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Part 1

Comment s’en vont les Reines

Par Colette Yver

Nelson Calmann-Lévy Éditeurs Éditeurs 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber Paris Paris

[Illustration]

Aux femmes d’hommes politiques reléguées par la Raison d’État au second plan des préoccupations de l’époux, et qui devront vivre dans la solitude de leur cœur, ce livre est dédié.

TABLE

Pages I. Le Bal de la Délégation 9 II. «Cette Canaille d’Auburger» 41 III. La Loi Wartz 61 IV. La Séance 79 V. La Rue 107 VI. Le Vieil Ami 130 VII. Le Demi-dieu 146 VIII. La Bête 170 IX. La Rêve de Madeleine 189 X. L’Agonie d’un Règne 204 XI. Le Cœur de Madeleine 222 XII. La Lumière 240 XIII. Comment s’en vont les Reines 266

COMMENT S’EN VONT LES REINES

I

LE BAL DE LA DÉLÉGATION

Un coupé de louage, traversant Oldsburg, emmenait le ménage Wartz au bal que la Reine offrait aux membres du Parlement poméranien. Les passants qu’ils croisaient cherchaient à les deviner furtivement, le regard attiré par le jeune visage de Madeleine Wartz, qui se détachait sur l’ombre du fond. Au coin de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, un embarras de voitures les arrêta, et on put les voir. La jeune femme, tête nue, brune, les yeux rieurs entre ses longues paupières un peu obliques, gardait le bas de son visage délicat enfoui dans la fourrure de son manteau de bal. Wartz, dont l’échancrure du pardessus laissait voir le plastron de soirée, la ligne des trois boutons de diamant, fut reconnu par un des promeneurs, car il y avait dans ce visage pâle, boursouflé, aux prunelles bleues bigles d’expression, quelque chose d’impérieux et de singulier qu’on n’oubliait pas; et ce passant le nomma:

--C’est Samuel Wartz, le délégué républicain d’Oldsburg.

Le jeune et heureux délégué, en effet, l’élu d’une opinion nouvelle par qui les esprits étaient troublés dans cette petite monarchie du Nord, si paisible. Les nations comme les individus sont la proie des idées et des crises morales. La Poméranie, depuis un temps imprécis, sentait s’éveiller en elle l’idée républicaine, née on ne savait de quoi, de souvenirs d’histoire, d’un certain fanatisme de liberté latent chez tous les peuples. A un moment donné, au-dessus de ce sentiment national, avaient surgi des meneurs qui se croyaient un peu les créateurs du mouvement républicain, alors qu’ils avaient été créés par lui. Samuel Wartz était l’un d’eux, tout nouvellement nommé, aux élections dernières, représentant du faubourg de la ville.

Cet homme venait de traverser la période d’enchantement le plus absolu que l’on conçoive. Après une jeunesse triste d’orphelin, écoulée chez une noblesse rigoriste de province--il avait été le secrétaire d’un châtelain--Wartz était venu à Oldsburg. Là, il s’était fait remarquer dans la Presse d’opposition, et il avait un jour satisfait les deux passions qui le possédaient également, en conquérant les votes de ce quartier ouvrier vers lequel le poussait sa poétique d’humanitaire, et en épousant cette jolie et spirituelle Madeleine, l’enfant d’un milieu progressiste où il s’était éperdument jeté, après la compression de la vie de château, là-bas. On ne le voyait guère que dans ces deux ou trois salons où l’on parlait librement: chez le père de sa femme, le directeur du _Nouvel Oldsburg_, M. Franz Furth, chez le vieux délégué libéral, le docteur Saltzen, l’oncle Wilhelm comme on l’appelait dans cette société triée de dilettantes politiques, et chez quelques artistes moins en vue, qui eux aussi fréquentaient là. Son élection inespérée lui avait d’abord donné dans ce cénacle une autorité que convoitait sa vanité de modeste-orgueilleux; mais par-dessus tout, elle avait été pour lui l’illusion d’un grand rôle à jouer, l’impression de tenir sous sa main des hommes, rassasiant ainsi à demi son appétit d’action morale, cet instinct qui, en dehors de toute ambition, est le signe fatal des Maîtres. Et soudain, dans cette fièvre politique qui décuplait sa vie, il avait aimé Madeleine, cette petite créature d’esprit et de grâce que, furtivement ce soir, dans le noir du coupé, il enlaçait de son bras. Il l’avait aimée aussi tendrement que possible, mais en même temps avec fureur, avec folie. Il avait quelquefois cette idée--et il en chassait l’expression de son esprit parce qu’il était naïvement convaincu de sa propre modestie et que c’était ridicule: «J’ai là une passion de grand homme.» Et en vérité, il y avait quelque chose de rare dans sa manière d’aimer, une passion et une tendresse que vingt hommes sur cent ne connaissent peut-être pas en amour. Il n’osait imaginer la conduite qu’il aurait tenue, si elle lui avait refusé sa main. Mais il lui avait plu. Il lui avait plu par ce qui avait conquis les tisseurs du faubourg, par ce que les femmes aimaient en lui comme les hommes: sa pâleur intelligente, ses yeux profonds, son air triste, ses mouvements lents de rêveur, sa main énergique qui dessinait en gestes les idées qu’il énonçait.

Madeleine avait bien aussi la beauté d’une femme faite pour l’amour; et c’était tellement réel, qu’elle avait beau s’habiller simplement, porter des robes riches mais sans aucune extravagance, tordre ses cheveux strictement selon la mode, elle conservait un charme équivoque. Et maintenant, même mariée, il ne lui était plus permis, sous peine de se voir méconnue, d’être dans la rue une certaine heure passée, alors que tant de femmes, qui n’avaient pas sa décence extérieure, le pouvaient si impunément. Ses cheveux trop noirs, trop lourds, la blancheur poudrée de ses joues, la folle gaieté de ses prunelles, sa forme trop mince, et encore autre chose d’insaisissable lui donnaient un mystère étrange. On n’expliquait pas autrement que ce jeune être rieur, ignorant la moitié de tout, une enfant, portât en soi comme une menace tragique. Peu de gens voyaient cela en elle, il est vrai, mais parmi les amis de Wartz, deux ou trois hommes habitués à penser et à deviner les destinées s’étaient effrayés de voir ce garçon si bon, si bien fait pour la libre lutte politique, emprisonné dans ces petites mains de femme qui créeraient du drame autour de lui.

Et ce fut ce soir-là, dans le coupé arrêté au coin de la rue aux Juifs et de la rue aux Moines, que pour la première fois Samuel Wartz éprouva, lui aussi, comme un avertissement de cette chose mystérieuse.

--Mon bon Sam, lui dit Madeleine, je vais te faire une petite prière; tu avais envie peut-être de me faire danser ce soir, dis? Oui! Eh bien, ne me le demande pas, veux-tu?

--Pourquoi? fit en sursautant Wartz qui n’avait encore connu de sa jeune femme que les douceurs, mais non point les singularités.

Et il eut l’idée qu’elle avait honte de lui si peu mondain.

Elle lui répondit très bas une phrase qu’il ne comprit pas; la voiture avait recommencé sa course; le roulement sur le pavé sec d’une nuit d’hiver, le fracas des vitres secouées dans leur châssis les assourdissaient, et Wartz ressentait la cruauté de l’incertitude. Une minute plus tard, alors qu’en se penchant ils auraient pu déjà voir la façade illuminée de l’hôtel de ville où se donnait la fête, elle força la voix pour couvrir le bruit qui les enveloppait.

--Je te demande de ne pas danser avec moi, et voilà tout. Il me semble que je t’ai laissé suffisamment lire en moi pour soupçonner que je m’impose là une privation. Tu as bien mille soucis, mille combinaisons politiques que tu ne peux me confier. Les femmes ont aussi leur politique, une politique secrète de leur cœur...

Il la regardait avec stupeur, prenant conscience tout à coup d’imprécises violences qui dormaient en lui. Il entendait garder du cœur de sa femme la possession absolue, sans restriction de politique sentimentale ou de secrets. Mais il se tut, comprenant qu’à cette minute le moindre de ses mots eût été en disproportion avec cette petite âme douce. On ne lance pas de pierres sur un oiseau.

D’ailleurs, ils étaient arrivés. Leur voiture s’arrêtait devant l’hôtel de ville. Madeleine ouvrit elle-même, sauta la première à terre, et sans se retourner vers son mari, l’allure gaie, serrant autour de sa taille menue sa grosse fourrure gris argent, elle s’en alla vers la lumière que la galerie des grandes baies cintrées, tout le long du péristyle, découpait en festons gigantesques.

Sous le feu blanc des lustres, des laquais chamarrés vinrent à eux pour le service du vestiaire. Des odeurs de fleurs, des parfums de femmes, l’air chaud, le finale d’une valse là-haut, à l’orchestre--cet en-haut où l’on voyait régner une lumière plus insoutenable, où piétinaient les cohues de danseurs, où était la Reine, et vers quoi s’éployait le double escalier de dalles blanches aux rampes en fer forgé--tout cela était trop voluptueux, trop grand, trop grisant. Madeleine se rapprocha de Wartz, tourna vers lui ses épaules et fit tomber la fourrure dans ses bras.

--Madeleine... murmura-t-il.

Mais elle avait déjà dans la tête, jusque dans les nerfs de ses petits pieds, la valse jouée là-haut, à pleine vitesse, par les violons.

--Dis-moi si ma robe fait bien!... demanda-t-elle.

Et vers le grand escalier où montaient d’autres couples, elle se mit à marcher devant lui, frêle, cambrée, la tête un peu en arrière et comme entraînée par le poids des lourds cheveux. Sa robe était d’une étoffe blanche où scintillaient des fils d’or. La traîne ondulait dans la marche.

--Cela va très bien.

En disant cela, Wartz pensait aux autres hommes qui la feraient danser ce soir.

En bas, c’était la vulgaire atmosphère parfumée et chauffée des bals qui les avait saisis, mais à mesure qu’ils gravissaient ce fameux escalier de l’hôtel de ville, si ample, si démesuré que pas un palais ducal n’en possède un semblable, la pensée de la Reine se mit à les prendre. Elle était ici, la reine Béatrix, la dame en noir dont le courtois républicain qu’était Wartz saluait souvent le landau dans la rue aux Juifs, une belle femme énergique qui sentait la révolution venir, et qui dans son état-major de ministres, de conseillers, de ligueurs royalistes, travaillait secrètement la nation au rebours. Samuel Wartz nourrissait à son égard le sentiment qu’ont les hommes d’affaires pour une veuve qui gère bien son commerce après la mort du chef de maison. C’était à ses yeux une Poméranienne intelligente, mais il haïssait en elle la personnification de l’idée monarchique. Combien, tout jeune homme--elle toute jeune Reine--il avait raillé le culte qu’on lui vouait dans la noblesse provinciale, comme à une déesse. C’était ses images enguirlandées de fleurs, ses actes mêmes, ses décrets sur quoi l’on n’avait pas droit de réflexion, son nom que les vieux gentilshommes se levaient pour prononcer, leur accent pour dire: «La Reine!»...

Les gardes du corps, sanglés dans leur uniforme de drap blanc à boutons de cuivre, étaient échelonnés le long de l’escalier. En levant les yeux, on voyait, derrière un massif de bananiers et de palmiers, la tente rouge de l’orchestre qui portait les deux lettres brodées de fil d’or: B. H.--Béatrix de la dynastie des Hansen.--Puis, comme c’était l’heure la plus brillante du bal, après une pause d’un instant, les musiciens attaquèrent la grande valse poméranienne dédiée à la Reine: _Béatrix_, qui était devenue tellement populaire, que c’était comme un second air national ajouté au véritable. Madame Wartz ne put se retenir de fredonner entre les dents cet air berceur, à deux temps, que l’harmonie énervante des violons faisait vibrer dans tout le monumental hôtel. Les gamins, dans les rues, sifflaient _Béatrix_, les petites filles poméraniennes en jouaient au piano une édition simplifiée, la musique du régiment des gardes la donnait à chaque concert, et dans la campagne la plus lointaine, on la dansait à toutes les noces. Insensiblement, dans cette musique tout simplement sensuelle, s’était incarnée une idée, et, dès les premières mesures, s’évoquait dans les esprits une figure nuageuse de femme portant le diadème.

Un petit homme brun, à lunettes, que l’habit faisait paraître plus replet, passa devant eux escortant une dame âgée.

--Le ministre de l’Intérieur, prononça tout bas Samuel Wartz.

Dans la galerie où aboutissait l’escalier, on dansait. C’était un tournoiement de belles chevelures blondes,--toutes les Poméraniennes étaient blondes et Madeleine disait, en parlant de ses tresses d’un noir bleu: «J’ai l’air de porter perruque,»--et des étoffes, en mille taches de couleurs claires, papillonnaient. Il se levait de beaux bras blancs coquets, qui dessinaient fugitivement au passage de la grâce dans l’air. Puis c’était des bras osseux aux gestes raides que les danseurs ne pouvaient assouplir, d’autres qui se dressaient en l’air, ridicules, des manches noires d’hommes, des gants plissés jusqu’à l’épaule, des gants retombés qui laissaient voir la chair rouge; et tous ces bras se heurtaient, s’accrochaient, disparaissaient, tandis que d’autres revenaient, car il sortait de la salle des mariages un flot continu de danseurs que poussait et grisait la valse.

--Voici mon confrère Braun avec une dame en vert, disait encore Wartz.

--Où est-il, Braun? demandait distraitement Madeleine.

--Tiens! voilà le fameux Conrad de Hansegel; tu sais, le conseiller de la Reine. Voilà le président de Nathée.

Et pendant qu’il regardait dans ce flot mouvant, cherchant ses amis, le sourire de Madeleine allait à un personnage aux cheveux gris qui se tenait sous le cintre de la seconde baie, s’appuyant des deux mains aux balustres, épiant les arrivants. Ces deux baies formaient comme un balcon au-dessus de l’escalier dont elles séparaient le trou béant de la galerie où l’on dansait. Il y avait là plusieurs hommes graves qui semblaient rappeler à la foule combien était artificiel le côté fastueux et léger de ce bal politique; mais, parmi tous ceux-là, Madeleine n’en avait reconnu qu’un seul.

--Samuel! Samuel! dit-elle vivement, vois donc l’oncle Wilhelm, là-bas.

Mais déjà il venait à eux, grand et mince, fin comme un de ces fleurets d’escrime qui étaient sa passion de vieux garçon, souverainement gentilhomme dans la structure de son corps, dans la laideur osseuse mais si intellectuelle de son visage.

--Mon cher Wartz, dit-il, que vous êtes en retard!

Et il leur serrait la main à tous deux, comme à deux enfants.

--Il va maintenant falloir saluer Sa Majesté, reprit Wartz âprement; j’aurais préféré me dispenser de ces grimaces. Il est hypocrite d’offrir ces politesses-là à une femme dont le but de votre vie est de ruiner le pouvoir.

--Va donc, fit Madeleine; nous sommes invités chez madame de Hansen tout simplement, et nous allons lui présenter nos devoirs: elle est la maîtresse de maison.

--La maîtresse de maison ici, c’est la nation, répliqua son mari, qui avait l’esprit tourné volontiers vers cette littérature républicaine où les mots claironnent un peu, mais qui exprime si bien la fièvre de la passion politique.

Le docteur Saltzen reprit:

--Pardon, mon ami, la Reine donne un bal ici; l’architecture et les pierres du lieu ne sont pas son domaine il est vrai; mais là où la femme reçoit, elle installe comme un chez-soi moral. Quand j’offre à mes amis un dîner à l’hôtel, j’agis pareillement. Maintenant, ne me demandez pas le secret de cette femme qui s’avise aujourd’hui d’inaugurer avec la nation des coquetteries qu’on ne lui avait jamais connues, sort dans ce but de chez elle, et va pour la circonstance loger ses pénates dans la maison commune, qui n’est ni à elle, ni à nous.

--Son palais de la rue aux Juifs était quelque chose de trop frêle, de trop précieux, dit Wartz, croyez-moi, dans une certaine aristocratie très fermée, dont elle est comme l’essence personnifiée, on n’estime guère la classe politique; on y attache une idée de vulgarité, de brutalité. Béatrix est une grande dame d’Oldsburg, elle n’a pas voulu recevoir _ce monde-là_ chez elle; elle a craint qu’on ne lui abîmât quelque chose.

--Non, reprit Saltzen, l’air soudain très pensif, il y a une raison plus lointaine, plus secrète; c’est là une idée de Hansegel.

--Le duc de Hansegel? Je l’ai vu passer tout à l’heure, ici même; il dansait comme un effréné; la jeune femme qu’il menait semblait ne plus toucher terre.

--Il en fait danser d’autres! reprit le vieil homme.

Tous les trois, maintenant, remontaient à grand’peine le courant de la danse, pour se rendre à la salle des mariages, qui était le lieu véritable de la réception. Ils marchaient à la file, frôlés par les plantes vertes qui garnissaient les murs de la galerie, et, sans le vouloir, ils laissaient bercer leur allure par le rythme de la valse, le trio de _Béatrix_ qu’on jouait. Comme les journaux l’avaient prédit, ce bal était une cohue; on voyait passer des épaules rougies par les meurtrissures reçues au cours de bousculades. La délicate Madeleine trouvait cela populaire; elle en était choquée; mais, en cet instant, elle ne songeait guère qu’à la Reine, devant laquelle elle allait paraître pour la première fois.

--Voyons, Wartz, fit tout bas l’oncle Wilhelm en se retournant, seriez-vous venu si la réception eût été rue aux Juifs?

--Pourquoi pas? Vous savez comme je suis curieux de tout: je suis venu pour voir, pour chercher un spectacle.

Ils s’arrêtèrent. Saltzen s’appuya du genou sur la banquette de velours rouge qui se trouvait là, contre le mur; Madeleine regardait valser.

--Mon cher ami, je vous le dis, si vous êtes ici ce soir, vous le républicain... le révolutionnaire, c’est que ce bal a été présenté comme une chose démocratique; vous saviez qu’on y danserait à nu sur les dalles, qu’on se cognerait aux murs municipaux, qu’il n’y régnerait nulle étiquette, et que la Délégation s’y trouverait beaucoup moins chez la Reine que chez le peuple. La preuve en est que vous avez tout à l’heure exprimé cette impression, nébuleuse en votre esprit. Hansegel savait cela,--le diable d’homme sait tout--à moins que ce ne soit la Reine elle-même, car cette créature est peut-être plus capable encore...

--Mais enfin, monsieur Saltzen, interrompit Madeleine, quel genre de femme est-ce, la Reine? Songez que je vais la voir, que c’est la première fois, et que je m’affole... Il y a tant de choses, tant d’idées dans ce mot de Reine!...

--Quel genre de femme? je n’en sais rien, madame, mais je puis vous dire ceci: moi, qui ai cinquante-deux ans, qui ai vu la vie jusqu’au fond, qui ai dans le cœur certain secret plus lourd que les hommes de mon âge n’en portent d’ordinaire, moi qui suis vieux et qui suis républicain, car j’ai glissé dans ma carrière politique du libéralisme à la Liberté souveraine, je ne vois jamais cette femme sans émotion. Que voulez-vous, elle me chavire! Elle a trente-huit ans, elle a des yeux de velours, et encore ce qu’on ne peut rendre que par le mot de _royal_. Mais tout cela n’est rien. Je sens que, vieille et laide, avec une robe de mérinos noir, sans voix ni force pour parler, si elle paraissait à sa tribune de la Délégation, elle serait encore une puissance indéfinissable; elle a du sang de vingt-deux rois dans les veines, elle est la Tradition et l’Histoire nationale. Votre mari et moi, nous représentons chacun environ sept ou huit mille électeurs, mais elle, elle représente la Poméranie; elle est la Patrie vivante. Et, tenez, quand je pense que dans cette salle, derrière cette porte d’étoffe, rien qu’en faisant quelques pas, nous allons la voir, je ne suis pas absolument de sang-froid.

--Cher monsieur Saltzen, dit Samuel qui souriait, vous êtes un poète.

--Non, reprit le vieux délégué, je suis Poméranien. Les opinions politiques sont faites bien moins d’idées que de sentiments; depuis huit siècles que nous sommes sujets des rois, nous avons au fond de nous-mêmes une force--ou une faiblesse--monarchiste. Les principes nouveaux, la conception d’une noblesse sociale plus moderne, font monter le niveau des idées: on a l’opinion plus haute, si je puis dire; mais, de temps en temps, il vous revient quelque chose du passé. Vous avez vu quelquefois des nénufars dans les lacs. Quand viennent les grandes pluies, que le lac grossit, qu’il déborde et ruisselle alentour, les nénufars poussent par-dessus tout, et continuent de s’épanouir toujours à fleur d’eau. C’est comme cela que font en nous les vieux sentiments politiques de nos pères; eux aussi, sans qu’on le veuille, nous remontent parfois à fleur d’âme... Venez-vous, Wartz?

C’était le moment où, pendant que l’orchestre se taisait, les couples s’en allaient au buffet. L’oncle Wilhelm souleva la portière pour que passât le jeune ménage. La salle était presque vide. La Reine était au fond, près du maire d’Oldsburg, entourée de dames d’honneur. Ses deux jeunes neveux, le duc de Landsburg et le prince de Hansen, qui étaient les chefs de la maison royale, demeuraient à ses côtés, en officiers des gardes. Il y avait ici une décoration merveilleuse, des tentures mauve et or, des roses naturelles en guirlandes, des festons de mimosas; il y régnait aussi une lumière plus tempérée qui dorait doucement la beauté des visages, car Béatrix détestait la fatigante lueur électrique, et l’on avait remplacé les lustres ordinaires par des bougies. Mais Madeleine et Wartz ne virent rien de tout cela, ni leur père Franz Furth qui causait avec les journalistes, contre cette fenêtre tout près d’eux, ni de jeunes femmes assises qui leur souriaient, ni le président de la Délégation qui venait à eux, mais seulement cette femme là-bas qui les fascinait sans les avoir vus, par son seul titre de Reine.

--Wartz! Wartz! voulez-vous que je vous présente?

C’était le président du Parlement, le baron de Nathée, qui passait pour l’homme le plus poli de la Poméranie. Grand et blond, il avait la flexibilité courtoise des gens qui saluent beaucoup; devant les hommes, devant les femmes, devant ses collègues de la Délégation dont il réglait les débats, il gardait toujours la même élégance cérémonieuse, et l’on disait que le jour où l’une aurait remplacé l’autre, il adresserait à la République les mêmes politesses qu’il faisait maintenant à la Reine.

--Sacré Nathée! pensa tout bas le docteur Saltzen, en rejoignant d’autres amis, il a l’âme d’un maître de cérémonies.

Là-bas, la Reine s’était avancée en voyant venir à elle cette petite femme charmante dont la toilette lui plaisait. Madeleine traversait le salon, si pâle, si impressionnée, que c’était une autre femme, une créature nouvelle; elle paraissait dix-sept ans avec son regard de petite fille effarouchée et sa forme menue qui avait perdu l’allure pimpante des heures de coquetterie.

--Monsieur de Nathée, dit la Reine quand ils s’approchèrent, j’allais justement vous demander le nom de cette jolie Oldsburgeoise.

Elle disait cela au hasard, sachant flatter la jeune femme, fût-elle provinciale, en lui attribuant le cachet de la capitale; car les rôles étaient maintenant un peu renversés, et la pauvre Reine en était réduite à faire la cour à ses sujets; ce bal en était la preuve.

--Monsieur Wartz, délégué d’Oldsburg, Majesté, fit le baron avec son tic d’inflexion d’épaules, et madame Wartz.

Sa Majesté ne regardait plus Madeleine; ses yeux doux et puissants de femme mûre plongeaient dans les yeux, dans l’esprit même du jeune délégué. Et voulant marquer à quel point elle savait qui était devant elle:

--Monsieur _Samuel_ Wartz, n’est-ce pas? prononça-t-elle avec un accent étrange.

Il s’inclina sans répondre; cette femme en satin mauve, magnifique plutôt que belle, la poitrine à demi nue sous les dentelles, et qui portait dans les cheveux comme le pli de la grosse et vieille couronne d’or massif de la dynastie, ne le toucha que comme une idée. Il pensait au mot de Saltzen: «C’est la Patrie vivante».

Elle continua dans son intention persistante:

--C’est vraiment jour de fête, puisque toutes les opinions se rencontrent ici dans la paix et la gaieté.