Part 16
Il me sembla remarquer une lueur tremblante dans ses yeux. Voyant que je tombais de sommeil, il s’en alla en me souhaitant bonne nuit. Comme toujours, j’inspectai les environs de ma chambre: elle donnait sur un long corridor sombre, qui desservait beaucoup d’autres cellules. Le vent faisait battre toutes les portes, les poussait, et on voyait confusément des lits blancs et vides. Je m’enfermai à clef, puis j’ouvris ma fenêtre, qui était basse: devant moi, s’étendait une cour, qui précédait l’église. J’éteignis ma lumière et je me couchai. J’avais peut-être dormi une demi-heure, lorsque je me réveillai en sursaut, mouillée de sueur. Je pensai avoir la fièvre; je respirais difficilement. J’allai à la croisée, je me recouchai et m’endormis. Mais peu après, autre réveil brusque; j’avais distinctement entendu marcher dans la chambre.
Que faire? Je restai immobile. Du côté de la cour, on voyait un carré un peu plus clair, comme brumeux, et sur cette faible clarté, quelque chose de noir se détachait, les contours d’une antique construction romaine, une tour. Un coq chanta. Pas d’autre bruit. Je pensai m’être trompée. J’étais nerveuse: ce milieu nouveau, ce pays inconnu, ce monastère désert, ce grand vent gémissant dans les corridors, tout cela pouvait bien provoquer une hallucination: du reste, j’avais mon revolver chargé près de moi. Bien comique, l’histoire de ce revolver! Je n’avais jamais touché une arme à feu, et malgré la petitesse de celle-ci, elle me faisait peur; je la tenais toujours enfermée dans sa gaine, me figurant qu’elle allait partir toute seule dans ma valise! Cela ne m’empêchait pas de la montrer partout où j’arrivais et de la poser sur ma table de nuit. Pour quoi faire?
De nouveau, j’entendis marcher si près de moi que je sautai du lit et criai: «Qui va là?» mais sans résultat. J’allumai en tremblant ma bougie: personne dans la chambre, qui était tranquille. Cependant, je compris que je ne pourrais plus dormir. Je m’habillai rapidement, je pris un livre, je m’étendis sur le divan, et me mis à lire les _Pensées_ d’Arthur Schopenhauer, que j’avais emportées, pour ne pas trop m’amuser en voyage. Mais les pas s’entendaient toujours. Je me dirigeai instinctivement vers la fenêtre, et je regardai dans les ténèbres de la cour: il y avait quelqu’un. Je vis une ombre raser les murs, si près qu’elle semblait être dans l’intérieur de ma chambre. Elle allait et venait, tantôt traînant les pieds, tantôt marchant avec précaution. Peu à peu, je m’habituai à l’obscurité et je vis qu’elle avait la tête penchée sur la poitrine et les mains pendantes le long du corps: il m’était cependant impossible de distinguer si c’était un homme ou une femme. Tout à coup elle disparut, comme si la terre l’avait engloutie, puis elle reparut peu après. Alors elle leva un peu la tête et je reconnus le moine au visage dur, l’ami du mort. Et je compris qu’après s’être prosterné, il se relevait.
Il se promenait dans un espace restreint, comme s’il tournait sur lui-même dans cette cour, devant l’église; il s’arrêtait et repartait brusquement; parfois, il levait les bras au ciel, parfois il se frappait le front. Je distinguais maintenant tout, car j’étais bien habituée à l’obscurité, et j’avais éteint ma lumière. Cette ombre m’intéressait, me captivait. Je sentais que tant qu’elle serait là, je resterais à la fenêtre. Mais infatigable, ardente, elle reprenait ses allées et venues en avant, en arrière, en cercle, autour d’un point fantastique, que je ne voyais pas. De temps en temps, un profond soupir sortait de sa poitrine: la nuit était tranquille, la croisée basse et je l’entendais parfaitement. J’avais envie de l’appeler, de lui parler. Mais je n’osais pas. Mes nerfs, brisés par l’extrême fatigue, étaient excessivement surexcités; une atmosphère humide, pesante, affaiblissait mes poumons et les cousins me dévoraient les mains et la face.
J’éprouvais une curieuse sensation de stupeur et d’angoisse, appuyée contre la fenêtre, dans l’ombre, serrant entre mes doigts le livre désespéré de Schopenhauer. Que pouvait faire cette ombre dans les ténèbres, devant l’église du couvent? Pourquoi ce vieillard n’allait-il pas dormir? Pourquoi veillait-il, à cette heure avancée, dans cette contrée inconnue, sur les bords de ce lac sacré, fertile en miracles? Peut-être priait-il? Mais pourquoi n’allait-il pas méditer dans sa cellule ou à l’église? Pourquoi soupirait-il si tristement? Qu’avait-il? Était-il malade? Était-il fou?
Ce religieux emporté par une agitation inquiète, à Tibériade, dans l’_atrium_ de la vieille église consacrée aux Apôtres, par cette nuit de juin, lourde et empestée; ce pauvre être que personne ne secourait, dont nul ne connaissait sans doute les peines, me plongeait dans une espèce de rêve. Je ne dormais pas, ressentant toujours la courbature de mes neuf heures de cheval, mais la douleur était moins vive et mes nerfs se calmaient: l’étonnement me clouait à la même place, regardant les gestes du moine. Parfois, ses mouvements paraissaient être ceux d’un aliéné: il se levait en agitant les bras et sanglotait... Pourquoi pleurait-il, lui, un franciscain, qui ne devait plus se souvenir de sa patrie, de ses parents, de sa famille; qui ne devait plus avoir ni désir ni passion, au fond de son couvent de Terre Sainte? Que regrettait-il? Pourquoi n’essuyait-on pas ses larmes? Je ne comprenais plus rien: je voyais seulement ce fantôme se remuer convulsivement, paraître, disparaître, puis revenir encore...
Les premières lueurs de l’aube me trouvèrent endormie contre ma croisée, respirant l’air mou et lourd de Tibériade, et le moine était encore là, étendu tout de son long par terre, sur quelque chose de blanc. Il dormait, lui aussi, fatigué et épuisé par cette nuit de veille et d’énervement: cette chose blanche était la pierre, sous laquelle avait été enterré l’autre moine mort.
* * * * *
J’ai su depuis que ce pauvre vieillard ne pouvait se consoler d’avoir perdu son compagnon, pour lequel il avait une tendresse et une vénération immenses. Chaque soir, il se levait, comme appelé par une voix intérieure, et venait dans cet _atrium_ où l’on avait enseveli le mort, devant la porte de l’église: là, il priait, il pleurait, il parlait même à celui qui n’était plus. Le père gardien avait écrit à Nazareth, craignant pour la santé de son unique frère, et engageait celui-ci à rester dans sa cellule, la nuit. Mais c’était inutile... Quant à moi, je suis persuadée que j’ai pris là le germe des fièvres qui m’assaillirent, quinze jours plus tard, à Constantinople, et qui durèrent trois années, en souvenir de ces heures étranges et morbides, où je crus avoir eu une vision de douleur, qui était une réalité.
X
Sur le lac.
Ce n’est pas une route qui descend à Tibériade, ce n’est pas même un sentier, mais une sorte de sillon, creusé dans le sol par le pied des mules, des chevaux, et des hommes. La terre détrempée, les cailloux, les épines, rendent l’excursion longue et fatigante pour le cavalier le plus intrépide. Mais lorsqu’on a le malheur de se trouver en face d’animaux ou de voyageurs faisant l’ascension, alors les difficultés sont presque insurmontables. Précisément, mon drogman et moi, nous rencontrâmes un troupeau de chèvres, qui grimpaient la colline escarpée. Ces bêtes obstinées et méchantes s’arrêtèrent court, se jetèrent dans les jambes de nos chevaux et il fallut que le chevrier vînt les chasser, une à une, pendant qu’immobiles sur nos montures nous attendions, avec la patience qu’on acquiert en Orient, le moment de continuer notre marche. Il était sept heures et demie du soir. Le soleil se couchait sur le lac et la ville de Tibériade: ce spectacle aurait distrait le voyageur le plus fatigué. Déjà, à l’aller, quand, du haut de la colline, le vaste lac de Jésus était apparu devant mes yeux, lassés par sept heures d’un paysage monotone, désert, aride, toute la sublime beauté de Génésareth avait ranimé mon âme défaillante, donné l’essor à mon imagination, et de ce moment je n’avais plus adressé la parole à mon drogman, dont j’avais mis la patience à l’épreuve pendant la dernière partie de cette interminable route.
Il le savait bien, du reste, qu’à peine arrivée devant le lac de Génésareth, toute amertume disparaîtrait de mon cœur! Je crois bien qu’en conduisant mon cheval par la bride, dans ce maudit chemin qui va jusqu’à la grande porte romaine de Tibériade, il souriait à me voir absorbée dans la contemplation des derniers feux du couchant qui empourpraient les eaux du lac. Dieu sait combien de gens ce brave garçon avait guidés, de Nazareth à Tibériade, par le Thabor, et dont il avait patiemment supporté les rebuffades; Dieu sait combien d’entre eux il avait vus changer de visage et d’humeur en face du tableau divin; Dieu sait combien d’âmes il avait vu s’envoler, dégagées des liens terrestres et planer dans une extase profonde. Devant ces couchers de soleil, dans la clarté finissante d’un beau jour, il avait dû sentir l’extase s’emparer de ceux qu’il conduisait. L’Oriental connaît et apprécie ces longues et muettes contemplations; il aime aussi se plonger dans le silence, dans l’immobilité. Je ne me plaignis plus de ma fatigue, de ma courbature, de mes nerfs, de mes souffrances vraies ou imaginaires: je regardais le lac de Jésus, qui entendit sa parole et vit ses miracles; cette mer de Génésareth, dont les ondes furieuses se calmèrent sous son pied divin.
C’était le soir. J’étais descendue dans le jardin du couvent, dont la terrasse vient presque jusqu’à la plage. La nuit se faisait limpide, comme au moment où la lune va paraître: la vaste coupe, azurée sous le soleil, brillait d’un bleu sombre, en cette nuit d’Orient. Le lac s’étendait désert, silencieux: quelques étoiles s’y réfléchissaient. Ses eaux, immobiles, caressaient le sable, sans bruit. Les lumières de Tibériade, de cette ville qui, il y a deux mille ans, fut témoin de la puissance romaine, et qui n’est plus, à présent, qu’une cité juive, s’éteignaient une à une, et mes yeux suivaient anxieusement toutes ces lueurs vacillantes. Je désirais secrètement voir disparaître toute trace de l’activité humaine, afin de me trouver seule, dans l’ombre, devant cette mer sacrée sans qu’une voix arrivât jusqu’à moi; je souhaitais la grande illusion de la solitude, espérant rapprocher mon âme de l’Ame divine, qui errait peut-être encore sur les plaines verdoyantes, sur les petites barques de ceux qui devinrent pêcheurs d’hommes. Les tamaris ne remuaient plus; pas un bourdonnement d’insecte ne troublait l’air. Enfin, la dernière clarté mourut dans la grande tour romaine qu’Hérode Antipas éleva à la gloire de Tiberius Drusus; et le paysage devint plus solitaire, plus vide, plus abandonné. C’est ainsi qu’il faut voir ces rivages, où le Christ passa les trois plus belles années de son existence. Le lac, qui est grand, devient immense dans l’ombre et mérite le nom de mer Galiléenne que lui donnèrent les évangélistes.
C’est à la gauche de Tibériade que s’élevaient Bethsaïde, patrie de saint Pierre, et Capharnaüm, où Jésus fit ses plus grands miracles. Ces deux villes sont en ruine; mais avec un peu d’imagination, on peut les revoir debout, très blanches parmi les genêts jaunes, et les lavandes à l’odeur pénétrante. On croit aussi distinguer Magdala, le petit pays de la grande repentie. Dans la nuit, au milieu des molles fraîcheurs de la Syrie, laissant errer vos yeux sur le miroir tranquille du lac, vous pensez à la grossière embarcation dans laquelle Il se laissait emmener, absorbé dans ses sublimes pensées; à ses courts voyages, où il tenait humblement compagnie aux pauvres pêcheurs et bénissait leurs efforts; à la grande tempête, durant laquelle ses apôtres tremblèrent pour leur vie et qu’il apaisa d’un signe de la main; à la journée, grise et brumeuse, qui le vit, tout à coup, marcher sur les eaux... A présent, tout se tait. Vous êtes seul. Une douceur infinie vous pénètre le cœur, en cet endroit, où l’Histoire sacrée eut son point culminant: vous vous penchez sur les ondes qu’il aima; où semble encore courir, comme un souffle divin, sa parole de bonté et de charité. Ah! comme vous bénissez le jour où vous êtes venu, à travers les terres et les mers, jusqu’à ce lac de Génésareth, pour chercher cette nuit de solitude dans laquelle vous sentez le temps passer doucement sur votre tête et vous jouissez d’être seul, de ne pouvoir communiquer votre émotion à personne. Dieu concède ce bonheur à ceux qui, humblement et courageusement, viennent de loin. Ces heures suprêmes, où l’âme vit mille existences concentrées et muettes, sont accordées aux pèlerins qui ne craignent pas les fatigues, les tristesses de l’exil, l’éloignement, et qui se rendent au pays du repos, dans la patrie et près du lac même de Jésus. O silence sublime et suggestif! N’est-ce pas Lui qui vient jusqu’à vous sur les eaux, qu’il effleure de son pas léger? Qui donc, dans l’ombre, parle dans votre cœur, vous disant d’espérer, d’espérer toujours, car Il est l’éternelle espérance?... Nuit de longue rêverie religieuse et spirituelle, nuit de rêve, nuit de douceur, sur les rives de la mer miraculeuse, au milieu du silence solennel... Qu’importe si le temps des miracles est passé! Ici, dans votre esprit, le miracle renaît; car vous sentez votre âme s’ouvrir comme une fleur; car vous êtes un de ces humbles qui l’aimèrent, le suivirent, le virent naviguer sur les eaux, entendirent les échos des collines répéter ses paroles; car vous aussi, vous voudriez vous lever et suivre les pas de la douce Apparition, où qu’elle surgisse, où qu’elle veuille vous diriger...
XI
Le Mont des Béatitudes.
Les rives du lac de Tibériade sont charmantes. Il est si grand, ses eaux ont une couleur gris bleu si intense, la pêche y est si abondante, que depuis des siècles la vive imagination orientale lui a donné le nom de mer de Génésareth ou de Galilée. Beaucoup de chrétiens, dans l’ingénuité de leur foi et dans l’ignorance des moindres notions d’histoire religieuse, ne croient pas que Jésus ait réellement parcouru les bords de la mer, suivi d’une foule de pêcheurs, parmi lesquels il choisit ses plus ardents apôtres; qu’il ait marché sur les vagues et apaisé la tempête. Et, du reste, il n’y a aucun intérêt à savoir si cette surface liquide est un lac ou une mer. Le Christ passa les trente-trois années de sa vie dans une région peu étendue, qui comprend la Galilée, la Samarie et la Judée. Il n’en sortit pas et c’est là qu’il sut affronter tout un monde d’idées, de coutumes et de lois: en comparaison du modeste périmètre de ses pérégrinations, le lac de Tibériade pouvait facilement passer pour une mer.
Lorsque par une claire matinée d’été, dans la fraîcheur que donne la rosée nocturne, l’âme bien reposée, le pèlerin solitaire contemple cette masse immense d’eau bleue, sur laquelle le soleil n’est pas encore levé, il peut aisément croire à la mer Galiléenne. Ces petites barques attachées à la rive, attendant les pêcheurs; ces grandes embarcations dont les blanches voiles sont repliées, ajoutent encore à la vraisemblance de son rêve. Les collines d’alentour s’arrondissent en courbes molles, couvertes de verdure, se mirent dans les ondes tranquilles qui se rident à peine; mais là-bas, dans mon pays, n’ai-je pas vu les montagnes se réfléchir à l’aurore dans les eaux calmes de la mer? Au milieu des buissons pleins de fleurs odorantes, des oiseaux de Syrie, si gracieux dans leur petite taille, gazouillent et chantent dès l’aube. Là-bas, vers Capharnaüm, le pays de saint Pierre, la plaine s’étend d’un gris bleu et semble continuer le lac. N’insistons pas. Ici, parmi ces roseaux, à l’endroit où je me suis arrêtée le bateau qui portait Jésus fut attaché. Que demander de plus?
* * * * *
Une de ces collines se dresse à un quart d’heure à peu près de Tibériade, sur la côte occidentale. Parmi les herbes parfumées, le chemin monte en pente douce jusqu’au sommet en quinze ou vingt minutes. Je désirais beaucoup faire l’ascension d’une de ces collines, pour contempler à mon aise l’imposant et gracieux spectacle de Génésareth, pour embrasser d’un seul coup d’œil tout le paysage où Jésus annonça le royaume des cieux. Je ne savais trop de quel côté me diriger et j’aurais peut-être choisi un autre point de vue, si mon fidèle drogman ne m’avait rejointe en ce moment. Selon son habitude, il attendit à quelques pas, dans le plus profond silence oriental, qu’il me plût de lui parler.
--Comment s’appelle ce coteau? demandai-je.
--Hattine, madame.
Je me tus. J’hésitais toujours. Peut-être, plus au delà, aurais-je pu trouver quelque point de vue plus élevé.
--Il a encore un autre nom, reprit Mansour; il se nomme le Mont des Béatitudes.
Je le regardais fixement. Le drogman, croyant que je ne comprenais pas, voulut s’expliquer:
--Où Jésus annonça les neuf Béatitudes.
Je lui tournai le dos, brusquement; je me mis en marche vers le col de Hattine. Tranquille et muet, l’Arabe me suivait à distance, sans que j’entendisse le bruit de son pas. La route était aisée: quelques cailloux, de temps en temps, glissaient sous mes pieds. Je me retournais souvent pour admirer le lac que le soleil levant commençait à éclairer. Ma robe balayait au passage les tiges frêles des fleurs. J’arrivai à une première esplanade où de grandes pierres grises, ressemblant à du marbre, étaient rangées en cercle sur le gazon. Je m’arrêtai un instant; puis aspirant à un horizon plus étendu, je repris ma promenade, et je parvins bientôt au sommet. La mer de Génésareth, en pleine lumière, paraissait maintenant plus large. Tibériade, toute blanche, semblait plus petite, et les plaines de la Galilée s’étendaient dans toutes les directions. L’atmosphère, excessivement limpide, permettait à mon regard de porter très loin. Au bas, je distinguais nettement les ruines de Capharnaüm et de Bethsaïde, de Dalmanatha et de Chorozaïn, les quatre villes où Jésus fit tant de miracles, sans pouvoir réveiller la foi endormie de leurs habitants. Vers l’occident, quelque chose d’obscur s’apercevait dans la campagne: c’était Magdala, c’était la petite ville de Marie-Madeleine, la cité qui ne fut pas détruite, parce que le Seigneur voulut ainsi récompenser la grande pénitente. Spectacle inoubliable! C’est là, sous nos pieds, qu’est la place où se fit la multiplication des pains et des poissons; ces douze masses de pierres sont peut-être les douze sièges où s’asseyaient les apôtres pour écouter le Christ et que celui-ci leur promit de transformer en douze trônes. Spectacle inoubliable, place admirable! Ici, pendant trois ans, Jésus monta tous les jours...
* * * * *
Tous les jours! Il avait besoin de se rapprocher du Ciel, dont il venait, pour y puiser de nouvelles forces. Après le baptême, n’était-il pas resté quarante jours sur l’aride et désolée montagne de Jéricho, à jeûner, à prier, tenté par le Malin? Il aimait les collines; là, sa parole atteignait une puissance et une douceur infinies. Des hommes, des enfants et des femmes, conduits par les disciples, le suivaient, ardemment, sachant bien qu’ils entendraient tomber de ses lèvres des paroles sublimes. Tous s’asseyaient sur l’herbe ou sur les rochers, formaient des groupes pensifs ou joyeux, et toujours le Seigneur les consolait, faisait naître en leur cœur l’enthousiasme et l’extase. Quelquefois, il s’arrêtait à moitié chemin, au milieu de ses amis, de ses fidèles, leur parlant doucement, et autour de lui la nature épanouie calmait l’ardeur de son âme brûlante. Le temps s’écoulait, plein d’une joie heureuse et puérile, au grand air, sous le ciel bleu; le temps s’écoulait et ces gens ne pensaient plus à leurs maisons, à leurs affaires, à leurs tristesses, oublieux, extasiés... Puis, c’étaient les grandes et inoubliables journées d’enseignement, les heures solennelles où Jésus prophétisait, emplissant les côtes du mont Hattine de sa voix divine, qui proclamait l’avènement du royaume des Cieux--des heures de joie suprême, qui faisaient délirer ces êtres humbles, simples et pauvres. La douleur et la misère disparaissaient, la mort même était vaincue, selon la divine promesse. La foule, sur les pentes fleuries du Hattine, criait d’allégresse, pleurait de joie; les mères embrassaient leurs enfants, et les offraient à la bénédiction du Christ. Il suffisait, alors, de l’exclamation d’une femme, de la demande d’un disciple, des larmes d’un enfant, pour que le Maître prononçât les vérités éclatantes, éternelles. O Hattine, ce fut ici que par une tiède journée de printemps, quand tout était en fleur et que sur le lac enchanté six barques rentraient chargées de poissons, ce fut ici que Jésus s’arrêta, et que la foule déserta les maisons, les cabanes, les chaumières: les tentes et les villages restèrent vides, les rives de la mer Galiléenne furent abandonnées. Ce jour-là, l’air était si léger et si caressant, les champs avaient de si molles ondulations d’herbes et de plantes, la lumière était si claire, qu’une sorte d’ivresse animait tous les visages: on sentait que quelque chose de grand allait s’accomplir. Jésus pria longtemps, prosterné: quand il se leva, la foule eut le profond tressaillement des moments suprêmes. Alors, en face des eaux bleues, devant cette campagne fertile et bénie de Dieu, devant ces pêcheurs et ces laboureurs, devant ces femmes et ces enfants, devant ces gens naïfs et pauvres, il dit les paroles surhumaines qui, plus tard, devaient retentir dans tout l’univers, sous le nom du _Sermon sur la montagne_: c’est là que furent proclamées les Béatitudes de l’esprit, qui ouvrent le paradis; c’est là que fut prononcée la parole qui sera la consolation, la libération, l’exaltation des âmes souffrantes en ce monde; le réconfort, la contenance, la fermeté, l’espérance éternelle: «Heureux ceux qui pleurent!» Jésus a dit cela, ici... Baisons la terre.
XII
Magdala.