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Part 12

Elle ne parut pas. Les cris s’enflèrent et grondèrent, le diapason en tomba aux notes sourdes de la colère. Rien ne bougea dans le palais, et les lumières pâles continuaient de veiller derrière les fenêtres. Comme la rue aux Juifs ne suffisait plus à contenir la multitude, le monument fut entouré sur toutes ses faces, rue Royale, rue aux Moines, et rue de l’Hôtel-des-Sciences. La masse, diluée un instant, s’était ressoudée en un quadrilatère compact, obsédant les murailles de pierre sombre, tumultueusement. Il y eut des alternatives d’irritation et de patience. Par instants, tout se taisait, des milliers d’yeux dévoraient la tourelle, dans l’illusion de voir bouger et s’ouvrir la grande baie du milieu. Et, soudain, la patience trompée dégénérait en folie; l’épouvantable clameur d’imprécations s’élevait, non point violente ou forte, mais plus terrible encore, presque douce, creuse, partant du fond des poitrines, comme à la mer, avant l’orage, la tempête gronde sous l’eau. Ce n’était qu’un murmure, mais si profond, si étendu, si large, qu’on y sentait le rugissement étouffé d’une nation. Et ce fut dans l’horreur de cette tranquillité qu’éclata le cri plus sourd, plus chargé de terreur:

--A mo-o-ort! Béatrix!... A mo-o-ort!

Un bruit résonna dans le lointain: galopade de chevaux, choc des fers sur le pavé. Puis il y eut un tournoiement affolé de la masse sur soi-même: la garde chargeait.

La foule venait de franchir toutes les étapes qui mènent à la passion de combattre: la fièvre, le délire, puis la haine et la colère. Elle était prête pour la lutte; la fureur la prit. Et, pendant que les cris de tuerie déchiraient l’air, là-bas, à une distance indistincte qui devait marquer le premier choc des soldats contre le peuple, elle se rua aux grilles du palais, massacra les deux sentinelles extérieures, et commença de secouer les ferronneries de l’entrée.

Avant que ces portes de fer eussent cédé, tout le long de la rue on voyait des hommes escalader la grille, puis retomber un à un sur l’asphalte mouillé de la cour, en même temps que la rue, dégagée d’autant, laissait remonter un flot nouveau qui venait se joindre à l’assaut.

L’entraînement de l’exemple, et les désirs atroces de cruauté qui venaient de naître dans les cœurs, portaient maintenant la foule qui semblait ne plus peser, qui semblait flotter sur le pavé comme une matière mobile et glissante, comme l’eau dont la masse a cette souplesse de poussée; et elle se soulevait au-dessus de soi pour laisser déborder son trop-plein par-dessus les grilles. Quand les portes furent forcées, que les deux battants s’ouvrirent sous la pesée de cette multitude, et que la vague noire des corps s’engouffra dans la cour d’honneur, elle était pleine déjà, et l’on avait commencé de se battre dans l’angle où s’ouvrait le corps de garde, dont une dizaine d’hommes étaient sortis.

Ce fut sinistre. Il pleuvait toujours. Dans les fanaux de la cour, la flamme du gaz n’apparaissait qu’à travers des vitres baignées de larmes; les gargouilles du toit crachaient l’eau goutte à goutte, et la pluie saupoudrait les visages. Dans la nuit profonde, plus assombrie encore à cette minute par une chevauchée de nuées noires au ciel, la cour bougeait, vibrait, vociférait. Les dix hommes de garde, apparus dans leur capote blanche, comme des fantômes, avaient croisé la baïonnette. Les assaillants se ruèrent sur eux. Il y eut quelques poitrines déchirées, des gémissements; puis des centaines de bras terribles, aux muscles durs comme du métal, désarmèrent les soldats qui furent assommés. Les dix grands cadavres blancs s’affaissèrent, et le flot noir roulant dessus parut les anéantir.

La foule brandissait maintenant les dix baïonnettes; elle défonça un pan de porte; mais le front de la cohue s’abstint d’entrer toute une minute, ébloui de ce qu’on voyait ici.

C’était un atrium où régnait comme une douce lumière de jour. Sur les dalles de marbre rose où les tapis traçaient des sentiers, s’élevaient des socles peuplés de statues mythologiques. Un escalier montait, le long duquel, sur les murailles arrondies de la cage, s’apercevaient les nuances tendres des fresques. A droite et à gauche, par des portes ouvertes, on entrevoyait deux galeries, des galeries profondes dont les plafonds cintrés s’allongeaient, peints d’or, de rouge et de bleu. Ils semblaient incrustés de lazulite, de corail et de cuivre brillant. Ils miraient leur forme de vaisseau dans le glacé des parquets. C’était des galeries de tableaux, car le vieil or des cadres luisait aux murs, entre des colonnes simulées, en albâtre.

Les envahisseurs croyaient voir des salles construites en pierres précieuses, dont un seul fragment aurait comblé leurs convoitises. Une Béatrix nouvelle s’évoquait, créature de volupté, repue de magnificence, usant ses doigts de belle oisive au toucher des substances précieuses, ne connaissant que l’or, le marbre et la soie, pour tous matériaux autour d’elle. Retirée de l’humanité, femme en dehors des femmes, elle avait joui de ce qu’ils n’avaient jamais connu; elle n’était plus seulement une ennemie de la liberté, mais une créatrice de misère. Ils voulaient la tenir, eux, les rois nouveaux, sous leurs muscles et sous leur rage.

Et le flot gagna jusqu’ici. Il roula dans les galeries. Ce n’était plus la Bête monstrueuse, puissante, audacieuse et terrible, c’était le troupeau qui s’aventurait craintif et méchant en des pacages défendus, un régiment de paletots crasseux, de gilets décolorés, de chemises sales se frottant aux rondeurs glacées des colonnes d’albâtre, au vernis des cimaises peintes, allant sans savoir où, perdu, cherchant la dame en noir qui se cachait.

Ils allaient droit devant eux. On entendit un cliquetis de lames; c’était ceux qui, ayant découvert la salle d’armes, décrochaient des épées aux panoplies. Les panoplies figuraient de grands soleils rayonnants. Ils laissèrent l’astre que formait un bouclier, mais chacun détacha un rayon. Les plus fougueux gravirent l’escalier et rencontrèrent, là-haut, l’enfilade des salons. Certaines salles se trouvaient obscures; l’un d’eux prit un candélabre dont il alluma les bougies, et le brandit en l’air en criant:

--Chasse! Chasse!

C’était la Reine qu’on chassait.

Le mot cingla ces hommes comme une meute; ils bousculèrent les chaises blanches à membrure d’or, les guéridons frêles où se mouraient des roses; ils ouvraient des portes, et encore des portes. Ils ne voyaient guère dans les salles inconnues que ces portes qui dérobaient peut-être celle qu’ils cherchaient. Oh! l’avoir prisonnière, suppliante devant eux! la tenir au bras par sa manche noire, s’amuser de sa peur!

--Chasse! Chasse!...

Dans l’un des salons, ils trouvèrent plusieurs hommes en habits de soirée qui faisaient cercle tranquillement. C’étaient de vieux personnages de cour, des chambellans, des maîtres de cérémonies, tous comtes ou barons, barbes et cheveux gris, pâles visages de cire.

--La Reine? demanda une voix éraillée.

Le cercle ne bougea pas; aucun des vieux hommes ne répondit.

--La Reine? hurla en chœur la foule qui s’amassait par derrière.

Ceux des vieux aristocrates qui tournaient le dos à la porte dédaignèrent de se retourner. Ils faisaient la réception comme chaque soir, jambes croisées, bottines minces battant l’air, négligemment, et se passant sous la moustache le mouchoir roulé qui fleurait le parfum de Sa Majesté. Esprits fins de chez qui les bons mots s’envolaient grain à grain, sans jamais laisser de place aux pensées larges, ils n’étaient point faits pour comprendre l’idée gigantesque qui s’agitait derrière eux. Ils crurent que le temps était encore à mépriser pour tout argument. Deux lustres en feu les éclairaient. Des bougies allumées sur la cheminée se multipliaient dans les glaces. Le salon était peint en blanc. Aux frises du plafond courait en emblème le lion poméranien, tandis qu’une colombe, à chaque panneau des murailles, becquetait la guirlande du médaillon.

Et le flot passa par là, disloquant le cercle, ravageant le luxe blanc du meuble, insultant de son rire la naïve grandeur des vieillards. Des mains au passage souffletèrent les visages de cire; d’autres soulevèrent des pans de rideau ou fourragèrent les canapés. Et quand l’ouragan eut disparu par une porte défoncée, il ne resta plus dans le salon, avec une odeur de sueur humaine et de malpropreté, au milieu de sièges bousculés, de bibelots brisés, que cinq ou six vieux hommes tremblants, autour d’un vieillard plus frêle dont la tête dodelinait en tout sens sur l’appui d’un fauteuil, la tête aux teintes vertes déjà, avec les yeux éteints. La honte et la colère l’avaient foudroyé.

Voilà que le candélabre levé du meneur éclairait maintenant une chambre. Un grognement d’animalité s’exhala des gorges. Sous le baldaquin pendant du plafond aux caissons de vieil or, c’était le lit, le lit de la Reine.

Ils étaient là plus de cent, muets, haletants, fouillant de regards allumés ce lit vide, ouvert pour la nuit. Les broderies du drap se repliaient sur la soie des couvertures défaites qui tombaient molles sur les colonnettes sculptées du bois. Un creux dans l’oreiller semblait l’empreinte d’une tête.

Une main osa s’avancer, chercher la tiédeur du matelas, une autre palpa les tapis et releva une pantoufle noire qu’elle brandit en l’air. Des pieds s’embarrassèrent dans de l’étoffe tombée à terre; c’était une robe. On édifia, en la soulevant aux manches, une forme de femme, et, la forme une fois dessinée d’elle-même, par les plis faits au corps de celle qui les portait, un silence glaça ces hommes. Ils se vautrèrent à terre, la cherchant sous le lit, sous les tentures. Ils trouvèrent, tombé ici, un peigne d’écaille auquel tenait un cheveu; ce fil de soie impalpable, qui frôla leurs doigts, les électrisa. Ils la sentaient dans cette chambre, invisible mais présente, comme une vision qui s’évanouit derrière vous et qu’on ne peut jamais se retourner assez vite pour voir. Son mouchoir était posé sur l’angle de cette console; une lampe en argent brûlait encore près du lit; près de la table à lire, où s’étendait un journal déplié, une chaise était déplacée à demi, gardant le mouvement de la femme qui se lève en glissant. Venait-elle de se dérober? S’était-elle enfuie? Ou bien quelque fragile cachette la recélait-elle? Et il leur semblait qu’à force de silence et d’immobilité, ils l’auraient entendue respirer.

Moins déçus que troublés, fouillant en gestes muets et mornes les tiroirs à clef d’or, les armoires où jaunissaient des fleurs et des lettres, ils tressaillirent soudain. A travers l’enfilade des salles qu’ils venaient de parcourir, s’approchait à toute vitesse un piétinement cadencé, et là-bas ils virent courir à eux, reflétées dans le jeu des glaces, les vestes bleues de la police, avec le feu des sabres nus, qui agitaient dans les salons traversés autant de fils de lumière.

Éteinte, dispersée, désagrégée, son âme dissoute, la foule n’eut plus même l’idée de lutter. On la balaya comme un troupeau de bêtes peureuses, à coups de plat de sabre. Les gens de service, barricadés aux cuisines, n’eurent pas à se défendre. Dans la cour d’honneur, vingt-cinq à trente morts restèrent couchés à terre. L’émeute avortée s’éparpilla dans la nuit, par les rues. Une grande lassitude avait succédé à la fureur, le sommeil apaisait la ville. Oldsburg s’endormit.

IX

LE RÊVE DE MADELEINE

Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette heure-là Madeleine rêvait.

Ses yeux clos virent d’abord des choses grises: un jour de crépuscule, un fleuve sur lequel un bateau glissait; elle fut tout à coup à l’avant, regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans poids, dont les vagues chevauchaient l’une sur l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées, que les flancs du bateau les frôlaient. Un phénomène survint: le printemps, un printemps soudain de cataclysme déroula les bourgeons, développa les feuilles, et des frondaisons s’étendirent si touffues, d’un bord à l’autre, que le bateau glissait maintenant sous une voûte noire, sombre comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait toujours penchée vers cette eau ténébreuse, oppressée par le poids de cette nuit, se mit à désirer que Saltzen fût présent et lui expliquât...

Une voix dit: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.»

Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant, mais la maison de la rue du Faubourg où la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de partir, en rajustant son chapeau sur la mousse blonde de ses cheveux, la jeune femme disait cela: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» Samuel se trouvait subitement présent pour demander: «Qu’a-t-il donc?» Et la jeune femme hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant Madeleine: «Oh! oui, bien mal le pauvre monsieur Saltzen, bien mal!» Pourtant, Madeleine savait qu’il viendrait quand même, et, juste à ce moment, une voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé des accessoires de théâtre: quelques tours de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas d’homme fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit, et Wilhelm Saltzen parut. Maigre, pâle, essoufflé, il tomba sur une chaise, dans la chambre même des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur et froid; sous ses pommettes, ses joues fripées et terreuses s’étaient creusées; il était miné, mangé tout vivant par la maladie, une de celles qui sont implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs cet aspect auquel les amis ne se trompent pas. «Vous avez été souffrant, docteur, disait Madeleine, contez-moi ce que vous avez eu.--Non!» prononça-t-il.

Et Madeleine, avec la contention d’esprit des rêves, contemplait cette figure que ses seuls souvenirs édifiaient là, devant elle, toujours en passe de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait. Sans s’étonner elle comprit pourquoi il refusait de répondre; mais, par pudeur, elle fit semblant de se méprendre.

«Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres qui reviennent. Où avez-vous donc pris cela, mon Dieu?--Ici», répondit le pâle visage de portrait.

Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le vague de la chambre, une figure de Samuel qui riait méchamment.

Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint au vieil ami. Il était assis sur cette chaise, qui découpait sur le blanc de la fenêtre les angles de son dossier.

Elle lui prit la main presque de force et lui dit tendrement:

--Comme vous paraissez fâché contre moi!

Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le petit salon d’en bas, où elle le recevait d’ordinaire; ils étaient seuls, une espèce de soleil blanc entrait par les fenêtres. Il lui dit:

--J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.

Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras si lourd, si douloureux, qu’elle s’éveilla, faisant sur l’oreiller une grimace de souffrance.

Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce rêve l’obsédait. Elle croyait y sentir une réalité, peut-être un avertissement. Saltzen devait être malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il semblait s’être retiré de leur intimité. L’avait-elle blessé secrètement? Elle revoyait sans cesse l’attitude glaciale qu’il avait eue pour lui parler, dans ce rêve, et, bien que tout cela fût irréel, elle y prenait une sorte de remords. Comme ils s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel, pendant sa longue absence! C’est cela, il était froissé de ce manque d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver quelque marque d’amitié à lui envoyer.

Elle restait émue, attendrie. A chaque instant, des larmes lui venaient aux yeux. Elle examinait sa conscience. Sans coquetterie certes, mais non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse amitié du vieil homme, elle en avait distillé le délice, elle l’avait fait concourir à son bonheur, elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une chose qu’on sait ne pouvoir jamais payer.

Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta au lit l’arrachèrent à cette langueur. L’envahissement du palais y était raconté de diverses manières selon l’opinion du parti, mais le même fait ressortait de tous les récits: la disparition de la Reine. La gravité du mouvement populaire, l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les victimes même de l’échauffourée, tout s’oubliait devant la question capitale, l’unique question capable d’intéresser maintenant un Poméranien, celle de savoir ce qu’était devenue la Reine.

Quelle énigme! Cette femme autour de qui s’accomplissait le grand drame, s’évanouissait de la scène, soudain. «Elle s’est volontairement exilée», disaient les uns. «Elle s’est, disaient les autres, retirée en province, là où on la croit le moins, et elle y prépare la contre-révolution.» Et l’on vit alors combien celle qui paraissait transitoirement oubliée, remplissait en secret les pensées de tous. Ce fut l’explosion suprême des passions contradictoires. Le mystère dont elle avait entouré ce dérobement d’elle-même ajoutait à l’exaspération générale. On ne s’abordait plus qu’avec cette idée muette au fond des yeux; ses partisans furent repris d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un renouveau de violence. Les conversations dégénéraient en disputes; dans les deux camps elles déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux que jamais, les droits que possédait la nation sur cette créature qui ne pouvait disposer d’elle, décider de son sort, sans que le pays l’eût voulu. La fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie. On attendit, dans un frémissement d’angoisse, la journée du surlendemain où le nouveau Parlement, interrogeant les membres du Cabinet, ferait la lumière sur l’aventure inouïe.

Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son mari comme il allait sortir.

--Où peut-elle être?

--Est-ce que je sais! fit Samuel, la main au bouton de la porte.

Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur; elle fut tout d’un coup moins jolie, ses yeux virant au gris, plissés au coin.

--Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches. Tu sais tout.

--Je puis t’assurer que je l’ignore... prononça-t-il en s’en allant.

--Oh! balbutia Madeleine, comme tu me réponds!

Elle le sentait lui échapper de plus en plus.

Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur ne tînt secrètement la clef de la grande énigme, presque toutes les amies de Madeleine, poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais elle ne reçut pas. Un deuil secret voilait son cœur, et elle se retirait dans son isolement pour en mieux savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours passés; ils lui semblèrent béants d’un vide immense, celui qu’avait laissé, en se retirant vers d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris par les fatigues et les veilles nocturnes, il avait fait leurs nuits solitaires; leurs tête-à-tête étaient furtifs, hâtifs, sans joie. Une sorte d’absence subtile de lui-même persistait quand il était là, et dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants désirs, l’étincelle d’autrefois ne jaillissait plus à la vue de Madeleine.

La phase la plus exquise de sa vie d’épouse était-elle donc révolue déjà, après douze mois, douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme une série de rêves!

--Déjà! déjà! se redisait-elle.

Au début de leur union, combien de fois triste, âprement perspicace, elle avait eu l’épouvante de cette heure, qu’elle voyait sonner pour tant de ménages autour d’elle: la fin du rêve, la rupture du charme qui laisse les époux face à face, se regarder froidement, comme deux êtres quelconques jetés ensemble dans la même chambre et attachés l’un à l’autre par cette triste fille de l’Amour qu’est l’Habitude.

--Déjà! se disait la jeune femme dans une analyse implacable, déjà!

Elle avait cessé de croire, cependant, à l’échéance cruelle. Samuel l’aimait trop, et elle-même, cet amour l’avait prise si totalement, qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors de cette folle tendresse. Et bien souvent, les mains étreintes, les yeux dans les yeux, ils s’étaient dit: «Ne plus nous aimer!... le pourrions-nous?»

Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait d’elle. Le centre de la vie s’était pour lui déplacé et ne résidait plus ici, au foyer, mais là-bas, à cette salle du Conseil des ministres vers laquelle convergeaient tous les yeux du pays. Qu’était un pauvre cœur d’épouse, timide, souvent craintif, silencieusement passionné, pour cet homme à qui des millions de cœurs s’offraient dans le grand mouvement national?

Par moments, une rancune désolée lui montant aux lèvres, Madeleine songeait:

«Oh! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai mon âme de cette autre âme qui ne veut plus de moi, je saurai bien me reprendre.»

Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. Un soir, lasse de vivre devant ce mari, comme devant le fantôme de leur bonheur fini, elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette de la ville haute, où il ne pourrait la retrouver, à Hansen peut-être, ou même à l’étranger. Elle trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union. Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et tardive, et ne la trouvant pas, s’en irait par toute la maison en l’appelant doucement, par habitude: «Madeleine! Madeleine!» Et comme sa voix errante de chambre en chambre ne recevrait pas de réponse, il assemblerait les domestiques, et avec une inquiétude dissimulée: «Où est madame?» leur demanderait-il froidement. Eux, répondraient étonnés: «Nous ne savons pas. Madame est sortie. Elle n’est pas rentrée.» Alors, _seul_ il prendrait son repas, et _seul_ il viendrait dans sa chambre, avec un tremblement inavoué. Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, subtilement attaché aux choses. Et ce parfum s’insinuerait en lui par ses narines, par sa bouche, par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de la première angoisse, en devinant que ces senteurs évaporées seraient désormais les seuls restes impalpables de cette jeune compagne près de laquelle il avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, toute une année. L’oreille aux écoutes, épiant son retour, il commencerait de souffrir son martyre; la petite pendule de sa chambre sonnerait onze heures de la nuit, et sa femme ne reviendrait pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait chez Franz Furth, son beau-père, au _Nouvel Oldsburg_, chez Gretel, l’amie de sa femme. Mais sans avoir prévenu personne, Madeleine se serait évanouie dans l’ombre, comme morte du sevrage d’amour. Il reviendrait chez lui, haletant, éperdu, jetterait comme un cri: «Madeleine!» dans le silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, rigide et glacial.

Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à force de fièvre.

Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine ne reviendrait. Oh! comme il souffrirait, comme il se rappellerait avec désespoir ses baisers, ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec toutes leurs taches minuscules qui les faisaient si tendres, et le poids de son corps, et la forme de ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, jamais. Comme il sangloterait, à genoux, comme il regretterait de ne l’avoir pas su retenir, comme il maudirait sa gloire, les poings crispés de douleur, de colère et de remords.

Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait aussi, toute palpitante d’amour et faisant le vœu secret que Samuel revînt de suite, afin qu’elle pût lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses tempes fatiguées, et le consoler de ces imaginaires peines qu’elle venait de lui créer, dans les tristesses de son esprit surexcité.

Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres à balcons du salon officiel, où, le rideau soulevé, elle embrassait la longue chaussée blanche des quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge, s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, ont, vers le printemps proche, de sourds appels indéfinissables. La transition des saisons s’y affirme.

Le vent du sud chassait vers la ville les fumées du faubourg; le ciel était tourmenté, et, par les déchirures des nuages, on apercevait des clartés dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. Samuel ne rentra pas. Un feu doux de bûches, se consumant en braise, luisait dans l’âtre. Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le jour baissait dans l’immense pièce. Madeleine prit une chaise basse au coin de la cheminée.

--Comme il me laisse seule! pensa-t-elle.