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Part 13

Hardegg n’avait que moi à convertir en ce moment; un Russe poitrinaire, une dame anglaise, semblaient tout à fait sourds à ses leçons de philosophie morale. Mais moi j’étais surtout l’objet de son attention, et du haut de son orgueil il me dit au revoir quand je partis pour Jérusalem. Nous nous revîmes six semaines après, à mon passage pour la Galilée. L’hôtel était si tranquille et si frais au milieu des plantes aux parfums subtils, la brise marine y soufflait si agréable, que j’y passai volontiers deux jours à écrire. Sur ma table était ouvert le fameux ouvrage du maître de céans, et il pouvait supposer que je prenais des notes. Il me sourit de loin pendant ces deux journées; mais, au moment de mon départ définitif, il eut la condescendance d’ouvrir lui-même la portière de la voiture, et pendant qu’on chargeait les bagages, il y resta appuyé.

--Il faut lire mon livre chez vous, me dit-il avec une hauteur quelque peu mêlée de bienveillance.

--Je n’y manquerai pas, répondis-je avec solennité.

--Et le donner à votre mari; voilà un volume pour lui.

Et il retira de sa poche un quatrième exemplaire.

--Merci, merci, m’écriai-je très confuse.

--Si vous désirez quelques explications, écrivez-moi; on m’écrit de partout pour des objections philosophiques et morales.

--Vous êtes un apôtre, monsieur, lui dis-je tout à fait convaincue.

--Oui, madame, dit-il en daignant soulever son bonnet de velours noir, tandis que la voiture s’ébranlait.

Du reste, la note du _Jerusalem-Hotel_ fut très salée.

III

Le marchand de grains.

L’_Achille_, un grand paquebot du Lloyd autrichien, avait quitté le port de Jaffa à midi et devait toucher Caïffa à sept heures du soir. Il se rendait à Constantinople, chargé de passagers pris à Port-Saïd, à Alexandrie, à Jaffa même, accomplissant son voyage sur les côtes d’Égypte, de Syrie, de Roumanie, prenant et laissant des voyageurs, chargeant et déchargeant des marchandises, avec un bruit de voix, un fracas de chaînes, qui se calmaient seulement lorsque nous marchions. Le père Marcel de Noilhac, le père Joseph de Naples et moi, avions pris ce bateau pour aller de Jérusalem à Nazareth. Nous devions nous arrêter à Caïffa. C’est un trajet peu important; mais, à côté de nous, un grand nombre de touristes s’étaient installés pour une traversée de vingt jours, et connaissaient déjà tous les secrets du bord.

Le père de Noilhac appartenait à l’ordre de Saint-François et dirigeait le couvent de Nazareth: très sympathique, jeune, réfléchi et mystique, il faisait penser à une femme en prière, à une âme privée de corps. Le père Joseph de Naples, un beau religieux à la barbe grisonnante, était le moine le plus populaire de la Terre Sainte. Très intelligent et très actif, un peu trop remuant même, conservant encore son accent napolitain, il possédait les grandes qualités de vivacité, d’aisance, d’intuition rapide, naturelles à ses compatriotes. Apte à tout, pieux, religieux et, en même temps, agent diplomatique très fin, il connaissait à fond les Juifs, les Maronites et les Druses. A peine sur le pont, le père Marcel s’en alla lire son bréviaire dans un coin. Le père Joseph, lui, fut immédiatement entouré. Le commandant, le médecin, l’agent du Lloyd, cinq ou six passagers se pressaient autour de lui. Moi, j’essayais de saisir au passage une de ces intonations napolitaines, dont mon oreille était privée depuis deux mois déjà. Je me sentais un peu triste. En quittant Jérusalem, j’avais versé des larmes solitaires, à la pensée que je ne pourrais plus baiser le marbre froid du saint Sépulcre, que je ne verrais plus le soleil se lever du jardin de Gethsémani; les premières émotions de mon voyage avaient été si intenses que la Galilée me semblait un peu froide, un peu effacée. Cependant, le père Joseph allait, venait, riait, discutait, donnait des poignées de main à tout le monde, toujours en mouvement, mais sans s’agiter inutilement comme nos frères de Naples. Les enfants d’un employé français au service de la Turquie s’empressaient maintenant autour de lui. Cette famille quittait Alexandrie, sur un ordre qui l’envoyait à Constantinople et allait, auparavant, passer un mois en villégiature. Je laissai le père Joseph causer avec les enfants, et je me rendis à l’arrière pour contempler le sillage, mon occupation favorite en mer, car je distingue tant de choses dans cette écume blanchâtre!... Je rêvais un peu lorsque le père Joseph s’approcha de moi, accompagné d’un homme vêtu comme un musulman: pantalon sombre, redingote noire et fez rouge. Celui-ci paraissait âgé d’environ cinquante ans; il était de taille moyenne, robuste, bien rasé: ses yeux vifs et mobiles attiraient l’attention.

--Je vous présente Ibrahim, me dit le père Joseph.

--Tiens! Pourquoi me présente-t-il ce Turc? pensai-je.

L’Oriental ne porta pas ma main à son front et à son cœur, comme le font tous les musulmans, mais il me la serra cordialement.

--La Terre Sainte n’a pas de meilleur ami qu’Ibrahim, ajouta le père Joseph.

Je regardai mieux le nouveau venu, qui rougit de l’éloge du franciscain et voulut protester.

--Pour un Turc, dis-je bêtement, c’est très beau de respecter la Terre Sainte et ses religieux.

Ibrahim pâlit et une expression de vraie tristesse se peignit sur ses traits.

--Je ne suis pas Turc, madame, murmura-t-il, je suis chrétien.

--Excusez-moi, m’écriai-je toute mortifiée.

La conversation s’engagea et je compris peu à peu devant qui je me trouvais. Riche marchand de blé de Saint-Jean-d’Acre, descendu du Liban vers la mer, Ibrahim conservait le rite chrétien de saint Maron, le grand évêque. De conduite très réglée, il partageait son temps entre les affaires et la pratique d’une religion profonde qui le prenait tout entier. Il mettait le même enthousiasme, la même ardeur aux négociations de son commerce qu’à ses prières de chaque jour. Sa foi avait quelque chose de si impétueux, de si spontané; elle perçait tellement dans la moindre de ses paroles que je l’enviais réellement lorsque je la comparais à notre tiédeur. Ibrahim dépensait sa fortune en larges aumônes. Il avait fait construire, à Saint-Jean-d’Acre, une église en l’honneur de saint Louis, ce roi de France qui, pour se rapprocher de Jésus, voulut aller mourir en Orient. Il venait constamment en aide aux œuvres de la Terre Sainte, si délaissées par l’Italie, bien que les franciscains soient italiens. Dans toutes les contestations, il intervenait et les terminait toujours à l’avantage des moines. Sa main droite donnait beaucoup et sa main gauche n’en savait rien. Voilà, en quelques mots, ce qu’était Ibrahim, ce faux Turc.

Mais l’enthousiasme religieux du marchand de blé se manifestait surtout dans ses voyages. Chaque année il passait trois mois en Europe. Il visitait les plus riches cathédrales, les sanctuaires les plus renommés. Il allait de Cologne à Lorette, de Saint-Jacques-de-Compostelle à Lourdes, de Kasan à Valle-de-Pompéi. Partout enfin, où il pouvait trouver une belle église, un tableau religieux important, une chapelle connue, Ibrahim portait sa prière et son âme. Pendant ces trois mois le commerçant n’existait plus. Il ne restait en lui que le chrétien ardent à la recherche d’un temple, d’un autel, d’une image. De sorte qu’en huit ou dix ans il n’avait vu ni les villes ni les monuments, mais les Madones, les saints à genoux, les mains tendues vers le ciel. Joyeusement absorbé dans sa foi, il ne savait rien de la vie moderne: elle ne pouvait intéresser un homme venu de si loin pour s’agenouiller dans les basiliques, contempler les statues des Vierges, entendre la messe dans les grottes où se manifestent des apparitions merveilleuses. Mais si l’existence positive, matérielle, le laissait indifférent, il connaissait très bien le nom du prédicateur français de Notre-Dame-des-Victoires et avait retenu ses sermons. Il oubliait, pendant ces voyages, toute sa dure vie de commerçant, les affaires officielles, les discussions énervantes avec des juifs, des Russes, des musulmans entêtés; il y trouvait un adoucissement à ses fatigues, une grande joie, un nouveau courage. Et, dans cet homme, aucun air de componction, rien d’obscur, pas une trace de cette hauteur qui accompagne toujours une dévotion simulée; mais une sincérité enfantine, une expression de bonheur ingénue et admirable.

--Où êtes-vous allé cette année? demandai-je.

Il me regarda tout heureux et répondit:

--J’ai visité la France et l’Espagne, mais j’y étais déjà venu, après avoir été en Italie.

--Ah! en Italie?

--Oui, chère madame. Quel pays que le vôtre, quel pays!

--Vous y avez des affaires? lui dis-je, ne pouvant encore oublier le négociant.

--Des affaires, des affaires! Je vais en Italie pour Saint-Marc de Venise, pour le Dôme de Florence, pour Saint-Pierre de Rome! J’y vais pour les Madones de vos peintres. Quels peintres et quelles Madones! J’en rêve encore lorsque je suis de retour à Saint-Jean-d’Acre. Cette année j’ai eu, à Rome, un grand, un parfait bonheur!

Je compris enfin cette âme pour la première fois, et je m’écriai:

--Vous avez vu le Pape?

--Je l’ai vu, répondit-il à voix basse, respectueusement.

--Eh bien, quelles ont été vos impressions?

--Je ne puis tout vous dire. Nous attendions cette audience depuis huit jours. Je ne mangeais et ne dormais plus. Enfin, nous pénétrâmes dans le Vatican; mais deux heures s’écoulèrent encore. Enfin, le grand vieillard parut, vêtu de blanc, les mains de cire, le visage décoloré. Je tombai à genoux, tremblant de tous mes membres, et je sentais qu’il venait vers moi. Je l’entendais parler à mes compagnons. Je ne respirais plus. Léon XIII s’est arrêté, près de moi. Ah! madame, le Pape près d’Ibrahim, le pauvre marchand de grains de Saint-Jean-d’Acre! le Pape, celui qui représente la Religion sur la terre et dans le ciel!

--Il vous a parlé?

--Oui, dit gravement Ibrahim; il s’est penché vers moi et m’a dit: «_Vous êtes chrétien d’Orient?_» Quelle voix! Je l’entendrai jusqu’à l’heure de ma mort!

--Et vous lui avez répondu?

--A peine. J’ai balbutié: _Je suis maronite du Liban, Votre Sainteté._

--Ce fut tout?

--Oui. J’aurais voulu lui dire tout ce que j’avais dans l’âme, lui offrir ma fortune et ma vie pour Jésus, pour l’Église: je n’ai pas osé. Je l’ai regardé, les larmes aux yeux, et lui m’a fixé avec tant de douceur... Le Chef de l’Église, madame!... Celui qui commande spirituellement à des millions de chrétiens, qui commande les âmes... Je n’ai rien dit.

--Il vous a compris, Ibrahim.

--Oui, je le crois, ajouta-t-il avec conviction.

Nous restâmes silencieux. Le mont Carmel était en vue.

--Je suis allé à Naples il y a peu de temps, reprit Ibrahim.

--A Naples? demandai-je en tressaillant.

--Oui, madame. C’est un pays où la foi existe encore: les églises y sont toujours pleines le dimanche et jamais désertes, les autres jours. J’ai baisé les ampoules où l’on conserve le sang de votre Patron. Et Sainte-Claire, quel splendide monument! Avec quel plaisir j’y retournerais! Mais pourquoi ne finit-on pas la façade du Dôme?

--L’argent manque: les Napolitains sont croyants, mais pauvres.

--Peu importe. Dieu y pourvoira!

--Eh bien, pourquoi ne terminez-vous pas les travaux?

--Je voudrais pouvoir compléter toutes les façades, achever tous les temples! Mais il faudrait des richesses énormes. Ce que je possède appartient aux pauvres et aux serviteurs de Jésus. J’ai donné à Naples, comme ailleurs. Je suis resté volontiers dans cette ville, allant d’une chapelle à une église, communiant ici, me confessant là, disant mon chapelet partout. Vos compatriotes, chère madame, obtiendront tout ce qu’ils demanderont sur la terre et dans les cieux.

--En effet, notre peuple est très pauvre, mais content.

--Que le Seigneur le protège! Je suis allé pendant mon séjour voir la Madone du Rosaire. Je l’ai trouvée encore plus belle et plus riche: ses miracles ne se comptent plus. J’y suis resté trois jours, et j’y retournerai plusieurs fois encore, je l’espère, avant de mourir.

--Vous finirez par vous faire moine, lui dis-je en souriant.

--Non, je suis trop indépendant. Je veux voyager toujours. Je veux dire mon rosaire dans le monde entier. Puis, il faut que je travaille. Les pauvres ont besoin d’argent: Jésus m’en a tant confié, de malheureux! Me faire moine? Il est tard, trop tard. Je ne suis qu’un pauvre marchand et un humble serviteur de Dieu. J’essaie de faire mon devoir sans entrer dans un ordre religieux. Ai-je tort? Croyez-vous donc que la vie profane soit un continuel péché?

--Je ne sais, lui répondis-je pensive. Peut-être y a-t-il un certain égoïsme à sortir de la vie. Où est la voie?

Il me regarda tout troublé. Lui aussi, sans doute, entendait en son cœur une de ces interrogations douloureuses et inquiétantes, qui troublent parfois notre conscience de croyants. Nous ne parlions plus. La nuit tombait rapidement et le paquebot doublait le promontoire du Carmel.

--Voici le Carmel, dit Ibrahim, disons l’_Ave, maris stella_.

Il ôta son fez, s’agenouilla et appuya la tête contre le bastingage. Quelques personnes et moi, nous l’imitâmes. Ibrahim priait ardemment, et son visage était serein...

IV

Le Carmel.

Lorsque après avoir laissé derrière lui Port-Saïd le voyageur se rapproche de la Terre Sainte et entrevoit, dans la brume de l’horizon qui enveloppe tout d’une teinte uniforme, les blanches maisons de Jaffa et la riche verdure de ses jardins d’orangers, il faut, pour que son cœur s’émeuve, un véritable effort mystique. L’œil n’aperçoit, en effet, que la rade périlleuse, toute blanchissante d’écume et, au-dessus d’une plage jaunâtre, battue par le vent, une ligne de maisons neuves, habitées par des marchands, des négociants ou des consuls. Rien qui rappelle la Terre sacrée, où Jésus vécut, souffrit, mourut: aucune ligne, aucune couleur, aucun son qui signalent l’approche de la contrée sainte. Et le pauvre pèlerin, presque désillusionné, cherche vainement en lui-même ce pieux enthousiasme qui met des larmes dans les yeux et rend pâle d’émotion. Une bien meilleure impression attend les touristes qui, partis d’Italie, d’Allemagne ou de France, arrivent en Palestine, venant de Smyrne, suivant toute la côte de la Karamanie, sans toucher à Beyrouth, la perle du Levant. Ceux-là, confortablement assis sur le pont du paquebot, voient, un matin, surgir au bord de la mer Saint-Jean-d’Acre, l’ancienne citadelle, et la blanche Caïffa. Mais ces deux villes, dont l’une est florissante parce qu’elle est neuve et l’autre en décadence pour avoir eu un trop glorieux passé, ne retiennent pas longtemps l’attention: un mot a couru, répété de bouche en bouche, a éveillé la curiosité et provoqué l’émotion des passagers; un mot qui arrache les paresseux de leurs fauteuils d’osier, les malades de leurs couchettes et les attire sur le côté gauche du bateau, qui semble ralentir sa marche: le Carmel! le Carmel!

Voilà le grand promontoire qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du vaste golfe, où les eaux sont plus bleues et plus calmes; voilà la montagne de Marie, qui s’élève toute ravissante dans l’air plus léger; voilà la blanche église se découpant au loin sur le ciel pur, veillant sur ces flots impétueux, où rugit la tempête pendant huit mois de l’année.

Les personnes religieuses, qui passent devant le Carmel, en voyant cet autel si éloigné d’eux et si rapproché de Dieu, éprouvent pour la première fois la séduction mystique de la terre des prophètes et des patriarches: très simplement, elles s’agenouillent sur le pont du bateau, tendent les mains vers la montagne où monta Marie toute jeune, accompagnée de sa mère, et entonnent à demi-voix l’_Ave, maris stella_... Car, de là-haut, Elle paraît vraiment la protectrice de ceux qui invoquent son nom, de ceux qui accomplissent ce pieux pèlerinage, de tous ceux qui risquent leur vie pour gagner le pain de leurs enfants. Une tradition hébraïque raconte que sur ce mont, où retentissait jadis la voix menaçante d’Élie, sainte Anne et saint Joachim possédaient un peu de terrain et quelques bestiaux. Chaque année ils quittaient la Galilée et les riantes vallées où est située Nazareth, descendaient dans la plaine d’Esdrelon et montaient au Carmel, emmenant avec eux leur fille chérie. Ce sentier sauvage, où fleurissent les marguerites jaunes et les genêts parfumés, a donc été bien des fois parcouru par Celle qui devait être la plus pure des femmes, la plus malheureuse des mères. Elle venait, sans doute, s’asseoir sur ces roches, au pied du promontoire, et laissait errer ses yeux pensifs et doux sur la baie; depuis ce jour, elle fut l’Étoile de la mer, et quiconque vit se préciser, à l’horizon, la montagne de Marie, sentit qu’il s’approchait de la Terre divine.

* * * * *

Une belle route verdoyante, la plus commode peut-être de toute la Palestine, serpente le long de la colline du Carmel et conduit au monastère voué à la Vierge. La voiture où je m’étends paresseusement, alors que j’aurais très bien pu faire l’ascension à pied, passe à travers les haies d’herbes aromatiques, dont les moines font un élixir fortifiant. A chaque tournant, la grande mer de Syrie apparaît, d’un azur grisâtre, et la petite Caïffa se devine, toute blanche au pied de la montagne de la Vierge. Le spectacle est délicieux, mais il n’a rien d’oriental. Le paysage est presque italien; nous avons beaucoup de ces sanctuaires, sur une colline, au bord de la mer, dans notre pays, surtout dans le sud; et, en mon souvenir, repassent d’autres azurs, d’autres baies ensoleillées, d’autres églises où j’ai prié. Il faut vraiment un effort d’imagination devant ce couvent si élégant, ces jardins si bien cultivés, cette mer qui ressemble à celle de Sorrente ou de Francavilla des Abruzzes, pour se rappeler qu’ici, au temps des prophètes, Isaïe vécut dans sa grotte, prêchant les peuples primitifs; qu’ici Marie de Nazareth porta ses pas légers; qu’ici elle reparut, après sa mort, sur ce promontoire, vers lequel se tournent les yeux de tous les navigateurs, qu’ils viennent de Constantinople ou de Beyrouth, du Pirée ou de Lattaquieh, d’Égypte ou de Chypre. Tout est propre, net, correct en ce Carmel, que les bons Napolitains invoquent si souvent pour obtenir la vie, la santé et la joie. Chère, chère Madone, dont les scapulaires couvrent tant de fortes poitrines d’hommes et de femmes du peuple, votre maison est belle, les fleurs y sont parfumées, la route qui y conduit est aisée: mais, vous aimez aussi les paysages simples et champêtres, les cabanes rustiques et les vastes horizons déserts dont la solitude fait la beauté!

Dans le parloir du couvent, les moines français, courtois, taciturnes, l’air un peu fier dans leurs vêtements blancs, échangent contre une petite aumône des médailles, des rosaires et des prières imprimées. Seule l’_Eau des Carmes_ coûte trois francs la grande bouteille, et un franc cinquante la petite. Ce commerce fait vivre les religieux, sert à l’entretien de ce magnifique couvent et de ce beau jardin. L’eau de mélisse est, du reste, excellente contre les syncopes. Au moment où j’entre dans la salle, deux pèlerins russes portant les larges culottes et la tunique des _moujiks_ s’y trouvent déjà. Pauvres gens! Leurs longs cheveux blonds et leurs bottes sont couverts de poussière. Ils ont certainement mis au moins une semaine pour venir, par petites journées, de Jérusalem à pied. Tous deux semblent malades et fatigués. Immobiles et muets, ils contemplent dans une vitrine les bouteilles contenant le fameux remède. Un carme, patient et muet comme eux, attend qu’ils expriment un désir. Ils possèdent déjà des scapulaires, des rosaires, des médailles; mais ils voudraient maintenant l’_Eau des Carmes_, et, ne parlant que le russe, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Pourtant leur envie est si intense qu’on la devine dans leurs yeux. Certes, ils s’imaginent que cette eau est miraculeuse et qu’elle peut faire des prodiges. Ils regardent anxieusement le moine et, à force de petits gestes lents et tristes, ils demandent le prix: par signe aussi le frère leur répond. Alors une profonde douleur se répand sur le visage des deux Russes. Ils la veulent, cette liqueur bienfaisante, qu’ils croient un baume donné par la Vierge elle-même; seulement, ils n’ont que très peu d’argent. Ils se consultent longuement des yeux, prononcent quelques mots brefs. Le moine attend toujours, l’air distrait. Quant à moi, je suis réellement émue pour la première fois depuis mon arrivée.

Enfin, un des deux paysans tire de sa poche un vieux portefeuille déchiré et l’examine avec soin. Je m’approche indiscrètement, pieusement... Hélas! il n’a que quelques pièces turques d’une valeur de trois francs, le malheureux pèlerin... mais sa foi est si vive qu’il retire un franc cinquante et paye. L’émotion me paralyse bêtement et je n’ose lui offrir cette bouteille, comme je l’aurais voulu. Le voilà donc possesseur de ce qu’il désirait si ardemment. Il est tout joyeux. Demain, peut-être, il n’aura pas un morceau de pain et se couchera épuisé le long d’une haie, sur la route de Nazareth. L’_Eau des Carmes_ n’est qu’une eau de mélisse très bien faite et bonne pour les crises de nerfs. Cependant le Russe la considère comme une essence miraculeuse, et certainement la Vierge du Carmel la transformera en énergie, en patience, afin qu’il puisse terminer son pèlerinage sans mourir de faim ou de soif. Il ne périra pas. Elle le sauvera de la mort. O sainte Madone, vous qui savez tout, vous protégerez votre serviteur!

V

Vers Nazareth.

Je dormais encore, et je rêvais d’un certain petit visage au nez retroussé, aux grands yeux doux, lorsqu’un pas lourd fit gémir l’escalier de bois de l’auberge du _Mont-Carmel_, où j’avais passé la nuit et s’arrêta devant la porte de ma chambre. Une voix à l’accent bien allemand m’appela:

--Madame, il est cinq heures.

Il était en effet cinq heures précises à l’excellente montre que j’avais emportée en Palestine et qui avait résisté à toutes les températures, à tous les chocs: Georges Suss, le voiturier allemand, venait me prévenir qu’on partait pour Nazareth. Habituée à l’imperturbable apathie, à la fière inexactitude orientales, j’avais bien recommandé de me réveiller à l’heure fixée. Il y a six heures de voiture de Caïffa à Nazareth, et même, en arrivant à onze heures, il était impossible d’éviter la chaleur. A plus forte raison, si j’étais en retard! Cependant, à ce moment, la ponctualité du bon Prussien me déplut. La veille, au lieu de me coucher à neuf heures et demie, comme d’habitude, j’étais restée jusqu’à minuit sur la terrasse de bois du petit hôtel pour admirer les feux électriques de l’escadre anglaise, qui éclairaient la baie de Saint-Jean-d’Acre. Aussi, il me manquait trois heures de sommeil et j’étais mal disposée: le tendre rêve s’était évanoui, emportant avec lui une image chère; il faisait froid et le soleil se levait à peine derrière le mont Carmel. Mais Georges Suss, tranquillement, recommença ses appels.

--Madame, il est cinq heures et demie.

J’ouvris la porte. Il prit sans rien dire les valises et les ombrelles et alla les placer sous les banquettes de la voiture. Tout en buvant une tasse de thé, je m’arrêtai sur le seuil de la porte et je regardai Georges Suss. Il était maigre, grand, sec, la barbe brune et son casque de liège s’enfonçait presque jusqu’aux yeux. Propriétaire de trois voitures, il choisissait la meilleure et la conduisait lui-même, quand il s’agissait d’un prélat, d’une dame ou d’un riche Anglais. Mais son plus bel équipage n’était qu’un char à bancs à quatre roues très élevées, couvert de toile, avec quatre banquettes à l’intérieur: c’était si haut qu’il fallait monter sur une chaise pour arriver au marchepied. Plus tard, le brave Allemand m’expliqua en mauvais italien que cette construction était indispensable dans un pays où l’on devait à chaque instant descendre dans des fossés et traverser des terrains marécageux. Donc, moyennant vingt francs et deux francs de pourboire, ce baroque véhicule à dix places m’appartenait tout entier jusqu’à Nazareth. J’avais été recommandée au grand Georges Suss par le père gardien des franciscains de Terre Sainte, et l’Allemand était pour moi non seulement un cocher, mais aussi un protecteur, une escorte, un guide. Il me regardait de temps en temps, avec des yeux calmes et fidèles: peut-être était-il curieux de savoir qui pouvait être cette dame ni allemande, ni anglaise, ni américaine, ni russe, cette italienne dont les compatriotes ne vont jamais en Terre Sainte.