Chapter 7 of 18 · 3985 words · ~20 min read

Part 7

Elle parlait avec fièvre, avec indignation, haletante encore de ne pouvoir laisser déborder tout ce qui l’étouffait de colère, et souvent, au milieu d’une phrase, un soubresaut de sa poitrine l’arrêtait. Elle en voulait au cabinet démissionnaire pour sa défection; elle en voulait à Nathée, à la droite royaliste, aux infâmes qui avaient osé, sous ses yeux, acclamer la République, aux traîtres libéraux qui étaient jusqu’ici son appui le plus ferme, _malgré_ leur indépendance d’idées, croyait-elle, _à cause_ de cette indépendance réellement. Elle se sentait offensée comme jamais reine ne le fut. Hélas, ces libéraux avaient applaudi Wartz! Après cet outrage, sur qui compterait-elle désormais?

Et quand, femme habile dans la détresse, elle eut bouleversé les esprits de cet homme agité qu’elle avait devant elle, quand Wallein eut subi, jusqu’au fond de lui-même, l’émotion de voir ce douloureux courroux de reine, quand elle le sentit ému de cette auguste pitié qui ne se définit pas, celle qu’inspire la douleur et l’humiliation des grands, elle dit:

--Monsieur le délégué, c’est en vous désormais que je place ma confiance; c’est vous que je charge de former le nouveau ministère. Vous le choisirez acceptable à tous, et capable d’être fidèle à la Constitution.

Wallein se taisait.

--Sera-t-il dit que vous refusez? fit-elle âprement en crispant au fauteuil sa main gantée.

Wallein secoua les épaules.

--Il est trop tard! murmura-t-il.

--Trop tard?

--La constitution dont parle Votre Majesté est sans force aujourd’hui. On n’est pas fidèle à un néant; la loi est annihilée...

--Et par qui, monsieur le délégué?

--Par la loi supérieure qui fait les histoires des peuples.

Et, en disant cela, il crayonna des noms sur son portefeuille: Wartz, Braun, les républicains; Moser le libéral; puis il détacha le feuillet qu’il tendit à Béatrix:

--Voici mon ministère, le seul possible, le seul qu’acceptera aujourd’hui la Nation.

Elle lut, et aussitôt jeta un cri si perçant que tout alentour on dut l’entendre:

--Wartz!

--A l’Intérieur, reprit sourdement Wallein, qui était blême et défait comme un mort.

Elle ne détachait pas les yeux de ce bout de papier; elle était atterrée. Wallein comprit que ce seul choix de Wartz était une injure nouvelle, qu’il l’avait atteinte et blessée personnellement, comme elle ne l’avait pas été jusqu’ici; il sentit qu’il avait chagriné mortellement l’adorable femme, et il était bien à présent l’image du pays, tenaillé par ce double idéal de la souveraine et de la liberté, les aimant toutes deux différemment, mais sans savoir laquelle il sacrifierait à l’autre. Volontiers il se serait mis à ses genoux pour la supplier de lui pardonner, en même temps qu’un devoir plus haut lui commandait d’exploiter cette prostration, cette défaillance de femme. Et pour ne point lui paraître trop odieux, il entreprit l’histoire de leur état d’âme, à eux libéraux. Appariés depuis longtemps au parti républicain par une idéologie semblable, ils s’étaient laissé mener jusqu’aux frontières extrêmes du royalisme, retenus seulement par cette fragile barrière: l’amour de la paix et celui de Sa Majesté. Accommodant leur esprit progressif avec le culte de la souveraine, ils avaient voulu concilier les politiques opposées, rester à la fois les conservateurs et les évolutionnaires. Mais c’était là un marché de timorés, une transaction; la parole du meneur avait éclairé cette compromission, et eux, voyant enfin la vérité, et brisant les barrières, avaient pénétré d’un coup dans le camp des démocrates, fusionnant sans effort avec ceux dont les avait séparés seulement un nom différent.

--Wartz ministre! Jamais! jamais, monsieur, jamais, répétait la Reine.

Alors, timidement, doucement, puisqu’il fallait apprendre à la triste femme sa destinée, avec les égards qu’on a pour un condamné, il commença de lui montrer ce qu’elle ne pressentait que trop: ce qu’était Wartz pour l’Assemblée, ce qu’il serait demain pour le peuple. Il atténuait ses mots; il ne disait pas «son génie», il disait: «son talent»; il ne disait pas «sa popularité», mais «sa maîtrise»; ni «la vérité», mais «sa doctrine». Et quand, de sa parole insinuante, il l’eut fait voir si lié à l’œuvre de l’heure actuelle qu’elle s’incarnait pour ainsi dire en lui, il joua d’une hypothèse. Il supposa qu’on fît un cabinet royaliste, en espérant de lui une formidable répression qui bloquât dans les cerveaux les idées en mouvement; il nomma même ces ministres imaginaires; il alla jusqu’à préciser la conduite qu’ils tiendraient, et leur politique appuyée avant tout sur les baïonnettes de la garde. Est-ce que l’Assemblée, telle qu’elle était désormais, exaltée, combative, butée à son idée fixe de la République, supporterait un seul jour ce ministère-là?

Horriblement lasse, l’esprit épuisé, elle prononça:

--Un ministère composite... j’avais pensé... des éléments opposés empruntés à chaque parti.

Elle s’était trompée dans son choix. Wallein se dérobait à son influence, comme les autres, comme tout le monde; elle était désormais seule, abandonnée. Elle se sentit perdue.

Il parla encore. Il l’étreignit de plus près dans ce réseau d’arguments qui paralysait ses efforts. Elle ne pouvait plus se défendre, elle n’avait plus une idée, plus une force, elle acquiesçait à tout.

Ce fut comme une léthargie de douleur et de fatigue; Wallein lui arrachait des mots inconscients; ce n’était plus que l’ombre d’elle-même qui les articulait.

Elle se réveilla au trône, quand elle revit l’Assemblée grondante devant elle, baignée dans la lumière adoucie qui tombait de la coupole. L’agitation était contenue, soumise à l’anxiété de ce qu’elle allait dire. Le tumulte n’était plus qu’un ronronnement assourdi, et devant elle s’étalait la liste des candidatures ministérielles: Wartz, Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller. Elle comprit que c’était là le ministère de la Délégation, celui qu’il leur fallait et de l’acceptation duquel leur calme factice était conditionnel. Wallein vint à la tribune, et, pour mieux compromettre la situation de la malheureuse Reine, il rendit public son cas de conscience; il expliqua quel ministère républicain lui était soumis, et il l’adjura elle-même, en termes véhéments, de signer sur-le-champ le décret qui mettrait au pouvoir les _auteurs_ d’une constitution nouvelle.

C’était signer sa déchéance. Elle dédaigna de répondre comme d’obéir. Aussitôt, tous les délégués de la gauche et du centre furent debout, les bras levés, clamant le nom de Wartz, aggravant le tapage du bruit de leurs talons sur le plancher. Elle demeurait immobile et sans un geste. Le bruit redoublait. On commença de se battre au pied de la tribune; il y eut une rixe sous les yeux affolés du président, qui ne put obtenir, dans le tumulte, l’expulsion des coupables.

Soudain, la Reine se leva; on la vit prendre la plume, tracer des mots; elle souriait d’un sourire de colère; elle était terrible à voir. A peine femme, maintenant, dressée dans son velours noir, virilement, la tête fière, le profil hautain, elle se révélait le chef de l’État, la Maîtresse, le Roi.

--Selon le désir de la Délégation, dit-elle, nous venons de nommer ministres MM. Wartz, Braun, Wallein, Moser, Aldberg, Saas et Zwiller; mais, comme il nous a paru qu’une Assemblée capable d’imposer d’une manière si violente ses volontés à la Reine cessait d’être la représentation nationale et le reflet du pays, nous déclarons la présente Délégation dissoute, et la nécessité de procéder à de nouvelles élections législatives.

Un fracas répondit; la houle des têtes s’ébranla en nappes vibrantes et hurlantes. Nathée eut alors le premier geste d’autorité de toute sa présidence: il se couvrit, descendit de la tribune et s’en fut. La Reine sortait aussi. La Délégation se vida par les couloirs, et le tapage s’éparpilla jusque dans la rue.

V

LA RUE

Il dormit dix heures sans ouvrir les paupières. Madeleine attendait patiemment la minute du réveil, comptant sur le bonheur de le retrouver dans cette intimité, à l’heure la plus lumineuse de ce jour d’hiver, après les émotions de la veille. Il n’était rentré qu’à une heure avancée de la nuit, exténué, pris d’une sorte d’ivresse de fatigue qui l’avait jeté et endormi tout habillé sur son lit. Mais sa femme n’eut pas la douce causerie attendue. Il l’étouffa à demi dans ses bras, la couvrit de baisers, comme un homme qui semblait ne connaître de l’amour que ses violences. La délicate Madeleine, le cœur gonflé de tout ce qu’elle n’avait pas dit, dut entendre, après ce hâtif accès de tendresse, les instructions touchant leur nouvelle vie au ministère. Chose étrange, chez ces deux êtres si épris l’un de l’autre, leurs sentiments respectifs, différents, opposés même, les travaillaient en sens inverse. Alors que Madeleine cherchait à distinguer du grand homme l’homme qu’elle aimait, qu’elle eût aimé dénué de tout et malheureux, lui s’efforçait, dans son orgueil masculin, à rester devant elle le personnage célèbre du jour; il lui imposait sa gloire; il lui offrait le perpétuel souvenir de son génie; il voulait être aimé pour sa grandeur.

La jeune femme quittait avec peine cette simple et jolie maison du faubourg, où ils s’étaient unis. Samuel, lui, sentait un grand bonheur viril à emmener sa chérie dans l’appartement princier du ministère de l’Intérieur, qui commandait le quai, et dont il avait connu, lors des réceptions, les salons en enfilade, les plafonds caissonnés, les trumeaux peints et les murs flottants de vieilles tapisseries poméraniennes: tableaux éteints, pâles broderies de laine, dont les couleurs reposent les yeux sans les distraire. Ce luxe qu’il aimait secrètement, revêtait, dans ce logis transitoire des hommes d’État, un anonymat qui n’offensait pas absolument la simplicité républicaine. Il honorait la charge, mais non point les personnes, semblait-il, quoique pourtant le jeune révolutionnaire entrevît dans ce décor de somptuosité comme une existence d’amour magnifiée.

Et d’ailleurs, ce jour-là, ils se virent à peine. Samuel éprouvait, plus qu’il ne les raisonnait, ces nuances sentimentales que Madeleine eût ressassées des journées entières. Son amour était au fond de son cœur, simplement, base confuse de toutes ses pensées: mais ce qui dominait aujourd’hui sa vie, c’était moins cet amour sûr et tranquille que les soucis politiques, les graves préoccupations de l’heure présente, les responsabilités de sa fonction nouvelle.

Dès qu’il fut sorti, Madeleine qui s’habillait vit arriver au cabinet de toilette la petite Hannah, défaite, pâle comme un cierge, haletante, deux étincelles au fond de ses yeux de blonde.

--Madame! oh! madame!... ce qu’on dit partout!...

Madeleine sourit, un peu anxieuse dans le fond, d’écouter cet écho de la voix populaire.

--Qu’y a-t-il donc, Hannah?

--Est-ce vrai, madame? On dit que nous allons avoir une révolution, et que c’est monsieur qui mène tout maintenant.

--Oui, c’est un peu vrai, et il y a du mouvement en ville, Hannah?

Alors, la petite servante, mise en verve par la satisfaction visible de sa maîtresse, et aussi par une excitation personnelle plus imprécise, se laisse aller à une loquacité qu’on ne lui avait jamais connue. S’il y a du mouvement en ville! Comment dira-t-elle cela! C’est comme un repos du dimanche, et c’est en même temps comme une fête très solennelle, et encore même... pas une fête, une veille. Il n’y a ni joie, ni chants, ni belles toilettes dans la rue; on dirait que les gens attendent quelque chose; et on parle, on s’attroupe, on crie; et c’est un bruit de querelles partout. Dans le faubourg, c’est affreux ce qu’elle a vu: devant la porte d’un cabaret, une large flaque de sang sur le pavé du trottoir; quand on y songe! Dire que c’est peut-être un homme tué au cours d’une rixe, qui a laissé là ce beau sang rouge! Et les journaux qui ne suffisent pas, qu’on déchire en se les arrachant quand les vendeurs passent. Puis il y a encore ceci qu’Hannah hésitait à dire et qu’elle hasarde maintenant en devenant toute rouge: tous ces passants n’ont à la bouche que le nom de monsieur; ils le crient très haut, ils se le renvoient dans leurs disputes; quelques-uns le lancent avec colère, mais presque, oh! oui, presque tout le monde le dit en admiration. En plein jour, à cette heure même,--que les gens sont étranges!--ils sont à ce point dévorés par la curiosité, par la passion de le voir, que la grande rue du faubourg est pleine de tisseurs en chômage, de messieurs, de belles dames qui arpentent le trottoir, et qui mangent des yeux la maison. Elle, Hannah, n’a pas caché qu’elle était la femme de chambre de madame Wartz; et aussitôt, dans la boutique où elle se trouvait, on a fait cercle autour d’elle, on lui a posé mille questions sur madame, sur monsieur surtout. Elle s’est sauvée à toutes jambes pour n’avoir pas à répondre à ces indiscrets.

Madeleine, assombrie soudain, renvoya la jeune fille, voulant s’habiller seule. Mais une rêverie si grave, si profonde et angoissante s’était emparée de son esprit qu’elle demeura longtemps, à demi vêtue, inerte, devant la glace, sans voir la pâle figure fiévreuse, et les minces bras nus que le miroir reflétait.

Ainsi c’était la révolution!...

Elle savait qu’un chavirement d’opinion, dans le monde pensant, n’est qu’une grande opération intellectuelle. Mais elle savait aussi qu’il dort dans le peuple des forces redoutables de cataclysme, qu’en y touchant on les déchaîne, et que le geste fatal était fait. Ainsi, dans les légendes, voit-on les traîtres ouvrir d’une clef mystérieuse les écluses qui défendent les villes contre l’océan. Hélas! l’écluse des épouvantables démences populaires était ouverte, et c’était Samuel qui avait fait cela.

Alors possédée d’une énergie amère, et voulant connaître jusqu’au fond le grand trouble populaire, voir au besoin l’émeute, les rixes, le sang, oubliant tout souci d’aménagement nouveau, elle compléta en hâte sa toilette, et sortit.

* * * * *

A cette même heure, dans la salle du Conseil, au Palais, Samuel Wartz avait pris place au milieu de ses nouveaux confrères. Rangés autour d’une table à tapis bleu, ils énonçaient en phrases incertaines, en hypothèses, en tâtonnements, la nouvelle condition politique de la Poméranie.

Autour d’eux, la salle magnifique déroulait ses lambris de chêne à moulures d’or, son plafond léger et lointain, où des femmes nues, allégories géantes, prenaient des tailles d’enfant. Au fond s’élevait le trône de la Présidence royale, le trône à trois degrés tapissé de brocart blanc.

La porte s’ouvrit, très doucement. Hansegel entra, et il introduisit une dame en deuil en disant: «Messieurs, la Reine!» Elle n’alla pas s’asseoir sur le trône; elle vint à pas glissés sur le parquet de marqueterie qui mirait sa forme sombre, pendant que les sept démocrates demeuraient debout, tête baissée, poignés d’une timidité dont ils ne pouvaient se rendre maîtres.

--Duc, ayez donc la complaisance de mettre un fauteuil auprès de ces messieurs.

Sa voix résonnait sans un écho. Son regard, pendant que Hansegel s’empressait à obéir, scrutait les physionomies nouvelles des ministres, un regard insistant, passant à travers les cils, et qui vous restait dans les yeux longtemps après qu’il s’y était posé. Elle prit place à la tête de la table, en faisant signe aux ministres de reprendre leurs sièges. Hansegel, qui ne s’était jamais assis en présence de Sa Majesté, resta debout derrière elle.

--Monsieur Wartz? dit-elle.

Samuel vivement leva les yeux, et se vit regardé comme la veille, à la tribune, en parlant. Le visage bistré de femme brune, aux modelés épaissis par une maturité précoce, était aujourd’hui pâli, flétri, fatigué, mais les prunelles, limpides comme deux joyaux sombres, glissaient entre les paupières, rayonnant la vie puissante, la vie passionnée d’une créature en qui se réfléchissait vraiment l’existence d’un peuple.

--Monsieur Wartz, c’est vous qui voulez me chasser du trône?

Wartz se troubla; cette phrase l’avait terrassé; il resta tout un moment sans répondre.

--Non, madame, ce n’est pas moi, dit-il enfin; il n’y a pas une _personne_ en Poméranie capable de cette action. Votre Majesté subit la loi fatale de l’heure, comme nous-même la subissons en l’accomplissant douloureusement. N’accusez pas une volonté personnelle; ma volonté est telle que je souhaiterais d’être l’un de ces fidèles royalistes à la conscience sereine, à qui leur quiétude d’esprit permet de s’engager pour la vie à votre personne, quels que soient les mouvements d’opinion, quelle que soit votre fortune. J’envie ceux dont vous êtes la foi, pour qui vous restez l’étoile impérissable de la Vérité, ceux qui, sans trouble ni doute, peuvent vivre de l’_Idée_ que vous symbolisez, et je sens le bonheur qu’il doit y avoir à se donner pour cette idée. Non, ce n’est pas moi; accusez plutôt la conscience nationale qui veut clore à votre nom une ère d’histoire, qui nous a faits mûrs, en dépit de nous-mêmes, pour cette œuvre. Nous autres, les meneurs, nous sommes les instruments de la force qui travaille les peuples, pour les élever toujours plus haut...

--Ah! les élever toujours plus haut! s’écria-t-elle.

Et sa gorge se contractait de douleur et de colère. Des larmes vite refoulées parurent à ses paupières, et ses deux belles mains désespérées retombèrent le long du tapis bleu.

--Pourquoi dites-vous de ces choses incertaines? Depuis que notre dynastie règne, n’avons-nous pas fait une Poméranie glorieuse? Voyez notre industrie, nos cotons, nos houilles, voyez nos sciences, ce qui s’écrit, ce qui s’édifie, voyez les musées et les usines, voyez la Bourse, voyez Oldsburg et voyez Hansen, et parlez encore d’élever plus haut la nation! Vous oubliez, messieurs, que, pendant dix siècles, nous les rois, nous avons peiné, lutté, pour arracher notre peuple à la barbarie, à l’ignorance, à l’engourdissement, à la domination étrangère. La nation, nous l’avons agrandie, fortifiée, moralisée, enrichie. Et maintenant vous prétendez nous l’arracher des mains, dans sa fleur et dans sa gloire, sous prétexte de votre «Toujours plus haut!» Mais il y a, dans l’histoire dont vous parlez tant, une justice implacable; le poids de votre imprudence retombera sur le peuple que vous aurez conquis. Vous voulez enlever le gouvernement du pays à la monarchie, la plus simple et la plus naturelle des formes d’État, pour le donner à une sorte d’empire anonyme, incarnant la volonté du peuple, car votre république n’est que cela. Mais bientôt, je vous le prophétise, vous serez la proie du trouble, vous connaîtrez, l’un après l’autre, tous les orages capables de bouleverser une nation, et, loin de réprimer troubles et orages, votre autorité démocratique les subira tous, puisqu’il est de son essence, non point de diriger les aberrations du peuple, mais de les suivre!

Elle était si belle, si tragique, cette femme qui pouvait dire en face de ces hommes d’État: «Nous, les Rois!» que tous gardaient le silence; ses larmes les avaient émus, mais plus encore ses yeux, le reproche, la menace sibylline de ces yeux de feu qui avaient pris une expression surhumaine. Braun, qui était fort vulgaire d’éducation et d’esprit, était moins atteint par ce prestige indéfinissable; il aurait aimé reprendre les arguments un à un et discuter avec Béatrix comme avec un homme. Les autres sentirent bien l’inutilité d’un tel effort. Ils étaient accablés, ils ne cherchaient plus qu’à jouer, le mieux possible, la comédie qui consistait à infliger à cette femme l’opprobre de la répudiation, avec tous les ménagements, non point de l’étiquette, mais de leur sensibilité même. Wallein se leva.

--Que Votre Majesté n’aggrave pas notre supplice en le méconnaissant, prononça-t-il d’une voix très altérée. Nous jouons ici un rôle atroce de bourreaux. La conviction de notre conscience, soit qu’elle ait été, comme chez mes confrères, la constante loi de leur pensée, soit qu’elle ait paru en lumière soudaine, comme chez moi, nous pousse à exécuter un acte qui offense tous nos sentiments de respect et d’admiration pour votre personne auguste, Madame. Le dirai-je? Un devoir impérieux nous presse, nous stimule, mais il nous semble frapper une mère!...

--Alors pourquoi la frappez-vous? dit-elle en secouant douloureusement la tête.

Et ils virent qu’elle retenait ses larmes. Wartz se contentait d’écorcher de son soulier la marqueterie du parquet. Il y eut un grand silence. Wallein reprit:

--Épargnez-nous la cruauté de le dire, madame. Que pourrions-nous ajouter, d’ailleurs, aux mots inoubliables que mon collègue Wartz a prononcés hier: ceux de la fatalité démocratique! Ce que nous vous supplions de faire, car vous serez toujours celle qui dispense des grâces, c’est de méditer cette vérité, de la comprendre, de couronner votre glorieuse tâche par l’acte qui ferait de Votre Majesté la Reine suprême de l’Histoire, de qui l’on pourrait dire: «Après qu’elle eut tout donné à son peuple, elle lui donna encore la Liberté!»

Elle laissa tomber ce verbe de ses lèvres dédaigneuses, comme s’il les eût souillées en passant:

--Abdiquer?

On ne comprend pas, personne autre que les monarques ne peut comprendre absolument l’opprobre de ce mot; ils ne le prononcent pas, ils l’évitent, et les reines ont une sorte d’honneur caché et mystérieux qu’il offense. Dans la bouche de Béatrix ce cri eut la violence d’un mot grossier que la colère aurait arraché à sa dignité. Mais déjà le visage de Samuel rayonnait. L’abdication, la cérémonie sublime, l’apothéose du peuple!...

--L’Europe admirerait... prononça-t-il.

Et il s’arrêta net. Du fond de la ville, au milieu de mille bruits confus qui se noyaient les uns les autres, comme des ondes, une sonnerie de clairon, lointaine, étouffée, vint jusqu’ici, une sonnerie d’alarme, la phrase de quatre notes répétée deux ou trois fois de suite, précipitée, lugubre. Les sept hommes relevèrent leurs faces inquiètes, et le teint sombre de la souveraine se mit à blêmir: elle avait reconnu le clairon d’alarme de la garde. Il se passait donc au dehors quelque chose d’incertain, d’inquiétant, tandis qu’elle demeurait ici, seule au milieu de ces hommes hostiles dont il lui fallait se garder, comme d’une bande d’ennemis? Pourquoi la garde sonnait-elle de cette manière, à cette heure, quand, il n’y avait un instant, Hansegel, qui centralisait au palais tous les services, lui avait dit: «Relativement, tout est calme dans la ville»?

Elle contint son émoi, mais non point son indignation. Elle sentait bien à quel point sa douleur, son reste de majesté bouleversaient ses adversaires; mais que lui importait le combat intérieur que se livraient ces hommes, et l’étrange sentiment qu’elle leur inspirait, elle qu’avait secrètement aimée un empereur, elle qu’avaient adorée toutes les cours d’Europe et qu’avaient blasée sur ce genre de triomphe, tant de fois, les acclamations de la foule: des villes entières délirant d’enthousiasme, à sa vue, des milliers de voix amoureuses, dans la splendeur du plein air, aux belles journées de fête, clamant son nom! Pour quoi pouvait compter à ses yeux d’avoir impressionné ces quelques roturiers malfaisants! Et ce tragique éclat des clairons déchaîna sa colère avec ses angoisses:

--Vous vous trompez si vous me prenez pour une Reine capable de déserter. Eh quoi! faire le jeu de mes ennemis, me retirer devant eux, leur céder, pour qu’elle périclite entre leurs mains, l’œuvre de toute ma dynastie! Mais comment oserais-je, alors, soutenir la seule pensée de tous vos rois dont je suis la fille! C’est la trahison que vous voudriez obtenir de moi; mais vous pourriez, entendez-vous, séduire la foule, l’armer, la lancer dans ce palais, vous pourriez ordonner le massacre, l’incendie, toutes les œuvres dont vos pareils sont coutumiers en de telles heures, je ne faillirai pas au grand devoir. Vous vous êtes dit: «Elle cédera, c’est une femme!» Il se trouve que vous vous êtes mépris; ce n’est pas une femme, c’est une force. Elle a, cette force, des assises invisibles dans tous les cœurs poméraniens, elle plonge ses racines dans la terre de vos cimetières, là où dorment vos morts qui furent si fidèles et si loyaux, et, pour l’ébranler, il faudrait atteindre toute l’âme nationale. Or les paroles de l’un de vous, hier, ont pu peut-être illusionner la nation, elle a pu se laisser prendre un instant à vos séduisantes théories, monsieur Wartz, vous avez pu la troubler, mais extirper de son cœur le dévouement à sa Reine, jamais! J’ai voulu demander aux élections nouvelles une manifestation solennelle de la volonté populaire; vous verrez quelle sera cette volonté. Quant à moi, je vous le déclare, s’il y a des jours de lutte, je lutterai; non pas en femme, mais en roi, pour mes ancêtres, vos souverains d’autrefois, pour mon fils, votre souverain de demain.