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Part 8

Elle partit. Ils se levèrent tous, inclinant la tête, mornes, le courage et la foi ébranlés. Wallein murmura:

--Quelle créature inouïe!

Braun, que n’arrêtaient pas tant de considérations délicates, dit:

--Elle nous a rudement dérangés. Nous en étions à l’administration provinciale. A quoi la rattacheriez-vous, Wartz?

Wartz ne répondit pas. Il avait le regard fixé sur le portrait immense qui, au milieu des quatre fenêtres de face, faisait l’un des rares ornements meubles de la salle du Conseil. C’était le portrait de Conrad II, le souverain qui avait sa statue équestre sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et qui, dans un cadre aux gigantesques fioritures d’or, étalait ici sa pourpre déroulée en flots fourrés autour de sa personne blanche et mince de colonel des gardes. Ç’avait été le véritable monarque homme d’État; il avait refondu la nation en une monarchie bourgeoise, créant le Parlement actuel,--réformateur illustre, mais préparateur inconscient de la révolution d’aujourd’hui.

--Eh bien, quoi?--fit timidement l’obscur ministre du Commerce, le nommé Moser, en se tournant vers le grand homme,--nous ne travaillons donc plus, monsieur Wartz?

Samuel étendit le doigt vers le portrait:

--Regardez; elle a tout à fait les yeux de Conrad II.

* * * * *

Inquiète, nerveuse, dévorée par la passion de voir et de savoir tout ce qui lui causait pourtant une mortelle émotion, Madeleine errait au hasard par la ville. Les gens avaient déserté le faubourg, soit qu’ils se fussent enfermés chez eux, soit qu’ils eussent cherché d’instinct le cœur de la cité. Les rues étaient vides. Elle remonta vers les quais. De loin, elle vit sur le pont une affluence extraordinaire; à droite et à gauche, les rampes étaient garnies d’une longue grappe humaine: hommes, femmes et enfants, serrés, penchés, agrippés aux balustrades. Et dans cette foule composite, se révélaient, en taches de couleur, des individus de toutes classes, de toutes conditions, les sarraus bleu-pâle des artisans, les blouses flottantes des ouvriers voisinant avec les pardessus corrects, les châles des tisseuses, les haillons des misérables, contrastant avec la fourrure des élégantes.

Et sur cette foule, un grand silence planait.

La jeune femme, tremblant de sa hardiesse, pressait le pas, curieuse de ce qui pouvait attirer ainsi l’attention vers le lit du fleuve congelé. Un cri la fit s’arrêter dans un sursaut de toute sa personne:

--Achetez le portrait du nouveau ministre, l’homme du coup d’État! demandez Samuel Wartz.

Et un gamin crasseux, les jambes nues bleuies de froid, lui haussa sous les yeux une lourde liasse de papiers en éventail, où par centaines de reproductions, dans le feuillettement du vent, elle vit passer l’image de son mari grossièrement reproduite dans le hâtif tirage nocturne du journal. Elle ferma les yeux, s’étudia à ne point regarder. Il lui semblait qu’elle aurait la honte d’être reconnue bruyamment par cette foule, si elle tenait entre ses mains ce portrait, et elle continua sa route en rougissant. Une fois sur le pont, d’en dessous, elle entendit monter des voix, des chants. Semblable à quelque petite ouvrière, elle se faufila entre deux personnes, au long de la barrière vivante qui faisait la haie.

Sur la glace, processionnait un cortège grotesque: des hommes portant en sautoir des écharpes rouges à franges d’or, d’autres tenant des bannières que les tournoiements de la bise, dans la coulée du fleuve, tordaient en chiffons. Sur la cotonnade grossière étaient écrits à l’encre ces mots exempts de recherche: _Vive la Liberté!_--_A bas la Tyrannie!_--Venaient ensuite les oriflammes révolutionnaires: _Béatrix à l’échafaud!_--_Luttons pour être libres!_--_A mort les Rétrogrades!_ Et toutes ces fanfreluches misérables, qu’on sentait improvisées dans quelque taverne, en grande hâte, ne laissaient déchiffrer que par bribes, dans leur enroulement aérien, leur phraséologie de terreur. Derrière, suivait une bande sordide: hommes en costume de travail, coiffés de casquettes sales, femmes aux jupes crasseuses, aux cheveux défaits, traînant des enfants, et, se mêlant à la cohue des ouvriers en chômage, des êtres aux figures sinistres, têtes d’assassins et de dégénérés, corps atrophiés: toute cette tourbe abominable qui ne sort de ses repaires qu’aux jours d’émeute, pour provoquer le meurtre et allumer l’incendie. Des bras se levaient en un geste de menace, des voix crapuleuses hurlaient des chants de mort. Et la horde passait comme le Destin en marche, piétinant, d’un claquement sourd de semelles, cette figure de pureté qu’est la glace.

Devant ce spectacle répugnant, Madeleine horrifiée eut l’impression de ce qu’on nomme la lie du peuple. C’était bien là, en effet, ces éléments troubles qui, dans les périodes d’ordre et de calme, demeurent diffus et invisibles dans la masse nationale, pour s’agglomérer et remonter comme une écume, aux jours agités des révolutions. Parmi les façades des maisons aux volets clos, le long du quai, elle apercevait là-bas la structure monumentale du ministère, son nouveau foyer; elle eut la tentation de s’y réfugier tout de suite, d’y aller oublier ce qu’elle venait de voir; un sentiment secret la poussa dans une direction inverse. Elle aborda la rue Royale, la grande voie de la cité, l’artère allant au cœur: l’Hôtel-de-Ville. C’était une image de mort. L’un après l’autre, les magasins de cette rue de marchands s’étaient fermés. Sur ces trottoirs grouillants de monde, d’ordinaire, à cette heure de l’après-midi, on ne voyait personne. Sur la chaussée, des voitures roulaient à une vitesse désordonnée. A quoi donc fallait-il s’attendre ici? Madeleine, si brave qu’elle fût, hésita un instant puis, prenant son parti, gagna la place de l’Hôtel-de-Ville. Et voici que, comme elle était là, serrant en grelottant le manchon à sa taille, il déboucha d’une rue adjacente une nouvelle horde d’êtres pareils à ceux qu’elle venait de voir, allant par couples, chantant... Ils se dirigeaient vers le fleuve; elle les devina en route pour rejoindre les autres. Et partout où elle allait maintenant, rue de la Nation, où l’on ne voyait d’ordinaire que des élégances,--coupés vernis et parfumés, belles personnes en emplettes, hommes raffinés, chercheurs de jolis visages,--rue aux Moines où les vitrines étaient des musées d’art et d’orfèvrerie, et où l’on passait par dilettantisme, rue du Beffroi, ce n’étaient plus que ces déguenillés au rire vicieux, accrochant à leurs bustes d’autres bustes de femmes, secoués de cris, d’injures, ou de chants. Ils étaient innombrables, ils surgissaient de chaque rue. Oldsburg semblait n’être plus peuplée que de cette vermine, elle qui la cachait jusqu’ici en des repaires inconnus!

Mais là, que se produisait-il? La rue aux Moines, qui devenait houleuse dans le tronçon compris entre la place Saint-Wolfran et son intersection avec la rue aux Juifs, à ce dernier endroit lui apparut impraticable. Artisans et hommes du monde, têtes nues et chapeaux, ne faisaient plus qu’une seule masse soudée, bougeant par grandes impulsions d’ensemble, et par-dessus ce compact fourmillement noir, de biais, on apercevait, vers le milieu de la rue aux Juifs, les clochetons aériens, les croix gothiques, les lucarnes à cadres ciselés du palais. Madeleine s’informa de ce qui se passait. On lui parla d’une manifestation royaliste qui commençait ici.

Seule femme élégante dans cette foule, elle fut vite remarquée. Un vieux monsieur grommela: «Cette petite est folle!» D’autres se mirent à chercher brutalement, du regard, l’éclair de ses yeux au baisser des paupières, et elle voulut s’en retourner. Mais derrière elle, la muraille vivante s’était nourrie d’un nouveau flux. Et puis, juste à ce moment, une poussée se fit, une tornade de corps humains se mouvant sur place, sans débouché. On s’écrasa le long des maisons; il y eut des cris de douleur mêlés aux cris d’enthousiasme, aux cris de guerre, et Madeleine, naufragée dans cette tourmente, cahotée, meurtrie, étouffant, vit passer dans le courant qui la portait une bande d’adolescents aux jolis visages frais d’aristocrates, quinze peut-être en tout, n’ayant pas vingt ans, et dont pas un qui ne fût amoureux de sa belle souveraine. Ils chantaient, non point l’hymne national, ni de subversifs couplets, mais simplement la fameuse valse poméranienne, _Béatrix_, et la foule terrible, sous la mélodie de cet air lent, à deux temps, se sentit allégée et portée. Sur leur passage, s’évoquait nuageusement la figure de la Reine; les mouchoirs palpitèrent en l’air comme des flammes blanches au-dessus de la multitude noire, et rien ne saurait dire ce qui se passait alors dans les cœurs.

Quand ils eurent atteint les quais, on se groupa derrière eux; on les suivit, et le chant de la valse devint un chœur formidable. Tout le vieux loyalisme des Oldsburgeois, un moment oublié devant l’idéal républicain, se réveilla en folie. Madeleine suivait aussi de loin, dominée par cette pensée fixe qu’il y avait désormais par la ville deux cortèges ivres d’hostilité, et que, si le hasard de leurs méandres les amenait à un moment donné dans une même rue, il se passerait des scènes effroyables.

La cohorte des jeunes royalistes monta la rue de la Nation, l’allure scandée au trio de la valse, agglomérant autour d’elle sans cesse de nouvelles recrues. Madeleine les vit s’éloigner du côté de l’hôtel de ville et se réjouit, car ils avaient choisi par là une direction opposée à celle des révolutionnaires. Les voix diluées dans l’air n’étaient plus que quelque chose de sourd, une musique incertaine, dont se comprenaient seules, à cette distance, les phrases aiguës. La jeune femme, brisée de lassitude, pensa de nouveau à rentrer. Cette fois elle fit volte-face vers l’hôtel du ministère. Il lui arrivait encore, portées par le vent, des notes familières de la valse qui s’éteignait là-bas, au tournant de la rue. Puis soudain elle s’arrêta, glacée de peur.

Une autre musique naissait, toute voisine d’elle, l’hymne poméranien hurlé par des gorges avinées; c’était l’autre horde qui venait, montant l’une des rampes de la berge, en agitant ses oriflammes lacérées. Elle s’était accrue, elle aussi, en sa promenade sur la glace; c’était devenu une longue traînée de haillons, dont l’approche emplit l’air d’une puanteur d’humanité, et qui se mit en replis; des replis dessinés par l’angle de la rampe et du quai, et par la ruelle tortueuse qu’elle prit menant aux bas quartiers.

Madeleine conçut d’un coup leur itinéraire: cette ruelle, la place Sainte-Wilna et la rue du Canal. Et elle s’épuisait à entendre ce qui pouvait vibrer encore impalpablement, dans l’air, du chant royaliste. Rien, plus rien. La piste des autres était donc perdue pour elle; mais elle les sentait toujours dans ce quartier, vers lequel s’acheminaient présentement ceux-ci, ce quartier du Canal où les maisons font à l’eau une rive de pignons à poutrelles et de façades vétustes, derrière lesquelles logent, par milliers, les pauvres.

Une voiture passait, elle s’y jeta; et en dépit de toute prudence, de toute réserve, elle dit au cocher, qui dut le lui faire répéter pour le croire:

--Je vais suivre cette bande-là.

Cet homme la prit pour quelque écervelée de mœurs douteuses, en passe d’une extravagance nouvelle. S’il l’eût pu voir au fond des coussins, accablée, le corps ployé, la tête cachée dans ses deux mains, obsédée par cette intuition d’une rencontre entre les deux cohortes, il aurait été plus curieux peut-être, mais il n’aurait pas compris. Dans un accès de casuistique implacable, frissonnante de peur, blême, angoissée, elle s’obligeait à voir de ses yeux les atrocités qu’elle redoutait.

La voiture allait au pas. A ce moment, on avait atteint la place Sainte-Wilna. Les manifestants se débandèrent et poussèrent des cris de mort contre la Reine. Une clameur diffuse leur répondit. Elle venait de droite et de gauche, des deux parties de la rue du Canal, que coupait la place de l’Église. En même temps une troupe d’artisans, de femmes échevelées, de gamins, accourait prendre part à ces démonstrations en plein air qui étaient de leur goût. Et Madeleine eut l’idée, à n’en plus pouvoir douter, que les royalistes, et tous ceux qui s’étaient amassés autour d’eux, stationnaient actuellement dans le square de l’Hôtel-de-Ville dont, par-dessus les toits, on voyait les arbres à grosse ramure noire, à trois cents mètres d’ici.

Et ce fut aussi à cette minute précise que le clairon sonna, faisant passer et vibrer dans l’air ce qu’il y avait de sinistre dans les cœurs.

--Vous n’avez pas peur, ma jolie petite dame? demanda le cocher qui, ne pouvant plus avancer, était descendu de son siège, peu gêné d’ailleurs par la personnalité qu’il attribuait à sa voyageuse. Entendez-vous cela?

--Qu’y a-t-il? demanda Madeleine, les lèvres blanches.

--Il y a que la moitié de la Garde ne veut plus marcher à l’ordre. C’est à la caserne du régiment que cela se passe. Le quart des officiers mène la révolte. Ils sont mille ou onze cents barricadés dans les chambrées, et tout le reste fait l’assaut avec la petite Altesse Royale le prince Erick. On dit qu’ils se fusillent par les fenêtres. On réclame le nouveau colonel nommé par le gouvernement. Ce sont de tristes choses, ma petite dame.

--Et cet homme qui parle là-bas, demanda Madeleine, que dit-il?

--Rien de bon! c’est contre la Reine; il va les mener maintenant à l’hôtel de ville.

--Oh! l’hôtel de ville!

Et son visage se crispa dans une telle douleur, que lui reprit:

--Vous devriez vous en retourner chez vous, tenez; ce n’est pas la place d’une jolie petite femme comme vous. Cela va finir mal, vous aurez «les sangs» tournés.

--Non, répondit fermement Madeleine, je veux voir.

Et tout se passa, comme elle l’avait rêvé dans son pressentiment terrible. La masse mouvante, qu’était devenue la horde de tout à l’heure, prit le tronçon de la rue du Canal qui menait au square de l’Hôtel-de-Ville. Ils étaient trois ou quatre cents, agitant toujours vers le milieu leurs lambeaux de cotonnade. Ils s’engouffrèrent, pareils à un fleuve noir, par la grille qui tronque l’angle du Square. Rétréci au passage, le flot formait des houles, des remous. Puis, la grille franchie, il se divisait au caprice des allées, débordait sur les pelouses. Et l’hymne national, sans mesure ni rythme, sans unisson et sans ensemble, précipité comme un chant de fous, un chœur d’ivresse, entra dans le jardin avec le fleuve noir, vibra aux ramures nues, le long des bassins congelés, et vint heurter la façade intérieure de l’hôtel de ville. Alors, on vit sortir par les trois grandes portes cintrées, les enfants royalistes qui s’étaient tenus sous le péristyle depuis leur arrivée. Les paroles nouvelles du chant poméranien, qui insultaient la Reine, les avaient atteints. Ils pensèrent tous, sans se l’être dit, que la belle Dame idéale dont ils étaient si épris serait vengée s’ils mouraient pour elle. Et la tête droite dans leur faux-col glacé, ayant salué, de leurs chapeaux jetés à terre, la Personne à laquelle ils offraient leur vie, les petits aristocrates se ruèrent dans les haillons. On les vit s’engloutir, délicats et parfumés comme ils étaient, dans ce flot de malpropreté humaine; il y eut une levée de bras pareille à un croisement de massues en l’air, et on ne les revit plus. Mais aussitôt, dans les pelouses envahies, sur l’eau congelée du bassin, ce fut la bataille générale. Tous les bruits se fondaient en une clameur unique, dans laquelle dominait le cri des femmes, aigu, ininterrompu, de douleur et de peur; et elles se sauvaient, les yeux égarés, hurlant et griffant les visages qui leur faisaient obstacle.

Madeleine, la main crispée aux barreaux de la grille, s’était aventurée jusqu’ici, et regardait. Elle vit, parmi les femmes qui fuyaient, un ouvrier venir à elle, le menton levé, les mains tendues, la bouche ouverte comme un homme qui suffoque, les yeux suppliants et éperdus. Elle recula d’un pas. L’homme montra son paletot de velours, et la poche du haut d’où sortait tout droit un petit manche de couteau. Puis, d’un effort suprême, il arracha l’arme de la blessure. Un jet de sang noir en jaillit qui éclaboussa Madeleine.

--Oh! c’est trop! c’est trop! cria-t-elle.

Elle n’eut plus que la force de regagner la voiture qui l’attendait à quelques pas derrière. Le cocher la souleva à demi pour gravir le marche-pied.

Il haussait les épaules sans la plaindre, riant plutôt en dessous de ces nerfs de femme, qui étaient comme une coquetterie de plus ajoutée à l’excès de son charme. Mais, quand elle lui eut nommé, comme sa demeure, l’Hôtel du Ministère, l’évocation de cette habitation somptueuse, et de la hauteur sociale qui s’y attachait fut une révélation pour ce plébéien. Sans comprendre, il pressentit quelque chose de la vérité. Il regarda Madeleine et supposa qu’elle touchait de très près à ce Samuel Wartz, le célèbre orateur de la veille. Son élégance, sa tristesse, cette passion de voir ce que ses yeux n’avaient même pu supporter, tout cela l’éclairait vaguement; et il la conduisait doucement comme une malade, faisant de longs détours pour suivre les voies calmes.

Comme la voiture gagnait le Ministère, quelque chose l’arrêta encore: un convoi, une civière sous un drapeau, un attroupement. Faiblement, en frappant à la vitre, Madeleine dit, presque sans voix:

--Je veux savoir tout, tout; racontez-moi ce qui se passe ici.

Le cocher alla s’informer et revint:

--Les canailles! c’est leur colonel, ce pauvre petit prince Erick, qu’ils ont tué!

VI

LE VIEIL AMI

Depuis une demi-heure qu’elle était rentrée, elle restait ici, prostrée, sur une petite chaise, dans le grand salon du fond où il faisait nuit. Dans les pièces voisines, les tapissiers s’occupaient à l’aménagement de l’appartement. On transportait dans le logis de splendeur les meubles familiers du jeune ménage, les menus objets, les bibelots, les souvenirs, qui devaient parer en foyer la banalité de ces grandes pièces froides. Les coups de marteau résonnaient; on entendait le bruit sourd des caisses jetées à terre, le heurt des armoires pesantes, un cliquetis de vaisselle et de verreries déballées. Les huissiers, les laquais nouveaux, Hannah et la vieille servante d’autrefois allaient, venaient, causaient, égayés par ce remue-ménage. Et voilà pourquoi Madeleine s’était réfugiée ici, le salon officiel où l’on ne changerait rien, où elle pouvait bien se perdre, s’abîmer dans l’ombre.

Soudain, un coup léger retentit à la porte; elle s’irrita qu’on osât venir jusqu’ici la troubler dans sa douleur. Mais s’attendant à voir paraître quelque domestique en quête d’instructions, elle raffermit sa voix pour répondre:

--Entrez, entrez.

--Madame, on me dit que vous êtes ici...

--Oh! monsieur Saltzen, ne put-elle retenir, que vous êtes bon d’être venu!

Et les lampes électriques allumées, elle courut à lui.

--Venez, venez vous asseoir ici, que nous puissions causer enfin: je ne vous ai pas vu depuis un siècle!

Et il sentit sa main prise par ces petites mains encore gantées, qui l’attiraient, le dirigeaient avec une espèce de chaleur tendre.

--Avant-hier! murmura-t-il, troublé.

--Non, non; un siècle, je vous dis, un siècle!

Il la regarda sous la blanche lumière, le visage comme amaigri, rouge de fièvre, les yeux fiévreux aussi et tragiques, avec le foyer qu’allumaient, dans chacune des pupilles, les lampes. Et, se méprenant sur le sens de cette émotion qu’il lui voyait, il sentit la joie de l’accueil se changer pour lui en amertume et dérision. Comment n’avait-il pas deviné dès l’entrée, dès son premier mot, qu’elle était toute possédée par la gloire de son jeune mari, par le souvenir d’hier, par les émotions d’amour! Et il se rappela le petit rôle qu’il avait joué, lui, à la Délégation. Il acquiesça tristement:

--Oui; un beau siècle pour Wartz et pour vous.

Elle dit:

--Monsieur Saltzen...

Et elle n’ajoutait rien.

--Monsieur Saltzen... répéta-t-elle.

La voix altérée, la poitrine gonflée, infléchie sur elle-même, elle regardait les fleurs du tapis, le veinage pur des marbres, les ongles dorés des chimères qui supportaient une table. Elle semblait demander aux choses la force de pouvoir parler.

Et puis, deux ou trois sanglots la secouèrent tout à coup; elle cacha ses yeux dans ses mains, et sans honte, sans pensée, presque sans pudeur, elle laissa couler en larmes devant le vieil ami le torrent de sa douleur. Elle pleurait tout haut, comme les enfants, avec les gémissements et le râle des sanglots. Saltzen détournait la tête pour ne pas la voir, si petite, si menue dans cet effondrement de désespoir qui faisait de sa personne délicate une chose diminuée, allégée, qui n’aurait été rien à prendre, à soulever, à étreindre. Hélas! il était peut-être celui qui la chérissait le plus dans le secret de son cœur, celui qui aurait su lui dire les mots les plus délicieux, et celui qui devait garder devant son chagrin, le plus de froideur. Et il se sentait perdre la tête.

--Qu’avez-vous? Qu’avez-vous?... murmura-t-il.

--J’ai vu, disait-elle dans les spasmes de sa gorge, j’ai vu la Révolution, je l’ai vue, monsieur Saltzen; j’ai vu Oldsburg ravagée, j’ai vu mourir un homme devant moi. Quand il est tombé, j’ai senti sa main sur ma bottine, et je me suis sauvée. Comprenez-vous cela? Sans l’avoir regardé, je me suis sauvée pour ne pas le voir, et je le vois toujours, je vois ses yeux, la prière de ses yeux, de ses yeux de souffrance, que je n’ai pas écoutée. Je me suis sauvée! Est-ce que j’aurais pu le soulager, dites, docteur? Tout un couteau enfoncé là! J’ai agi comme la dernière des créatures. Je n’ai pas eu le courage, je n’ai pas pu. Regardez; son sang m’a sauté ici.

Elle montra, sur sa jaquette, des taches encore humides dont la fourrure noire ne s’imprégnait que lentement: on aurait dit de larges taches d’encre. A les revoir, elle éclata de nouveau.

--Docteur! Docteur! Dieu a voulu que ce sang tombe sur moi; c’est le sang que Samuel a fait couler, c’est lui le grand coupable!

Et s’affaissant de nouveau, la tête entre les mains, elle se tut pendant plusieurs secondes. Elle ne put voir le geste du vieil ami, le geste caressant et paternel de ses deux mains tendues. Ne lui devait-il pas ce mouvement de pitié, n’allait-il pas la prendre dans ses bras, la consoler comme un enfant qui souffre? Mais il fit mieux. Il l’aimait trop pour en rien laisser paraître. Ses deux mains retombèrent sur ses genoux sans avoir même effleuré les soies de la fourrure, et il dit:

--Vous avez donc été dans la rue aujourd’hui?

Elle continua, poursuivie du même cauchemar:

--Vous savez qu’ils ont tué le prince Erick? Vous figurez-vous cela? Mort! Tout froid déjà, ce gentil valseur de l’autre jour! Il m’avait menée d’un bout de l’hôtel de ville à l’autre, sans une pause, il me faisait glisser, je ne pesais rien, lui non plus; j’ai vu tantôt la civière où gisait son cadavre; les deux hommes de la garde avaient peine à le porter. C’est lourd, un mort.

Elle se redressa. Ses dents claquaient, son doigt déganté chercha les taches de sang sur la jaquette, et quand elle se vit le doigt humide:

--Cela ne peut pas sécher.

Elle ne pleurait plus.

--Tirez cela, dit rudement Saltzen, qu’on ne le revoie pas.

Et il lui ôta, en médecin brusque, le paletot de fourrure, qu’il jeta au loin, en le froissant de colère. Puis, debout devant elle maintenant, la dominant:

--Tout cela n’est pas votre affaire; ce qui se passe dans la rue ne vous regarde pas. Il meurt chaque jour une foule de gens auxquels vous ne pensez pas. S’il y a eu des bagarres aujourd’hui, c’est très triste, mais vous n’y pouvez rien, et c’était inconvenant de votre part de vous y mêler. Votre place était ici, à parer votre nouvelle demeure.

Elle le regarda fixement; ses longs yeux désolés, sa bouche, tout son air était une plainte et un reproche.

--Oh! monsieur Saltzen! est-ce vous qui me parlez de la sorte! Est-ce que je ne m’appelle pas Madeleine Wartz? Est-ce que tous les actes de mon mari ne m’atteignent pas?

--Quels actes?... demanda-t-il évasivement.