Part 18
--La délibération de l’Assemblée dans ses bureaux, pendant la suspension de séance, dit-il, a donné comme résultat cette unanime résolution de constituer un gouvernement démocratique. Interprète de la Délégation, et en son nom, au nom du peuple poméranien, au nom de ce gouvernement dont on a voulu que je préside les travaux, je proclame la République.
Ce mot prononcé, la contrainte devint impossible: dans les loges, sur les bancs, de grands cris, hourras prolongés d’enthousiasme, éclatèrent; les bras se levèrent, se tendirent d’instinct vers le ministre; certains délégués, transportés, escaladèrent leurs pupitres et vociférèrent des idées sublimes sur la liberté, la patrie, la souveraineté du peuple. Des chants, des éclats de voix, des choses incohérentes partaient des loges; on entendait le nom de Wartz lancé sans interruption par de douces et pénétrantes voix de femmes.
A la tribune, toujours rigide, la tête penchant un peu en arrière, la main large, les lèvres entr’ouvertes, les yeux dans l’inconnu, le tribun goûtait la saveur de ce qui venait à lui sous cette ivresse. Il sentait battre à ses tempes le halètement du travail accompli: il revoyait le chemin parcouru depuis quinze jours, avec tout ce qui gisait de son cœur sur la route, et il en fut orgueilleux.
--Messieurs, reprit la voix de Saltzen, je pardonne votre démence à la puissance de votre émotion, mais laissez-moi vous le dire, ce qui doit accueillir le plus noblement ce début d’un âge nouveau, c’est le silence et le recueillement.
On se tut, et l’on se recueillit. Même le public indiscipliné des loges auquel il s’était adressé en parlant, public fait de femmes et d’hommes triés parmi les plus exaltés en politique dans tout Oldsburg, obéit aux paroles fermes du président. L’émotion avait rendu les consciences molles et pieuses, prêtes à toutes les docilités envers la religion nouvelle.
--Je propose à mes confrères et à l’Assemblée, dit encore Wartz, de communiquer sur-le-champ au peuple d’Oldsburg et de la Poméranie la grande nouvelle qui le concerne, qui l’élève au pouvoir, qui le fait souverain. Le gouvernement pourrait se rendre à l’hôtel de ville pour proclamer, dans la maison du peuple, la naissance de la démocratie.
--A l’hôtel de ville! A l’hôtel de ville!
--Demain, continua le jeune ministre, les travaux de l’Assemblée commenceront; un projet de constitution sera porté à la connaissance de la Délégation; mais, aujourd’hui, rien ne doit être dit que des mots de fête et d’allégresse.
--Vive la république! hurla la salle. Vive Wartz!
Samuel descendit. Au pied des marches, Wallein venait au-devant de lui, Wallein qui l’avait combattu, Wallein qui, déloyalement, avait voulu lui prendre ses armes, et qui représentait si bien l’incertaine Poméranie d’autrefois, fixée maintenant dans son opinion passionnée. Il tendait les deux mains; Wartz s’approcha; ils s’embrassèrent. Dans les loges, une foule de petits mouchoirs tremblaient, lourds de larmes, et, parmi les délégués les plus graves, il s’en trouva qui détournèrent la tête pour ne pas laisser voir ce qu’ils ressentaient.
Aussitôt, les sept membres du gouvernement, le président Saltzen et les délégués de la ville sortirent pour se rendre à la mairie. Le ministre Moser désirait que le détachement des gardes qui se trouvait ici de faction les escortât. Mais Wartz repoussa cette idée. Il ne voulait pas d’escorte.
--Nous sommes du peuple, dit-il, et sous la garde du peuple, qui nous fera de lui-même passage.
Quand ils approchèrent des portes de sortie sur la rue aux Juifs, ils commencèrent d’entendre la grande rumeur du dehors. La foule, qui n’avait pu trouver place dans les tribunes, attendait ici l’issue de la séance, et le bruit venait d’être répandu dans la masse que la République était proclamée. La vue de Wartz, nu-tête, le chapeau à la main, précédé de deux huissiers, et que suivaient les autres membres du gouvernement, produisit un effet tout autre que celui auquel on aurait pu s’attendre. La rumeur s’éteignit lentement et mourut; il n’y eut plus que le lourd murmure de tant de souffles haletants, une sorte d’extase.
Les huissiers firent un seul geste: celui d’écarter leurs deux bras rapprochés, et la foule comprit: elle se rétracta de droite et de gauche vers les trottoirs; le mouvement se propagea tout le long de la rue, et il y eut dans l’instant, entre les deux haies noires bougeantes où palpitaient des mains levées, des chapeaux, des écharpes de femmes, une route large et libre où le cortège chemina.
Au tournant de la rue aux Moines, il y avait encore foule: un mouvement analogue s’accomplit. Mais, à présent, une houle venait derrière; les deux flots humains suspendus reprenaient leur cours, dans une masse unique, un processionnement en marche vers l’hôtel de ville. Il faisait beau; le soleil, qui se couchait, ne dorait plus que le haut des pignons et les toits, mais il y avait, au-dessus de cette grandeur sereine d’un peuple en rêve, l’autre grande sérénité du ciel bleu.
Et Wartz buvait ces choses mystérieuses, ces regards chargés d’amour qui par milliers le dévoraient, cette pensée ardente dardée vers lui. C’était une sensation sans mesure, surhumaine, confusément mêlée à la corrosion de sa blessure qui semblait s’étendre, gagner jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle de son bras souffrant, mêlée aussi à la fièvre qui aurait dû, à cette heure, l’étendre inerte sur son lit.
Ils prirent la spacieuse rue de l’Hôtel-de-Ville. Les fenêtres s’ouvraient aux façades des maisons, et l’on pressentait, à voir le cortège, la grande métamorphose politique accomplie.
Depuis le matin, Oldsburg était sur pied, dans la rue. Les membres du gouvernement n’avaient pas pénétré depuis un quart d’heure dans l’intérieur de l’hôtel de ville, que la place s’était comblée. La statue du roi Conrad soutenait des grappes d’êtres vivants. De toutes les rues aboutissant ici, remontait une masse à chaque minute plus compacte, un mouvement foulant. Le calme de tout à l’heure n’avait pu durer: des chants et des querelles, des cris et des murmures éclataient de toutes parts. Des groupes d’artisans se frayaient un passage dans la masse, brandissant en trophées les plaques indicatrices de la rue Royale qu’ils avaient arrachées du haut en bas de la grande voie, comme un outrage à l’allégresse d’un tel jour. D’autres agitaient des cercles de métal tordus: c’était le monogramme de la Reine, qui faisait médaillon aux grilles de la rue aux Juifs; et l’on vit venir enfin, porté au-dessus de la foule, dans le balancement cahoté de la marche, une large toile peinte déclouée, flasque, dressée sur des piques. C’était un portrait de Béatrix dans son costume du sacre, un ornement du musée royal, un poème. La figure était mutilée et outragée, le diadème coupé, les yeux crevés, la bouche tailladée. Cet acte dut paraître au peuple une des grandes choses de la journée, car on se pâma devant ce fait d’armes.
Au bout d’une heure d’attente, Wartz et ses collègues parurent à la tribune de pierre qui s’avançait, dans le style grec, au-dessus du péristyle. Le faîte de cette tribune était soutenu par trois colonnes doriques aux rondeurs desquelles vinrent s’adosser les sept ministres, sur l’extrême rebord de l’avancée. Wartz, de sa main valide, tenait un papier. Il lut:
«Peuple poméranien...»
Mais, dès ce moment, le tonnerre de la foule couvrit tout. Le fourmillement noir s’étendait rue de l’Hôtel-de-Ville et dans les deux tronçons de celle de la Nation, comme les trois bras d’une croix formidable de vies, dont la place eût été le centre; et, de la gorge de tous ces êtres qu’on ne nombra jamais, sortit un cri qui ne finit point. Les mots de Wartz s’envolaient dans le néant. Il proclama, dans la froide formule constitutionnelle, le gouvernement nouveau; on ne l’entendit pas, mais on fit mieux, on le comprit, et la même émotion républicaine tordit tous ces milliers de cœurs avec le sien.
Derrière lui, les derniers rayons du soleil finissant nacraient les vitres des grandes baies de l’édifice; c’était, à la tribune, un fond miroitant et irisé d’apothéose. Quand, d’en bas, les acclamations commencèrent de monter vers le jeune meneur, ses collègues s’écartèrent, en vains comparses qu’ils étaient. Il ne resta que lui, sa forme noire, rigide et silencieuse, sur le bord de la tribune. Il entendit longuement ce grand cri d’amour qui semblait venir de plus loin, des provinces distantes, des charbonnages du Sud, des côtes maritimes, des petites cités, des campagnes. La ville frémissait des extrémités de ses rues à ce centre vital. Mais Oldsburg n’était rien, ces cent mille êtres grisés ne comptaient pas pour lui; ce qu’écoutait, en cette minute, sa pensée distraite, ce n’étaient pas ces vivats tapageurs, mais le murmure lointain et suave de la Nation chantant l’avènement de la liberté, c’était la musique de sa création qui vivait, c’était son œuvre!
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A la nuit, une douce lueur monta des rues. On illuminait. Aux façades, les fenêtres se dessinaient en petits verres de lumière. Des cordons de feu couraient, des girandoles, de frêles lampes de papier, aériennes, bousculées au moindre vent, suspendues à d’invisibles fils dans le noir. Tant de petites flammes pâles, flammes fumeuses, flammes jaunes des chandelles, flammes minimes des mèches buvant l’huile, donnaient à la ville une couleur d’incendie. Des chants, le chant nouveau de la nation, traversaient l’atmosphère. Oldsburg vibrait toute, sans une ruelle, sans un coin qui se tût. Et par-dessus le tumulte bourdonnaient les cloches des églises, qui ne cessaient point de secouer dans l’air la joie angoissante de leurs ondes sonores.
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A la gare de Hansen, dans le brouhaha des trains arrivants, trois femmes en deuil descendaient de voiture avec un enfant. Nul ne les vit, pas plus que le baron de Nathée qui les escortait. Sa longue silhouette enfouie dans le pardessus long, il se tenait à distance, tête nue, et le visage dissimulé dans la fourrure du vêtement. Quelqu’un vint à leur rencontre et les guida vers un bureau dont Samuel Wartz lui-même leur ouvrit la porte. Il était le maître partout. Les trois tristes créatures, incertaines, affolées, avec ces regards furtifs qu’ont les gens traqués, le suivaient sans rien dire, et le baron, livide, suivait les trois formes noires. Le chef de gare aussi était là, muet comme les autres, les guidant vers une voie obscure, vers un train minuscule à une seule voiture. Le fonctionnaire portait une lanterne qui tournait au bout de son bras, et qui faisait tourner aussi des ombres géantes, par terre. Celle des trois femmes qui tenait l’enfant par la main trébuchait sur l’acier des rails. Quand elles eurent atteint le petit train minuscule, Wartz ouvrit une portière; il salua très bas. La dame en noir qui monta la première passa sans le regarder. Elle s’en fut se cacher dans l’ombre du coin. On ne la revit plus.
C’est ainsi que s’en vont les Reines.
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Samuel Wartz revint chez lui par des chemins détournés, pour échapper à la foule.
Madeleine l’attendait, anxieuse, son sourire éteint, guérie de sa gaieté, irrémédiablement grave désormais. Elle lui tendit son front, froidement.
--Comment vas-tu? Souffres-tu bien? Vas-tu te mettre enfin au lit?
Elle ne pouvait pas faire allusion aux scènes de la journée. L’effort était au-dessus de son courage. Samuel répondait distraitement:
--Non... Oui...
--Sais-tu ce qui nous arrive? dit-elle encore, Hannah est partie. Ce qu’elle a fait est indigne; sans me prévenir, sans un mot de reconnaissance, elle a fermé sa malle, elle s’est enfuie, je ne l’ai pas vue.
Le visage de Samuel prit une expression de triomphe inexplicable. Cet acte d’Hannah, si plein de sens pour lui, couronnait dans son esprit une longue suite de pensées, une théorie aimée, sa théorie, sa Loi! Mais pour Madeleine, il demeurait inconcevable et révoltant, c’était un désenchantement nouveau; elle avait envie de pleurer en y songeant.
--C’est une ingrate, dit-elle très amère.
Samuel l’appela d’un geste de malade, le bras tendu:
--Viens, Madeleine, berce-moi; je suis las!
FIN
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