Part 15
--Vois-tu, Sam, j’aimais mieux être franche avec toi; je n’aurais jamais pu me résigner à te cacher la vie secrète de mon cœur. Quand tu es venu me demander en mariage,--je te l’ai conté souvent,--j’ai longtemps hésité avant de me promettre à toi. Le mariage m’effrayait; ou plutôt, je m’effrayais moi-même. Je ne suis peut-être pas plus faible qu’une autre, mais j’ai plus conscience de ma faiblesse. Répondre de moi, de mes sentiments, de mon goût, pour toujours, me terrifiait. Tu sais bien à quelle fidélité je fais allusion, Samuel. Ce n’était point les fautes grossières et matérielles que je redoutais, mais les délicats adultères de cœur ou de pensée. Jeune fille, j’avais déjà une idée si pure, si lumineuse du mariage entre les âmes des époux! J’y sentais si bien la noblesse de la vie! J’y entrevoyais des choses si belles, que c’était uniquement à cette union-là que se portaient mes scrupules et mes craintes. Et puis, je t’ai revu, je me suis sentie plus forte, plus ferme dans l’amour; je me suis engagée à toi; mais en même temps, je prenais envers moi-même un autre engagement qui était de tenir toujours, et en toute occasion, mon cœur grand ouvert, comme un livre où tu puisses lire les bonnes comme les mauvaises choses. Tu serais mon confident, l’ami de ma conscience, et les subtiles fautes envers toi, c’est à toi que je les confesserais. Oui, l’union, je la concevais telle, que la force qui m’eût fait défaut, je l’aurais puisée en toi.
«Nous nous sommes mariés; ce furent de grandes joies, des joies d’orage. Quand on remonte à cette source tumultueuse de la vie qu’est l’amour, on a beau chercher, on ne retrouve plus, sous le trouble, la pure clarté de cristal, l’idéal d’autrefois. Je t’aimais, et puis je t’aimais, et c’était tout; mais je ne connaissais plus les calmes examens de conscience faits au pied de mon lit de jeune fille. C’était la fièvre, la vraie fièvre, avec l’exaltation et le malaise. On se donne l’un à l’autre, dit-on, mais on reste _soi_; on prend toujours pour la meilleure sa manière d’aimer, et chacun voudrait plier l’autre à la sienne. Tu ne m’aimais pas comme je voulais... Et pendant ce temps-là, le docteur Saltzen venait me voir. Je le savais très amoureux de moi; j’en riais d’abord, vaguement attendrie. Je l’ai deviné malheureux et je n’ai plus ri. Il me disait, à côté de l’amour, toujours, des choses exquises... Nous avions des idées semblables, ses goûts flattaient les miens...
--Madeleine! dit Samuel en laissant retomber ses deux mains sur l’appui du fauteuil, tu ne m’aimes plus.
--Moi! ne plus t’aimer! Alors, qu’est-ce que je fais ici, à genoux devant toi? Est-ce qu’il ne faut pas qu’une tendresse au-dessus de tout m’ait jetée là, à tes pieds, dis? Eh! si, je t’aime, pour ton chagrin de cette heure; j’aime ces chères larmes qui coulent là; je t’aime d’être si bon, de ne m’avoir pas même interrogée! car tu ne m’as rien demandé, mon Sam, quand tu pouvais croire des choses!... Vois-tu, il n’y a rien, rien... Monsieur Saltzen est venu tantôt, je m’étais un peu ennuyée, je l’ai accueilli avec plaisir. Du plaisir, voilà; c’est tout. Le plaisir d’être aimée de lui, j’ai voulu le savourer jusqu’au bout, le sentir bien réel. Je l’ai poussé un peu sur la pente sentimentale où il aime tant à glisser; je l’ai vu ému, triste, tout vibrant et ravagé, devant moi; je me suis sentie enclose de fluides d’amour par ces pauvres yeux qui me regardaient éperdument, qui me livraient leur secret, qui me suppliaient. Et mon cœur un moment... il me semble... je ne sais pas... une minute... mon cœur l’a aimé, souffrant comme il souffrait.
Elle avait l’angoisse du premier mot qu’il dirait, et lui, sans répondre, l’écoutait.
Elle s’accrocha à lui, elle reprit ses mains.
--Reprends-moi, Samuel, reprends-moi pour toi seul; mure-moi dans ta vie, que je ne sorte plus de toi. Dis-moi des tendresses, parle-moi souvent; ne me délaisse pas, ne me délaisse jamais, pas un jour; occupe-moi de toi, rien que de toi; fais-moi vivre dans ton âme; tu me l’as tant fermée! il ne fallait pas... j’ai un peu souffert. Oh! Sam! tu ne me dis pas un mot, et je ne sais même pas si je suis pardonnée!
--Que veux-tu! fit-il amèrement, je cherche pour te plaire ce qu’aurait dit Saltzen à ma place.
--Oh! mon Dieu! s’écria Madeleine, il ne m’a pas comprise! il ne veut pas comprendre! Mais Saltzen n’est rien entre nous. Saltzen ne m’est rien, entends-tu, rien; et j’ai bien acquis, je pense, le droit d’être crue par toi. Samuel, je t’ai dit tout... une seconde mon cœur a viré; j’ai eu pitié, tendrement pitié de lui. Pardonne-moi, pardonne-moi, mon ami, je souffre!
Il prit sa tête, ses tempes fines qu’il écrasa dans ses mains; il croyait embrasser une petite fille coupable, et jamais, pourtant, il n’avait senti comme à cette minute le prestige de son esprit délicat, puisqu’il n’osait pas dire un mot. Sa passion avait un langage, ce fut dans ce langage-là qu’il pardonna. Tout eut un sens alors entre eux; il baisa les longs yeux tendres qui avaient contemplé Saltzen; il couvrit de caresses les mains qui s’étaient tendues à Saltzen, et, pour les lèvres qui lui avaient souri, elles eurent le plus long, le plus tendre, le plus délicieux pardon. Il baisa les cheveux noirs parfumés, pour les absoudre de s’être laissé voir, et il étreignit sur sa poitrine le pauvre faible cœur bien-aimé.
Madeleine se redressa, les yeux rougis, ses yeux qui disaient merci, qu’on voyait plongés encore dans l’âme profonde qu’elle venait de connaître comme jamais, sans mots d’esprit ni subtilités vaines. Elle comprenait maintenant la loi simple d’aimer, ni comme ceci, ni comme cela, ni des yeux, ni des lèvres, ni de l’esprit, mais de tout l’être, comme Samuel.
--Je voudrais encore te parler, demanda-t-elle.
Lui aussi la regardait avec douceur; il l’écoutait. Elle prononça le mot si troublant:
--Demain...
Infiniment sage et prudente, sa conscience envisageait maintenant l’avenir. L’avenir était devant elle comme un épais nuage noir où il lui fallait s’enfoncer, et tout ce qui l’attendait dans cette obscurité, elle ne pouvait ni le prévoir, ni s’en garder. Mais, pour le sens indistinct de sa crainte, Saltzen était caché dans cet inconnu et l’y attendait.
--Demain, Samuel, le docteur reviendra; il ne soupçonne rien de ce qui s’est aujourd’hui passé de terrible en moi. Il m’apportera, selon la couleur du temps, sa mélancolie ou sa gaieté, il sera sentimental ou ironique, plaisant ou triste, mais toujours, au fond, je le sentirai m’aimer mystérieusement. Ne me dis pas qu’il a cinquante ans, que l’amour est ridicule à cet âge. Un amour comme le sien ne prête pas à rire; il en souffre d’abord, et puis il croit si bien me le cacher! Tout cela touche une femme. Comment veux-tu que tant d’affectation me laisse indifférente! Donc, il reviendra, et de nouveau je me trouverai devant lui; est-ce que je sais, est-ce que je puis savoir ce que fera mon cœur à présent? Je crois déjà le voir, il arrive, il entre, il vient s’asseoir près du feu: il ne m’a rien dit, et déjà ses yeux m’aiment. Il comprend que tu m’es plus cher que tout; il me parle de toi; et je sens une émotion si triste dans sa voix! Si j’ai quelque ennui léger, je le lui raconte; alors il me sermonne, il me prêche, avec des mots qui ne sont que de lui, que de son cœur. Tu sais bien qu’il est fin et bon comme personne; il cause des choses du jour, il m’instruit, et l’amour filtre entre tout cela comme un parfum, et il s’en exhale un délice qui me prend, qui me trouble, qui me change; je ne me retrouve plus. Oh! Samuel, j’ai peur. Il faut que je ne le revoie plus.
Wartz se rapprocha d’elle, impérieux, les yeux fixes, la pénétrant de son regard double, insoutenable.
--Je ne veux pas que tu l’aimes! je veux que tu m’aimes seul, comme je t’aime seule depuis le jour où je t’ai connue.
Quoi! il commandait à une nation, il avait refait, de son seul vouloir, l’état d’un peuple, et ce petit cœur de femme, il n’en était pas maître!
Puis saisi de tristesse, soudain:
--Je t’en supplie, aie pitié de moi; la vie que je mène est atroce; tu ne peux pas savoir quelles choses pénibles, cruelles, douloureuses, mon rôle m’impose. Je n’ai qu’une joie, toi! ne m’abreuve pas de chagrin à ton tour. Que vaut l’amour de ce vieil homme auprès de ma tendresse!
--Il est mieux que je ne le revoie pas, répétait-elle, avec une insistance navrante. Je ne t’ai jamais mis dans mon cœur en parallèle avec lui, Samuel; mais, si peu que je lui donnerais, ce serait trop, et je te le répète, j’ai peur, je ne veux plus le revoir.
--Comment faire?
Elle le prit au cou, d’une caresse coquette et suppliante:
--Quittons Oldsburg! Mon père nous a donné une maison à Hansen; allons vivre là-bas.
--Tu sais bien que c’est impossible, Madeleine.
--Impossible!
Elle lança le mot dans une telle stupeur qu’il vibra, se prolongea et s’éteignit longuement par la chambre.
Samuel prononça, presque honteux:
--Tu sais bien que je suis attaché à mon œuvre par des liens qu’un homme ne peut pas rompre.
Quelque chose changea dans les yeux bougeants, dans l’air de la jeune femme: la moindre de ses émotions paraissait toujours à quelque vacillement de sa prunelle, qu’elle le voulût ou non.
--Ton œuvre est finie, dit-elle, et avant huit jours, nous aurons la République!
--Mais qu’est-ce que cela et qu’ai-je fait jusqu’à présent? J’ai été mené, soulevé, porté, dans ma route, par le flot des volontés populaires, et j’ai été passivement le chef du parti. C’est maintenant, seulement, que va commencer mon action, une fois le grand mouvement accompli, et quand il faudra entretenir, nourrir, vivifier sans cesse l’autorité nouvelle, la nouvelle forme d’État. Sais-tu ce que c’est, Madeleine, que de...
--Je sais que je suis ta femme, cria-t-elle, que tu prétends m’aimer, et que, lorsque surgit la plus terrible tentation qui puisse m’atteindre, dans mon cœur et dans mon âme, quand je t’avertis moi-même de cette périlleuse amitié où je puis te perdre le meilleur de ce qui t’appartient en moi, tu te refuses à me défendre. Alors, quelle sorte de mari fais-tu?
Il prit sa main, il retint le bout de ses doigts qui fuyaient, et il la sentit, à cette minute, se retirer tellement de lui qu’il ne possédait plus d’elle que cette petite parcelle, ces ongles menus, rien. Il supplia:
--Madeleine!
Elle le regarda durement.
--Si Saltzen savait cela de toi!
Elle prit une chaise devant lui qui restait debout, et se mit à le contempler, méprisante. Elle avait les yeux secs, ses longues lèvres faisaient un mauvais sourire; elle continua:
--C’est ce qu’on appelle avoir la bride sur le cou.
Et puis la méchanceté de cette dernière phrase lui fit mal à elle-même; sa poitrine se souleva de petits sanglots sans larmes, les sanglots qui disent les outrances de douleur.
--Mon ami, dit-elle doucement, nous aurions vécu là, toujours, dans cette jolie maison qui regarde la mer, bâtie loin des bruits de la ville, image de notre vie retirée aussi. Sans sortir, sans nous dissiper, nous serions restés recueillis en nous-mêmes, en tous les deux. Je m’étais vue là. J’aurais meublé nos chambres de choses d’art, douces aux yeux; j’avais choisi déjà les pâles étoffes que je tendrais aux murailles. Là nous aurions lu, causé, aimé; et je ne te sacrifiais pas, je ne brisais pas ta vie politique. Je sais bien l’espèce de cohésion professionnelle qui vous unit, vous autres hommes, à certaines carrières passionnantes; mais je ne t’enlevais, moi, qu’à une œuvre accomplie, je t’y enlevais à l’heure opportune, quand ce n’était autour de toi qu’adulation et délire. Aujourd’hui, de toutes ses véhémences, le peuple t’aime; tu viens de traverser une période grisante; cet enthousiasme, ce culte que te porte toute une nation, ce doit être la plus belle, la plus grande jouissance d’orgueil. Garde pour ta vie cette saveur suave; demain le peuple peut changer; quand, du prélude idéal et triomphant de ton œuvre, tu auras passé au labeur épineux de l’organisation politique, t’acclamera-t-il autant? Mille difficultés, mille choses inconnues et mesquines vont t’assaillir. Reste, pour l’histoire, le jeune vainqueur, le beau soldat de la liberté qui, dès que la liberté règne, rentre dans le silence. Combien de grands hommes se sont diminués pour ne s’être pas retirés à temps de la scène! Il faut cueillir le fruit quand il est mûr, disent les paysans, sans quoi, il pourrit à l’arbre. Oh! le beau fruit de gloire, tout mûr, tout éclatant, que je vois, près de ta bouche, mon Sam!
Le fruit était là, rouge et frais, dans la forme des longues lèvres tendres qui le glorifiaient si délicieusement. Wartz ferma les yeux pour ne voir que l’âpre mystère idéologique dormant en lui.
Madeleine lui fit au cou une chaîne de ses bras.
--Ce ne sera rien, dis, de m’avoir, moi, pour toi seul! Puis nous aurons des enfants; penses-y, mon ami chéri, des enfants de nos corps et de nos âmes, qui seront un peu de nous, vivant hors de nous, de beaux êtres nés dans la gloire et dans l’amour, qui feront qu’en mourant nous ne mourrons pas tout à fait. Et dans ce bien-être et cette poésie, toi le créateur du pays nouveau, l’auteur de la démocratie, tu contempleras la vie, si heureux!...
Sa tête retomba sur l’épaule de Wartz, quêteuse de baisers.
--Dis-moi que oui, que nous partirons.
--Je ne puis pas... je ne puis pas te le dire, bégaya-t-il.
Il hésitait à lui avouer le refus, l’implacable refus qu’opposait, sans défaillance passionnelle, tout son être; mais jamais il n’avait à ce point senti le devoir de sa vie. Tout un peuple avait besoin de lui; il était devenu l’âme du pays. S’en aller, c’était abandonner, par milliers, d’orphelines intelligences sur lesquelles il exerçait sa paternité de prophète. Certes, de grands esprits ne manquaient pas autour de lui; il y avait surtout Wallein, qu’il appréciait tant maintenant, avec ses opinions poétiques plutôt que politiques, Wallein dont l’admirable sensibilité s’accordait à toutes les nuances des vibrations nationales, une merveille psychique, un phénomène, un _cas_. Cet homme ne pouvait-il pas connaître, en effet, par une faculté occulte de son être, quel point géographique insufflait vers le cœur du pays les plus forts effluves républicains? Mais Wallein n’eût pas remplacé Samuel, personne ne l’eût remplacé.
A son oreille Madeleine murmurait:
--J’ai peur; ne me laisse pas ici. Saltzen reviendra; toi, tu me délaisseras un peu; lui me dira ce que tu n’auras pas le temps de me dire... Je veux une certitude, je veux savoir que nous partirons; je ne veux pas rester à Oldsburg... Samuel!
Il sentait sur sa poitrine la prière vivante et palpitante de ce jeune corps bien-aimé; il revit Saltzen dont il avait si souvent appréhendé le charme spirituel, la ressemblance d’âme avec Madeleine; il le revit élégant, parfumé, amoureux plus doucement, plus suavement que lui; son âge incertain, l’équivoque de ces cinquante ans mal accusés, sa laideur fine d’œuvre d’art, les incomparables raffinements de son cœur, tout cela lui constituait des charmes sans pareils. Et à cette minute, Samuel se sentit vraiment triste jusqu’à la mort. Ce qu’il éprouva, ce fut la mort: la mort de sa jeunesse, de son bonheur, de tout ce qui avait été lui, avec la sensation du désagrègement intime de la fin, et la douleur du dernier brisement. Et ce qui survécut, ce fut l’être dur, âpre et morne de la fatalité.
--Non, Madeleine, non; je ne puis pas quitter Oldsburg.
--Alors, s’écria-t-elle effrayée et n’osant comprendre, alors tu me... tu me sacrifies?
--J’ai confiance en toi, Madeleine.
--Confiance!
Elle courut à son lit, elle s’y cacha le visage, elle s’y roula, s’y ensevelit, en criant d’une voix étouffée:
--Mon Dieu! oh! mon Dieu! il a confiance et c’est tout, et cela suffit... Oh! mon Dieu! c’était donc tout ce que j’étais pour lui: un obstacle qu’on foule. Il aura tout sacrifié, même moi!
Son désespoir tenta le dernier coup. Elle se retourna vers lui, et sa tendresse outragée lui lança le suprême appel:
--Mais tu ne devines pas qu’en ce moment, c’est à Saltzen que je pense malgré moi, malgré ta belle confiance!... Saltzen qui, lui, m’aurait mise au-dessus de tout, Saltzen qui m’aime plus que toi!
Hannah frappait à la porte; elle articula de sa voix sereine:
--L’huissier de monsieur fait dire qu’on attend monsieur depuis quatre heures en bas.
Wartz ne bougeait pas.
--Va-t’en! lui dit Madeleine en le poussant vers la porte, va-t’en!
Il murmura:
--Te laisser...
--Oh! oui, me laisser... seule...
Quand il eut refermé la porte, elle tomba dans le petit fauteuil, les yeux clos, sans larmes; elle acheva:
--... Seule... comme il me faut vivre!
XII
LA LUMIÈRE
Par une espèce de pudeur, Wartz fuyait sa femme. Tous deux souffraient silencieusement. L’entretien d’hier avait précisé avec une impitoyable netteté l’état réciproque de leurs deux cœurs. Le plus souvent, l’amour est fait de clairs-obscurs, d’équivoques, d’affectueuses duperies; mais entre ce mari et cette femme, il ne pouvait plus y avoir ni duperie, ni équivoque, ni clairs-obscurs. Les événements avaient fait qu’ils étaient désormais incapables de s’illusionner mutuellement. Madeleine se savait aimée jusqu’au point précis où son amour commençait de gêner l’œuvre de Wartz; lui connaissait que demain, à tel jour incertain de leur union, le cœur de sa femme pouvait cesser de lui appartenir tout à fait. Et ils auraient beau maintenant se dévouer l’un à l’autre, se chérir, s’aduler et s’étreindre, la cruelle lumière serait toujours là, leur montrant les limites véritables de ce qu’ils croyaient infini.
Tous deux souffraient; mais Samuel gardait l’immense compensation de sa gloire, avec le sens voluptueux de sa puissance en travail, tandis que Madeleine endurait sa douleur sans allégeance. Elle l’endurait avec douceur; sa pure conscience y cherchait un châtiment à sa faute, elle y sentait le poids de la main de Dieu la punissant, et elle aimait cette douleur, comme font les femmes. Bien plus, la première indignation tombée, son âme retourna vers Samuel, brisée, blessée. C’était une chose bien claire, il ne l’aimait que d’un amour tronqué, étouffé par l’autre passion plus violente de sa politique. Elle en était humiliée; c’était l’irrévocable désenchantement de sa jeunesse, un bonheur s’envolant d’elle pour toujours, mais elle pardonnait sans presque le savoir, dans le tréfonds obscur de sa rancune. Et pendant que, dédaigneuse encore de lui parler, elle s’efforçait de ne le pas rencontrer, elle rôdait inquiète autour de sa chambre, de son cabinet, elle épiait tous ses actes, et quand il sortit, elle alla le regarder monter en voiture, en bas.
Ce fut une émotion nouvelle. Madeleine éprouvait maintenant un dépit contre elle-même, le dépit de n’avoir pas conquis entièrement ce glorieux homme. Puis, par un besoin étrange, elle vint aggraver son trouble dans la chambre même de ce mari qui la sacrifiait. Elle le cherchait jusque dans les choses, jusque dans le désordre de la pièce; elle cherchait un sens au dérangement des meubles, elle voulait y lire quel genre d’agitation régnait en lui, elle voulait s’assurer que lui aussi souffrait. Mais elle devinait seulement la même ponctualité à son grand devoir d’homme d’État. Un peu de désarroi, la hâte du départ dans certains indices qu’elle reconnaissait: les armoires ouvertes, un bouleversement dans celle-ci où il avait dû chercher quelque objet, et c’était tout. Le poignant rébus était déchiffré, elle avait lu, écrite dans les choses, tout simplement sa précipitation vers quelque banal rendez-vous politique...
«La loi de Wartz, disait l’autre jour Saltzen, la formule inexorable de sa vie, le pousse à une progression incessante vers le système d’État nouveau. Voilà pourquoi, dans son mouvement en avant, il s’est soucié, comme le marcheur du brin d’herbe, de tout ce qui se dressait devant lui, que ce fût l’amitié, la paix de toute une caste dans la nation, la délicatesse même de sa loyauté, que ce fût la pauvre Reine...»
--Hélas! ajoutait Madeleine, que ce fût moi!
Elle pleurait.
Elle entra dans le petit cabinet privé qui était contigu. Elle croyait entendre encore la voix de Saltzen dire: «Le Pasteur d’hommes s’abstrait de ce qui lui est personnel; il ne s’écoute pas, il se renonce; il s’identifie avec les lois mystérieuses de l’humanité.» Et elle sentait un pardon doux et résigné lui gonfler le cœur. La vraie grandeur de Samuel lui apparaissait. Ce n’était plus le tendre ami qu’elle avait rêvé jeune fille, ce n’était pas même l’amant dont elle s’était enorgueillie femme, c’était l’homme auquel un bonheur inouï l’avait unie comme esclave. Elle était asservie à Lui, elle devait, de Lui, souffrir tout. Rôle sombre, rôle humiliant, être perdue, anéantie dans cette vie magnifique!...
Elle vint, en songeant, à cette table de travail apportée ici du faubourg, et cette place, à la table de chêne, lui apparut comme le trône mystique du grand homme, le siège de sa souveraineté. C’était là qu’il venait penser. Elle devina l’empreinte de ses mains à une usure légère visible sur le drap tendu. Elle saisit le porte-plume qui lui servait: un petit morceau de bois cerclé d’or. Elle le roula dans ses doigts, longtemps. Un fragment de papier traînait, elle le déplia: elle reconnut l’écriture sacrée, et ces deux mots: «Liberté démocratique.» Ces mots l’affligèrent, l’outragèrent comme le nom d’une rivale. Mais elle pardonnait toujours. Un paquet posé là l’intrigua soudain: il était enveloppé d’une flanelle rouge. Elle sentit, en le palpant, une chose dure et froide. Elle le soupesa, et c’était de lourds objets de métal qui bruirent. L’étoffe soulevée, le nickelage de deux pistolets lui apparut, avec, au milieu, le blanc d’une petite fleur fripée, toute fraîche cueillie pourtant, une perce-neige comme il en poussait dans le jardin du faubourg.
Elle demeura un instant interdite, les joues pâlies, cherchant quelle nouvelle énigme ou quel simple hasard insignifiant c’était là. Mais sa jeunesse entourée d’hommes, bercée d’histoires d’hommes, dans ce monde des hommes de la Presse, aux mœurs un peu théâtrales et particulières, l’avait trop avertie pour qu’elle ne sentît pas devant ces armes une angoisse soudaine. Son père, Franz Furth, s’était battu jusqu’à sept ou huit fois; aux dîners qu’il donnait, ce n’était, la plupart du temps, que récits de duels mémorables, de passes célèbres où les invités avaient tous joué un rôle, témoins, héros ou victimes. Elle avait entendu, avec une émotion qu’elle n’avait jamais cessé de ressentir en s’en souvenant, l’histoire d’un duel tragique où un jeune journaliste de Hansen avait été tué d’une façon horrible, dans les plaines en amont du fleuve. Et le docteur Saltzen lui-même était le premier à mettre en avant cet art de l’escrime dont il était si épris. L’épée était une de ses coquetteries; on lui disait: «Rien que de tenir un fleuret, vous, Saltzen, vous vous affinez, vous vous effilez, vous faites corps avec votre lame.» Volontiers, maintenant, Madeleine avait l’esprit tourné vers ces préoccupations masculines, et la vue de ces armes lui suggéra cette pensée que n’auraient peut-être pas eue d’autres femmes: une affaire pour Samuel.