Chapter 5 of 18 · 3286 words · ~16 min read

Part 5

--Il faut prendre au sérieux votre rôle de femme d’un grand homme. Ils sont tous les mêmes, dévorés, rongés par leur Œuvre. Mais c’est mauvais cela. Une compagne comme vous, qui êtes si adorée, peut guérir cette consomption-là. Je la connais, allez! Croyez-vous que votre mari soit fort loquace avec nous, ses collaborateurs? Croyez-vous même que nous connaissions la vraie force de son sentiment politique, sur lequel il est muet, mais que je sens, moi, passionné et tyrannique? De simples amis comme nous devons respecter ses silences; vous qui avez tous les droits, gardez moins de retenue, demandez-lui, arrachez-lui ses secrets; c’est un poison pour un homme de son âge.

Voilà qu’il devenait maintenant le médecin moral de ce ménage d’amoureux; ce n’était pas très gai, mais son vieux cœur honnête y trouvait encore presque du plaisir. La vie lui avait appris bien des choses; surtout, elle l’avait amené par des chemins assez pénibles à cette manière délicate d’aimer. Ce n’était point, il est vrai, l’amour de vingt ans; c’était davantage.

--Je connais son tempérament. Physiquement, cette vie repliée et concentrée le tue; amenez-le à tout vous dire, tout; confessez-le gentiment; et quand il aura pris l’habitude de partager avec vous les soucis professionnels, vous verrez qu’il ne sera plus sombre ni ennuyé, car, au fond, vous savez, pour lui la politique auprès de vous compte bien peu.

--Croyez-vous? dit Madeleine incrédule; je me demande parfois... Oui, monsieur Saltzen, cette idée républicaine l’a tellement pris, elle me l’arrache si souvent, que je me suis posé la question: s’il devait sacrifier l’une de ces deux puissantes affections à l’autre, la mienne ou son fanatisme politique, ce serait... ce serait moi qui souffrirais.

Une émotion gagna Saltzen, en voyant les longues paupières un peu bridées, comme en un pli de rire, se mouiller de larmes. Très bouleversé une minute, il ne sut que dire, songeant à tout autre chose qu’à Samuel. Puis il la consola, la rassura avec les mots qu’elle attendait, car ce besoin soudain de confidence venait bien moins d’une crainte véritable, que d’une impulsion d’intimité vers le docteur. Elle n’aurait point parlé de cette manière à son père, le journaliste Franz Furth, trop ignorant des subtilités sentimentales pour la comprendre. Elle n’avait plus de mère, et son mari l’avait toujours un peu intimidée; tandis qu’elle sentait le vieil ami en muet accord avec elle.

Moralement, leurs âmes étaient de niveau; rien que de s’aborder, elles fusionnaient ensemble. Ce qui les séparait souvent, c’était cet amour inexprimé du vieil homme pour elle, mais, en sa présence, elle oubliait à demi le danger; ou bien elle ne songeait plus qu’à la douceur de cette affection, en perdant de vue la malice. Puis, comme c’était bon de se retrouver dans la pensée de Samuel qui sanctifiait tout!

* * * * *

Quand Wartz rentra, le cerveau en fièvre, ravagé par cette querelle avec Nathée, qui avait aiguillé pour jamais ce soir sa vie politique, il les trouva tous deux attardés à causer dans le petit salon d’en bas. Leurs visages s’éclairèrent à sa vue; mais lui restait ombrageux. Il n’avait plus cet air bon, presque tendre, qui faisait dire de lui: «Ce brave garçon de Samuel Wartz.»

Le docteur commença:

--Mon cher Wartz, nous causions de vous. Écoutez votre femme, ne dédaignez pas ses conseils; c’est en qualité de médecin que je parle; elle a mon ordonnance. Vous n’allez pas récuser mon autorité médicale, n’est-ce pas?

--Qu’est-ce qu’il y a? fit-il avec une surprise un peu maussade, suis-je malade?

--Vous avez ce soir de la température, reprit Saltzen en riant, et vos nerfs ne vont pas.

--Et là, il y a du poison, dit Madeleine en lui posant deux doigts sur les tempes.

Il sentit qu’on en voulait à sa préoccupation secrète, qu’ils se liguaient tous deux pour la lui arracher, et cela le raidit davantage contre tout abandon. Il prononça cette phrase, qui montrait à quel point l’esprit de lutte l’avait dominé:

--On ne va pas à la guerre sans recevoir de blessures.

--Vous voyez bien qu’il souffre! s’écria Madeleine.

Saltzen prit congé. La souffrance de ce garçon trop heureux, qui connaissait à la fois la possession de tous les bonheurs, lui semblait par trop ironique. «Et moi?--pensait-il;--elle n’y a pas songé, la cruelle petite fille, quand elle caressait, à mes yeux, le front de son mari, pour un peu de migraine d’ambition qui le tourmente!»

--Je ne dînerai pas ce soir, dit Samuel lorsqu’ils furent seuls, j’ai besoin de toute ma nuit et de mon esprit libre.

La jeune femme lui voyait des yeux pleins de reproches: comme elle le redoutait tant, la visite du docteur lui avait déplu; mais il n’en dit pas un mot, et ce silence tourmenta Madeleine. En prenant son repas, toute seule, très tristement devant Hannah qui la servait, elle se rappela les mots qu’elle avait dits à Saltzen; elle les pesait tous, les retournait dans son esprit, recherchait quelles déductions alambiquées le vieil amoureux aurait pu en tirer. Puis elle trouva que cet entretien avait été trop familier, qu’elle y avait trop montré le défaut de l’amour de Samuel, cet amour si violent, si orageux, qui cachait des lacunes, et qui restait si différent du sentiment de Saltzen!...

* * * * *

Pour Samuel, ce fut la grande nuit.

Il avait dit, l’autre soir: «Dans six semaines, je serai prêt.» Et voilà que le travail prévu de tous ces jours devait s’accomplir en une nuit. Cette besogne formidable ne l’eût pas effrayé; mais sa loyauté foncière soulevait maintenant en lui des doutes, des craintes, des incertitudes; il avait le sens terrifiant de sa responsabilité. La figure désolée d’Hannah était sans cesse devant lui, et il se répétait les paroles du docteur: «J’ai peur que vous ne nous fassiez une plèbe triste.» Pauvre petite Hannah! aurait-elle tant pleuré si elle avait été la servante vulgaire et ignorante que sa naissance eût dû faire d’elle? Et il voyait, dans l’avenir, des centaines et des milliers de filles du peuple tendre les bras vers lui, retenant dans leurs yeux des larmes qu’il consentait en ce moment, lui l’artisan de cette demi-culture populaire, le créateur de ces êtres troublés dont sa loi, ne pouvant faire des hommes cultivés et instruits, aurait seulement agrandi les besoins, et reculé les horizons.

Ainsi donc, s’autorisant de son rêve humanitaire, ne pouvant guérir la misère, il l’approfondissait encore. Dans les siècles à venir, son nom comparaîtrait devant les générations, et les penseurs de demain, devant toutes les tristesses sociales, diraient âprement: «Voilà les fruits de la loi Wartz!»

Les heures se succédaient aux horloges de la maison silencieuse. Il avait entendu s’éteindre un à un les bruits ménagers, et là-haut, dans sa chambre, les pas de sa chérie qui devait être maintenant endormie. Soudain la porte de son cabinet s’ouvrit, et Hannah entra, avec un guéridon chargé de victuailles.

Elle disait:

--J’ai pensé que monsieur aurait faim s’il travaille toute la nuit; voici quelques provisions: ce sont des choses légères qui n’empêcheront pas monsieur de travailler du cerveau.

--Merci, Hannah.

Mais le guéridon posé à portée de la main du maître, de son pas glissé, ouaté, un peu mystérieux, elle avait regagné la porte et disparu.

Une odeur de thé chaud, de brioches, de bouillon, de chocolat emplissait la pièce. Avec un bien-être sensuel, Samuel huma ces parfums. Manger, il allait manger! Le corps a de ces revanches sur l’esprit excédé, et, dans une joie friande, il but le bouillon avec un verre de vin vieux.

Pourquoi était-il différent, à cette minute, et comme moins seul que tout à l’heure, dégagé de la sinistre amertume où il s’enlizait? A peine cette jeune fille avait-elle paru, cependant, le laissant seulement touché de son attention. La pièce silencieuse semblait avoir gardé le rayonnement de quelque chose de pur, le parfum d’une sollicitude discrète, le sillage d’une noblesse et d’une dignité qui passent. Et par contraste, il se rappela la domesticité du château d’Orbach, sur laquelle il avait dû souvent exercer de la surveillance: les valets plats et cyniques, les servantes rustaudes et flatteuses, tous marqués de l’empreinte servile, joignant à la malpropreté extérieure celle des vices, triviaux en tous leurs gestes comme en toutes leurs pensées.

«Oh! cette fine, cette délicate Hannah!» pensa-t-il dans une sensation soudaine de délivrance.

Ce fut une révélation. La petite servante à la culture secrète était le symbole d’une étape douloureuse dans la progression de la masse humaine. Mais dans ce type transitoire entre la rusticité passée et l’âge des mentalités plus affermies, fleurissaient déjà glorieusement les vertus exquises de la femme. Elle n’était pas toujours l’enfant chagrine qu’étouffaient les regrets d’une autre vie, elle connaissait, dans son humble service, les plaisirs intelligents de bien faire, de comprendre mille choses, de s’associer par un regard, par un mot, à la vie de ses maîtres, comme tout à l’heure, quand elle avait parlé, avec un air complice et entendu, du «travail cérébral de monsieur».

--Elles souffriront peut-être, mais elles seront meilleures! s’écria Wartz illuminé d’une conception nouvelle.

Et que serait-ce, quand deux ou trois générations, de plus en plus affinées, seraient issues de ce sang plébéien que la cérébralité travaillait déjà comme une énergie épurante? Et il voyait s’établir une progression morale lente et secrète, d’âge en âge, comme une marche à l’épanouissement magnifique de la masse populaire, jusqu’au jour où, l’équilibre s’étant établi, l’alliance se ferait sans désordre entre les métiers manuels et les cerveaux pensants.

Alors, sans pouvoir retenir des larmes que l’épuisement nerveux lui arrachait, d’une écriture pressée, heurtée, saccadée, sans laisser une seule fois la plume, ayant devant les yeux la vision de cette République vers laquelle il marchait toujours, sans souci de ce que son pied foulait dans la course, il écrivit son discours du lendemain.

IV

LA SÉANCE

On entendait le piétinement des délégués qui gagnaient leurs bancs. Des groupes se formaient dans l’hémicycle; le murmure des chuchotements s’enflait, et lentement la salle continuait à s’emplir. Une horloge minuscule, placée au-dessus de la porte des couloirs, marquait deux heures moins dix. A pas de loup, sans être vu, arriva M. de Nathée, le président; avec son élégance discrète, il gravit les marches; soudain, on l’aperçut à son fauteuil, de sa longue main blanche mettant en ordre des papiers. Plusieurs délégués se retournèrent vers les tribunes qu’ils lorgnèrent; elles se garnissaient de public, de femmes surtout, parmi lesquelles ils reconnaissaient de jeunes et jolies habituées, de ces amies inconnues pour lesquelles ils soignaient leurs discours. Mais aujourd’hui, dans l’ombre d’une draperie rouge se dissimulait une nouvelle venue, jeune, pâle et mystérieuse, vêtue de noir. Sa beauté fine attira les regards, mais personne n’eût pu la nommer.

Les bancs du centre s’étaient emplis les premiers. Il entre dans la nature des partis modérés plus de ponctualité dans l’accomplissement de leurs fonctions. Ils méprisent la politique d’à-coups: ce sont des réguliers.

Samuel Wartz prit sa place dans les bancs de la gauche sans être remarqué. Rien ne l’avait jamais signalé à l’attention. On le connaissait à peine.

Peu à peu, la sourde rumeur des conversations s’était élevée avec l’appoint des nouveaux arrivants. Le contingent habituel des délégués était atteint. L’horloge marquait deux heures moins cinq, et dans la grande Assemblée en pleine attente, des courants, des frémissements anormaux commencèrent à courir. C’était une inquiétude bruissante partie d’un point et qui se propageait jusqu’aux extrémités de la salle. Elle se transforma en une clameur étouffée, quand, dans la tribune royale, la porte du fond s’ouvrit et que des laquais du palais vinrent apprêter le trône de la souveraine: un fauteuil aux chambranles dorés monté sur une petite estrade en vieille tapisserie.

C’était donc vrai? La Reine allait venir! Ce fut une stupeur. On savait qu’en dehors de la séance mensuelle qu’elle devait présider, la Constitution lui réservait le droit d’être présente à certains débats importants ou critiques. Or, dans cette calme et heureuse monarchie, on ne se rappelait pas l’avoir vue faire usage de ce droit inutile. La soudaineté de son acte était troublante; une immense interrogation montait de l’Assemblée avec le vacarme d’innombrables voix que rien ne contenait plus. Et là-haut, M. de Nathée, n’ayant aucun mandat pour imposer le calme avant l’ouverture de la séance, agitait en vain ses belles et longues mains dans un geste apaisant.

Soudain, le nom de Wartz fut jeté par quelqu’un comme une explication; elle courut la salle et tous les yeux cherchèrent à son rang le jeune député obscur de la gauche. Mais son seul aspect démentait le bruit lancé, d’un coup monté par lui.

L’air indifférent, il s’était accoudé à son pupitre, jouant avec sa règle dont son ongle grattait la moulure, d’un bout à l’autre. C’était bien le délégué anodin, celui dont le rôle consiste à faire nombre; on s’était trompé.

Personne ne soupçonna qu’à cette minute, sous cet extérieur glacial, tout son être moral défaillait et qu’il n’existait pas pour lui d’autre bruit parmi cette agitation de la salle, que celui de son sang battant dans ses artères. La tribune où il allait monter, tout à l’heure, ne lui apparaissait plus que dans un nuage. Quand la salle fut garnie à point, et qu’il eut devant lui tous ces hommes dont il avait fait le rêve de capter les volontés et de posséder les intelligences, il se dit en lui-même: «J’y renonce.» Il sentait maintenant sa témérité, le danger d’avoir échafaudé son acte d’aujourd’hui sur le hasard de la surprise. Et ce doute de soi lui fut soudain si angoissant que des gouttes de sueur lui perlèrent au front.

--Wartz! dit doucement quelqu’un.

Il leva les yeux; Saltzen était debout devant lui, comprenant tout à la détresse révélatrice de son visage.

--Wartz, que me dit-on... est-ce vrai?

--C’est vrai, répéta-t-il, très morne. J’ai voulu jouer la grosse partie. Je crois que j’ai été fou... je n’y vois plus clair... je ne sais plus...

Alors, celui qu’on avait écarté, celui à qui Samuel s’était dérobé comme on se libère d’un importun fut pris soudain de compassion pour ce jeune lutteur découragé. Il oublia ses griefs et sa fierté.

--Dans les couloirs, tout à l’heure, on m’a conté votre affaire. Vous vous êtes défié de nous, vous avez craint notre vieille sagesse, vous vous êtes moqué de toute prudence et de toute expérience. Vous avez bien fait. Votre foi sauvera tout. Nous aurions voulu, nous autres, jouer les maîtres avec vous, parce que vous avez vingt-huit ans; mais le maître, c’est vous!

Il se grisait à son propre enthousiasme: il s’approcha de plus près de Wartz et s’appuyant d’une main à son épaule:

--Ah! Wartz! Wartz! qui aurait cru cela, que vous nous auriez tous menés un jour? L’aurais-je cru moi-même, si confiant que je fusse en votre étoile, jusqu’à cette idée formidable que vous avez eue de vous attaquer tout seul à la Constitution! Tout seul, n’est-ce pas? Ah! vous êtes un homme d’État.

Samuel se sentait renaître; le docteur l’électrisait.

--Oh! quelle séance, quelle séance! murmurait le vieux délégué. La Reine sera là; elle vous a deviné, elle a voulu livrer le suprême combat. C’est le Passé qui se défend contre l’Avenir! Dire qu’il va nous falloir opter entre cette belle dame de légende et votre rude République! Tenez, je la revois le jour du Sacre. Le grand manteau brodé d’or, aux dessous d’hermine, s’épandait autour de sa personne gracile, la lourde couronne dynastique écrasait son front délicat. Elle avait dix-huit ans, et ainsi à genoux dans le chœur de la cathédrale, toute blanche sur le fond gris des pierres, inondée de la clarté des cierges, avec des chasubles d’or processionnant autour d’elle, c’était le moyen âge vivant, c’était toute l’Histoire. Et c’est à une telle créature qu’il va falloir, quelque jour, signifier l’exil, montrer la frontière, en la chassant de ce pays où elle est enracinée comme un arbre à sa terre... Oui, il faudra faire l’odieux geste, et je le ferai, et je voterai avec vous, parce que les temps sont accomplis, et qu’il n’est tout de même plus séant de demeurer, les huit millions de Poméraniens que nous sommes, sous la férule d’une femme, et que nous souffrons de mille maux qu’elle entretient sous son charme. Que voulez-vous, nous sommes mûrs pour la République, et les systèmes d’État nouveaux sortent, non point du vouloir de quelques-uns, mais des successives maturités nationales comme la graine sort d’un fruit, naturellement...

Wartz continuait de gratter du bout de l’ongle la moulure de sa règle, comme un homme qui ne pense à rien. A ce moment, il se fit un grand silence. On vit au fond de la tribune royale la portière rouge se soulever; deux chambellans, deux gardes blancs, hallebarde au poing, vinrent se ranger aux deux côtés, et la reine entra.

Cette arrivée, alors qu’on ne soupçonnait rien d’alarmant et que la Révolution fatale demeurait si lointaine et imprécise, fit courir dans toute la salle un frisson tragique. Le public surtout, moins prévenu que les Délégués, en conçut une impression de terreur. On dévorait des yeux la souveraine pour lui arracher le secret de son acte, mais elle était impénétrable. Très imposante dans sa robe de velours noir, avec son ordinaire quiétude, elle promenait les yeux longuement, froidement sur l’Assemblée.

--La séance est ouverte, dit le président de Nathée dont la voix vibra longtemps dans l’enceinte silencieuse.

Wartz songea comme la veille: «C’est la grande arène.» Et surchauffé, enfiévré par les paroles de Saltzen, il eut cette idée que comme dans les scènes antiques, ils étaient, la Reine et lui, deux gladiateurs qu’on mettait en présence devant l’amphithéâtre haletant.

Béatrix se leva. Il y eut de lourdes minutes de silence. Sa main gantée disposa quelques papiers sur le rebord de la tribune, et sa voix aimée, que pas un Poméranien ne pouvait entendre sans émotion, sa voix triste et chaude prononça:

--Messieurs, l’ordre du jour de cette séance comporte la proposition, faite par l’un de vous, d’un projet de loi dont la portée est immense. Notre rôle n’est pas d’intervenir dans vos discussions de législateurs. Mais il s’agit aujourd’hui d’une question si grave, que notre règne n’en a pas rencontré de telles jusqu’ici. Et il nous a paru bon de vous apporter cette collaboration si naturelle: la pensée de votre Reine.

Pendant que la droite exaltée et frémissante applaudissait l’Idole, un incident naissait autour de Wartz que ses collègues de la gauche, Braun en tête, apostrophaient. C’était ceux qu’on appelait communément «le Groupe». Indignés lorsque avait éclaté publiquement cette affirmation du coup monté sans eux, leurs calculs, leurs ambitions déjoués, ils ne trouvaient plus de mots assez virulents pour qualifier la trahison de Wartz. On entendait Braun s’écrier:

--Votre folie aura perdu la République.

Mais, impassible, il supportait ce flot d’injures, sans qu’on pût savoir si elles le paralysaient ou manquaient de l’atteindre.

La Reine avait repris la parole; ce bruit de querelle couvrait sa voix. On entendait seulement des lambeaux de phrases: «Instruction populaire obligatoire... seulement spectateur de vos travaux... toutes réserves faites sur notre pouvoir exécutif... sanction...»

Le malheureux baron de Nathée, suppliant et agité, entendait ces mots royaux et sacrés se perdre dans un bruit de dispute, et, devant une semblable abomination, il perdait la tête. Les ministres s’agitaient; celui de l’Intérieur surtout, pétulant et nerveux dans sa petite taille, semblait ne pouvoir tenir en place; il regardait rageusement le président dont l’autorité défaillait à un moment si critique.

Mais une voix d’homme éclata:

--Silence! je veux entendre.

C’était Samuel Wartz qui, impérieux, s’était levé, et faisait taire autour de lui les indignations et les colères. Ce fut comme un enchantement; la rumeur s’éteignit. La voix douce de la Reine emplissait seule le grand cénacle. Elle disait: