppée d’un silence que des milliers d’années semblent n’avoir jamais interrompu, sombre comme aucun paysage humain, renferme en elle-même les éléments de la plus haute et de la plus intime mélancolie. Celui qui obéit à la séduction fatale et qui, assis sur une pierre, s’abandonne à l’ensorcellement étrange de cet air lourd, de cette lumière morne, de cette stupéfiante torpeur; celui-là s’imagine que, désormais, il n’existe plus dans le monde ni la gaieté des couleurs qui enchantent l’œil, ni la douceur des parfums qui caressent l’odorat, ni aucune de ces choses belles, limpides, brillantes,--richesses humbles et glorieuses de la vie. Celui qui subit la fascination funeste ne se souvient plus des tendres caresses de ses enfants, des sourires de ses parents, de l’affection de ses amis: il n’a plus que la sensation d’une solitude éternelle, d’un désert que rien ne viendra jamais animer, sauf l’effroyable catastrophe finale. Toutes les énergies s’abattent, toutes les révoltes de l’âme s’engourdissent: celui qui descend dans la vallée de Josaphat montre un grand courage. Le frisson de terreur et de douleur qui l’accueille lui donne l’avertissement suprême: c’est la vallée de la Mort.
VII
Ombre qui souffre...
J’eus la joie de me trouver à Jérusalem le jour de la Fête-Dieu. Vous savez que c’est un jour aimé de ceux qui ont été élevés dans le Midi, où la piété religieuse se plaît à des manifestations pleines de gaieté, de grâce et de tendresse, ainsi qu’à des spectacles d’une pompeuse solennité. Dans le Midi ensoleillé et riant, la Fête-Dieu fait sonner les bruyants carillons dans les tièdes journées de mai ou de juin, et promène dans les campagnes un dais de velours rouge soutenu par des piques dorées, sous une pluie de fleurs, dans un nuage d’encens, au milieu des prières et des chants. La Fête-Dieu autrefois était un Noël estival, mais un Noël plus intense, célébré au grand air, à la belle lumière du soleil, dans la jeune verdure, dans l’éternel renouveau de la nature; seulement les anciennes coutumes s’effacent et celle-ci, comme les autres, va se perdant peu à peu...
Donc je fus charmée de me trouver ce jour-là dans la moderne Sion, la ville vouée au Seigneur. Je pensais que la Fête-Dieu, dans ce pays où Jésus avait vécu et souffert, devait avoir un éclat spécial. Hélas! j’oubliais que nous nous trouvions en Turquie! Non pas que les musulmans s’opposent en quoi que ce soit aux manifestations du culte chrétien; mais Jérusalem est sous la domination du sultan, et les processions triomphantes à travers les quartiers mahométans ou juifs seraient un non-sens. Mahomet règne en maître ici: la mosquée d’Omar, construite sur les ruines du Temple de Salomon, est plus grande et plus magnifique que l’église du Saint-Sépulcre.
Aussi, l’Église latine fait sa procession du _Corpus Domini_ dans l’intérieur du sanctuaire, modestement, mais très pieusement. Toute la communauté franciscaine y prend part, et, l’an passé, il s’y trouvait aussi le Père Louis de Parme, le supérieur des franciscains, qui, humblement, s’était mêlé à la foule des autres moines, observant ainsi la tradition de simplicité et d’obscurité du grand saint François. J’ai déjà dit que l’église du Saint-Sépulcre est vaste: plus que vaste, du reste, bizarre, extravagante, faite de sept ou huit églises réunies, les unes hautes, les autres basses, carrées, rondes, octogones, souterraines, latines, grecques, coptes, arméniennes, claires, obscures, sombres, reliées entre elles par une allée découverte, où il pleut--quand il pleut... Il y a l’édicule sacré qui renferme la Tombe divine, puis la chapelle souterraine où sont les autres tombes de Joseph d’Arimathie; ensuite la chapelle souterraine de Sainte-Hélène et de l’Invention de la Croix, la chapelle de la Prison de Jésus, la chapelle de l’Apparition devant sainte Madeleine, la chapelle de la Flagellation, la chapelle de la _Pierre de l’Onction_, l’église du Golgotha, et dans celle-ci la chapelle du Crucifiement, la chapelle de la Mort, la chapelle de la Déposition, et j’en oublie... Sont-elles trop nombreuses? Non, la piété chrétienne des premiers siècles voulut multiplier les souvenirs, pour imprimer plus profondément l’image du Divin Martyr dans le cœur des hommes; partout où il y eut un acte de cette Passion, les fidèles voulurent qu’on pût y pleurer et y prier. Mais les temps ont changé; les croyants d’à présent adorent Jésus dans son essence même, dans sa complète perfection humaine et divine, et non plus pour cet épisode de douleur...
J’ai énuméré ces églises et ces chapelles, puisque la procession latine les visite toutes en priant et en chantant; elle commence à trois heures, et à deux heures et demie, je me trouvais déjà dans le temple. Une foule composée de Hiérosolomitaines latines enveloppées dans leurs blancs manteaux de mousseline, portant parfois un enfant; de Bethlémitaines, à la beauté fine; de dames européennes, habillées à la dernière mode; d’Anglaises catholiques, ridicules sous de grands chapeaux ornés d’un couvre-nuque de toile; de mendiants, drapés dans des haillons; et partout des bambins, de tout âge et de toutes tailles, car Sion paraît se prêter singulièrement à la multiplication de la race humaine... L’église du Saint-Sépulcre avait toujours son aspect stupéfiant, assemblage d’éléments mystiques et profanes, réunion de fanatiques et d’indifférents, laide et belle tout à la fois, riche et pauvre, dégoûtante et émouvante...
La procession sortit à trois heures précises de la grande chapelle de Marie-Madeleine, qui appartient aux franciscains. Devant marchaient les _cavass_ du couvent, c’est-à-dire deux gardes armés et vêtus magnifiquement, avec de grands bâtons à pomme dorée qui frappaient le sol à coups réguliers; puis le clergé, puis la moitié de la communauté franciscaine, puis le dais sous lequel était exposé le Corps de Notre-Seigneur, puis l’autre moitié des moines franciscains, puis une multitude d’enfants des écoles de Saint-François et de Saint-Joseph, et enfin une foule de croyants de toute condition. Un long cortège qui se déroulait difficilement dans le temple, avec ses énormes pilastres et ses chapelles aériennes ou souterraines. Les prêtres et les moines chantaient, les religieuses, les garçons et les filles leur répondaient; et au premier arrêt devant la sainte Tombe, dans un éblouissement de soleil qui entrait par ces hautes fenêtres, au milieu des nuages d’encens, j’eus la sensation que c’était bien la Fête de Dieu, glorieuse et gaie, avec les chants des enfants, des prêtres et des sœurs aux blanches coiffes.
Ah! ces sœurs... Quatre ou cinq d’entre elles, vêtues de gris, le visage caché par de grandes ailes blanches, allaient et venaient, faisant s’agenouiller les fillettes, réglant leurs mouvements, dirigeant leurs motets, marchant de ce pas étouffé qui leur est habituel, conservant un air tranquille, renfermé et lointain... Il y avait une religieuse plus âgée, plus grave, approchant de la trentaine, physionomie sereine, qui surveillait tout avec une attention et une patience infatigables. Enfin, parmi les petites filles, se trouvait une autre religieuse qui attira aussitôt mon attention. D’abord, elle n’était pas vêtue de gris, mais de noir, avec une tunique et une _patience_ semblables à celles de carmélites, les filles de la grande sainte Thérèse d’Avila,--sauf que sa tunique et sa _patience_ étaient noires. Sa coiffe, petite et étroite, et toute plissée, n’avait pas les ailes blanches des sœurs de Saint-Joseph. Quel était son ordre? Elle n’était pas cloîtrée, certainement: son voile noir était rejeté en arrière et pendait tristement sur la tunique sombre.
Cette religieuse appartenant à un ordre que je ne connaissais point, était grande et mince, si mince que les plis de sa robe flottaient sans accuser aucune forme. Son allure indiquait une fatigue mortelle; à chaque pas, elle s’arrêtait comme à bout de force, et quand elle se remettait en marche, elle semblait vouloir tomber... non pas tomber, mais s’évanouir, défaillir, perdre connaissance, disparaître... On ne voyait d’elle que le visage et les mains: un visage juvénile, marquant à peine une vingtaine d’années, mais si ravagé, si pâle, si transparent, si émacié, que toute la douleur humaine paraissait s’y être imprimée. Les yeux sombres étaient pleins d’une indicible lassitude, regardant sans voir, incertains, troubles, mélancoliques, souvent voilés de larmes; la bouche pâle, aux lèvres fines, avait, à de certains moments, une expression déchirante. Et ces mains, ces mains!... L’une, toute blanche, pendait presque inanimée le long de la robe noire; l’autre tenait le cierge: le cierge était léger, mais les doigts étaient si décharnés, si faibles, si effilés, qu’ils tremblaient et laissaient tomber de grosses gouttes de cire. Mains diaphanes, aux veines trop bleues; mains de femme qui pleure, qui souffre, qui agonise, qui meurt...
Pourquoi, aussitôt, cette Fête-Dieu s’assombrit-elle en moi? Pourquoi tout mon être fut-il apitoyé par cette jeune douleur? Pourquoi mes yeux ne se détachèrent-ils plus de cette ombre noire qui se traînait et chancelait comme prise de vertige? Je l’ignore... Je fus vaincue par un sentiment de pieuse curiosité, par la fascination de la souffrance, par le mystère de tout ce qui est triste, par l’apparition d’une peine inconnue. Qui était-elle? D’où venait-elle? Où allait-elle? Je n’en savais rien: je ne pouvais rien demander, ni à elle, ni aux autres; j’étais dans la foule des fidèles, elle était au milieu des fillettes qui chantaient; je n’étais qu’une humble chrétienne et elle était religieuse; elle semblait devoir expirer d’angoisse et d’épuisement à chaque soupir... Mais en cette journée mystique, ce fantôme enfermé en des vêtements monastiques intéressait mon âme comme une énigme douloureuse.