Part 7
Chaque jour Jésus, abandonnant la ville de Jérusalem où il était mal vu, laissant le Temple qui était devenu le centre de toutes les hypocrisies et de toutes les cupidités; Jésus, suivi de ses disciples, sortait de la cité et venait dans ce jardin de Gethsémani, dont le maître était un ami, qui le laissait tranquillement parcourir son petit domaine. Là-haut, sous les oliviers, il s’asseyait. C’était l’heure du crépuscule, si douce en Orient. Combien de fois, à travers le feuillage d’argent, dut-il lever les yeux au ciel, cherchant son Père, dans l’ardeur sacrée de la prédication! Combien de fois la gaie chanson des oiseaux, saluant le soleil qui se couchait derrière Jérusalem, dut mettre en son grand cœur une tendresse infinie et une infinie détresse. Près de lui était Simon-Pierre, en qui sa foi était si grande que même l’acte de reniement ne l’ébranla pas; c’étaient Jean et Jacques, qu’il se plaisait à appeler les _fils du tonnerre_, tant leur apostolat était ardent; c’étaient ses autres disciples; c’étaient les saintes femmes: Marie de Cléophas, qui le suivit, le servit et l’aima du premier jour; Marie de Magdala, la Galiléenne passionnée, à laquelle il pardonna ses péchés; Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare, qui écoutait ses paroles, extasiée; et Suzanne, femme de Couza; et trois ou quatre autres encore qui, fidèles, pieuses, tendres, ne pouvaient plus s’arracher de sa présence. A ceux-là, il parlait sous les vieux oliviers. Alors, dans l’idylle du printemps naissant, dans ce pays encore béni du Seigneur, sous un ciel limpide, entouré de gens qui l’écoutaient avec une âme ingénue et un cœur plein d’adoration, Jésus disait les paroles douces, les paroles suaves, les paroles émues qui attendrissaient les esprits les plus durs, qui enflammaient les imaginations les plus froides, qui amollissaient les intelligences les plus rudes. Oliviers noueux, vous entendîtes ces paroles merveilleuses! Appuyé contre vous, devant ce mont de Sion où brilla la gloire de David et de Salomon, Jésus répétait la nouvelle loi de charité, de bonté et d’égalité, la nouvelle loi qui libérait les âmes et les rendait fortes contre la misère humaine, au nom d’une promesse suprême; sous vos branches chenues, ô oliviers, retentissait l’écho de ces mots sublimes, qui, de ce pauvre et humble jardin de Palestine, passaient sur le monde...
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Et, cependant ce nom de Gethsémani évoque la plus grande douleur qui ait brisé le cœur du Martyr: la fatale nuit d’angoisse, de défaillance, de doute passée dans ce potager, est plus tragique encore que l’agonie sur la Croix. Il vint ici dans la soirée terrible... Son âme était agitée, mais ses disciples ne savaient pas la réconforter. Il leur dit de ne pas dormir et leur confia sa faiblesse: son esprit était fort, mais sa chair souffrait. Ils ne comprirent pas et ils s’endormirent. Il resta seul, dans les ténèbres; seul, dans ce jardin charmant où s’étaient écoulées des heures si belles et qui, maintenant, se vêtissait de deuil; seul, sous le ciel noir; seul, devant le problème effrayant qui l’agitait tout entier. Il essaya de prier, il essaya de s’unir à son Père par la pensée: il ne le put pas. Une tristesse mortelle l’envahit... Il appela ses disciples: ils reposaient. Il leur reprocha amèrement de ne pas pouvoir veiller une heure: ils se rendormirent. Ah! c’est en cette nuit de terreur, de frisson, de solitude, d’abandon, d’immense incertitude, que Jésus vit, comme dans un résumé universel, toute l’infinie misère humaine, le péché inévitable, la tentation invétérée, les décadences du sang et de l’esprit, les faiblesses du cœur, tout le mal caché dans les chairs et dans les âmes; Jésus mesura l’homme durant cette effroyable nuit, et celui-ci lui apparut si craintif, si mal défendu contre l’erreur, si aveugle, si sourd, si lâche, qu’il lui sembla impossible de le sauver jamais! Seul, perdu dans l’ombre, tout près de la mort qui l’attendait, Jésus comme homme, douta si cruellement, que sa chair en fut bouleversée et qu’il sua du sang par tous les pores. Dans ce petit jardin de Gethsémani, il s’interrogea lui-même, en une crise de défiance suprême, pour savoir si sa prédication n’était pas un vain bruit emporté par le vent, et si la semence de son verbe, comme dans la parabole, n’était pas tombée sur la roche de l’égoïsme ou n’avait pas été dévorée par les oiseaux de proie; il s’interrogea lui-même pour savoir si toute sa vie terrestre, vouée à la noble pensée de refaire l’esprit du monde, n’avait pas été dissipée stérilement; il s’interrogea lui-même pour savoir si c’était utile maintenant de mourir sur la Croix... Angoissante question, posée par une nature vierge et ardente, surprise brutalement par le doute, assaillie par l’incertitude, abattue par la pensée d’avoir vécu en vain, d’avoir souffert en vain, et peut-être de mourir en vain!... Et, désespéré, le Christ joignit les mains, priant son Père d’éloigner le calice de ses lèvres... Ce jardin, ce modeste petit jardin entendit la parole la plus désespérée qui soit jamais sortie d’une bouche humaine. Combien d’heures dura cette nuit formidable? Ah! demandons-le à tous ceux qui connurent dans la vie--comme leur Dieu--de ces nuits inoubliables, de ces nuits de désolation, de ces nuits de misère, où tout croule autour de soi; demandons-le à tous ceux qui souffrirent dans une de ces veilles ténébreuses; demandons-le à toutes les grandes âmes qui eurent, elles aussi, leur nuit de Gethsémani, et qui sentirent l’inanité de leurs efforts, la mesquinerie de leurs tentatives, la caducité de leur œuvre. Qui donc a jamais compté ces heures? Les douces paroles de l’Évangile leur donnent une épouvante sacrée, car elles montrent avec une terrible simplicité les tourments moraux, la douleur spirituelle et le déchirement physique qu’éprouva Jésus durant ces moments solitaires. La tragédie fut enveloppée d’ombre, cachée aux yeux humains, et quand le Fils de l’homme tendit la joue à Judas, en vérité, il avait vaincu,--mais il était déjà mort...
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O jardin de Gethsémani, le sépulcre de Joseph d’Arimathie ne recueillit que le corps de Jésus, mais toi, tu as entendu ses paroles et tu as vu ses larmes, tu es donc plus sacré pour nous que tous les endroits sacrés, et nul ne peut s’approcher de tes oliviers sans trembler...
III
Le Chemin de la Croix.
Celui qui parcourt, de nos jours, le Chemin de la Croix, non pas depuis la maison de Hanan le grand prêtre, qui vraiment médita, décida et voulut la mort du prophète de Galilée; non pas depuis la maison de Caïphe, instrument aveugle dans les mains de son beau-père Hanan, mais depuis le Prétoire romain, ce _lithostratos_ où Ponce-Pilate, le gouverneur fourbe et humain, fut obligé de condamner Jésus, après avoir essayé de le sauver deux ou trois fois;--celui qui parcourt ce chemin dont chaque pas rappelle le fatal trajet; celui qui parcourt cette Voie Douloureuse, voulant tout voir et tout observer, met plus d’une heure pour atteindre le lieu du supplice et de la mort, le Golgotha, où se dresse aujourd’hui l’église du Calvaire. Maintenant encore la _Via Crucis_ suit une montée, assez roide parfois, et à de certains endroits il y a des degrés, comme devant l’évêché copte où, pour la troisième fois, Jésus s’affaissa sous le poids de la Croix, comme devant la maison de la bonne Véronique; cependant, la rue est pavée à la mode hiérosolomitaine, de petites pierres longues et étroites qui rendent la marche difficile, mais enfin elle est pavée. Une grande heure donc pour le voyageur chrétien et pour le curieux de choses mystiques; et de plus, une lassitude aussi grande que si l’on avait marché longtemps dans des sentiers de campagne, où cependant le pied ne se heurte pas à des cailloux pointus, comme dans la Voie Douloureuse. Ce dut être bien plus long pour le Martyr! Alors, la côte était plus rapide, et le sol en mauvais état, ainsi que tous les chemins de l’époque. La Croix pesait sur ses épaules... Il avait passé ses derniers jours en veilles et en prières; les deux dernières nuits avaient été terribles: on l’avait lié à une colonne, flagellé, hué; son âme était abreuvée d’amertume et ses forces le trahissaient. Quand il suivit, lentement, pas à pas, la Voie Douloureuse, il devait être dans un tel état d’accablement physique, que cette rue, que nous mettons une heure à parcourir, lui sembla sans doute éternelle...
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Le Prétoire de Ponce-Pilate est, à présent, une caserne turque et il s’y trouve des fantassins musulmans. Cependant, moyennant un pourboire, on peut entrer dans ce bâtiment, où, chaque vendredi, les Pères franciscains, accompagnés de pèlerins et de dévots, se rendent pour commencer le Chemin de la Croix, s’arrêtant aux quatorze stations... Or, vous montez dans cette caserne turque par une vingtaine de marches, on vous ouvre la porte, vous passez sous un grand drapeau rouge avec le croissant et l’étoile blanche, et vous pénétrez dans une vaste cour, où sont dressés les fusils en faisceaux, où les soldats nettoient leurs gamelles: c’est le Prétoire, c’est le _lithostratos_, c’est là que Jésus a été condamné à mort. Vous souvenez-vous des paroles de Ponce-Pilate: _Je me lave les mains du sang de ce Juste?..._ C’est là-haut, près de ce mur, qu’il les a proférées, c’est en bas, dans cette cour où les canons des fusils brillent au soleil, où les soldats frottent les boucles de leurs ceinturons pour les faire reluire, que le peuple hébreu a lancé la terrible imprécation: _Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils, jusqu’à la septième génération!_ Ensuite, Jésus descend les degrés et, dans la rue, on le charge de la Croix: la place est marquée par une pierre blanche, scellée dans le mur, car la _Scala Santa_ a été transportée à Rome. La montée commence: les soldats entourent les deux larrons et Celui que, par moquerie, ils appellent le roi des Juifs. Pendant un certain temps, Jésus avance, courbé, pâle, livide, ruisselant de sueur, le sang coulant de son front meurtri par la couronne d’épines. Mais, arrivé au croisement de la rue du Prétoire et de la rue de Damas, il tombe à terre. A l’angle des deux rues s’élève une colonne brisée, qui marque la première chute du Martyr. La voie, qui s’élargit à cet endroit, est parcourue par des piétons, des chameaux chargés de ballots, des ânes allant au bazar, des Arabes demi-nus. Enfin, le Martyr se relève; mais, un peu plus loin, un groupe vient au-devant de lui, c’est Marie, c’est la Mère qui cherche son Fils; Il la voit, la regarde, la salue: _Salve, Mater._ Et elle? _Elle ne dit rien_ et défaille dans les bras des saintes femmes. La scène a eu lieu dans une ruelle peu fréquentée: une petite chapelle s’érige à cent pas de là, consacrée à Notre-Dame de l’Évanouissement. Mais les forces de Jésus, après la rencontre de sa mère, s’affaiblissent de plus en plus: les soldats ont hâte d’en finir, car les fêtes de Pâques s’approchent, et ils veulent s’amuser librement: ils trouvent un paysan, un certain Simon, de Cyrène, et lui mettent la Croix sur le dos. Mais Simon ne la porte que peu de temps. C’est devant une maison grise, à un angle de la Voie Douloureuse, que le Cyrénéen a soulagé les épaules meurtries du Christ. La route se fait plus escarpée, les degrés commencent: pendant que le condamné monte cette côte, haletant, exténué, épuisé, demandant la mort à chaque pas, une femme sort de sa maison; elle s’appelle Bérénice et elle est Juive, mais qu’importe?... elle s’approche des soldats et, courageusement, essuie avec un linge la face de l’agonisant: sur la toile, le visage reste imprimé en traits sanglants, et, à partir de ce jour-là, la Juive ne s’appelle plus Bérénice, mais _Veri-Icon_, la vraie image, ou Véronique. La maisonnette existe encore sous une arche obscure, en haut d’un escalier creusé dans la roche brune, et peut-être en fera-t-on une chapelle. La tragique procession continue: à soixante mètres de là, Jésus tombe pour la seconde fois... Autour de lui, s’alignent des petites maisons blanches, et sur une fenêtre fleurit un rosier, cultivé par quelque Hiérosolomitaine aux yeux lourds; sur les degrés de pierre, des gamins jouent et se disputent en arabe. A force de coups, le mourant se relève, et son état est si pitoyable que des femmes le regardent passer en pleurant. Et la grande prophétie sort des lèvres de celui qui se traîne au supplice: _Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos enfants!_ Puis, il se remet en marche... Le trajet est long, l’accès est difficile, au loin apparaît le Golgotha, mais pour l’atteindre, quel effort!... De nos jours, cette partie du chemin est fermée par des constructions postérieures, et le pèlerin qui veut suivre Jésus le long du chemin est obligé de faire deux ou trois détours avant de joindre la dernière station, celle où, en vue du Calvaire, Jésus tomba pour la troisième fois. C’est une petite place située au coin du bazar, à un des endroits les plus sales et les plus fréquentés de la ville: le marché des Arabes, des Musulmans, des Abyssins coptes, des Juifs... L’âme est déchirée et le cœur se brise devant ce spectacle.
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Maintenant, la fin du drame surhumain se passe dans l’église du Calvaire, tout là-haut, devant la roche qui a supporté le corps du Christ. Une grande dalle de pierre marque l’emplacement où il fut dépouillé de ses vêtements, que les soldats tirèrent au sort; non loin, dans cette même église, un tableau de mosaïque indique le lieu du crucifiement; quatre mètres au delà, vers l’est, un trou cylindrique, revêtu d’argent, dit que la Croix y fut dressée. Elle regardait l’Occident et les yeux du Christ expirant se fixèrent sur ce côté du monde, qui devait faire triompher sa foi. Mais, désormais, la scène lugubre touche à sa fin: les sept paroles sont prononcées; il a pardonné au bon larron; il a parlé à sa mère et à Jean; il a remis son âme dans les mains de son Père: la mort est venue. Là, près de ce petit autel du _Stabat Mater_, élevé par les soins des fidèles, Jésus-Christ est descendu de la Croix, enveloppé dans le voile de Marie; ici, sur cette plaque de marbre--la _pierre de l’Onction_--son corps est lavé, parfumé de nard et de myrrhe. Et un peu plus loin, dans le petit jardin du bon Joseph d’Arimathie, dans le sépulcre encore neuf, la dépouille sacrée est déposée, pendant que la nuit tombe...
La Voie Douloureuse est finie.
IV
Le Calvaire.
L’église du Calvaire fait partie de celle du Saint-Sépulcre. Tous les chrétiens se rappellent cette lugubre histoire: Jésus fut crucifié sur un petit monticule appelé le Golgotha, ce qui signifie _crâne_, parce que la croyance populaire voulait que là soit enseveli le crâne d’Adam. Le jardin où se trouvait la tombe familiale de Joseph d’Arimathie était proche du Golgotha, d’après tous les évangiles; et les Juifs furent très contents que le disciple secret de Jésus voulût bien se charger du corps et l’emporter immédiatement, car la Pâque s’approchait et ils n’auraient pu la célébrer, s’ils avaient été contaminés par le contact d’un cadavre. La mère désespérée et les saintes femmes, l’apôtre Jean et le bon Joseph n’eurent donc pas un long trajet à faire pour déposer le mort dans son dernier lit: il fut enseveli à quelques pas du lieu de son martyre.
Sainte Hélène eut une idée digne de son cœur: elle résolut d’enfermer toutes les stations sacrées de la Passion dans une immense basilique. Pour réaliser son projet, elle dut faire tomber une partie du monticule où expira le Fils de l’homme, si bien que l’église est appuyée en partie sur le Golgotha, en partie sur un terrain artificiel; l’église du Golgotha se trouve à main gauche, en entrant dans la basilique du Saint-Sépulcre; sa hauteur est d’environ cinq mètres.
Elle est bâtie dans un coin obscur, et un double escalier de pierre, très raide, y conduit. Une obscurité profonde y règne continuellement et les lampes jettent des lueurs incertaines sur les ors et les argents des icones byzantins. Car, la place qui vit le crucifiement de Jésus, par de tristes vicissitudes, appartient aux Grecs schismatiques. Sous l’autel, une étoile d’argent marque l’endroit où l’on dressa la Croix, et le métal est usé par les lèvres des fidèles. Plus loin, de chaque côté de l’autel, se trouvent deux pierres qui indiquent l’emplacement des croix du bon et du mauvais Larrons, et à droite, sous un revêtement de métal, on voit la crevasse profonde qui s’ouvrit dans la roche, au moment où Jésus, jetant un grand cri, expira sur la Croix. Cette crevasse se prolonge jusque dans les entrailles de la terre et semble être produite par un violent tremblement de terre. Saint Luc dit: _En même temps, le voile du Temple se déchira en deux, du haut en bas; la terre trembla; les pierres se fendirent..._
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Eh bien! tout cet appareil ne satisfait point l’esprit; le Golgotha n’aurait pas dû avoir de temple; la petite éminence qu’Il monta péniblement, pliant sous un faix trop lourd pour ses épaules, où Il fut dépouillé de ses vêtements--la tunique de Jésus était sans couture, d’un seul morceau, tissée par sa Mère--où Il fut cloué sur la Croix, où Il passa trois heures d’angoisse, où, mourant, Il pria pour ses ennemis, la petite éminence aurait dû rester intacte, telle qu’elle était. Il suffisait d’y ériger une grande Croix pas autre chose. Dans l’air libre, sous le doux ciel d’un azur blanchissant que, durant les longs étés syriens, aucun nuage ne vient troubler, la Croix se serait dressée, jetant sa grande ombre sur la roche solitaire; et pendant les durs hivers de la Judée, les vents et la pluie l’auraient fouettée sans l’abattre; elle serait restée là grande, puissante, redoutable sur l’horizon,--signe inébranlable de la foi chrétienne.
Le pèlerin, alors, aurait parcouru toute la _Voie Douloureuse_, partant non pas du Prétoire où Ponce-Pilate lut à Jésus l’injuste condamnation, mais de cet inoubliable jardin de Gethsémani qui rappelle la terrible nuit d’épreuve... Le pèlerin aurait marché dans le chemin qu’Il suivit, au milieu des soldats, à la lueur des torches fumantes, accompagné seulement de deux ou trois de ses apôtres, pendant que Judas de Kérioth, sur lequel il avait levé ses clairs yeux bleus, s’enfuyait, serrant contre sa poitrine la bourse infâme renfermant les trente deniers... Le pèlerin serait descendu comme Jésus dans la vallée de Josaphat, qui sépare le mont de Sion du mont des Oliviers; il aurait passé, comme lui, le petit pont de pierre jeté sur le torrent du Cedron; il aurait monté la pente raide qui conduit à Sion et à la maison de Caïphe; et ainsi, pas à pas, le pèlerin aurait pu suivre toute l’agonisante histoire de la Passion, depuis la nuit passée chez Hanan à la maison de Caïphe, où Simon-Pierre, en qui le maître avait mis ses plus grandes espérances, le renia sans avoir la force de se déclarer son ami; le pèlerin aurait fait toutes les stations de la _Via Crucis_, baisant la terre, et serait enfin arrivé au petit monticule où se termina la terrible tragédie, à la neuvième heure d’un vendredi de _nisam_. Et là, une simple croix aurait rappelé cet instant suprême, cet instant qui bouleversa la face du monde. La roche blanchâtre, striée de veines et de taches rouges, serait intacte, et les yeux étonnés auraient vu librement l’énorme masse séparée en deux dans toute sa profondeur.
A quoi bon cette chapelle petite et obscure, où l’on étouffe, où l’on ne voit rien, où la grande vision du Golgotha est parfaitement perdue? L’ardeur religieuse de ceux qui viennent se prosterner là, de toutes les parties du monde, n’aurait certes pu démolir une montagne: le Seigneur ne nous a pas dit de l’adorer dans les murs d’une église. On prie si bien à l’air libre, sous les vieux oliviers de Gethsémani, à l’ombre desquels Jésus se recueillit souvent; on prie si bien, là-bas, sur les bords fleuris du Jourdain, dans ces champs bénis du ciel; on prie si bien dans la douce Galilée, jardin enchanté où germa la parole divine...
Près du pont de Samarie, un jour, Jésus répondit à la Samaritaine, qui, ingénument, lui demandait s’il fallait adorer le Seigneur dans le temple comme les Hiérosolomitains ou sur la montagne comme les Samaritains; Jésus répondit que bientôt on ne prierait plus dans le temple ni sur la montagne, mais partout où serait l’esprit de vérité, dans sa lumière. Eh! pourquoi le Golgotha n’est-il pas resté, comme il était alors, nu, austère, tragique, au lieu de devenir un endroit clos et fermé, orné de saintes images vêtues de métaux précieux, la face brunie et enfumée par les lampes, tandis que la crevasse admirable est couverte de gouttes de cire, tombées des petits cierges que penchent les fidèles, pour mieux voir la fissure de la roche! Comme l’âme trouverait des impressions aiguës et profondes, si on pouvait aller là où Il finit sa vie, pendant les fraîches aubes naissantes ou durant les ardents crépuscules pourprés, sans dépendre du règlement de la Sublime-Porte qui ouvre et ferme les sanctuaires, sans passer devant les gardiens et les soldats turcs...
Mais sainte Hélène ne pouvait savoir tout cela. Sa foi, alors, était si vive, si ardente, si ingénue, si simple, si luxueusement païenne, que, pour satisfaire son besoin de vénération, elle pensait aussitôt à de magnifiques constructions, riches de marbres et de pierres précieuses. La piété de sainte Hélène a construit trente-quatre sanctuaires sur les Lieux-Saints! Comment n’aurait-elle érigé aussi un temple sur le Golgotha? Plus tard, ses basiliques furent détruites et reconstruites, puis détruites de nouveau, et encore reconstruites, mais jamais personne ne pensa que le Calvaire ne devait être qu’une simple montagne ornée d’une Croix... Ah! on l’aurait vue de toutes les collines de Jérusalem, la Croix, et l’œil n’aurait pu la fixer sans se remplir de larmes!
En bas, dans l’église du Saint-Sépulcre, à main gauche, une petite grille de fer entoure un roc; il est en face du Golgotha, éloigné d’une cinquantaine de pas. C’est la place où les saintes femmes en pleurs regardaient Jésus agoniser sur la Croix. Maintenant, en se mettant au même point, on ne distingue plus qu’un amas de pierres et de colonnes. O pieuses femmes, vous le voyiez, au moins, et nous, nous ne pouvons même pas voir le symbole de sa douleur...
V
Les pleurs d’Israël.